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L'Économie politique

2006/1 (no 29)


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La pensée économique de Schumpeter a été abondamment discutée, commentée et critiquée, bien qu'elle apparaisse souvent éclipsée par la suprématie des idées de Keynes. Et pourtant, au risque de déplaire aux fervents admirateurs de ce dernier, Jean-Claude Casanova, qui dirigea par le passé la traduction française de l'Histoire de l'analyse économique, n'a pas hésité à désigner Schumpeter comme le "plus grand économiste du XXe siècle"[1][1] Les Echos, 13 avril 2004.. Assisterait-on aujourd'hui à une victoire de la théorie schumpétérienne ? En tout cas, ses idées redeviennent à la mode, comme en témoignent la profusion d'articles qui lui ont été consacrés et les nombreuses références dont peuvent faire l'objet les concepts, désormais célèbres, d'innovation, d'entrepreneur ou même encore de "destruction créatrice". L'évolution contemporaine de nos économies y est peut-être pour beaucoup. La résurgence des crises à partir des années 1970, la redécouverte théorique des cycles, l'avènement d'une nouvelle "révolution technologique" annoncée avec le foisonnement des innovations dans le domaine de la communication et de l'information sont autant d'événements qui incitent à redécouvrir la théorie de Schumpeter. Le contexte idéologique n'y est pas non plus complètement étranger. Après une période dominée par la pensée keynésienne et par la conviction que la croissance et le plein-emploi pouvaient être atteints par des politiques économiques appropriées, c'est désormais l'initiative individuelle, la capacité d'innovation et la compétitivité des entreprises qui se trouvent valorisées.

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Par-dessus tout, l'intérêt de Schumpeter réside dans une analyse économique qui prend en compte le caractère dynamique et systémique du capitalisme et qui souligne les interactions entre le fonctionnement des mécanismes purement économiques et des institutions qui l'encadrent. Cette démarche confère à sa réflexion théorique une dimension pluridisciplinaire, qui séduit encore aujourd'hui nombre de théoriciens venant d'horizons les plus divers. Ainsi, son analyse ne se résume pas à l'image de l'entrepreneur conduisant l'innovation et induisant une dynamique concurrentielle assimilée à un processus de sélection. Cette dimension réelle, exclusivement retenue par la plupart des commentateurs, manque l'essentiel : le capitalisme schumpétérien est défini avant tout par l'existence d'un système bancaire de crédit qui assure le financement de l'innovation, aussi l'oeuvre de Schumpeter doit-elle être comprise à la lumière de ses écrits sur la monnaie.

Schumpeter : théoricien des sciences sociales

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Lire Schumpeter, tout comme lire Marx, c'est avant tout se replonger dans une analyse "macroscopique"  [2][2] Pour reprendre l'expression de Joël de Rosnay, dans... de l'économie qui tranche radicalement avec le confinement croissant de notre discipline. Cette vision élargie s'exprime de deux manières.

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En premier lieu, l'oeuvre de Schumpeter impressionne par cette capacité à embrasser toute la réflexion économique. Cet universalisme est devenu impossible pour l'économiste contemporain, désormais confronté à une extrême spécialisation de l'approche théorique, à une fragmentation toujours plus étendue des connaissances et des problématiques. Par contraste, l'esprit et le savoir encyclopédiques de Schumpeter ne peuvent que laisser le lecteur admiratif. La meilleure illustration nous en est offerte dans son Histoire de l'analyse économique, grande fresque parue en 1950, qui retrace l'évolution des idées et la naissance d'une science : à chaque époque, les principaux concepts, les systèmes de pensée et les avancées analytiques de l'économie, parfaitement maîtrisés, sont toujours mis en perspective avec le contexte social, culturel et scientifique qui nourrissent le champ intellectuel. Schumpeter était plus qu'un grand économiste, il était véritablement un théoricien des sciences sociales. Manifestant une curiosité intellectuelle pour d'autres disciplines telles que la sociologie, la psychologie ou encore la science politique, il n'a pas hésité à nourrir son analyse économique des réflexions propres à ces autres domaines. L'aboutissement de cette démarche est sans doute cette autre oeuvre magistrale, Capitalisme, socialisme et démocratie, publiée pour la première fois en 1942, dans laquelle l'auteur dépasse largement les questions purement économiques pour réfléchir sur les aspects institutionnels, sociologiques et politiques du capitalisme et mettre en évidence l'influence de ces facteurs sur le fonctionnement à long terme de l'économie.

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En second lieu, la démarche théorique de Schumpeter se caractérise par une approche globale des phénomènes économiques : c'est la logique d'ensemble de l'économie qu'il faut étudier, et non celle de ses éléments considérés isolément. C'est en ce sens que Schumpeter voue une grande admiration au modèle d'équilibre général de Walras, qu'il considérait comme la Magna Carta de la science économique, établissant pour la première fois l'interdépendance entre les variables et les marchés. Mais Schumpeter souligne néanmoins les limites du schéma théorique de Walras, affirmant son caractère essentiellement statique. Il pressent en effet que les lois de fonctionnement d'une économie capitaliste dépassent largement ce cadre restrictif qui, par ailleurs, n'explique ni l'existence du profit, ni le changement qualitatif. L'économie doit nécessairement contenir une force susceptible de rompre avec les équilibres établis, d'imposer des transformations radicales et durables et de créer des surplus de valeur.

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Il s'agit donc, pour Schumpeter, de construire une nouvelle théorie économique, dynamique, qui serait capable d'expliquer aussi bien les mouvements cycliques et les transformations du capitalisme que ses périodes plus calmes de tendance vers l'équilibre. Cela suppose, bien sûr, de rompre avec la tradition néoclassique, qui se focalise sur les conditions d'obtention d'un équilibre général ou sur le problème de l'allocation optimale des ressources, considérant le déséquilibre comme une situation anormale. Chez Schumpeter, à l'inverse, le déséquilibre représente le mode de fonctionnement normal et nécessaire de l'économie. Cette vision dynamique a pour conséquence de proposer, dans la lignée des travaux de Marx et de ceux de l'école historique allemande, une réflexion sur l'évolution historique du capitalisme et sur les institutions qui en sont les piliers : l'entreprise, la concurrence, les rapports de pouvoir entre les classes sociales, le système politique, etc. Ainsi, l'angle d'analyse est clairement celui du long terme, incluant un questionnement sur le devenir de l'économie et des institutions capitalistes. Très proche de Max Weber, Schumpeter ambitionnait de construire une Sozialökonomie dépassant les frontières de la théorie pure inductive, nécessitant d'enrichir l'économie pure en lui conférant une épaisseur historique. Cette orientation méthodologique transparaît dans le projet de recherche qui animera Schumpeter tout au long de sa carrière, à partir de la publication de sa Théorie de l'évolution économique en 1911.

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Il convient de noter cependant que, malgré son statut d'objet d'étude privilégié, le capitalisme ne renvoie, chez Schumpeter, à aucune considération idéologique. L'économiste a souligné à maintes reprises, notamment dans Capitalisme, socialisme et démocratie, qu'il ne cherchait pas à en faire l'apologie ou à le porter au rang d'idéal, détonnant ainsi par rapport aux positions libérales d'un Hayek, dont l'objectif était bien de démontrer la supériorité de la société de marché. Schumpeter n'avait pas plus l'intention d'en faire la critique radicale : s'il admirait Marx pour avoir vu dans le capitalisme un processus de transformation historique, il n'éprouvait aucune sympathie ni pour le "prophète", ni pour le caractère religieux de la pensée marxiste. Sa motivation était celle de décrire le système économique tel qu'il est et d'en exposer les lois de fonctionnement. A l'image du modèle de "savant" cher à Max Weber, Schumpeter voulait faire progresser la connaissance économique pour elle-même, indépendamment de l'idéologie et des querelles de chapelles. Pour lui, il n'y avait ni bonne ni mauvaise économie, mais seulement du bon ou du mauvais travail. Voilà sans doute l'une des raisons pour lesquelles il demeure un auteur inclassable.

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Chez Schumpeter, le capitalisme prend tout son sens avec le concept d'"évolution", qui correspond mieux à une conception organique et complexe de la vie économique. Considérons l'organisme d'un chat : deux représentations sont possibles. Soit on s'attache à mettre en évidence l'état de cet animal à un moment donné, sa circulation sanguine, son appareil digestif, l'interdépendance entre ses différents organes, etc., soit on s'intéresse à une tout autre question : celle de savoir comment une forme telle que le chat a pu apparaître et ce qui la met en mouvement. C'est cette dernière attitude que prône Schumpeter pour l'analyse économique : le capitalisme est un organisme vivant et, comme tel, il est capable d'évolution, de mutation, de sélection. Ce serait pourtant une erreur d'assimiler trop rapidement la théorie schumpétérienne à une conception biologique de la vie économique. Certes, on trouve bien une analyse de la concurrence comme processus de sélection qui rappelle, d'une certaine manière, les thèses de Darwin. Mais ce n'est pas tant cet aspect qui l'emporte chez Schumpeter, qu'une volonté d'étudier la logique d'ensemble de l'économie, la connexion entre ses différents éléments, dans une perspective de changement historique.

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La préoccupation première, c'est de trouver une explication unique aux phénomènes de l'évolution économique et des fluctuations cycliques. Pour Schumpeter, la source de ces bouleversements est l'innovation, définie comme l'exécution de nouvelles combinaisons productives. Conduite par l'entrepreneur, l'innovation modifie les structures de production existantes, crée la nouveauté en perturbant les équilibres des marchés et change en profondeur l'économie et la société tout entière. L'innovation n'est pas un processus continu : elle se produit par à-coups et apparaît toujours par grappes, car l'entrepreneur pionnier est rapidement et massivement imité. Par conséquent, le décollage économique qu'elle provoque se produit nécessairement sous une forme cyclique, et ces fluctuations, loin de signifier une pathologie du système économique, constituent plutôt la réponse normale de l'économie à l'absorption de la nouveauté. L'entrepreneur innovateur devient ainsi l'acteur central de l'économie capitaliste, assurant un taux de profit positif grâce à sa position de monopole. Mais c'est surtout l'esprit créatif et la capacité de cet agent économique à passer outre les résistances sociales au changement qui sont mis sur le devant de la scène par Schumpeter. Le capitalisme apparaît ainsi comme le siège d'une destruction incessante des structures productives existantes, au profit de nouvelles entités plus efficaces et porteuses de progrès technique : c'est le fameux processus de "destruction créatrice", version dynamique de la concurrence qui assure le renouvellement permanent et la reproduction du système capitaliste.

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L'abondante littérature consacrée à l'oeuvre de Schumpeter, tout comme l'interprétation contemporaine de ses idées, n'ont retenu et souligné que la dimension réelle de sa théorie économique, alors que sa théorie monétaire est restée plus ou moins dans l'ombre. Cette négligence reflèterait presque le caractère dominant d'une tradition disciplinaire qui veut que les lois de l'économie se révèlent indépendamment des facteurs monétaires ou, plus radicalement, que la monnaie n'a pas beaucoup d'incidence sur le fonctionnement du système économique. Pourtant, Schumpeter est convaincu qu'une théorie du capitalisme doit nécessairement passer par une approche monétaire des phénomènes économiques : une lecture satisfaisante de sa pensée n'est donc possible qu'en portant une attention suffisante aux textes qu'il consacre à la monnaie, au crédit et aux banques. En quelque sorte, la dynamique marxiste typique reposant sur le conflit entre le salariat et les capitalistes est ici remplacée par un autre couple clé: l'entrepreneur et la banque.

Une analyse monétaire de la dynamique capitaliste

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Schumpeter a consacré une part non négligeable de ses travaux et de sa carrière à une analyse approfondie de la monnaie. Dès 1917, il engage une démarche qui débouche, une dizaine d'années plus tard, sur un ouvrage de théorie pure, aujourd'hui disponible en français sous le titre Théorie de la monnaie et de la banque[3][3] Deux volumes, L'Harmattan, 2005.. Dans ce livre, il développe une conception de la monnaie très originale et plutôt novatrice pour l'époque, qui repose sur un concept essentiel, la comptabilité sociale  [4][4] Chez Schumpeter, la comptabilité sociale définit la.... A travers cette institution centrale, deux notions constitutives de la monnaie sont introduites : l'unité de compte et la créance.

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Dans une économie capitaliste soumise à la division du travail, les échanges donnent lieu à la formation de créances et de dettes individuelles, qui doivent être enregistrées, compensées et liquidées selon des règles spécifiques. Tous les agents économiques se trouvent ainsi reliés dans le cadre d'un réseau de paiements. C'est là que réside, selon Schumpeter, le caractère de la monnaie comme institution sociale. Au centre de cette comptabilité se tient le système bancaire, dont la fonction essentielle est de mettre à la disposition des individus des créances généralement acceptées dans le commerce des marchandises. Par conséquent, le capitalisme n'est pas réductible au marché et, chez Schumpeter, sa définition inclut également l'existence des institutions monétaires chargées d'organiser les paiements. Cette organisation est nécessairement centralisée : à un premier niveau, les banques commerciales centralisent, par la tenue des comptes courants, les créances et les dettes des unités économiques individuelles, tandis que la banque centrale représente la clé de voûte de ce système, en centralisant les comptes des banques de second rang.

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Le pouvoir bancaire prend véritablement tout son sens dans la dynamique de l'évolution économique. Celle-ci s'appuie en effet sur ce que Schumpeter désigne comme la fonction typiquement capitaliste de la monnaie : le crédit, entendu comme la création d'un pouvoir d'achat nouveau. Dans ce cas, les banques sont encore chargées de mettre des créances à la disposition des individus. Mais deux critères distinguent le crédit d'un pouvoir d'achat " normal ". En premier lieu, la création monétaire est effectuée au seul profit de l'entrepreneur. C'est un moyen, pour Schumpeter, de souligner les limites essentielles à une conception traditionnelle du financement de la croissance et de l'innovation. L'épargne seule ne suffirait pas à fournir les moyens nécessaires à la réalisation de l'innovation conduite, par ailleurs, par un entrepreneur dont l'idéal type correspond à un individu sans fortune héréditaire. Et quand bien même le stock d'épargne serait suffisant, il ne serait pas forcément rendu disponible pour l'innovation, en raison de la frilosité des épargnants vis-à-vis du risque financier qu'implique tout projet d'innovation. En second lieu, la création d'un pouvoir d'achat nouveau suppose que le financement des investissements liés à l'innovation s'affranchit de la contrainte préalable de l'épargne ou d'une richesse matérielle préexistante. Les créances rendues disponibles pour l'entrepreneur le sont en contrepartie des richesses et profits que celui-ci réalisera dans l'avenir, une fois l'innovation réalisée. Dans ce contexte, c'est la banque qui, en contrepartie des intérêts prélevés sur les profits de l'entrepreneur, supporte le risque financier de l'innovation et apparaît comme le véritable capitaliste.

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Schumpeter pose ainsi les fondements microéconomiques d'une théorie de la banque et du marché du crédit, soulignant notamment l'importance de l'information et du contrôle de la clientèle d'emprunteurs dans l'exercice du métier bancaire, ainsi que le lien existant entre l'activité de financement des innovations et le risque de défaut lié aux risques de ce type d'investissements. Schumpeter explicite également, conformément au caractère institutionnel de la comptabilité sociale, les contraintes organisationnelles par lesquelles les banques sont conduites à limiter leur offre de crédit. Clairement influencé par l'image d'un système financier allemand qui repose historiquement sur le pouvoir bancaire, le capitalisme tel que le conçoit Schumpeter n'est pas celui d'une économie de marchés financiers, mais apparaît beaucoup plus proche de ce que l'on qualifierait aujourd'hui volontiers de "modèle rhénan".

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Le risque supporté par les banques dans le financement de l'innovation doit être contrôlé au sein d'une organisation monétaire porteuse de règles collectives et capable de fournir une assurance ultime en cas de défaillance des banques. Ainsi, offrant une vision très moderne du système bancaire, Schumpeter affirme que l'activité des banques prend nécessairement place dans une organisation hiérarchisée, impliquant une banque centrale dotée d'une responsabilité collective et agissant comme prêteur en dernier ressort. Critiquant la foi naïve de certains courants libéraux qui prônent la libre concurrence bancaire et réfutent la nécessité d'une centralisation monétaire, il montre que celle-ci est l'aboutissement logique de la comptabilité sociale. La banque centrale se voit ainsi confier une mission de service public : en tant que gardienne de la monnaie et du crédit, elle doit mener une politique différente de celle que suivent les banques commerciales privées et faire l'objet de prescriptions légales la situant en dehors du circuit concurrentiel des autres banques. Menant une politique active sur le marché monétaire, la banque centrale peut jouer sur l'offre de crédit des banques en resserrant ou en assouplissant leurs contraintes de liquidités par une modulation de l'offre de monnaie centrale et, ainsi, influencer la dynamique capitaliste. La question de la politique monétaire reste néanmoins une affaire politique pour Schumpeter, qui se garde bien d'émettre des prescriptions à ce sujet. Le rôle de l'économiste n'est pas de recommander telle ou telle politique, mais d'expliquer comment fonctionne le système capitaliste. C'est aux hommes politiques qu'il revient de proposer des choix en termes de politique publique, dans le cadre du débat démocratique.

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Par ailleurs, la solidité du système financier repose sur le comportement adapté de ses acteurs clés, les banquiers. Personnage aussi important que l'entrepreneur dans la théorie schumpétérienne, la compétence et le sérieux constituent deux qualités irréductibles du métier de banquier, tout comme l'indépendance vis-à-vis des intérêts industriels mais aussi politiques. Si les erreurs et les défaillances de l'entrepreneur n'ont qu'une répercussion limitée, car localisée, sur le fonctionnement de l'économie, celles du banquier ont des implications plus sérieuses. L'analyse schumpétérienne ne s'arrête pas à cette vision tellement rebattue de la destruction créatrice. La finance capitaliste, si elle n'est pas contenue, peut se révéler aussi purement destructrice : pour Schumpeter, les désordres financiers, les faillites et les banqueroutes qui découlent d'une accumulation de créances douteuses et de positions spéculatives sont considérés comme des éléments parasitaires et indésirables, qui peuvent être évités au moyen de politiques appropriées.

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En reliant l'action des entrepreneurs à une logique d'endettement et aux contraintes monétaires qui en découlent, Schumpeter propose une analyse aux tonalités très actuelles, qu'il est intéressant de mobiliser pour comprendre les évolutions contemporaines. Elle est utile, par exemple, pour souligner que les structures financières ne sont neutres ni par rapport aux choix des entreprises, ni par rapport à l'orientation générale du système économique. Chez Schumpeter, le développement économique n'est possible que s'il est porté et contrôlé par des institutions monétaires solides et stables. Voilà un message essentiel de la théorie schumpétérienne, et une source d'inspiration pour l'interprétation des transformations, notamment financières, qui sont à l'oeuvre aujourd'hui dans les économies capitalistes occidentales.

De l'instabilité économique à l'instabilité institutionnelle

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Le thème de l'instabilité du capitalisme constitue le questionnement central de l'ouvrage Capitalisme, socialisme et démocratie publié en 1942, qui offre une belle illustration de la vision systémique de Schumpeter, soulignée dans les pages précédentes. En effet, l'auteur y développe une analyse de la dynamique historique du capitalisme qui articule la logique économique et les éléments institutionnels et met en évidence une tension inéluctable dans l'évolution de ces deux dimensions. L'aboutissement n'est autre que le déclin du modèle capitaliste et son basculement vers le socialisme. Le thème est très en vogue à l'époque, mais Schumpeter propose néanmoins une explication originale se distinguant, d'un côté, des thèses libérales qui affirment la supériorité du modèle de marché et, à terme, son universalisation, et d'un autre côté, d'une pensée marxiste qui voit dans les contradictions internes de l'économie capitaliste les germes de sa dégénérescence, et dans l'avènement du socialisme, une issue souhaitable.

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La logique autodestructrice du capitalisme est pourtant une idée que Schumpeter reprend de Marx. Mais deux points les opposent. Tout d'abord, ce n'est pas en raison des contradictions de son seul système économique que le capitalisme est amené à s'effondrer, mais d'une incompatibilité grandissante entre le fonctionnement de son économie et la civilisation qu'il engendre. Ensuite, le théoricien de l'évolution et de l'innovation ne cache pas son dégoût pour le modèle socialiste, sans pour autant basculer dans l'apologie du capitalisme. Schumpeter se contente de tirer toutes les implications de son analyse dynamique, en s'efforçant, le plus possible, de mettre de côté les aspects idéologiques.

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Pour Schumpeter, l'économie capitaliste gagne en efficacité. Le passage d'un capitalisme concurrentiel à un capitalisme monopolistique n'y est pas étranger. A une vision idéaliste de la concurrence pure et parfaite, très ancrée dans les milieux politiques et économiques américains de l'époque, Schumpeter oppose une conception qui tend à justifier la concurrence imparfaite. Elle peut même constituer un soutien privilégié pour l'expansion du capitalisme, dans la mesure où l'innovation exige, à la fois, des mises de fonds conséquentes et la garantie de perspectives de profits durables. Ainsi, la structure monopolistique peut présenter un avantage dans cette dynamique concurrentielle. En outre, l'efficacité croissante du système capitaliste est nourrie par un processus de rationalisation des esprits et des comportements. Phénomène typique de la culture moderne, Weber en avait lui aussi souligné l'ampleur. De ce dernier, Schumpeter retient l'importance du phénomène bureaucratique et d'une rationalisation dans la sphère de l'entreprise.

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Dans le capitalisme monopolistique, l'innovation fait l'objet d'une organisation rationnelle et systématique mise en place par les entreprises. Elle devient ainsi plus mécanique, voire plus routinière, car elle est confiée à des équipes de spécialistes qui travaillent sur commande et dont les méthodes éprouvées permettent de prévoir les issues concrètes des efforts de recherche. D'un côté, la rationalisation rend l'innovation plus performante. D'un autre côté, la bureaucratisation et l'extension de l'actionnariat constituent, pour Schumpeter, des facteurs qui contribuent à dénaturer la fonction de l'entrepreneur et l'esprit même de l'innovation. Cette dernière devenant de moins en moins une question de leadership, c'est l'initiative individuelle qui risque d'en être affectée à long terme. Quant au développement de la société anonyme, il modifie les caractéristiques de la propriété privée, impose les règles bureaucratiques et achève la séparation symbolique entre l'acte d'innovation et la personnalité d'un individu. Mais ce n'est pas tant la menace sur l'efficacité de l'économie qui est soulignée ici, que la nostalgie manifestée par Schumpeter à l'égard d'un modèle de capitalisme jugé plus "romantique", fondé sur le comportement de chefs d'entreprise charismatiques guidés par leurs intuitions géniales. La bureaucratisation et la rationalisation ne rendent pas le système capitaliste moins efficace, ils le transforment en un processus mécanique et impersonnel d'accumulation.

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Ce n'est donc pas dans le modèle économique qu'il faut trouver la faille, mais dans la civilisation qu'engendre le capitalisme. Car c'est sur elle que les effets pervers de la rationalisation se font le plus sentir. En effet, de par la pression économique, l'extension de la pensée rationnelle donne naissance à une mentalité et à un style de vie qui entrent en contradiction avec les valeurs et les attitudes qui étaient censées assurer la cohérence de l'économie capitaliste. Deux idées sont avancées par Schumpeter. Premièrement, la rationalisation des esprits produit une société contestataire et une mentalité collective qui conduisent à remettre en cause en permanence l'ordre établi. Cette attitude se trouve encore nourrie par les angoisses individuelles, occasionnées par le contexte déroutant d'une économie bouleversée périodiquement par les innovations et par la destruction créatrice. Deuxièmement, l'idéologie utilitariste véhiculée par l'idéal démocratique impose progressivement dans les esprits les notions d'égalitarisme, de service public, alimentant de ce fait une forme de volontarisme social manifesté par la bourgeoisie elle-même. Tandis que la première tendance met à mal la légitimité du modèle capitaliste, la seconde affaiblit considérablement les piliers qui permettaient de le soutenir et, en particulier, la classe bourgeoise.

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Car l'idéal égalitaire n'est pas compatible avec la différenciation économique et sociale, qui constitue une motivation majeure de l'action économique : c'est l'accès à la condition bourgeoise autant que la perspective du profit qui animent les entrepreneurs, et donc la dynamique capitaliste. Le capitalisme consiste en un processus de destruction créatrice dont il est difficile d'asseoir la légitimité auprès de ceux qui en sont directement les victimes. Pour ceux qui sont directement menacés par la destruction créatrice, qu'il s'agisse du chômage ou de la faillite, l'adhésion au modèle économique capitaliste exigerait d'eux une abnégation inhumaine ou, ce qui revient au même, le recul improbable que seul le théoricien -dégagé par ailleurs de toute inquiétude quant à son avenir- serait susceptible d'afficher. Par conséquent, le système capitaliste produit avant tout du mécontentement et du ressentiment, sentiments négatifs qui se transforment tôt ou tard en contestation sociale. Chez Schumpeter, l'analyse des facteurs politiques constitue alors un moment phare de la dynamique de long terme du capitalisme.

Une théorie de la démocratie

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La théorie de la démocratie élaborée par Schumpeter découle d'une application à la vie politique des idées qu'il développe dans le domaine économique. Il redéfinit la démocratie comme un système institutionnel dans lequel les décisions politiques sont le résultat d'une lutte concurrentielle portant sur le vote des électeurs. Cette compétition, menée par l'homme politique, offre une ressemblance frappante avec le modèle économique de la concurrence capitaliste : comme l'entrepreneur, le politicien est un innovateur qui cherche à créer un nouveau marché ou à gagner des parts de marché, soit pour accéder au pouvoir, soit pour s'y maintenir. Dès lors, le mythe d'un régime démocratique au service de la volonté générale et du bien commun s'écroule, au profit d'une conception de la vie politique comme terrain privilégié d'une fabrication et d'une manipulation de l'opinion publique par les professionnels de la politique. Sous cet angle, la vision schumpétérienne de la démocratie apparaît désormais, non seulement comme une référence incontournable pour la science politique, mais encore comme étant à l'origine d'un nouveau champ d'analyse en économie, aujourd'hui devenu l'important courant du Public Choice.

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Partant d'une critique de la doctrine classique de la démocratie, Schumpeter dénonce le caractère erroné de ses hypothèses comportementales et propose un modèle de citoyen qu'il juge plus réaliste. Cela le conduit à intégrer une dimension cognitive, jusque-là négligée, et à souligner deux points. Premièrement, il insiste sur la diversité des représentations et des croyances individuelles, qui empêchent toute possibilité de définir objectivement et a priori une notion collective telle que le bien commun. La conception de ce qui est bien ou bon est quelque chose de fondamentalement subjectif. Deuxièmement, Schumpeter nie l'existence d'une volonté générale interprétée comme le résultat spontané de la convergence des volontés individuelles. Pour cela, il faudrait que ces mêmes volontés individuelles émanent de citoyens responsables et rationnels, c'est-à-dire d'individus capables de se forger une opinion politique sur la base d'un traitement raisonnable de l'information qui est à leur disposition.

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Or, on ne peut attribuer au citoyen les mêmes propriétés comportementales que celles qui découlent de l'hypothèse standard de rationalité, et ceci pour deux raisons. D'une part, loin de se référer à son libre arbitre, le citoyen est particulièrement sensible à l'opinion du groupe : c'est un être que l'on qualifierait volontiers aujourd'hui de "mimétique", dominé par une pensée émotive et associative. D'autre part, le citoyen moyen ne raisonne pas au-delà de ses intérêts de court terme et il n'appréhende que des thèmes proches de ses préoccupations quotidiennes, alors que les débats publics sont très éloignés de sa sphère de perception. Autrement dit, malgré une information largement disponible, la majeure partie des citoyens restera totalement ignorante et déresponsabilisée, car désintéressée de la vie politique. Elle est ainsi d'autant plus sensible aux slogans et vulnérable aux manipulations des hommes politiques, tout comme le comportement du consommateur qui, d'une certaine manière, peut être modelé par les entreprises au moyen de la publicité. Ainsi s'effondre le mythe d'une volonté générale spontanée au service de laquelle les élus seraient censés oeuvrer. Il n'en est rien : cette volonté générale n'est que le produit des professionnels de la politique.

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La démocratie ainsi théorisée peut alors aggraver l'affaiblissement de la légitimité des institutions capitalistes, amorcée par l'évolution même du capitalisme. On ne trouve pas directement une analyse des effets négatifs du jeu politique sur le système capitaliste dans l'ouvrage de Schumpeter, mais seulement un ensemble d'intuitions qui permettent d'aller dans ce sens. La méthode démocratique contient en effet une logique de production de décisions publiques qui est hostile aux valeurs bourgeoises et, par conséquent, aux piliers de l'ordre capitaliste. En effet, la démocratie sert de caisse de résonance à la critique rationaliste mise en évidence plus haut, cette critique pouvant être exploitée par la sphère politique. En faisant appel en outre à la pensée associative et affective des citoyens, les hommes politiques peuvent utiliser des impulsions liées aux ressentiments des perdants du capitalisme. Cela se traduit notamment par une demande d'intervention croissante de l'Etat, afin de soulager les souffrances occasionnées par la destruction créatrice. L'hostilité au capitalisme et la logique de court terme sont en outre renforcées par le fait que les perspectives de long terme, qui permettraient d'apprécier les bénéfices de l'économie, sont assimilées aux intérêts de la classe bourgeoise.

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La "marche au socialisme" s'amorce dès lors que le barème de valeurs de la société capitaliste perd son emprise à la fois sur l'esprit public et sur la bourgeoisie elle-même, avec l'extension de l'idéal démocratique. C'est ainsi que Schumpeter observe la facilité avec laquelle les hommes d'affaires ou les économistes d'après-guerre -qui se déclarent pourtant ouvertement opposés au socialisme et dénient toute tendance orientée vers ce régime- ont approuvé les recommandations politiques directement héritées de la théorie keynésienne. C'est à ce niveau que l'opposition entre Schumpeter et Keynes apparaît de la façon la plus évidente. Alors que le théoricien de Cambridge voit dans l'intervention de l'Etat et dans la socialisation de l'investissement une issue favorable au chômage, et donc un remède aux défauts du capitalisme, Schumpeter y voit la possibilité que s'instaure durablement une attitude collective incompatible avec la pérennité de ce système économique. Cette marche au socialisme est d'autant plus inéluctable, selon Schumpeter, qu'elle est alimentée par l'idéal égalitaire et par l'existence d'un bien commun très ancrés dans les esprits.

L'actualité de la pensée de Schumpeter

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Que retenir de la vision schumpétérienne aujourd'hui ? La première chose qui pourrait sauter aux yeux est l'ambiguïté du diagnostic que Schumpeter a livré dans Capitalisme, socialisme et démocratie. Par une ironie du sort, le capitalisme occidental tient encore debout et c'est l'innovation, récemment dans le domaine des nouvelles technologies, qui a pu lui redonner un nouveau souffle. Sur ce point, Schumpeter avait raison : l'économie capitaliste est efficace et elle est capable de surmonter ses crises. Mais c'est la thèse d'un affaiblissement de ses soutiens qui semble plus bancale. Certes, le capitalisme occidental est à l'heure actuelle bien plus socialiste dans son esprit que ne l'était celui que Schumpeter décrit à son époque. Mais force est de constater que sa dynamique récente s'est accompagnée d'un renouveau de l'idéologie libérale et d'une série de déréglementations qui ont progressivement affranchi les marchés des contraintes de l'action et de l'intervention étatiques. Pour couronner le tout, les régimes socialistes -tout au moins ceux qui se trouvaient à l'est du mur de Berlin- se sont effondrés, confrontant ainsi leurs systèmes économiques à l'épreuve de la transition vers le marché et remettant définitivement en cause la viabilité économique du socialisme. Ainsi a-t-on pu croire, au cours de la dernière décennie, au triomphe du capitalisme et de la démocratie comme modèles universels qui réussiraient tôt ou tard à s'imposer à travers le monde. Pourtant, après une courte période d'euphorie qui s'est brusquement éteinte avec l'éclatement de la bulle spéculative liée aux valeurs des nouvelles technologies, il semblerait que la période contemporaine soit plus propice à une réflexion qui fait écho, d'une certaine manière, à la pensée schumpétérienne. En effet, de nombreux ouvrages, aux titres évocateurs autant qu'inquiétants, commencent à mettre en doute la viabilité à long terme d'un capitalisme américain dont les dérives financières sont accusées d'en saper les fondements.

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L'enseignement de Schumpeter pourrait alors se résumer en deux points. D'une part, sa démarche méthodologique s'avère utile pour expliciter les hypothèses institutionnelles nécessaires à la mise en place et à la viabilité d'une économie capitaliste. Ainsi, mieux vaut un système capitaliste dominé par un système bancaire solide qu'une finance débridée pour porter la croissance. D'autre part, la thèse contenue dans Capitalisme, socialisme et démocratie n'est pas si aberrante, même aujourd'hui. Car l'analyse théorique sur laquelle elle s'appuie offre un contraste intéressant avec l'idéologie ambiante. Notamment, l'intérêt de la vision schumpétérienne, au-delà de ses "ratés", réside sans doute dans l'idée que ni la démocratie ni le capitalisme ne sont des modèles universels qui doivent nécessairement être couplés. La Chine en livre un exemple frappant. La démarche méthodologique de Schumpeter, insistant sur la prise en compte des institutions et de leur évolution historique, invite à réfléchir sur la pluralité des formes possibles de capitalisme, plutôt que sur un modèle universel.

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Enfin, soulignons qu'il est rare aujourd'hui de trouver des économistes susceptibles d'offrir une analyse globale d'un système économique : Schumpeter est sans doute l'un des derniers à afficher cette volonté. En même temps, c'est souvent ce qui lui a valu de nombreuses critiques, portant surtout sur le manque de rigueur, sur une représentation théorique plus intuitive et approximative que solidement démontrée, et sur un sentiment général d'imperfection. A ces détracteurs, l'envie ne manque pas de répondre qu'il faut relire l'oeuvre de Schumpeter. Certes, son style ne rend pas toujours la tâche facile pour le lecteur. Mais derrière cela, on découvre une rare clairvoyance, une honnêteté intellectuelle et une grande rigueur dans la manière d'aborder les questionnements de notre discipline. Et cette impression de "flou" ne vient-elle pas plutôt des limites méthodologiques de l'analyse économique ?

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Car la pensée de Schumpeter pose de vrais défis à la discipline économique et à ses hypothèses de travail : elle suppose d'abandonner l'outillage traditionnel élaboré en statique et d'expliquer la dynamique de l'économie à partir d'une conceptualisation nouvelle. Or les difficultés sont de taille ; elles sont assez bien illustrées par le plus économiste des économistes, John R. Hicks : "La plupart des problèmes économiques typiques sont des problèmes de changement, de croissance et de récession, et de fluctuations. La mesure dans laquelle cela peut être traduit en termes scientifiques est relativement limitée ; car à chaque étape du processus économique de nouvelles choses se produisent, qui n'étaient pas advenues auparavant. Nous avons besoin d'une théorie qui nous aiderait à traiter ces problèmes ; mais il est impossible de croire qu'elle pourra jamais être une théorie complète. Elle est vouée, par sa nature, à être fragmentaire. [...] Toutes les fois que l'économie sort de la statique, elle devient de moins en moins une question de science, et de plus en plus une question d'histoire" [5][5] Causality in Economics, Oxford, 1979.. Alors, pourquoi ne pas accepter l'inachèvement de l'oeuvre schumpétérienne et la considérer comme une voie de recherche souhaitable ? Schumpeter le disait d'ailleurs lui-même : sa fonction n'était pas de fermer les portes, mais de les ouvrir.

Notes

[1]

Les Echos, 13 avril 2004.

[2]

Pour reprendre l'expression de Joël de Rosnay, dans Le Macroscope, Seuil, 1975.

[3]

Deux volumes, L'Harmattan, 2005.

[4]

Chez Schumpeter, la comptabilité sociale définit la monnaie comme un vaste système d'enregistrement et de compensation des créances et des dettes qui se forment au sein d'une société.

[5]

Causality in Economics, Oxford, 1979.

Plan de l'article

  1. Schumpeter : théoricien des sciences sociales
  2. Une analyse monétaire de la dynamique capitaliste
  3. De l'instabilité économique à l'instabilité institutionnelle
  4. Une théorie de la démocratie
  5. L'actualité de la pensée de Schumpeter

Pour citer cet article

Lakomski-Laguerre Odile, « Introduction à Schumpeter », L'Économie politique, 1/2006 (no 29), p. 82-98.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-1-page-82.htm
DOI : 10.3917/leco.029.0082


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