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L'Économie politique

2005/4 (no 28)


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Il est aujourd'hui courant de parler de l'économie néo-classique comme de l'" économie dominante " car la plupart des universités n'offrent rien d'autre. Sournoisement, le nom stigmatise aussi comme excentriques, bizarres, déviants, louches, ces économistes qui s'aventurent hors des frontières étroites des axiomes néo-classiques. Dans une tentative de comprendre comment cela est arrivé, la première partie du présent article retrace rapidement l'histoire étrange de la science économique depuis les années 1870 jusqu'au défi lancé récemment à l'hégémonie néo-classique par le Mouvement pour une économie post-autiste (PAE). La seconde partie passe en revue quelques dimensions importantes de l'approche post-autiste, née à Paris pendant l'été 2000 et qui implique à présent des milliers d'économistes du monde entier dans un effort de long terme pour libérer la science économique de sa camisole de force néo-classique.

Une étrange histoire

Jaloux de la physique

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Les origines de l'économie néo-classique ne sont pas ce que l'on pourrait croire de l'extérieur. Même si elle flirte aujourd'hui avec le néolibéralisme, elle a commencé comme une tentative intellectuelle honnête et soi-disant scientifique. Son saint patron n'était ni un idéologue ni un philosophe politique, encore moins un économiste, mais sir Isaac Newton. Les pères fondateurs de l'économie néo-classique espéraient réussir (et leurs descendants s'imaginent aujourd'hui qu'ils y sont parvenus) ce que Newton a fait pour l'univers physique. Leur but était de construire un modèle économique à l'image de la mécanique newtonienne - dans laquelle les agents économiques seraient traités comme s'ils étaient des particules obéissant aux lois de la mécanique. En principe, on pourrait décrire le comportement simultané de ces agents par un système solvable d'équations. Ce qui suppose de traiter les désirs humains comme des données de base qui ne seraient affectées en rien par les relations modélisées, comme les masses des corps physiques dans la mécanique classique. C'est à cette fin - et pas pour comprendre les phénomènes économiques - que l'homo oeconomicus et le calcul hédoniste ont été inventés. Thorstein Veblen résume ainsi cette métaphysique fondamentale : "Le matériau humain auquel cette recherche s'intéresse est conçu dans des termes hédonistes, c'est-à-dire comme une nature humaine passive, à peu près inerte et définitivement déterminée : l'homme est considéré comme un calculateur instantané de plaisirs et d'efforts, qui oscille comme une parcelle homogène de désir de bonheur sous l'action de stimuli qui la déplacent tout en la laissant intacte. Il n'a ni passé ni futur. C'est une donnée humaine définitivement isolée..."  [1][1] Thorstein Veblen, "Why is economics not an evolutionary....

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Le rêve d'un modèle figé de l'univers économique a été réalisé autour de ce concept central dans les années 1870 par William Stanley Jevons et surtout par Léon Walras, qui avaient tous deux fait des études de physique. On l'appela le modèle de l'équilibre général. Et cette métaphore mécanique minutieuse, fière d'être dépourvue de tout contenu empirique, reste aujourd'hui le texte sacré de la théorie économique, pour les étudiants et les économistes du monde entier.

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Le modèle, qui est invariablement exprimé dans un langage métaphorique à faire rougir de honte un bon poète, fonctionne en posant a priori un ensemble d'axiomes, sur le mode de la géométrie euclidienne :

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  • l'univers économique est fixé;

  • il se trouve dans le vide et non dans un écosystème ;

  • toutes les relations dans une économie sont autorégulées, dans le sens que toute perturbation met en mouvement les forces qui vont rétablir l'équilibre ;

  • ces "forces" sont produites exclusivement par le comportement des individus agissant indépendamment les uns des autres ;

  • le comportement de ces agents obéit à certaines propriétés mathématiques. Par exemple, le choix du consommateur est transitif (s'il préfère X à Y et Y à Z, il préférera toujours X à Z), exhaustif (dans l'ensemble des biens existants, le consommateur, à niveau de revenu donné, comparera tous les biens deux à deux) et indépendant (un consommateur n'est pas influencé par les choix des autres consommateurs).

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Il faut dire à leur décharge que peu d'économistes ont tenté de donner une base empirique à ces axiomes. C'est en fait un domaine dans lequel règne un confortable formalisme. Les éléments du modèle et les relations entre eux ont été conçus pour être sem blables à ceux du modèle de l'univers physique de Newton. Les exigences de la grande métaphore règnent même quand le modèle est appliqué -comme dans la tradition marshallienne, qui a eu un grand succès chez les pédagogues- au coup par coup et de façon non mathématique à des marchés individuels.

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Un exemple de ce formalisme est la notion élémentaire et omniprésente de demande du marché pour un produit. La science économique néo-classique définit la demande du marché pour un produit comme l'addition des demandes des agents individuels pour le même produit. Mais cela suppose que la demande de chacun est indépendante de celle de tous les autres ; par exemple, un individu va choisir d'aller dans une boîte de nuit sans être influencé par le fait qu'elle est pleine de monde ou complètement vide. Sans cette hypothèse d'indépendance (c'est-à-dire d'absence de toute interrelation entre les agents), la demande du marché telle que l'entend la science économique dominante n'existe pas. Chacun sait pourtant, même les économistes néo-classiques lorsqu'ils ne sont pas au travail, que, dans une société de consommation, les interactions influant fortement sur les marchés sont la règle plutôt que l'exception. Malgré des obstacles aussi évidents, observables partout de façon empirique, les métaphores du néo-classicisme continuent à dominer.

Veblen et Keynes

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A la fin du XIXe siècle, Thorstein Veblen lança une contre- révolution face à la domination croissante de l'approche néo-classique en économie. En critiquant ses hypothèses, il analysa les institutions tout comme les individus isolés, mit l'accent sur les phénomènes sociaux émergents, montra que l'habitude influence le choix économique plus que ne le fait le calcul rationnel, rejeta toute forme de réductionnisme et souligna l'importance de la connaissance dans l'évolution économique. Cette approche gagna régulièrement des adhérents jusqu'à la Première Guerre mondiale et, en 1917, un de ses principaux tenants, John R. Commons, fut élu président de l'Association des économistes américains (AEA). L'année suivante, cette nouvelle école fut baptisée "économie institutionnelle" dans les réunions de l'AEA, et adoptée par l'Association comme un moyen de construire une théorie économique capable de traiter les problèmes du développement de l'après-guerre  [2][2] Geoffrey M. Hodgson, How Economics Forgot History,.... Dans les années 1920, les institutionnalistes ont fait jeu égal avec les néo-classiques aux Etats-Unis, mais dans les années 1930, leur nombre a diminué. Comme l'économie néo-classique, l'économie institutionnaliste ne savait ni expliquer ni résoudre la crise qui avait frappé les économies capitalistes.

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C'est alors qu'intervint John Maynard Keynes. Il offrait une nouvelle interprétation des économies capitalistes expliquant leur effondrement et fournissant dans le même temps quelques mesures pratiques susceptibles de les faire repartir et fonctionner sans à-coups, sans remettre en cause leurs principes fondamentaux. Etant donné l'état catastrophique du capitalisme et la crainte grandissante d'une révolution, même les économistes néo-classiques n'osèrent pas empêcher que l'on essaie la théorie de Keynes. Quand on vit qu'elle fonctionnait, la discussion s'arrêta à ce niveau. Désormais, pour la conduite ordinaire de l'économie tous les présidents des Etats-Unis seraient keynésiens. Mais au niveau de la théorie, qui est, dans la tradition néo-classique, fondée sur les axiomes plus que sur l'empirisme (sinon les axiomes auraient été abandonnés depuis longtemps), le débat ne faisait que commencer. Keynes mourut en 1946, et les économistes néo-classiques lancèrent leur contre-révolution. Cette fois, ils ne seraient pas satisfaits tant que la plupart des facultés de sciences économiques du monde ne seraient pas débarrassés des économistes qui exprimaient des idées autres que néo-classiques.

Le rôle du Pentagone

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Keynes a étudié les mathématiques à Cambridge. A vingt-cinq ans, il écrivit un Traité sur la probabilité dont Whitehead et Russell firent l'éloge et qui donna naissance à ce qui est connu sous le nom de théorie "logico-relationniste" de la probabilité. Lorsqu'il commença à s'intéresser à l'économie, il fut choqué de voir combien les économistes mathématiciens abusaient des mathématiques, les appliquant sans discernement à des phénomènes qui ne s'y prêtaient pas, et il ne cacha pas son mépris professionnel pour leur prétention sans fondement. Mais ces économistes allaient vite prendre leur revanche. Menés par Paul Samuelson aux Etats-Unis et John Hicks au Royaume-Uni, ils s'attaquèrent à la formalisation de la théorie de Keynes. Ou plus précisément d'une partie de sa théorie, en excluant tout ce qui ne collait pas avec les axiomes néo-classiques. Le produit final fut une version formalisée de Keynes qui fait penser à un roman de Henry Miller sans sexe ni blasphème. Cette version expurgée, appelée "keynésianisme", est rapidement entrée dans les programmes de premier cycle de l'université. Même les étudiants plus avancés furent découragés de lire le texte original. Une fois écarté le vrai Keynes et oublié Veblen et les autres esprits libres, la voie était libre pour asseoir une tyrannie néo-classique.

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Après la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis ont de plus en plus pesé sur la science économique (certains diraient qu'ils lui ont dicté leur loi), dans le monde entier. A l'intérieur même du pays, les sources d'influence ont été concentrées et limitées jusqu'à l'absurde. Cette situation, que nous connaissons encore aujourd'hui, résulte pour une grande part des manoeuvres du ministère américain de la Défense, notamment de l'armée de l'air et de la marine  [3][3] Ce paragraphe doit beaucoup à Michael A. Bernstein,.... A partir des années 1950, il a généreusement subventionné la recherche universitaire en économie mathématique. Les planificateurs militaires pensaient pouvoir utiliser la théorie des jeux et la programmation linéaire pour la défense nationale. Et même si cela semble aujourd'hui ridicule, ils nourrissaient le même espoir avec les solutions mathématiques de l'"équilibre général", base théorique de l'économie néo-classique. En 1954, Kenneth Arrow et Gerard Debreu trouvent ce que l'on peut appeler une solution à ce puzzle mathématique ; elle est vénérée depuis comme le joyau de la science économique académique. Arrow a mené ses premières recherches "à la Rand Corporation, dans un programme de l'armée de l'air américaine"  [4][4] Kenneth Arrow, Collected Papers of Kenneth J. Arrow,.... Dans les années 1960, les publications officielles du ministère de la Défense faisaient l'éloge des travaux de Arrow et Debreu pour leur "modélisation du conflit et de la coopération, utilisable pour le combat, la négociation de contrats ou l'échange de renseignements entre des centres de décision dispersés". En 1965, la Rand a créé un programme de bourses pour les étudiants de troisième cycle en économie dans les universités de Californie, à Harvard, Stanford, Yale, Chicago, Columbia et Princeton. Elle a de plus subventionné des recherches post-doctorales pour ceux qui rentraient le mieux dans le moule. Ces sept départements de sciences économiques, ainsi que celui du MIT - une institution que beaucoup considèrent comme une succursale du Pentagone -, ont par la suite dominé globalement les sciences économiques de façon surprenante. Je vais le montrer avec deux exemples.

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The American Economic Review(AER), le Quarterly Journal of Economics(QJE) et le Journal of Political Economy(JPE) sont considérés depuis longtemps comme les trois plus prestigieuses revues d'économie. Y être publié valorise au maximum le CV d'un économiste, et favorise beaucoup le classement d'une faculté et le financement de ses recherches. Une étude a été réalisée sur l'appartenance des auteurs d'articles de fond parus dans ces revues entre 1973 et 1978  [5][5] E. Ray Canterbery et Robert J. Burkhardt, "What do.... Elle montre que les huit facultés ayant le plus publié dans le QJE sont les sept aidées par le ministère de la Défense via la Rand, plus le MIT. Elles ont fourni à elles huit 77,3 % des articles publiés. Dans le JPE, les sept de la Rand figuraient parmi les dix plus gros contributeurs et comptaient, avec le MIT, pour 63,1 % des publications. Les mêmes étaient également en tête dans le QJE avec un score de 59,3 %. Même parmi ces huit, la concentration était surprenante : dans le QJE, contrôlé par Harvard, un tiers des articles étaient apportés par des auteurs de cette université; Chicago avait fourni 20,7 % des auteurs du JPE, qui est sous sa coupe. Pendant la période étudiée, près de la moitié du comité de rédaction de l'AER était composé (en ordre décroissant) d'universitaires de Chicago, du MIT et de Harvard, qui ont fourni respectivement 14 %, 10,7 % et 7,1 % des articles publiés. Environ 70 % des membres du comité de rédaction appartenaient à la "bande des Huit", tout comme 60 % des participants aux comités chargés d'élire le bureau. Comme le soulignent Canterbery et Burkhardt, il n'est pas surprenant que ces facultés soient considérés comme "brillantes": les meilleurs départements sont ceux qui publient dans leurs propres revues, qui sont elles-mêmes les meilleures puisqu'elles publient les auteurs des "meilleurs" départements. Ils font remarquer que cet inceste académique serait considéré comme génétiquement malsain dans le domaine de la reproduction biologique (p. 28).

Le Mouvement pour une économie post-autiste

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A Paris, en juin 2000, un groupe d'étudiants en économie rédige une courte pétition dans laquelle ils critiquent sévèrement leur programme et disent ce qu'ils voudraient à la place. Ils font circuler le texte parmi leurs amis et le placent sur Internet. A l'étonnement de tous, à commencer par les étudiants eux-mêmes, leur petite protestation fait tout basculer. Comme l'ex-Union soviétique, la science économique dominante est brutalement rattrapée par la réalité de son époque, et quand cela survient dans ces milieux, tout le monde ou presque est pris de court par les événements.

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La pétition des étudiants avait quelque chose de conceptuellement génial. Pendant quarante ans, la plupart des critiques de la science économique sont passées par le filtre d'idées comme la réfutabilité poppérienne, les paradigmes de Kuhn, les "programmes de recherche" de Lakatos et autres théories. La pétition des étudiants ignorait tout cela. Elle reprochait simplement à l'économie dominante de ne pas réussir à expliquer la plus grande partie de la réalité économique (d'où le terme "autiste"). Elle montrait que cette impuissance venait de l'obstination des gens en place à ne voir le monde qu'à travers le prisme étroit du néo-classicisme, de leur refus de toute pensée critique envers ce système de croyance, et de leur souci extrême d'un formalisme dénué de sens. La solution était simple et facile à mettre en oeuvre avec un minimum de volonté politique : il fallait éliminer une grande partie des mathématiques, renoncer à interdire toute pensée critique et introduire "une pluralité d'approches adaptée à la complexité des objets étudiés".

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Les étudiants s'attaquaient là à une épineuse question épistémologique - peut-être n'en avaient-ils pas conscience, mais leur mentor, Bernard Guerrien, devait parfaitement s'en rendre compte. Ils rompaient avec la philosophie de la science du siècle précédent (également applicable à l'économie), qui s'était préoccupée des situations de transition entre des théories mettant chacune en valeur les mêmes aspects de quelque parcelle de réalité, mais avec des conclusions différentes. Popper, dans La Logique de la découverte scientifique, proposait la réfutabilité comme idéal et critère opératoire pour changer de paradigme ; d'autres, comme Imre Lakatos et Thomas Kuhn, plaidaient en faveur d'autres outils. Le souci épistémologique des étudiants français est fondamentalement différent. Ils ont identifié une situation où une seule théorie n'éclaire que quelques facettes d'un domaine, alors que ses tenants répriment toutes les autres théories, qui permettraient pourtant de mettre en lumière nombre de faits laissés dans l'obscurité. La solution, face à une telle situation, n'est pas d'abandonner telle théorie ou tel programme de recherche. Ce qu'il faut, ce n'est pas un changement de paradigme mais le pluralisme.

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L'histoire de la science économique est diverse, mais l'idée du pluralisme n'en est pas moins abominable pour les économistes. Ils ont tous cru, à commencer par les physiocrates français au milieu du XVIIIe siècle, que leur approche des phénomènes économiques représentait sinon toute la vérité, du moins tout ce qui valait la peine d'être connu. C'est à travers ces constructions intellectuelles très larges, appelées "écoles", plutôt qu'en se confrontant à des domaines disciplinaires précis, que les économistes forment leur identité professionnelle fondamentale. Les divers enseignements et les membres de ces écoles sont étiquetés orthodoxes ou hétérodoxes selon que leur école est dominante ou non. Jusqu'à très récemment, les économistes étaient à l'aise dans ce système quasi théologique.

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Les étudiants français demandaient que leur éducation économique vise principalement à la compréhension des problèmes économiques mondiaux (mondialisation, inégalités, environnement, progrès technique, etc.). Tout enseignement d'une "école" serait le bienvenu dans la mesure où il donnerait un éclairage sur le monde réel. Ils refusaient, par contre, ceux qui ne voulaient pas placer la recherche de la compréhension empirique avant la propagation de leur catéchisme. De plus, et c'est très important, l'introduction de plusieurs "écoles", avec des points de vue différents, neutraliserait les implications idéologiques que contient, volontairement ou non, tout système conceptuel. Il n'existait pas de précédent sérieux à cette exigence, si nouvelle et en même temps si raisonnable qu'elle ébranla tous les économistes, qu'ils soient orthodoxes ou hétérodoxes.

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Les écoles de sciences économiques autres que néo-classiques ne se sont pas moins querellées entre elles qu'avec les néo- classiques. Mais au milieu des années 1990, un mouvement de pacification s'amorça. Sous la bannière d'Icare (Confédération internationale des associations pour la réforme des sciences économiques) -devenu Icape, le "pluralisme" s'étant substitué à la "réforme"-, il cherchait à "promouvoir un nouvel esprit de pluralisme en économie, impliquant un débat critique et une communication tolérante entre les diverses approches". Icape ressemblait fort à un conseil d'églises, et son " pluralisme " était fort éloigné de ce que proposaient les étudiants français, mais ce mouvement a aidé à rendre ce mot tabou moins sulfureux et à remettre en cause l'accep tation aveugle de notions simplistes, que ce soit les nôtres ou celles des élèves de Popper et de Kuhn. Aussi, quand les idées des étudiants français se sont répandues mondialement chez les économistes, via la Post-Autistic Economy Newsletter (devenue depuis "Review"), elles sont tombées sur un terrain partiellement préparé.

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La rapidité avec laquelle la PAE Newsletter/Review, distribuée gratuitement par courriel, a trouvé des abonnés et est devenue un foyer de réforme radicale de l'économie a surpris tout le monde, à commencer par ses éditeurs. Et la dynamique ne donne pas de signe de ralentissement. Il y a maintenant 8000 abonnés, pour la plupart universitaires, mais aussi nombre d'économistes ayant d'autres fonctions. Son site Web (www.paecon.net) reçoit 5000visiteurs par mois.

Implications politiques

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Le monopole néo-classique dans l'enseignement et l'interdiction de toute pensée critique ont conduit à inculquer à des générations d'étudiants une vision de la réalité économique passant exclusivement par des concepts qui déforment ou cachent le monde, notamment le monde actuel, plus souvent qu'ils ne l'expliquent. Presque toutes ces notions néo-classiques influent sur les politiques sociales, culturelles et économiques, et si la société apprenait à réfléchir sur les questions économiques en dehors du système conceptuel néo-classique, elle choisirait certainement des politiques différentes. L'un des projets du Mouvement pour une économie post-autiste est de montrer quelques-unes des aberrations du courant dominant, qui tiennent aux concepts qu'il utilise mais aussi à ceux qui lui font défaut. Je vais en présenter quelques-unes en m'appuyant sur des essais récents d'économistes appartenant au Mouvement, publiés dans Un guide sur ce qui cloche économie  [6][6] Edward Fullbrook (dir.) A Guide to What's Wrong with....

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L'économie néo-classique considère la concurrence comme un état plutôt que comme un processus. Elle décrit la concurrence parfaite comme un marché sur lequel de nombreuses entreprises proposent les mêmes produits, avec les mêmes structures de coûts, les mêmes techniques de production et la même information sur le marché. Dans la réalité, c'est en fait un processus par lequel les firmes cherchent continuellement à rétablir les conditions de leur propre rentabilité. Etre en compétition sur un marché impose aux entreprises de chercher à exploiter des différences entre elles dans les domaines de la production, de la technologie, de la distribution, de l'accès à l'information et de la sensibilité aux tendances de la consommation. Ces différences sont les principales dimensions de la concurrence. Mais quand la conception néo-classique s'est incrustée dans l'esprit d'un étudiant, il lui devient logiquement impossible d'évaluer la concurrence réelle, et par conséquent de trouver quelles actions pourraient l'améliorer.

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Les économistes néo-classiques adorent également parler de liberté de choix. C'est pure rhétorique, car ils définissent la rationalité d'une façon qui élimine le libre choix de leur espace conceptuel. Par rationalité, ils veulent dire que les choix d'un agent se conforment à une hiérarchie ou une échelle de préférences. Parmi les alternatives disponibles, l'agent "rationnel" choisit celle qui a la meilleure place dans son classement. Le comportement rationnel n'est donc rien d'autre qu'un comportement en accord avec une hiérarchie d'alternatives classées par ordre de préférence. Pour que cette démarche ait le moindre pouvoir prédictif, il faut faire l'hypothèse que les préférences ne changent pas pendant un certain temps. La condition de base de la rationalité néo-classique est que les individus renoncent à un choix pour rester cohérents avec un calcul fait antérieurement ; qu'ils se comportent donc comme des automates. L'élimination de la liberté de choix, dans le sens quo tidien comme dans le sens philosophique du terme, donne à la théorie néo-classique l'hypothétique détermination qu'exige sa métaphysique newtonienne. Mais sans indétermination, il ne peut pas y avoir de choix... et sans détermination, il n'y a pas de modèle néo-classique. La question est loin d'être purement académique : la société a besoin d'une science économique capable de traiter les problèmes de liberté de choix.

Quelle rationalité?

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Il n'y a pas de termes plus sacrés en économie néo-classique que "choix rationnel" et "rationalité". Tout individu s'identifie à ces mots parce qu'il veut croire qu'il est lui-même rationnel. Mais peu de gens réalisent que les économistes leur donnent un sens extrêmement bizarre. L'économie néo-classique repose sur une conception apriori des marchés et des économies, vus comme des systèmes déterminés qui tendent vers un équilibre efficace, assuré par le marché grâce à l'action des agents individuels et eux seuls. Ce qui exige que ces derniers se comportent d'une façon déterminée, tout comme les corps du système de Newton. Les néo-classiques ont donc fini par déduire de leur théorie le modèle particulier de comportement rendant leur monde imaginaire logiquement possible, et l'ont baptisé "choix rationnel" ou "rationalité". Puis ils ont déclaré que c'était de cette façon que les "vrais gens" se comportaient. Par bonheur, ce n'est absolument pas le cas. Au quotidien, les acteurs économiques font beaucoup de choses qui, dans le sens néo-classique du "rationnel", sont "irrationnelles". Nombre de comportements du consommateur ordinaire sont interdits par les définitions néo-classiques de choix rationnel et de rationalité, comme regarder ce que choisissent les autres pour guider son propre choix, acheter des actions parce que vous pensez que d'autres vont faire pareil et que cela va faire monter leur valeur, dépenser votre argent sur des coups de coeur au lieu de prendre le temps d'évaluer les conséquences et les alternatives jusqu'aux limites de vos capacités cognitives, avoir un penchant pour le changement, c'est-à-dire acheter quelque chose que naguère vous ne placiez pas en tête de vos préférences. Tous ces actes sont considérés comme en dehors du champ d'analyse de l'économie néo-classique.

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Ces défauts sont tous liés à un autre : l'économie néo-classique est incapable, par ses propres axiomes, d'offrir une vision cohérente de l'individu comme agent économique. Elle ne réussit pas à expliquer d'où viennent les préférences censées dicter les choix individuels. Elle refuse d'expliquer les préférences par les relations interpersonnelles, puisque, si les demandes individuelles étaient interdépendantes, elles ne pourraient s'additionner, et la fonction de demande -outil capital de l'analyse néo-classique- serait indéfinie. Elle n'accepte pas qu'elles viennent de la société, puisque l'atomisme newtonien du néo-classicisme se traduit par l'individualisme méthodologique, ce qui signifie que la société doit être expliquée en termes d'individus et jamais l'inverse.

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Cela fait beaucoup de choses qu'on ne peut expliquer. Car en général, malgré les axiomes néo-classiques, nous nous appuyons sur des normes culturelles dominantes pour faire nos choix. De même, nos goûts et préférences pour ceci ou cela reflètent les institutions et les conventions sociales avec lesquelles nous interagissons. Le choix individuel est donc inévitablement et inextri cablement lié à des milieux sociaux historiquement et géographiquement situés. Et une science économique qui n'a rien à dire sur la formation des goûts et des préférences économiques est stupide et irresponsable, surtout dans une société de consommation et dans un monde menacé de changement climatique, voire pire.

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Pendant un demi-siècle, l'économie néo-classique a caché son idéologie derrière ce qu'elle appelle l'économie positive, censée ne contenir aucun jugement de valeur parce qu'elle n'en mentionne pas. Cette notion appartient évidemment à une époque plus naïve que la nôtre, mais elle reste néanmoins un outil efficace d'endoctrinement des étudiants. L'économie néo-classique exige que l'on se fixe des limites étroites pour rester dans le champ d'application de sa métaphysique atomiste et déterministe, ce qui impose de trancher entre ce qui est et ce qui n'est pas économiquement important. Il serait trop long de faire simplement la liste de ces jugements sans appel. Un exemple éclairant est la notion d'"homo oeconomicus", expression hautement idéologique, puisqu'elle met l'accent sur certains rôles et relations et en exclut d'autres. En ne permettant que les décisions fondées sur la maximisation de l'utilité, elle élimine toute prise en compte d'une autre forme d'éthique. En tant qu'agent économique, chaque individu joue de nombreux rôles, pas seulement ceux que le marché lui assigne, et il est guidé par son "orientation idéologique", qui peut être fondée ou non sur l'utilitarisme. Elle peut, par exemple, s'inspirer d'une éthique environnementale et sociale. L'économie post-autiste ne croit pas que les économistes ont le droit de choisir une éthique comme la "bonne" pour construire leur analyse économique. De plus, l'insistance néo-classique sur l'idéologie utilitaire légitime une sorte d'"idéologie du marché" et de "consumérisme" qui apparaissent de plus en plus dangereux pour la société, et qui marginalisent le débat sur le développement durable.

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Comme pour la rationalité, chacun pense que l'efficacité est une bonne idée. Les économistes néo-classiques adorent utiliser ce mot, notamment à l'usage du grand public. Mais le sens d'"efficacité" dépend toujours de ce que l'on choisit de compter. Prenons par exemple cinq entreprises voulant abaisser dans les mêmes proportions le coût de production et le prix de vente d'un produit standard qu'elles fabriquent toutes. L'une va diminuer les salaires, une autre allonger la durée de la journée de travail, une troisième acheter ses matières premières moins cher dans un pays pauvre, une quatrième remplacer ses ouvriers par des robots. La cinquième va innover et améliorer les performances de ses machines, ce qui lui permet de diminuer le temps de travail sans baisser les salaires ni les profits, avec le même niveau de production et sans supprimer d'emploi. Ces changements ont-ils tous la même efficacité (ou inefficacité)? Oui, répondra un économiste néo-classique, puisque les cinq entreprises produisent en fin de compte le même produit au même coût et le vendent au même prix. Pour lui, c'est tout ce qui compte.

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Le courant dominant soutient que, dans le domaine des affaires publiques, ce concept d'" efficacité " peut et doit également déterminer l'équilibre net entre le total des avantages et le total des coûts résultant d'une décision ou d'une politique économique. Les économistes voudraient remplacer le débat public par une "analyse coût-avantage". Mais toute analyse de ce type repose sur les conséquences que l'on choisit de privilégier et les dimensions que l'on choisit de mesurer. Jamais une affirmation d'efficacité ne repose sur l'identification de toutes les conséquences, et les conjectures sur l'avenir ont inévitablement un côté boule de cristal. En dernière analyse, "efficace" tout comme "beau" n'est pas grand-chose de plus que la façon d'exprimer une opinion positive.

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L'économie dominante, et par conséquent le plus clair du dialogue politique, rapproche aussi deux sens très différents, mais couramment utilisés, de la "croissance économique", le PNB étant considéré à tort comme mesure commune aux deux. Il y a la "croissance quantitative", accroissement des quantités produites et consommées, et la "croissance qualitative", progrès dans le bien-être. Par exemple, une épidémie peut faire croître les dépenses médicales et par conséquent augmenter le PNB, mais pas le bien-être. La pollution et les embouteillages entraînent d'énormes frais pour tenter d'y échapper (par exemple s'installer en banlieue et venir chaque jour travailler à la ville, installer des doubles vitrages, des filtres à air, des dispositifs de sécurité). Ils conduisent à créer de nouvelles industries et en accroissent d'autant le PNB, tout en reflétant une dégradation de la qualité de la vie. Une croissance quantitative qui provoque une croissance qualitative négative, peut aussi être appelée "croissance non économique". C'est à la fois une réalité et un concept sur lequel les décideurs doivent se mettre d'accord, et le plus tôt sera le mieux.

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Le développement durable est un concept très proche de ces nouvelles idées anti-néo-classiques. Il fait référence à la dimension physique de l'économie liée à l'écosystème. Les économistes écologistes voient l'économie comme un sous-système ouvert faisant partie d'un système plus vaste, l'écosystème, qui est fini, sans croissance et, sauf pour l'énergie solaire, matériellement fermé. Ce point de vue oblige à se poser des questions sur la taille des phénomènes. Quelle est la dimension du sous-système économique, par rapport à l'écosystème de la planète ? Quelle est sa taille maximale possible, et sa taille idéale pour le bien-être de l'humanité? Ces questions, qui devront être de plus en plus au coeur des décisions politiques, ne figurent pas dans les programmes scolaires courants. L'économie néo-classique ne peut pas intégrer le concept de développement durable parce que, s'il devenait une finalité, les biens devraient être en partie valorisés en fonction de leur contribution à cet objectif, et pas seulement d'après leur faculté de maximiser l'utilité individuelle.

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La position quasi monopolistique de la science économique néo-classique est incompatible avec des idées normales sur la démocratie. L'économie a quelques-unes des caractéristiques d'une science, mais à cause de la nature même de son objet, elle est toujours fondamentalement idéologique. Sur ce point, il vaut mieux ne pas se leurrer ni chercher à tromper les autres. Se préoccu pant de valeurs et d'actions ayant des répercussions mondiales, elle a la responsabilité morale de favoriser l'exploration d'un savoir économique qui n'ait pas un point de vue unique, pour rendre possibles le débat et la discussion intelligents et documentés qu'exige la démocratie. Mais l'hégémonie de l'économie néo- classique signifie que les facultés de sciences économiques sont devenues des centres de propagande politique. En 2002, Joseph Stiglitz a écrit dans The Guardian que l'économie telle qu'elle est enseignée "dans les universités américaines [...] témoigne du triomphe de l'idéologie sur la science". Est-ce un usage légitime des fonds publics ? Ce qui est certain, c'est que cet état de fait est dangereux, mais qu'aujourd'hui il est remis en cause. Le Mouvement pour une économie post-autiste a l'ambition de faire une révolution dans les dix prochaines années. Il veut faire de la science économique une démarche véritablement pluraliste, soucieuse de contribuer aux processus démo cratiques plutôt que de les corrompre. Pour que ce mouvement réussisse, il faut que les autres disciplines et les autres professions cesse de soutenir l'hégémonie néo-classique et s'intéressent aux milliers d'économistes qui travaillent aujourd'hui à changer l'ordre du monde.

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Traduction de Marc Mousli

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Tous nos remerciements à l'auteur pour nous avoir autorisé à reprendre son texte "The Rand Portcullis and PAE", Post-Autistic Economics Review, n˚ 32, 5 juillet 2005, http ://www.paecon.net/PAEReview/issue32/Fullbrook32.htm

Notes

[1]

Thorstein Veblen, "Why is economics not an evolutionary science ?", Quarterly Journal of Economics, vol. 12, 1898, p.373.

[2]

Geoffrey M. Hodgson, How Economics Forgot History, Londres, Routledge, 2001, p. 155

[3]

Ce paragraphe doit beaucoup à Michael A. Bernstein, "Rethinking economics in Twentieth-Century America", in Edward Fullbrook (dir.), The Crisis in Economics, Routledge 2003.

[4]

Kenneth Arrow, Collected Papers of Kenneth J. Arrow, vol. 1: Social Choice and Justice, Harvard University Press, 1983, p. 1.

[5]

E. Ray Canterbery et Robert J. Burkhardt, "What do we mean by asking whether economics is a science ?", in Alfred S. Eichner (dir), Why Economics Is Not Yet a Science, Macmillan, 1983.

[6]

Edward Fullbrook (dir.) A Guide to What's Wrong with Economics, Londres, Anthem Press, 2004.

Plan de l'article

  1. Une étrange histoire
    1. Jaloux de la physique
    2. Veblen et Keynes
    3. Le rôle du Pentagone
  2. Le Mouvement pour une économie post-autiste
    1. Implications politiques
    2. Quelle rationalité?

Pour citer cet article

Fullbrook Edward, « De la domination néo-classique et des moyens d'en sortir », L'Économie politique 4/2005 (no 28) , p. 78-91
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2005-4-page-78.htm.
DOI : 10.3917/leco.028.0078.


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