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L'Économie politique

2006/1 (no 29)


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Joseph Schumpeter et Fernand Braudel partagent l'idée d'une importance de la "longue période" dans leur étude du capitalisme. Ce dernier se nourrit chez ces deux auteurs d'institutions, d'inventions souvent issues du passé ou d'autres lieux que ceux où ils se sont développés. Le capitalisme représente chez Braudel l'addition d'un étage à la vie des hommes, quand chez Schumpeter il normalise le mouvement au sein de l'économie. La question d'un début précis de l'ère capitaliste s'avère insoluble, face à ces deux théories caractérisées par la contingence. La révolution industrielle, bien qu'importante en matière de hiérarchisation des économies, voit son importance nuancée : elle ne constitue qu'une phase de changements rapides parmi d'autres, et sa durée habituellement retenue se révèle contestable.

De l'origine à la prégnance du capitalisme

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Le monde capitaliste n'a pas surgi ex nihilo remplaçant de but en blanc le monde médiéval. La firme capitaliste, les institutions et les pratiques fondamentales du capitalisme, comme le crédit ou le commerce, existaient déjà dans le monde antique (Schumpeter, 1946, p. 189). Le capitalisme démarre dans des îlots, des poches, et non dans l'ensemble de la société. Ses caractéristiques sont déjà présentes dans "l'ancien monde" et notamment dans le monde gréco-romain : "Il y avait des usines produisant pour des marchés ; il y avait des banques et des marchands qui faisaient du commerce international. Les bouleversements et les dévastations accompagnant la chute de l'empire romain de l'ouest ne détruisirent pas entièrement le commerce capitaliste et les manufactures" (Schumpeter, 1946, p. 189). A l'intérieur du monde médiéval, les obstacles sont multiples : les corporations limitent les innovations ainsi que la production et déploient un cadre réglementaire imposant (Schumpeter, 1954, I, p. 254).

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Néanmoins, l'initiative reste possible : des individus dotés "d'une énergie supranormale" savent s'affranchir des réglementations des guildes, en allant s'installer en dehors de villes où leur poids était trop important (Schumpeter, 1946, p. 190). Les raisons de ce compor tement résident dans la recherche de prestige, d'une mobilité sociale ascendante, en se consacrant à la fonction sociale la plus adéquate, la plus valorisée du moment : "Les principales avenues conduisant vers la promotion sociale et les gros revenus consistaient dans l'Eglise (presque aussi accueillante tout au long du Moyen Age qu'elle l'est de nos jours) et aussi dans la hiérarchie des seigneurs militaires - parfaitement accessible, jusqu'au XIIe siècle, à tout homme physiquement et moralement qualifié, et qui ne s'est jamais complètement fermée ultérieurement. Cependant les capacités et les ambitions hors série ne commencèrent à se diriger vers une troisième avenue, celle des affaires, qu'à partir de l'époque où se révélèrent les chances ouvertes aux entreprises capitalistes - d'abord commerciales et industrielles, puis minières, enfin industrielles. Certes, ces initiatives furent couronnées par des succès rapides et éclatants, mais on s'est grandement exagéré le prestige social qui les a entourées à l'origine" (Schumpeter, 1947, p.172).

La notion de " masse critique "

Le concept d'" état de masse critique", emprunté à la physique, a été pour la première fois appliqué au problème de la révolution industrielle par David S. Landes en 1961, puis repris par François Crouzet. Il trouve son expression la plus explicite chez Pierre Lebrun dans un ouvrage sur la révolution industrielle belge. Pour Patrick Verley, "par cette expression, nous voulons signifier qu'un système déterminé, une société, caractérisée par une structure, peut se modifier sous l'action d'événements internes ou externes, aux effets normalement cumulatifs, vers un état dont la masse devient critique. En pareille occurrence, la tendance normale vers une position d'équilibre cède la place à une situation d'instabilité génétique, comme si l'équilibre, perdant de plus en plus sa stabilité, perdait corrélativement de sa prégnance. A ce moment, un choc déterminé - il y en a toujours, mais non toujours prolongés de suites notoires - déclenchera un processus en chaîne, entraînant par une suite de réactions dont, en histoire, l'imitation sera souvent la trame, l'apparition d'une nouvelle structure, grosse d'un nouvel équilibre stable" (Verley, 1997, p. 374-375). Crouzet explique ainsi qu'une multitude de petits avantages ont permis à l'Angleterre d'atteindre la masse critique que n'a pas atteinte la France à la fin du XVIIIe siècle (Asselain, 1984, p. 103).

Braudel souscrit sous certaines conditions à l'idée d'une masse critique avancée par Landes : "Quand David Landes décrit la révolution industrielle comme la constitution d'une masse critique aboutissant à une explosion révolutionnaire, l'image est bonne, mais il est bien entendu que cette masse a dû se construire d'éléments divers et nécessaires et par une lente accumula tion. Au détour de nos raison nements, le temps long, chaque fois, réclame son dû" (Braudel, 1979, III, p. 465).

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Pour que le capitalisme devienne prégnant, il fallait, selon Schumpeter, une "masse critique" d'entrepreneurs, pour développer une grappe d'innovations importantes dont le poids dans la production ne serait plus anecdotique. Tout ceci nécessite une certaine adhésion de la société.

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Cette vision de l'entrepreneur comme élément essentiel du changement est rejetée par Braudel. Plutôt que de confier à l'initiative individuelle le soin d'expliquer le développement du capitalisme, il lui préfère la conjoncture, les mouvements d'ensemble, les structures sociales et économiques. Il aime d'ailleurs évoquer de façon récurrente une image maritime : "Je crois à ces mouvements de marée qui rythment l'histoire matérielle et économique du monde, même si les seuils favorables ou défavorables qui les engendrent, fruits d'une multitude de rapports, restent mystérieux" (Braudel, 1979, III, p. 535). Il indique que l'émergence du capitalisme s'explique essentiellement par des circonstances, une conjoncture favorable, tout en soulignant que "la genèse du capitalisme est strictement liée à l'échange" (Braudel, 1979, II, p. 14) et notamment "le commerce au loin", qui "a, sans doute, tenu le premier rôle dans la genèse du capitalisme marchand". Ainsi, le commerce international constitue pendant longtemps "l'ossature du capitalisme", vecteur de "surprofit" [3][3] Il s'agit ici d'historiens qui " essaient de ranger... (Braudel, 1979, II, p. 474 et 479).

L'évolution du capitalisme chez SchumpeterTableau1
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Trois éléments nécessaires au développement du capitalisme sont mis en avant par Braudel (1979, II, p. 727-728): une économie de marché vigoureuse (cette condition étant nécessaire mais pas suffisante); la complicité de la société ("une société accueille les antécédents du capitalisme quand, hiérarchisée d'une façon ou d'une autre, elle favorise la longévité des lignages et cette accumulation continue sans laquelle rien ne serait possible"); enfin, "rien ne serait possible, en dernière instance, sans l'action par ticulière et comme libératoire du marché mondial. Le commerce au loin n'est pas tout, mais il est le passage obligatoire à un plan supérieur du profit".

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Si, chez Braudel, la tripartition entre vie matérielle, économie de marché et capitalisme constitue une permanence de l'histoire avec un édifice dont le volume des étages peut varier, notamment en période de crise, Schumpeter constate de son côté divers états historiques du capitalisme qui "se succèdent", comme le résume le tableau ci-dessous. Les secteurs moteurs ne sont plus identiques d'une période à l'autre, et surtout, peu à peu, émergent l'organisation et la bureaucratie, antichambres d'un potentiel socialisme.

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Schumpeter voit dans le "capitalisme intact" au XIXe siècle, en Angleterre notamment, la forme la plus "pure" de ce type de société: "Une société dans laquelle la structure de classe, les croyances, les valeurs, les attitudes et la politique sont parfaitement ajustées les unes aux autres ou, pour le dire autrement, sont toutes cohérentes les unes avec les autres, peut s'appeler une société intacte" (Schumpeter, 1948, p. 429). Bref, au XIXe siècle, selon Schumpeter, les champs politique aussi bien que social sont cohérents, en phase. La politique économique n'entrave pas l'initiative privée, le budget est équilibré et le système fiscal est quasiment neutre sur la répartition du revenu et sur le commerce. Le pouvoir politique n'est pas aux mains des bourgeois, mais les gouvernants ont adopté leur point de vue (Schumpeter, 1946, p. 193). Ce cas fort rare, selon Schumpeter, existe lorsque les groupes d'affaires et les politiques sont réunis, par exemple, par des liens familiaux (1949, p. 443). Soulignons ici une convergence avec Braudel (1985, p. 67): "Privilège du petit nombre, le capitalisme est impensable sans la complicité active de la société. Il est forcément une réalité de l'ordre social, même une réalité de l'ordre politique, même une réalité de civilisation. Car il faut que, d'une certaine manière, la société tout entière en accepte plus ou moins consciem ment les valeurs. Mais ce n'est pas toujours le cas." Pour faire court : les valeurs "sociales" et celles des gouvernants comptent. Ainsi, le pouvoir politique se trouve dans les mains des hommes d'affaires ou fortement influencés par eux, dans les villes-Etats d'Italie, à Venise, Gênes, à Florence ; plus tard, au XVIIe siècle, en Hollande et en Angleterre, avec la révolution de 1688; la France ne connaissant que tardivement une telle adéquation avec la révolution de Juillet de 1830, lorsque "la bourgeoisie d'affaires s'installe enfin confortablement au gouvernement" (Braudel, 1985, p. 68). Cependant, le capitalisme ne surgit pas spontanément d'une décision politique, de l'action de l'Etat. Les deux auteurs partagent la conviction que, si ce dernier ne crée pas le capitalisme, il peut, en revanche, le favoriser ou le défavoriser.

La notion d'économie-monde

La notion d'économie mondiale, c'est-à-dire "l'économie du monde pris en son entier", ne doit pas être confondue avec celle qui nous occupe (Braudel, 1985, p. 84-85). D'ailleurs, le monde est divisé "en plusieurs économies-mondes qui coexistent" (idem, p. 87). Une économie-monde se caractérise par un espace géographique ; c'est "un monde en soi", découpé en zones hiérarchisées et inégales : le "coeur", les "zones intermédiaires" et les "zones périphériques". Chaque économie-monde possède ainsi un centre, représenté en Europe par une ville dominante, "jadis un Etat-ville, aujourd'hui une capitale économique". Deux centres peuvent coexister pendant un temps qui peut être long ; ce fut notamment le cas de Londres et Amsterdam au XVIIIe siècle. Cependant, inévitablement, un des deux disparaîtra (idem, p. 85-86). Les limites d'une économie-monde peuvent changer, mais Braudel pense que ce phénomène est lent.

"Il y a eu des économies-mondes depuis toujours, pour le moins depuis très longtemps" (Braudel, 1979, III, p. 14). Rome, Carthage, l'Islam furent des esquisses d'économie-monde ; la Moscovie dès le XIe siècle, l'Inde et la Chine constituent des versions achevées (idem, p. 14). Néanmoins, la domination ne dure pas et la chute prend du temps. L'histoire se caractérise par des mouvements rares, de centrage, décentrage, recentrage, pour des raisons économiques. Successivement, le centre de l'économie-monde européenne sera occupé par Venise (vers 1380), Anvers (1500), Gênes (vers 1550-1560, qui domine grâce à la finance), Amsterdam (1590-1610), Londres, qui lutte contre cette dernière au XVIIIe siècle pour devenir le nouveau centre vers 1780-1815, et enfin New York dès 1929 (Braudel, 1985, p. 90).

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Il ne faut pas voir pour autant les différents capitalismes comme une succession de sociétés, l'une balayant l'autre. Les tenants de ce genre d'approche sont vertement tancés par Schumpeter [4][4] La fonction d'entreprendre n'est pas réservée à la...: "meilleur est l'historien, plus il répugne à ce genre de construction" (1954, II, p. 93). Entre des modèles purs s'intercalent des "états transitionnels" (Schumpeter, 1948, p. 430), où la structure de classe et le système de valeurs/ croyances ne correspondent plus. Les problèmes de ces états sont d'ailleurs spécifiques. La société tend vers un blocage, à l'instar des Etats-Unis de l'après-Seconde Guerre mondiale où vit Schumpeter (Schumpeter, 1948, p.437). Fernand Braudel adhère également à ce rejet d'une approche par des étapes successives : "Peut-on parler d'un capitalisme "industriel" qui serait le "vrai" capitalisme, succé dant triomphalement au capitalisme marchand (le faux) et finalement, à contrecoeur, cédant le pas à l'ultramoderne capitalisme financier ? Les capitalismes bancaires, industriel et commercial (car le capitalisme n'a jamais cessé d'être au premier chef marchand) coexistent tout au long du XIXe siècle, et déjà avant le XIXe siècle, et bien après le XIXe siècle" (Braudel, 1979, III, p. 527).

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Reste à se pencher sur la question de la genèse du capitalisme. Schumpeter constate la présence de poches, d'îlots d'activités capitalistes au cours de l'Antiquité. Néanmoins, elle n'embrasse pas toute la société. En 1939, Schumpeter propose de lier la formation du capitalisme, entendu ici comme une prégnance de ce dernier, à la création de crédit, "de la même manière que la découverte d'armes dans certains sites préhistoriques aboutit à la quasi- certitude de l'existence de la pratique du combat" (Schumpeter, 1939, I, p. 224). Il écrit ainsi, dans le tome 1 de son Histoire de l'ana lyse économique: "A cause de l'importance du montant financier de la production et du commerce capitalistes, l'évolution du droit et l'emploi des billets négociables et des dépôts "créés" offrent peut-être la meilleure indication que nous ayons pour dater l'essor du capitalisme. Autour de la Méditerranée, les uns et les autres apparurent au cours du XIVe siècle, quoique leur négociabilité ne se soit pas affirmée avant le XVIe" (note 1, p. 121).

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Braudel ne diverge pas beaucoup sur cette "date", pour identifier les débuts du capitalisme : "avancer que l'économie-monde bâtie au XVIe siècle sur l'Europe, n'est pas la première qui s'appuie sur l'étroit et prodigieux continent, c'est poser ipso facto l'affirmation que le capitalisme n'a pas attendu le XVIe siècle pour faire sa première apparition. Je suis d'accord ainsi avec le Marx qui a écrit (pour s'en repentir ensuite) que le capitalisme européen (il dit même la production capitaliste) a commencé dans l'Italie du XIIIe siècle" (Braudel, 1979, III, p. 44).

La révolution industrielle : une rupture dans l'histoire ?

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Schumpeter et Braudel partage la conception d'une importance de la " longue durée " qui aboutit à nuancer l'originalité historique de la révolution industrielle. " Arpentant le cours de l'histoire économique, nulle part nous ne trouvons de brusques ruptures, mais uniquement une lente et continuelle transformation " (Schumpeter, 1946, p. 189). Schumpeter n'hésite pas à qualifier l'expression de "malheureuse" (1935, p. 144), voire de trompeuse. En effet, la période usuellement qualifiée de révolution industrielle ne représente qu'une des phases du processus d'industrialisation. Schumpeter pense que, dans le cas anglais, cette dernière s'étend du XIIIe au XXe siècle (1939, I, p. 241). Braudel abonde en ce sens. L'industrialisation ne naît pas avec la révolution industrielle, puisqu'elle a "travaillé depuis toujours les sociétés humaines" (1979, III, p. 464). Il évoque ainsi le Moyen Age et l'importance des moulins qui existaient déjà du temps de la Rome antique.

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Finalement, chez Schumpeter, la révolution industrielle constitue le nom de baptême de la plus vieille onde longue identifiée. En effet, le mouvement capitaliste prend la forme de cycles Kondratieff, tant chez l'économiste que chez l'historien (1979, III, p. 61). Selon le premier, chaque onde longue repose sur un ensemble d'innovations et pourrait être dénommée révolution industrielle. La révolution est donc consubstantielle au capitalisme. Ce qui ne signifie pas que l'innovation représente l'unique variable influençant l'activité économique : des "facteurs extérieurs" comme les guerres, les modifications de politique commerciale, les récoltes, etc., surgissent au cours de chaque cycle et en influencent la forme et la durée (Schumpeter, 1935, p. 136). Par contre, si Schumpeter s'avère fondamentalement un économiste centré sur l'offre, Braudel, au-delà des "globalités", des phénomènes d'ensemble, mobilise plus volontiers la demande, l'échange, le marché: "Le marché national a été l'un des cadres où s'est élaborée, sous l'impact de facteurs du dedans et du dehors, une transformation essentielle pour le démarrage de la révolution industrielle, je veux dire la croissance d'une demande intérieure multiple, capable d'accélérer la production dans ses divers secteurs, d'ouvrir les chemins du progrès" (1979, III, p. 237).

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Braudel, dans une perspective géographiquement plus large, souligne néanmoins, en reprenant les données de Paul Bairoch, que "s'il n'est guère douteux, avant le XIXe siècle, que le monde l'emportait sur l'Europe par sa population et même, tant qu'a duré l'Ancien Régime économique, par sa richesse, il n'est guère douteux que l'Europe était moins riche que l'univers qu'elle exploitait, encore au lendemain de la chute Napoléon, quand se lève l'aube de la suprématie anglaise" (1979, III, p. 460). Bref, la révolution industrielle participe à un mouvement de rattrapage et de dépassement, pour les actuels "pays développés", des pays appartenant aujourd'hui aux "tiers mondes": "L'image de l'histoire du monde de 1400 ou 1450 à 1850-1950, c'est celle d'une égalité ancienne qui se rompt sous les effets d'une distorsion multiséculaire, commen cée dès la fin du XVe siècle. Tout est secondaire par rapport à cette ligne dominante" (Braudel, 1979, III, p. 461).

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Braudel réfute l'origine de cette divergence entre les continents par "la seule "rationalisation" de l'économie de marché" (1979, II, p. 142). En dynamisant la croissance, la révolution industrielle a tout de même introduit "la plus grosse cassure de l'histoire moderne" (Braudel, 1985, p. 111). Mais la croissance existait déjà, elle précède le XVIIIe siècle. Braudel prouve ainsi son intérêt pour d'autres champs que l'histoire au sens strict, en s'inspirant des travaux de l'économiste Simon Kuznets. Il reprendra ainsi l'idée d'une mutation du capital fixe au cours du XVIIIe siècle. En effet, avant 1750, l'usure de ce dernier s'avère rapide : "Autant dire, en exagérant, que la révolution industrielle a été avant tout une mutation du capital fixe, un capital dès lors plus coûteux, mais beaucoup plus durable et perfectionné, qui changera radicalement les taux de productivité" (1979, II, p. 287). Il faut ajouter, comme autre rupture, que la croissance traditionnelle peut se caractériser par une divergence entre le revenu national et le revenu par habitant, une croissance continue du PIB par habitant n'intervenant que vers 1815, voire 1850.

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Chez Schumpeter, les innovations et les entrepreneurs ne sont pas uniquement présents lors de la première révolution industrielle [5][5] L'origine des crises constituant une faiblesse de son.... Dès lors, l'histoire se traduit par l'apparition de nouvelles fonctions de production bien avant le XVIIIe siècle. L'influence de la nouveauté, notamment sur l'onde longue, n'étant pas la même dans une société précapitaliste : "l'impact de l'innovation sera évidemment ressenti différemment dans un milieu capitaliste de petite taille, entouré d'un monde non capitaliste de plus grande importance peu influencé par ce qui arrive dans le premier et agissant comme un amortisseur" (1939, I, p. 225). La destruction créatrice agit bien avant la révolution industrielle.

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La Chine constitue une source intarissable d'inventions évoquées par Braudel (papier monnaie, imprimerie, métallurgie du fer, coke, papier...) qui n'ont pas débouché sur une révolution industrielle antérieure à l'Europe. Pourquoi ? Et pourquoi l'Europe ? Les mentalités, un "esprit de croisade" (Braudel, 1958, p. 201), ne sont pas à exclure : "C'est à partir du XIIIe siècle la tension de longue durée qui soulève sa vie matérielle et transforme toute la psychologie du monde occidental. Ce que les historiens ont appelé une famine d'or, ou une faim du monde, ou une faim des épices, s'accom pagne, dans le domaine technique, d'une recherche constante de nouveautés et d'applications utilitaires, c'est-à-dire au service des hommes, pour assurer à la fois l'allégement et la plus grande efficacité de la peine. L'accumulation de découvertes pratiques et révélatrices d'une volonté consciente de maîtriser le monde, un intérêt accru pour tout ce qui est source d'énergie, donnent à l'Europe, bien avant sa réussite, son vrai visage et la promesse de sa prééminence" (Braudel, 1979, I, p. 363). De l'autre côté, parmi les "blocages" chinois, une trop grande... facilité: "Durant l'espace chronologique de ce livre, une nuée de transporteurs, de marchands, d'usuriers, de colporteurs et revendeurs chinois exploitent ces marchés "coloniaux" [Braudel évoque l'Insulinde c'est-à-dire l'Indonésie et les Philippines] et c'est, je le soutiendrai, dans la mesure où cette exploitation a été large et facile que la Chine est restée, malgré son intelligence et ses trouvailles (le papier-monnaie par exemple), si peu inventive, si peu moderne sur le plan capitaliste. Elle a eu la partie trop facile..." (Braudel, 1979, I, p. 79). En effet, pourquoi inventer, pourquoi innover, quand on n'a pas encore atteint un plafond de croissance ? Et puis, l'Etat fut une entrave à l'accumulation de richesse. Finalement, la société ne fut pas, à ce moment-là (les temps changent!), complice d'une expansion de l'étage capitaliste.

Le capitalisme peut-il survivre ?

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Les lignes qui précèdent pourraient déboucher sur la conclusion d'une pérennité du capitalisme selon Fernand Braudel et Joseph Schumpeter. Ainsi, il connaîtrait des transformations sous la poussée des autres étages  [6][6] " A tout moment, chaque nation possède une certaine... (Braudel) et d'une introduction de nouveautés, d'innovations (Schumpeter) dans le cadre d'institutions, de structures changeant finalement assez peu. Il n'en est rien.

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"Le capitalisme peut-il survivre ?" s'interroge Schumpeter en 1942. Dans un lointain écho, Braudel (1979, III, p. 543) reprend la même question : "Le capitalisme survivra-t-il ?" La réponse de Schumpeter est connue : "Non. Je ne crois pas qu'il le puisse" (Schumpeter, 1947, p. 89). Poursuivant dans cette veine, il écrit dans un de ses derniers textes publiés : "Nous nous sommes, à n'en pas douter, considérablement éloignés des principes du capitalisme de laisser-faire et aussi sur le fait qu'il est possible de développer et de réglementer les institutions capitalistes en sorte que les conditions de fonctionnement des firmes privées ne diffèrent plus guère de la planification socialiste authentique" (Schumpeter, 1950, p. 438). Néanmoins, il faut éviter toute conclusion hâtive quant à l'inéluctabilité du socialisme. Schumpeter se défend de prophétiser quoi que ce soit : "Je tiens enfin, et c'est là un point encore plus important, à préciser avec le maximum de netteté que je ne "prophétise" pas, ni ne prédis son avènement. Toute prédiction devient une prophétie extra-scientifique dès lors qu'elle vise à dépasser le diagnostic des tendances observables et l'énonciation des résultats qui se produiraient si ces tendances se développaient conformément à leur logique" (idem, p. 434). D'ailleurs, n'écrit-il pas également dans Capitalisme, socialisme et démocratie: "L'avenir peut fort bien révéler que la période 1930-1940 aura assisté aux derniers râles du capitalisme - et la guerre de 1940-1945 aura, bien entendu, grandement accru les chances d'une telle éventualité. Néanmoins, il est possible que les choses ne se passent pas de la sorte. En tout cas, il n'existe pas de raisons purement économiques interdisant au Capitalisme de franchir avec succès une nouvelle étape : c'est là tout ce que j'ai entendu établir" (Schumpeter, 1947, note 1, p. 222).

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En effet, l'horizon socialiste ne résulte pas d'une moindre efficacité économique, mais d'une modification des valeurs, des institutions, bref d'un changement de civilisation  [7][7] Expression employée, avec les majuscules, dans Business.... Or, "Le processus capitaliste rationalise le comportement et les idées et, ce faisant, chasse de nos esprits, en même temps que les croyances métaphysiques, les notions romantiques et mystiques de toutes natures. Ainsi, il remodèle, non seulement les méthodes propres à atteindre nos objectifs, mais encore les objectifs finaux eux-mêmes [...]. La civilisation capitaliste est rationaliste et "antihéroïque", ces deux caractéristiques allant, bien entendu de pair. [...]; l'idéologie qui glorifie le "combat pour le combat" et la "victoire pour la victoire" s'étiole vite, on le conçoit sans peine, dans les bureaux où les hommes d'affaires compulsent leurs colonnes de chiffres" (Schumpeter, 1947, p. 175). En partie sous l'influence des intellectuels, l'opinion publique rejette peu à peu le capitalisme. L'enrichissement devient condamnable. La volonté individuelle et la possibilité de nouveauté, d'entreprise, cèdent la place à la bureaucratie. Cette expansion du "collectif" se développe au sein de la société par la croissance de l'Etat, mais également à l'intérieur des firmes. Dès lors, l'innovation devient l'affaire de spécialistes. Ces derniers, salariés, se substituant aux "Hommes Nouveaux" [8][8] Selon Richard Swedberg, Schumpeter aurait élaboré une... qu'étaient les entrepreneurs-individus, condamnant ainsi la bourgeoisie à sa fin (1947, p. 183-184). Bref, des transformations dans l'organisation des firmes et la modification des valeurs freinent les changements, entravent l'innovation, et donc l'action des troupes d'entrepreneurs ; le système cesse alors d'être en révolution permanente. Un entrepreneur-collectif  [9], une organisation qui innove ne peuvent fonder un capitalisme durable.

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Pour Braudel, "le capitalisme ne peut s'effondrer de lui-même, par une détérioration qui serait "exogène"; il faudrait pour un tel effondrement un choc extérieur d'une extrême violence et une solution de remplacement crédible. Le poids gigantesque d'une société et la résistance d'une minorité dominante sur le qui-vive, dont les solidarités sont aujourd'hui mondiales, ne se basculent pas aisément avec des discours et des programmes idéologiques, ou des succès électoraux momentanés" (Braudel, 1979, III, p. 543). Braudel n'exclut d'ailleurs pas un renforcement économique du capitalisme, notamment américain, une fois la crise passée. Néanmoins, nous sommes loin d'une possible "fin de l'histoire": "Aujourd'hui la mort, ou pour le moins des mutations en chaîne du capitalisme, n'ont rien d'improbable. Elles sont sous nos yeux. En tout cas, il ne nous apparaît plus comme le dernier mot de l'évolution historique" (Braudel, 1979, II, p. 707).

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En écho avec la crise des années 1970, Braudel s'interroge : "Sommes-nous entrés dans la branche descendante d'un Kondra tieff ? Ou bien dans une descente plus longue encore, une descente séculaire ? Et, dans ce cas, les moyens que l'on emploie, au jour le jour, pour juguler la crise ne sont-ils pas l'illusion des illusions ? En effet, tout renversement séculaire est une crise de structure qui ne peut être résolue que par une démolition et reconstruction structurelles" (Braudel, 1979, III, p. 535). Et puis, face à un plafond, la technique, l'innovation constituent une des voies dans la pérennité du capitalisme : "Elles [les économies développées] choisiront sûrement d'innover. Pareille mise en demeure a précédé, sans doute, chacune des grandes relances de la croissance économique qui, depuis des siècles et des siècles, ont toujours eu un support technique. En ce sens, la technique est reine : c'est elle qui change le monde" (Braudel, 1979, I, p. 382). Ce genre de réflexion consti tue un des discours les plus fréquents : les nouvelles technologies de l'information et de la communication, les OGM, les nanotechnologies nourrissent l'espoir d'une nouvelle phase de prospérité, d'un nouveau Kondratieff. Mais peut-on décréter l'innovation sous prétexte qu'"on" la demande ?


Bibliographie

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  • Braudel F., 1979, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle. Tome 1: Les Structures du quotidien : le possible et l'impossible, Armand Colin.
  • Braudel F., 1979, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle. Tome 2: Les Jeux de l'échange, Le Livre de poche (1993).
  • Braudel F., 1979, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle. Tome 3: Le Temps du monde, Armand Colin.
  • Braudel F., 1985, La Dynamique du capitalisme, "Champs", Flammarion (1988).
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  • Morineau M., 1988, "Un grand dessein : civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVe et XVIIIe siècle)", in Collectif, Lire Braudel, coll. "Armillaire", La Découverte, 1988, p.25-57.
  • Schumpeter J. A., 1926 (2e édition), Théorie de l'évolution économique. Recherches sur le profit, le crédit, l'intérêt et le cycle de la conjoncture, Dalloz (1935).
  • Schumpeter J. A., 1935, "The analysis of economic change", Review of Economic Statistics, n? 4; vol. XVII, mai, p. 2-10, in R. V. Clemence (ed.), Essays on Entrepreneurs, Innovations, Business Cycles, and the Evolution of Capitalism, Transaction Publishers (2003), p. 134-149.
  • Schumpeter J. A., 1939, Business Cycles. A Theorical, Historical, and Statistical Analysis of the Capitalist Process, vol. I, McGraw-Hill Book Company, New York et Londres.
  • Schumpeter J. A., 1946, "Capitalism", in R. V. Clemence (ed.), Essays on Entrepreneurs, Innovations, Business Cycles, and the Evolution of Capitalism, Transaction Publishers (2003), p. 189-210.
  • Schumpeter J. A., 1947 (2e édition), Capitalisme, socialisme et démocratie, Payot (1990).
  • Schumpeter J. A., 1948, " Wage and Tax Policy in Transitional States of Society ", in R. Swedberg (ed.), Joseph A. Schumpeter. The Economics and Sociology of Capitalism, Princeton, Princeton University Press (1991), p.429-437.
  • Schumpeter J. A., 1949, " American Institutions and Economic Progress ", in R. Swedberg (ed.), Joseph A. Schumpeter. The Economics and Sociology of Capitalism, Princeton, Princeton University Press (1991), p.438-444.
  • Schumpeter J. A., 1950, "La Marche au socialisme. Les perspectives du capitalisme américain", in Capitalisme, socialisme et démocratie, 1990, p. 433-447.
  • Schumpeter J. A., 1954, Histoire de l'analyse économique. Tome I: L'Age des fondateurs. Tome II: L'Age classique, Gallimard (1983).
  • Verley P., 1997, La Révolution industrielle, "Folio", Gallimard.

Notes

[1]

Je tiens à remercier Sophie Boutillier et Henri Jorda pour leurs précieux conseils et leur relecture, sans les impliquer dans les insuffisances, les limites, voire les erreurs de ce travail, qui restent de ma seule responsabilité.

[2]

Schumpeter note également l'importance du commerce international : "le commerce interrégional [interlocal] et international constituait, cependant, et de loin, la modalité la plus importante du comportement capitaliste précoce" (Schumpeter, 1946, p. 190).

[3]

Il s'agit ici d'historiens qui " essaient de ranger les états de la société en des séquences supposées nécessaires, au sens où chacun de ces états est la condition nécessaire et suffisante pour qu'apparaisse l'état qui vient à la suite ". Il évoque ainsi Friedrich List, Bruno Hildebrand, etc.

[4]

La fonction d'entreprendre n'est pas réservée à la société capitaliste : elle peut être présente sous d'autres formes dans une " tribu primitive " ou dans une " communauté socialiste " (1939, I, p. 223).

[5]

L'origine des crises constituant une faiblesse de son analyse, selon M. Morineau (1988, p. 38).

[6]

" A tout moment, chaque nation possède une certaine structure de classe et une certaine civilisation. Le concept de civilisation inclut un système de croyance, un schéma des valeurs, une attitude envers la vie, un état de l'art, etc. " (Schumpeter, 1948, p. 429).

[7]

Expression employée, avec les majuscules, dans Business Cycles (1939). Au passage, rappelons, que Schumpeter s'inspire des travaux de Francis Galton (1822-1911), un des penseurs de l'eugénisme héréditariste, selon lequel l'intelligence est un don transmis biologiquement. Chez Schumpeter, seuls des individus ayant hérité de leurs parents de certaines qualités sont des innovateurs en puissance. Cet aspect n'est jamais mis en avant dans les travaux le concernant.

[8]

Selon Richard Swedberg, Schumpeter aurait élaboré une seconde théorie de l'entrepreneur. Pour plus de détails, cf. Richard Swedberg, Schumpeter : A Biography, Princeton University Press, 1991, p. 175-176, et F. Dannequin, 2004.

Plan de l'article

  1. De l'origine à la prégnance du capitalisme
  2. La révolution industrielle : une rupture dans l'histoire ?
  3. Le capitalisme peut-il survivre ?

Pour citer cet article

Dannequin Fabrice, « Braudel, Schumpeter et l'histoire du capitalisme », L'Économie politique 1/2006 (no 29) , p. 99-112
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-1-page-99.htm.
DOI : 10.3917/leco.029.0099.


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