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L'Économie politique

2006/1 (no 29)


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L'Europe a besoin de politiques macroéconomiques plus souples

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L'économie européenne ne va pas très bien. Au cours des cinq dernières années, la croissance économique de la zone euro est demeurée extrêmement faible, chutant certaines années sous 1 %. Le chômage a commencé à augmenter et les perspectives d'emploi se sont raréfiées. L'insécurité règne parmi les travailleurs, et beaucoup redoutent les pertes d'emploi, les diminutions de salaires et l'effondrement des systèmes de protection sociale.

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Pour certains, il est évident que l'Europe ne peut tout simplement pas grandir plus vite, que son potentiel de croissance est entravé par des politiques sociales qui introduisent des "raideurs" dans l'éco nomie. On dit des régimes de prestations sociales qu'ils étouffent les mesures d'incitation au travail et on accuse la réglementation qui protège les droits des travailleurs de rendre l'Europe incapable de concurrencer des économies à bas salaires, comme les nouveaux Etats membres de l'Europe de l'Est ou la Chine. Selon ce point de vue, la seule manière d'améliorer les résultats de l'Europe en matière de croissance est de se lancer dans une "réforme structurelle", pour améliorer les activités axées sur l'offre, en réduisant à la fois le bien-être et les droits des travailleurs.

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Cette approche est entièrement fausse. La raison de cet effondrement de la croissance pendant cinq ans ne s'explique pas par un excès de politique sociale, mais par un régime de politique macroéconomique fortement déséquilibré. Ceci signifie qu'on agit de manière rapide et drastique pour combattre l'inflation, mais que lorsque l'activité économique est en difficulté et que la confiance doit être restaurée, la Banque centrale européenne (BCE) et les ministres des Finances adoptent une attitude attentiste et prennent des mesures manquant de conviction.

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Un tel régime politique entraîne inévitablement de longues baisses et de courtes reprises. Et c'est exactement ce que l'expérience récente nous montre. Afin que la relance du processus de Lisbonne aboutisse, avec ses objectifs ambitieux de forte croissance et de plein emploi, il faut que le régime de politique macroéconomique de l'Europe subisse une réforme majeure. L'Europe doit redécouvrir le fait que les politiques de demande globale ont un rôle important à jouer, et que de telles politiques doivent fonctionner de façon souple et favorable à la croissance. La Confédération européenne des syndicats propose d'y parvenir par le biais d'un "Pacte pour la modernisation de l'économie européenne".

Les faux coupables : le manque de réforme structurelle et de compétitivité

Une insuffisance de flexibilité?

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A ceux qui clament que l'Europe ne peut pas se développer à cause des contraintes des activités axées sur l'offre qui prennent la forme de règles et réglementations (sociales) excessives, on peut poser deux questions auxquelles il ne leur sera pas aisé de répondre.

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Si les raideurs des activités axées sur l'offre (soit, en langage clair : "les chômeurs ne veulent pas travailler") sont réellement à la base du ralentissement persistant, comment expliquer que l'Europe a connu une croissance moyenne de 3 % par an et créé des millions d'emplois au cours de la période 1998-2000? Après tout, les règles et réglementations ne se sont certainement pas durcies depuis lors. A moins que la réponse ne soit que les chômeurs sont soudainement devenus plus "paresseux", pourquoi est-il maintenant impossible pour l'Europe de croître plus rapidement qu'elle ne l'a fait au cours des cinq dernières années ? Avec un chômage accru et des firmes ne signalant aucune difficulté, quelle qu'elle soit, pour trouver et embaucher du personnel approprié, il semble pourtant qu'il existe une offre de main-d'oeuvre adéquate pour soutenir des taux de croissance nettement plus élevés que ceux que l'on a connus au cours des dernières années.

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La deuxième question à laquelle il sera difficile de répondre concerne les réformes structurelles. On soutient que celles-ci suppriment les obstacles structurels à la croissance en laissant agir les forces du marché. Une plus grande concurrence sur les marchés, affirme-t-on, développe l'activité, la productivité et la création d'emplois. Si tel est le cas, pourquoi les nombreuses réformes que l'Europe a mises en oeuvre au cours des quinze dernières années ont-elles engendré une croissance inférieure et non supérieure ?

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En effet, contrairement à une opinion répandue, l'Europe n'est pas restée inactive face à la mondialisation et aux évolutions technologiques. Au lieu de cela, elle a livré une vaste réforme. Durant les dix à quinze années écoulées, l'Europe a :

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- accru la concurrence sur le marché des biens en édifiant le marché unique ;

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- créé une monnaie unique, ce qui a eu pour effet d'augmenter la trans parence des prix et la concurrence et de réduire le coût du financement d'investissement ;

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- ouvert des réseaux industriels, comme l'électricité, les télécoms et d'autres, à la concurrence ;

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- ouvert l'économie européenne au commerce mondial par le biais des cycles commerciaux de l'OMC;

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- élargi le marché intérieur à 25 membres, de manière à intensifier encore la concurrence ;

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- considérablement amélioré le fonctionnement du marché du travail par le biais des lignes directrices européennes pour l'emploi.

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Cette liste de réformes est impressionnante, mais, une fois de plus, elle soulève la question de savoir pourquoi le potentiel de croissance européen a, selon les affirmations, chuté de 2,5 % de croissance annuelle vers le milieu des années 1990 à environ 2 % aujourd'hui. Pourquoi les réformes structurelles doivent-elles être trouvées partout sauf là où elles comptent le plus, à savoir dans la croissance, la produc tivité et la création d'emplois ? Comment explique-t-on ce paradoxe ? La diminution que l'on perçoit dans le potentiel de croissance ne montre-t-elle pas que le potentiel de croissance à long terme lui-même souffre du manque de reprise économique (voir ci-dessous)?

Un manque de compétitivité ?

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La peur de la mondialisation est devenue un autre élément souvent évoqué des problèmes des activités axées sur l'offre auxquels l'Europe est à présent confrontée : l'Europe a peut-être des réserves de production disponibles, mais celles-ci ne peuvent pas être utilisées parce qu'elles sont trop chères et peu concurrentielles sur le marché mondial. Les travailleurs veulent sans doute travailler, mais ils sont dépassés parce qu'ils coûtent trop cher. Les énormes diffé rences qui existent entre les salaires en Europe occidentale et ceux des nouveaux Etats membres ou de la Chine servent d'argument pour dire que les travailleurs européens doivent réduire leurs rémunérations, prester plus d'heures et abandonner leurs systèmes de sécurité sociale. C'est ainsi que de nombreux employeurs ont poussé le personnel et les syndicats vers une approche unilatérale de réduction des coûts en matière de concurrence européenne. Il n'est pas étonnant que des sentiments d'insécurité soient monnaie courante parmi les travailleurs européens.

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En dépit de cette rhétorique populaire, l'argument selon lequel le ralentissement européen de 2001-2005 est essentiellement dû à la mondialisation et à la délocalisation de la production vers des économies à bas salaire ne tient pas la route.

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Si la croissance européenne s'est affaiblie durant la période allant de 2001 à 2005, ce n'est pas parce que les produits européens étaient moins concurrentiels et que les importateurs du reste du monde ont commencé à acheter ailleurs. Au cours de cette période, la contribution nette de la demande extérieure à la croissance du PIB de la zone euro a été identique à celle de la période précédant l'an 2000. En revanche, ce qui s'est effondré, c'est la demande intérieure. C'est l'absence prolongée de reprise au niveau de la demande intérieure qui a provoqué la forte baisse de croissance entre 2001 et 2005 (voir ci-dessous).

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De même, l'Europe a des exportateurs majeurs qui figurent parmi les champions du monde de l'exportation. Selon les statistiques de l'OCDE, l'Allemagne a augmenté sa part des exportations mondiales depuis 2000, alors que la France et l'Italie ont réussi à maintenir la leur. De manière plus générale, l'excédent commercial de la zone euro en biens et services a triplé, en passant de 50 mil liards d'euros en 2000 à 166 milliards d'euros en 2005. Avec une zone euro exportant plus de biens et de services qu'elle n'en importe du reste du monde, on ne peut distinguer de crise aiguë et critique dans la compétitivité européenne.

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Une étude menée par Ernst & Young  [1][1] Financial Times du 6 juillet 2005., fondée sur les interviews de 650 directeurs commerciaux actifs au niveau mondial, ramène la discussion sur la délocalisation à de plus justes proportions. L'étude conclut que l'Europe occidentale constitue le lieu d'investissement le plus intéressant. Ce verdict positif s'explique par la souplesse et la diversité de nombreux marchés d'Europe occidentale, ainsi que par la disponibilité de travailleurs hautement qualifiés.

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Des statistiques commerciales détaillées montrent que la peur de voir les importations bon marché en provenance de la Chine ou des pays d'Europe de l'Est inonder nos marchés est en grande partie hors de propos. En pratique, alors que les importations chinoises en Europe augmentaient considérablement entre 2000 et 2003, les importations d'autres pays asiatiques, notamment du Japon, chutaient. Le résultat final est inférieur, et non supérieur, au total des importations en provenance de l'Asie entre 2000 et 2003! Les importations bon marché de la Chine et des pays d'Europe de l'Est se font aux dépens d'autres économies à bas salaires dans le monde, et n'ont pas toujours de répercussions sur la production européenne.

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En définitive, le principe de base de la mondialisation doit être correctement compris. La mondialisation n'est pas, ou ne devrait pas être, une concurrence que les pays se livrent entre eux pour atteindre les normes sociales les plus basses et les plus hauts profits des actionnaires. Elle devrait au contraire impliquer que les pays se spécialisent dans les domaines de production les mieux adaptés à leurs économies. Et s'il est vrai que le processus de promotion économique implique que certains travailleurs perdent leur emploi et que certaines firmes partent à l'étranger, il faut savoir que de nouvelles opportunités d'emplois dans d'autres secteurs et acti vités peuvent aussi être créées.

Les vrais coupables : des politiques macroéconomiques rigides et inadaptées

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Ce qui différencie vraiment la période de croissance faible et terne de la période de croissance favorable, c'est l'évolution de la demande intérieure. Après 2000, les taux de croissance relatifs à la demande intérieure ont fortement chuté, de 3,3 % en 2000 à 0,5 % en 2002 et autour de 1,5 % en 2003-2005. Et comme le volume de la demande intérieure représente quelque 85 % du PIB total de la zone euro, la demande interne joue évidemment un rôle majeur dans la détermination de la croissance totale du PIB. Sur l'entièreté de la période 2001-2005, la demande intérieure n'a contribué à la croissance annuelle moyenne que de 1,2 %, alors qu'elle atteignait le chiffre impressionnant de 3,2 % par an au cours de la période précédente, de 1997 à 2000.

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Pourquoi la demande intérieure s'est-elle effondrée en 2001 et en 2002? Et pourquoi n'a-t-elle pas repris suffisamment au cours des années suivantes ? La réponse clé à ces questions peut être trouvée dans l'attitude attentiste que les responsables en matière de politique macroéconomique ont adoptée pour réagir au déclin de l'éco nomie. C'est par leurs réactions lentes et leurs mesures manquant de conviction que l'économie européenne a été poussée et enfermée dans un piège de "croissance faible-confiance faible".

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Dans un premier temps, ce sont des chocs extérieurs (ralentissement de l'économie mondiale en 2001, krach boursier de 2002, appréciation de l'euro) ainsi que la politique macroéconomique elle-même (augmentation des taux d'intérêt par la BCE en 2000) qui ont écarté l'économie de sa voie de croissance. Dans un deuxième temps, la politique de demande globale n'a pas abordé le ralentissement qui s'est ensuivi de manière convaincante. Ceci a facilité l'implantation de perspectives négatives. La confiance, tant des consommateurs que des entrepreneurs, a chuté depuis 2001, et est restée faible depuis lors.

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La confiance perdue, l'économie se trouve à présent piégée par une faible croissance dont les consommateurs et les producteurs se servent pour faire pression l'un sur l'autre. Les consommateurs attendent des investisseurs qu'ils s'engagent dans de nouveaux projets d'investissement offrant des emplois et des perspectives salariales. De leur côté, les investisseurs attendent des consommateurs qu'ils fassent des dépenses, afin que la demande soit assurée. En l'absence de dépenses de la part des consommateurs, les investisseurs n'investiront pas. De même, en l'absence de dépenses d'investissement, les consommateurs ne consommeront pas. Les deux parties attendant chacune que l'autre agisse, l'économie reste bloquée.

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En bref, ce n'est pas parce qu'il existe des obstacles structurels à la croissance que l'Europe ne croît pas assez, mais parce que les consommateurs et les investisseurs européens sont pessimistes quant à ses perspectives de croissance. L'Europe ressemble au malade imaginaire, ce personnage de Molière qui se persuadait qu'il était malade. Les perspectives négatives et la confiance faible se sont muées en une prédiction qui se réalise, empêchant l'Europe de réaliser son plein potentiel de croissance et de production.

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Pour libérer le potentiel de croissance de l'Europe et la sortir du piège de la "confiance faible-croissance faible", une intervention visible s'impose pour modifier les perceptions erronées tant des consommateurs que des producteurs. Les politiques macroéconomiques devraient injecter une nouvelle demande globale dans l'économie pour la faire avancer à nouveau. Et lorsque l'économie commencera à progresser, les investisseurs et les consommateurs comprendront qu'ils ont tort et que l'Europe peut effectivement croître. Une fois la confiance consommateur/investisseur retrou vée, la croissance économique s'accélérera davantage.

Un besoin de politiques actives de demande globale

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Il n'est pas tout à fait exact de dire que l'Europe ne dispose pas de politiques de demande globale. L'Europe a bien un régime de politique macroéconomique, mais elle n'envisage les politiques de demande qu'à sens unique. Cela signifie que des mesures draconiennes sont prises dès que le moindre signe d'inflation pointe à l'horizon. En revanche, lorsque l'activité économique est en difficulté, la politique macroéconomique européenne adopte une position attentiste ou empêche les responsables de prendre des mesures, même lorsque le risque d'inflation a totalement disparu. L'inflation est considérée comme un problème exigeant toujours une réaction politique active, alors que la stagnation et la création d'emplois ne constituent jamais des raisons justifiant de développer la demande globale dans l'économie.

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Ce schéma d'élaboration de politiques macroéconomiques erronées et unidimensionnelles se retrouve dans les développements qui ont marqué ces dernières années. La BCE a augmenté les taux d'intérêt en période de forte croissance. En un an, du milieu de l'année 1999 au milieu de l'année 2000, les taux d'intérêt ont presque doublé. Cependant, au cours des années qui ont suivi et qui furent marquées par un ralentissement de la croissance, la BCE a mis du temps à agir et à réduire les taux d'intérêt. En 2000, la BCE est intervenue sur les marchés des taux de change afin de limiter la perte de terrain de l'euro. En 2002-2003, en revanche, lorsque l'euro a été pris d'assaut par le dollar et les monnaies asiatiques et lorsqu'il a connu une forte appréciation, la BCE a opté pour une politique de négligence nuisible. Telle a été la source de l'effondrement de la croissance en 2003. L'Europe réclame régulièrement des politiques actives de consolidation budgétaire chaque fois qu'une légère amélioration de l'activité économique se profile à l'horizon. Toutefois, les véritables actions budgétaires visant à faire face au problème et à transformer le déclin en reprise solide ont été proscrites jusqu'il y a peu.

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Les indicateurs utilisés dans la zone euro en matière de politiques monétaires et budgétaires donnent le ton. Contrairement aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, les politiques macroéconomiques de la zone euro ne se sont pas le moins du monde assouplies lors de la régression qui a suivi l'an 2000. Bien que la politique monétaire ait finalement permis de réduire les taux d'intérêt, l'euro a, au même moment, connu une appréciation considérable. Dans la pratique, cela a neutralisé tous les effets positifs sur la croissance et la demande résultant des taux d'intérêt plus faibles de la BCE. L'impact que la modération des salaires aurait eu sur les emplois et la croissance a également été absorbé. Aux Etats-Unis, par contre, la diminution des taux d'intérêt a été beaucoup plus importante et plus rapide. Ses conséquences sur la croissance ont été renforcées par la dépréciation du dollar. En général, sur la période 2000-2005, la politique budgétaire n'a pas stimulé la demande globale dans la zone euro. Les déficits structurels mesurant l'influence des programmes budgétaires sur les déficits sont restés pratiquement inchangés : 1,8 % en 2000 et 1,8 % en 2005 (données de l'OCDE). Les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont, une fois encore, réagi différemment en permettant au déficit structurel de prendre une ampleur substantielle (s'élevant à 5,5 % du PIB pour les Etats-Unis et à 4 % du PIB pour le Royaume-Uni) et d'atteindre des niveaux de déficit qui dépassent de loin ceux de la zone euro (déficits structurels respectifs de 4,1 % et 2,9 % en 2005).

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Etant donné le déséquilibre du régime de politique macro économique de la zone euro, il n'est pas étonnant qu'elle soit la seule région du monde développé à avoir renoncé à une politique de demande active pour combattre la régression et également la seule région à ne pas avoir surmonté la crise de 2001.

La désinflation compétitive ne fonctionne plus

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Pourquoi l'Europe a-t-elle donné naissance à un régime de politique macroéconomique si déséquilibré? C'est probablement parce qu'elle s'est trop inspirée du modèle de désinflation compétitive de la "Buba", la banque centrale allemande, lors de l'élaboration de la structure de l'Union monétaire européenne. La Bundesbank n'a jamais été favorable à l'utilisation de la demande globale en période de régression. Elle prônait plutôt la modération des salaires, afin de réduire l'inflation relative aux autres pays et de jouer un rôle de catalyseur pour permettre une reprise par le biais des exportations.

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Toutefois, il est important de comprendre que l'introduction de la monnaie unique a radicalement changé les règles du jeu en matière de "désinflation compétitive". A la différence de l'Allemagne, la zone euro présente une approche économique relativement hermétique : la part d'exportations vers le reste du monde est limitée à 15 % du PIB. Cela signifie que 85 % du PIB de la zone euro reposent sur la demande intérieure. Cela signifie également que la modération des salaires dans la zone euro n'a qu'un effet limité sur la contribution de la demande d'exportation dans la croissance globale du PIB, tout en affaiblissant la composante de la demande intérieure, pourtant bien plus importante. Pour une zone aussi fermée que la zone euro, la recette de la "désinflation compétitive" est dangereuse, surtout si elle ne s'accompagne pas de politiques de demande globale souples.

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La monnaie unique a européanisé l'instrument de la politique monétaire. Nous devons à présent européaniser la pensée de politique économique et cesser de copier les solutions nationales pour les transposer à l'échelle européenne. Sans cela, l'Europe restera bloquée dans des politiques protectionnistes, qui ne génèrent ni croissance ni emploi.

La politique de demande globale n'est pas qu'un feu de paille!

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Les politiques de demande globale insufflant une nouvelle croissance à l'économie sont souvent comparées à des feux de paille, fonctionnant à très court terme mais sans produire d'effets suivis.

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Cependant, cette conception ne tient pas compte du rôle crucial de l'investissement dans le processus de croissance non inflationniste. En effet, l'investissement accroît le stock de capital de l'économie (machines, équipements de bureau, réseaux d'information). C'est important car le stock de capital est un facteur majeur du potentiel de croissance. Si une économie souhaite produire plus et se développer, elle aura besoin d'un stock de capital supplémentaire. Si une économie présente un stock de capital insuffisant, un développement rapide restera impossible sans induire d'inflation. En d'autres termes, les investissements et un stock de capital plus important augmentent le potentiel de croissance d'une économie.

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Quels sont les facteurs qui favorisent l'investissement ? Il s'agit essentiellement d'une combinaison de trois facteurs : une rentabilité suffisante ; des fonds disponibles à des taux d'intérêt faibles et à long terme ; et, par-dessus tout, des perspectives de demande suffisantes  [2][2] Voir par exemple le Bulletin mensuel de la BCE de février.... Les sociétés ne commencent à investir que lorsqu'elles sont sûres que la demande pour leurs produits sera suffisante. Cela signifie qu'il existe un lien étroit entre la gestion de la demande globale, d'une part, et les investissements et un meilleur potentiel de croissance, d'autre part. En soustrayant l'économie au piège de la croissance faible-confiance faible, les politiques de demande globale rétablissent l'une des plus importantes mesures d'incitation à l'investissement.

Pour une réforme du régime européen de politique macroéconomique

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Afin d'améliorer les résultats économiques de la zone euro et de traduire la stratégie de Lisbonne dans les faits, la réforme du régime européen de politique macroéconomique s'avère cruciale. Cette réforme doit être telle que les responsables européens en matière de politique macroéconomique cessent de songer uniquement à " stabiliser" l'économie, mais qu'ils commencent également à penser à la "dynamiser" par l'entremise de politiques de demande globale souples et actives. Une telle attitude permettra à l'Europe de devenir son propre "moteur de croissance" et de se transformer en une économie à forte croissance stimulée par sa propre demande intérieure, au lieu d'espérer pouvoir "parasiter" éternellement les politiques de demande du reste du monde.

Des propositions

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Que devons-nous changer afin de poursuivre des politiques actives de demande globale qui permettront à l'Europe de rompre le cercle vicieux de la confiance faible-croissance faible et de s'engager dans la voie de la forte croissance et des investissements élevés ?

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Faire de la Banque centrale européenne la gardienne de la stabilité des prix et de la croissance

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Le traité européen a confié un double mandat à la BCE: maintenir la stabilité des prix et soutenir la croissance économique. Toutefois, en prétendant que la stabilité des prix constitue la meilleure et seule approche à adopter, la BCE refuse d'admettre ce double mandat. De plus, en décrivant la stabilité des prix comme "une inflation légèrement inférieure à 2 % à moyen terme", la BCE a en pratique minimisé la portée des actions de politique monétaire expansionniste et elle a manqué l'occasion de s'attaquer à un important point faible de l'économie. En effet, il est hautement probable qu'il existera toujours des flambées de prix temporaires et ponctuelles poussant l'inflation légèrement au-delà du seuil des 2 % et permettant à la BCE de conclure qu'elle est trop "élevée" pour pouvoir agir sur le front de la croissance. Afin de cesser de sacrifier la croissance sur l'autel d'un degré extrême de stabilité des prix, la BCE doit, soit augmenter l'objectif de stabilité des prix à 2 ou 3 %, soit se centrer davantage sur les tendances inflationnistes sous-jacentes. Elle pourrait ainsi identifier les points faibles existants et les possibilités d'augmentation de la croissance d'une bien meilleure manière qu'en considérant l'inflation globale. En effet, corrigée en fonction des flambées de prix sans impact récurrent sur l'inflation globale (le prix du pétrole, mais également les taxes indirectes), l'inflation a à présent atteint un niveau de 1 à 1,4 % -c'est-à-dire bien inférieur à l'objectif de 2 % de la BCE-, ce qui indique qu'il existe une marge de manoeuvre pour une plus grande réduction des taux d'intérêt, au lieu d'engager un mouvement de hausse comme elle l'a fait en décembre dernier. La BCE doit adopter comme nouveau principe directeur la maximisation du soutien à la croissance économique tout en maintenant un degré raisonnable de stabilité des prix.

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Utiliser le pouvoir de l'Europe en vue d'agir ensemble : investir dans la reprise économique

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La politique monétaire à elle seule ne suffira pas. Les responsables politiques en matière budgétaire devront agir eux aussi. Les gouvernements doivent soumettre des "plans nationaux de reprise" représentant environ 1 % du PIB. Ces plans doivent se centrer sur les priorités de Lisbonne et avoir un impact direct sur l'emploi et la demande. Ils ne doivent certainement pas se lancer dans une nouvelle série de réductions fiscales qui ne feraient que se traduire en une épargne et des profits encore plus élevés.

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Les Etats membres ne doivent pas agir individuellement. S'ils prennent part à des actions communes, ils se renforceront mutuellement et l'impact sur la croissance et la demande globale en Europe sera double. En outre, si la Commission européenne et le Conseil contrôlent et coordonnent ces plans nationaux et s'ils les rassemblent au sein d'une "Initiative de coordination européenne en faveur de la reprise économique", les retombées sur la confiance et la croissance peuvent s'avérer encore plus importantes.

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Cette démarche devrait avoir trois sources de financement, dont deux n'engendreraient pas de déficits plus élevés :

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<Strong>- la Banque européenne d'investissement doit émettre un "titre en faveur des objectifs de Lisbonne et de la croissance européenne". </Strong>Au sein de l'économie actuelle, l'épargne excédentaire abonde. Et parce que les économies asiatiques et le secteur privé européen accumulent une épargne considérable, les taux d'intérêt à long terme se situent à des niveaux historiquement bas. Avant que cette considérable épargne excédentaire ne se tarisse et en vue d'éviter qu'elle ne continue d'alimenter les bulles américaines de l'immobilier et de la consommation, ldoit agir. La Banque européenne d'investissement doit émettre un titre à cinquante ans afin de financer l'Initiative européenne en faveur de la reprise économique. De cette manière, le financement à long terme visant à soutenir les Etats membres qui investissent dans l'agenda de Lisbonne peut être assuré à un taux d'intérêt historiquement faible ;

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<Strong>- le "keynésianisme autrichien":</Strong> les gouvernements doivent examiner attentivement la structure des budgets et recettes publics et procéder à des transferts au départ des catégories présentant peu d'effet sur la demande privée vers les catégories à fort impact. De la sorte, la nouvelle demande globale pourra être introduite dans l'économie sans modifier le déficit public lui-même ;

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<Strong>- la "lisbonnisation" du pacte de stabilité: </Strong>l'Europe ne peut se permettre le luxe d'attendre près de cinq années de plus avant de voir les déficits se résorber et de pouvoir alors consentir des investissements massifs visant à combler son retard dans le domaine de l'innovation. L'Europe a besoin d'investir dans l'innovation et la connaissance, et elle doit le faire dès à présent. Nous devons utiliser la marge de manoeuvre offerte par la récente révision du pacte de stabilité et de croissance. Le retard de l'Europe en matière d'innovation doit être considéré comme une "circonstance exceptionnelle", et les investissements publics supplémentaires destinés à y remédier doivent être envisagés comme une réforme structurelle justifiant un déficit public temporairement plus élevé. De cette manière, l'Europe pourra faire face aux deux retards étroitement liés qui se présentent à elle simultanément : elle en compte un dans le domaine de l'innovation, puisqu'elle n'investit pas suffisamment dans la société de la connaissance et dans d'autres objectifs de Lisbonne. En outre, elle enregistre un retard en matière de productivité, avec une activité économique n'atteignant pas son potentiel. Nous devons combler ces deux retards à l'aide de politiques actives de demande globale qui tireront l'Europe du piège de la faible croissance dans lequel elle est se trouve tout en renforçant les structures européennes pour la croissance à long terme.

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<Strong>-l'euro doit assumer son rôle international : </Strong>l'énorme déficit commercial extérieur des Etats-Unis envers les pays asiatiques exerce des pressions sur la valeur du dollar. De plus, comme ces pays refusent de réévaluer leurs monnaies par rapport au dollar, une part disproportionnée de l'ajustement nécessaire retombe sur la zone euro. Cet élément est à surveiller de très près. La zone euro ne doit pas chercher à s'engager dans des dévaluations compéti tives avec les Etats-Unis, mais nous ne devons pas non plus laisser l'Europe être la seule région à devoir s'adapter à ces pressions des marchés des changes internationaux. Si la BCE persiste à négliger ces tendances, les ministres des Finances devront alors intervenir. En effet, le traité prévoit que ces ministres déterminent les principes directeurs relatifs à la gestion du taux de change de la zone euro que la BCE est ensuite tenue de mettre en oeuvre.

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<Strong>-coordonner plus étroitement la politique salariale au sein de la zone euro : </Strong>au cours des dernières années, les rémunérations et les négociations collectives n'ont pas contribué à une perte de contrôle de l'inflation. Au vu des augmentations extrêmement modérées, la menace liée aux rémunérations concerne davantage un risque à la baisse pour la stabilité des prix - l'inflation deviendrait trop faible et elle se transformerait en une déflation (chute des prix!). Quoi qu'il en soit, une attitude responsable en matière salariale demeure importante. La crainte d'augmentations salariales excessives pourrait mener la BCE à faire avorter la reprise économique dans sa toute première phase. D'autre part, si ces augmentations se révèlent insuffisantes, la demande intérieure s'en verra amoindrie et une reprise vigoureuse sera alors hors de portée. Au niveau européen, les partenaires sociaux doivent aborder cette question et discuter des options permettant de surveiller l'évolution des salaires au sein de la zone euro.

Le rôle des partenaires sociaux

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La politique macroéconomique est trop importante pour être laissée aux ministres des Finances et aux banques centrales. La politique macroéconomique concerne également les travailleurs, les syndicats et les organisations patronales. Si les responsables en matière de politique macroéconomique ne se reprennent pas en main, la croissance et l'emploi en souffriront. Par la suite, l'augmentation du chômage et de l'insécurité provoqueront un dumping social et des salaires, menaçant le modèle social européen de protection sociale et les conditions de travail équitables.

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Il est temps pour les partenaires sociaux, en particulier au niveau européen, d'exhorter les responsables politiques à s'attaquer au déséquilibre de la politique macroéconomique et à contribuer activement aux politiques économiques favorisant la croissance.

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Dans ce contexte, les employeurs et leurs organisations devraient commencer à réaliser que nous sommes tous à bord du même bateau. En définitive, le fait de compléter les réformes structurelles par des politiques actives de demande globale est susceptible de profiter tant aux employeurs qu'aux travailleurs. Une économie en croissance constitue une situation où tout le monde gagne, en combinant davantage d'emplois, davantage d'investissements et une meilleure rentabilité. La situation actuelle est loin d'être optimale. Les entreprises sont peut-être capables d'augmenter leurs marges bénéficiaires, mais en l'absence de ces politiques de demande globale, cela se fait aux dépens de la croissance, de l'investissement et de la rentabilité même. C'est pourquoi, plutôt que d'espérer obtenir une plus grande part d'un gâteau qui rapetisse, les employeurs feraient mieux de prendre une part du gâteau grandissant de l'économie à forte croissance.

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Afin d'aider à rétablir la confiance des investisseurs et des travailleurs, les partenaires sociaux européens devraient travailler sur une déclaration commune, un "Pacte pour la modernisation de l'économie européenne", englobant : les réformes nécessaires du régime de politique macroéconomique de l'Europe ; la nécessité de préparer davantage de réformes structurelles bien ciblées pour renforcer le modèle social européen ; un engagement à discuter des développements salariaux, dans le but d'éviter tant l'évolution excessive que l'évolution trop modérée des salaires ; un plan visant à renforcer et intensifier la discussion concernant la politique macroéconomique et la coordination de la politique macroéconomique au niveau européen, en utilisant la structure existante du dialogue social européen, y compris le sommet tripartite des partenaires sociaux, et notamment en utilisant la structure du dialogue macroéconomique de Cologne (qui rassemble des responsables en matière de politique monétaire, des responsables en matière de politique fiscale et les partenaires sociaux).

Notes

[1]

Financial Times du 6 juillet 2005.

[2]

Voir par exemple le Bulletin mensuel de la BCE de février 2004.

Résumé

Français

L'Europe a besoin de politiques macroéconomiques plus souples

Plan de l'article

  1. Les faux coupables : le manque de réforme structurelle et de compétitivité
    1. Une insuffisance de flexibilité?
    2. Un manque de compétitivité ?
  2. Les vrais coupables : des politiques macroéconomiques rigides et inadaptées
    1. Un besoin de politiques actives de demande globale
    2. La désinflation compétitive ne fonctionne plus
  3. La politique de demande globale n'est pas qu'un feu de paille!
  4. Pour une réforme du régime européen de politique macroéconomique
    1. Des propositions
  5. Le rôle des partenaires sociaux

Pour citer cet article

Monks John, « Plus d'emplois et de meilleurs emplois », L'Économie politique 1/2006 (no 29) , p. 65-80
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-1-page-65.htm.
DOI : 10.3917/leco.029.0065.


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