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L'Économie politique

2006/2 (no 30)


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1

La voie dans laquelle le monde est engagé, en matière d'énergie, ne peut pas durer. La consommation massive d'énergie fossile comme le pétrole, le gaz et le charbon, dans les pays développés, mais aussi de plus en plus dans les pays en développement, contribue à un changement climatique qui aura des effets nocifs sur le monde entier, et en particulier dans les pays les plus pauvres.

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La fourniture d'une énergie propre et renouvelable, solaire, géothermique, éolienne, ou encore utilisant la biomasse ou de petits équipements hydroélectriques, combinée avec une meilleure utilisation, peut répondre à nos besoins actuels et, de plus, permettre à ceux qui ne l'ont pas encore d'accéder à l'électricité. En augmentant le financement et l'installation de sources d'énergie renouvelable dans les pays en développement, une grande partie des 1,6 milliard de personnes qui n'ont pas l'électricité pourraient en disposer. Dans le même temps, on pourrait satisfaire la demande accrue d'énergie électrique dans les pays en développement, pour permettre la croissance des industries et répondre à l'augmentation de la population, en se servant d'une énergie propre et sans conséquence néfaste sur le climat.

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Ces deux dernières années, le Groupe Banque mondiale a insisté sur le rôle de leader mondial qu'il entend jouer dans le domaine du changement climatique et du financement des énergies renouvelables. Il a en particulier annoncé, en juin2004, qu'il allait augmenter ses crédits pour les projets d'énergie renouvelable et d'économies d'énergie de 20% par an dans les cinq prochaines années [[1]][[1]] Rashad Kaldany, directeur du département Pétrole, mines,....

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Par la suite, dans un communiqué publié par les pays membres à la fin du sommet du G8 de Gleneagles, en juillet 2005, il a été demandé au Groupe Banque mondiale de "financer un nouveau cadre pour le changement climatique". Ce qui comprenait une aide au dialogue entre le G8 et les autres pays, afin de conclure des accords de long terme sur le climat, ainsi que la création d'un programme d'investissements pour une croissance économique à faible émission de carbone. Les partenaires devaient être les banques multilatérales, les agences de financement des exportations, les financiers du secteur privé et les réassureurs. La Banque devait aussi augmenter ses crédits dans le but d'accroître le financement privé et public d'un développement sûr et peu agressif pour l'environnement  [[2]][[2]] World Bank Group, "Working together to beat the heat",....

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Alors que ses dirigeants affirmaient que la Banque avait réévalué son approche du changement climatique et progressé dans le financement des énergies renouvelables, un examen de l'histoire récente de ses choix en matière de financement de l'énergie, à commencer par ses résultats de l'an dernier dans le domaine des énergies propres, montre qu'elle n'est parvenue à financer correctement ni les énergies renouvelables, ni une meilleure efficacité énergétique.

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Les méthodes du Groupe Banque mondiale pour financer les projets ne tiennent pas suffisamment compte des coûts associés aux effets nocifs des sources d'énergie traditionnelles, ni des bénéfices que l'on peut tirer d'une réorientation vers des énergies plus propres et renouvelables. Pendant de longues années, ses crédits sont allés, dans le secteur de l'énergie, aux combustibles fossiles. La Banque a considéré l'extraction et l'exportation de pétrole et de gaz comme un moyen de stimuler le développement des pays. Elle a aussi, par le passé, financé de grands barrages hydroélectriques, équipements qui étaient au coeur de sa stratégie pour l'énergie.

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Après avoir abandonné cette stratégie pendant quelques années, elle est en train d'y revenir. Cette orientation vers les hydrocarbures et les grands barrages montre son incapacité à financer significativement des énergies propres et renouvelables.

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Le Groupe Banque mondiale a longtemps mis l'accent sur l'exportation de pétrole et de gaz pour stimuler le développement. Mais on peut se demander quel a été l'impact de ces projets sur le développement, en particulier lorsqu'on regarde les dégâts sociaux et environnementaux causés par ces activités. Par exemple, la Revue des industries d'extraction (EIR, Extractive Industries Review), travaillant à la demande de la Banque elle-même, a révélé que de grands projets d'infrastructure financés par la Banque ont provoqué d'importants dommages au niveau local: dégradation de l'environnement, perturbations sociales et conflits  [[3]][[3]] Extractive Industries Review, "Striking a better balance:.... D'autres études ont montré que, dans les pays dont l'économie reposait sur la production et l'exportation d'hydrocarbures, les taux de pauvreté, d'inégalité économique et de corruption avaient augmenté [[4]][[4]] Cf. Michael L. Ross, "Extractive sectors and the poor",....

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On a aussi constaté que l'extraction et la production d'énergies traditionnelles provoquait fréquemment des conflits sociaux. Il n'est pas rare que les puits de pétrole soient gardés par d'importantes forces de sécurité, avec la participation d'une police militaire, et que les actions menées par les habitants pour protester contre les effets nocifs du pétrole sur leurs villages soient réprimés brutalement, sans aucune considération pour les droits de la personne [[5]][[5]] Cf. David Waskow et Carol Welch, "The environmental,.... La production et l'exportation de pétrole peuvent également accroître la dette d'un pays malgré les énormes revenus qu'elles procurent aux compagnies pétrolières  [[6]][[6]] Cf. Steve Kretzmann et Irfan Nooruddin, "Drilling into....

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Même si, ces dernières années, la Banque a mis un peu d'argent dans les énergies renouvelables, le montant de ces projets est largement inférieur à celui consacré aux combustibles fossiles -qui a été quatorze fois plus important, selon certaines estimations [[7]][[7]] Jim Vallette, Daphne Wysham et Nadia Martínez, "A wrong.... Malgré ses engagements en faveur des énergies renouvelables et du climat, il n'est pas évident que la Banque soit prête à s'engager pleinement dans la voie de l'énergie propre.

Une incapacité à prendre en compte le changement climatique

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Le souci du changement climatique a été négligé par la Banque mondiale, dans le domaine de la fourniture de combustible et d'élec tricité. De 1992 à 2004, elle a financé pour 28 milliards de dollars de projets en faveur de combustibles fossiles -sites d'extraction, centrales électriques et réorganisations du secteur-, soit une moyenne de 2 milliards de dollars par an [[8]][[8]] Ibid.. Les émissions de gaz carbonique résultant de ces opérations représentent 43,4 milliards de tonnes, dont la moitié proviennent de puits de pétrole construits pour pouvoir exporter sur le marché mondial [[9]][[9]] Ibid..

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Cette énorme quantité de gaz à effet de serre ne compte guère pour la Banque lorsqu'elle s'engage sur un projet ou dans une politique sectorielle. Par exemple, l'Institut des ressources mondiales (WRI) a montré que 84% des financements de la Banque dans le secteur de l'énergie pendant la période 2000-2004 n'ont pas pris en compte les conséquences sur le climat. L'institution n'a pas évalué le niveau d'émissions de gaz à effet de serre, ni recherché des solutions alternatives moins polluantes, ni introduit d'indicateurs d'effets sur le climat. Elle n'a pas envisagé de moduler les coûts ou les financements en fonction de ces effets externes [[10]][[10]] Jon Sohn, Smita Nakhooda et Kevin Baumert, "Mainstreaming....

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La Banque n'examine pas plus systématiquement les possibilités d'énergie renouvelable dans ses "Stratégies d'aide-pays" (CAS) ou ses "Stratégies d'assistance" (CPS)  [[11]][[11]] Ibid.. Il arrive parfois que ces documents mentionnent explicitement la question des économies d'énergie, mais rarement qu'ils envisagent les énergies renouvelables dans leurs stratégies de développement énergétique. Le plus souvent, ces dernières sont axées sur des projets d'énergie traditionnelle.

Piètres résultats en 2005

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Comme nous l'avons déjà indiqué, en juin 2004, Peter Woicke, alors vice-président de la Société financière internationale (SFI) [[12]][[12]] La Société financière internationale (SFI) est la filiale..., annonçait devant la Conférence sur les énergies renouvelables, à Bonn, que la Banque mondiale allait augmenter son financement des projets pour les énergies renouvelables et les économies d'énergie de 20% par an pendant les cinq années à venir (2005-2009). L'enga gement s'appliquait aux énergies solaire, géothermique, éolienne, à l'utilisation de la biomasse et aux centrales hydroélectriques inférieures à 10 mégawatts.

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Même si c'est un pas dans la bonne direction, cet engagement aura probablement un impact très faible sur la croissance de ces énergies ou sur les contributions de la Banque à la question du changement climatique. Au lieu de se retirer résolument du pétrole et du gaz pour se tourner vers les énergies renouvelables, elle ne prend qu'un engagement marginal, calculé sur la base de ses propres investissements antérieurs -très faibles- dans ce domaine.

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Pour calculer l'augmentation annuelle annoncée, la Banque part d'une base de 209 millions de dollars, qui représente la moyenne des financements accordés de 2002 à 2004 pour ces projets par la Banque pour la reconstruction et le développement (Bird) et linternationale de développement  [[13]][[13]] L'Association internationale de développement (IDA)..., en plus des fonds apportés pour l'énergie classique et de ceux du Fonds pour l'environnement mondial  [[14]][[14]] Le Fonds pour l'environnement mondial (GEF) a pour.... Sur cette base, l'augmentation de 20% par an conduirait la Banque à dégager au moins 500 millions de dollars pour les projets d'énergie renouvelable et d'économies d'énergie d'ici 2009.

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En s'appuyant sur les données publiées en novembre 2005, les Amis de la Terre ont calculé qu'en 2005 le financement effectif avait été de 251 millions, au lieu des 299 millions de dollars annoncés. Deux des projets classés dans la rubrique "économies d'énergie" concernaient des questions de réglementation et n'apportaient aucun financement effectif. Ces projets -le projet municipal de développement de Kazan, en Russie (8,75 millions de dollars), et le prêt programmatique à l'ajustement structurel en Roumanie (10 millions de dollars) - ne devraient pas figurer dans cette rubrique.

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Les calculs des Amis de la Terre ne comprennent pas les financements de la SFI ni de l'Agence multilatérale de garantie des investissements  [[15]][[15]] L'Agence multilatérale de garantie des investissements..., départements de la Banque mondiale qui n'étaient pas expressément inclus dans l'objectif  [[16]][[16]] The World Bank Group Energy and Sector Mining Board,....

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Les 251 millions de dollars débloqués par la Banque durant l'année 2005 représentent donc très exactement une augmentation de 20% des sommes consacrées aux énergies renouvelables et aux économies d'énergie, mais de nombreux problèmes demeurent.

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Alors que l'engagement de la Banque mondiale d'augmenter le financement des énergies renouvelables ne s'applique qu'aux "nouvelles" sources, ce qui exclut les grands équipements hydroélectriques, son communiqué de presse du 30 novembre 2005, "Rapport sur l'énergie: un budget de 120% pour les énergies renouvelables et les économies d'énergie", affirme qu'en 2005 elle a consacré 748 millions de dollars aux énergies renouvelables et aux économies d'énergie, soit nettement plus qu'aux "nouvelles" sources: 60 %, soit 449 millions de dollars, sont allés aux installations hydrauliques de plus de 10 mégawatts, dont 152 millions au barrage très controversé de 995 mégawatts, Nam Theun 2, au Laos, qui menace les moyens d'existence de plus de 100000 personnes.

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Considérer comme "renouvelables" les grands barrages hydroélectriques est une erreur, car ces projets ont des conséquences environnementales et sociales irréversibles, y compris, dans certains cas, des émissions de gaz à effet de serre. Ils modifient et dégradent le système fluvial, inondent souvent de très grandes surfaces, faisant disparaître rivières et zones de croissance naturelle. Enfin, ils entraînent le déplacement des populations qui vivaient près des fleuves. Les émissions de gaz à effet de serre des grands réservoirs tropicaux peuvent aussi être importantes. Par exemple, en la comparant avec quelques réservoirs brésiliens, des études ont montré que la biomasse pourrissant dans la retenue de Nam Theun2 contribuerait autant au réchauffement mondial qu'une centrale au gaz naturel produisant la même quantité d'électricité [[17]][[17]] International Rivers Network and Friends of the Earth.... La Banque mondiale avait elle-même exclu, explicitement et pour de bonnes raisons, les projets hydroélectriques de plus de 10 mégawatts de l'engagement pris en juin 2004. Affirmer que le financement de telles installations est bon pour l'environnement ou pour les populations constitue donc une tromperie.

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Même si la Banque atteint son objectif et investit 500 millions de dollars dans les énergies renouvelables et les économies d'énergie d'ici 2009, ce ne sera qu'un quart de ce qu'elle dépense annuellement pour les autres énergies, et cette faible somme est loin de compenser les quantités de gaz à effet de serre dont les projets de la Banque mondiale sont directement ou indirectement respon sables  [[18]][[18]] Le chiffre de 500millions de dollars est une moyenne.... Quant au Groupe Banque mondiale dans son ensemble, il n'a accordé aux énergies renouvelables et aux économies d'énergie que 10% des 2,86 milliards de dollars qu'il a consacrés à l'ensemble du secteur énergétique en 2005.

L'absence d'objectifs régionaux ou nationaux

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Les différences entre régions, en 2005, montrent que le financement des énergies renouvelables et des économies d'énergie a été très inégal. Plusieurs régions ayant d'importants besoins d'énergie ont bénéficié de peu d'attention et de peu de ressources. Sur l'ensemble des financements de tels projets via la Bird, l'IDA, le GEF et le Fonds carbone  [[19]][[19]] Financements procurés par le marché des droits d'émission..., 145 millions de dollars, soit 58% des 251 millions, sont allés à trois projets en Chine. Certes, ce pays est un marché très important pour les énergies renouvelables, compte tenu des conséquences que pourraient y avoir un changement climatique, mais d'autres régions n'ont eu droit qu'à un minimum de ressources ou d'attention. L'Afrique sub-saharienne, qui a l'un des niveaux d'élec trification les plus bas du monde, a reçu 53millions de dollars, et 32millions sont allés à l'Europe et à l'Asie centrale. L'Asie du Sud n'a bénéficié que de 5,6millions de dollars, et le reste de l'Asie de l'Est et du Pacifique, hors Chine, 6,7millions.

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Le Groupe Banque mondiale n'a pas d'objectifs régionaux ou nationaux pour orienter les prêts ou les financements des énergies renouvelables et des économies d'énergie dans les pays en développement.

Pas de soutien des efforts en faveur de l'énergie propre

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Le Groupe Banque mondiale n'accompagne pas correctement les grands contrats de prêts par des subventions et des crédits gratuits pris sur ses propres ressources pour aider à la fourniture d'énergie propre et renouvelable. En s'intéressant vraiment au développement durable à long terme, un système de subventions pourrait être d'un très bon rapport. Le Fonds pour l'environnement mondial (GEF) et le Fonds carbone apportent des fonds sous la forme de subventions, mais la Banque mondiale ne puise pas dans ses propres ressources. Or, le GEF a une capacité limitée d'abondement, et le Fonds carbone n'est en général pas utilisé pour les technologies propres telles que l'électricité solaire ou éolienne.

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Il arrive que les gouvernements hésitent à s'engager dans des projets d'énergie renouvelable à cause du coût des technologies. Le Groupe Banque mondiale peut leur offrir information et conseil sur les avantages d'une énergie propre, avec à l'appui des subventions ramenant le coût des énergies propres au niveau de celui des énergies conventionnelles. La Banque pourrait notamment utiliser ses propres fonds pour encourager les technologies les plus rentables comme l'éolienne ou les petits équipements hydroélectriques.

27

Le Groupe Banque mondiale ne fournit pas non plus de petits prêts ou des programmes de micro-crédit pour aider les projets locaux d'énergie renouvelable. Pourtant les projets ayant eu le plus de succès ont souvent été de petite taille, à l'échelle d'une communauté, comme ceux réalisés par des ONG. Malgré cela, il y a très peu, voire pas du tout de financements de la Banque pour des petits projets d'électrification utilisant des énergies renouvelables, au niveau d'un village.

28

Des organisations comme Green Empowerment, la fondation Light Up the World, ITDG  [[20]][[20]] ITDG (Intermediate Technology Development Group) a... et d'autres ont réussi à fournir une énergie propre à des villages et à des communautés dans le monde entier grâce à des technologies comme les micro-centrales hydrauliques ou le solaire. En combinant de petites subventions et des prêts, ces organisations pourraient travailler avec de plus nombreuses communautés et apporter l'électricité dans plus de villages, notamment pour les dispensaires, les écoles et les centres communautaires. Des programmes de micro-crédit comme ceux de Grameen Shakti ont prouvé qu'ils pouvaient avoir du succès dans la fourniture de services énergétiques.

29

Installer et accompagner sérieusement un programme de micro-crédit pour l'énergie dans des communautés rurales pourrait faciliter l'électrification des campagnes. Les communautés rurales sont demandeuses et pourraient payer au moins une partie du coût, mais elles manquent souvent des fonds nécessaires pour démarrer, ou n'ont pas les moyens de financer l'ensemble des coûts d'une nouvelle installation. Des micro-crédits accéléreraient plus l'électrification des zones rurales que les prêts importants proposés par la Banque.

30

Les programmes de fonds carbone gérés par le Groupe Banque mondiale sont conçus pour réguler le marché émergent du carbone, afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Ils font partie des mécanismes découlant du protocole de Kyoto, et permettent aux nations industrialisées de recevoir un crédit en échange du financement de projets contribuant à cette réduction dans les pays en développement. La Banque dispose de plusieurs fonds -le Fonds Prototype pour le carbone, le fonds Biocarbone, et des fonds nationaux- participant à ce système. Ces fonds n'augmentent pas le ratio d'endettement de la Banque, puisqu'ils sont directement financés par les gouvernements et les firmes des pays industrialisés désireuses d'acheter des crédits de carbone. Pourtant, il est rare que des projets d'énergie renouvelable soient aidés grâce à ce montage. En n'utilisant pas le financement carbone pour des projets propres et durables, la Banque laisse passer l'occa sion de promouvoir des technologies nouvelles qui permettraient à des pays en développement de produire de l'électricité par des méthodes fiables et durables.

Comment mieux faire?

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Si le Groupe Banque mondiale veut tirer un parti maximum des énergies renouvelables pour stimuler le développement et alléger la pauvreté, il doit modifier radicalement sa politique de financement, afin d'améliorer l'utilisation des ressources et des instruments financiers existants. Dans le même temps, les pays donateurs doivent apporter de nouveaux financements aux investissements permettant de diminuer l'émission de carbone.

32

Ne serait-ce que pour atteindre son modeste objectif d'augmentation de 20% par an pendant cinq ans du financement des énergies renouvelables, la Banque doit revoir complètement ses méthodes. Les Amis de la Terre ont ainsi dressé une liste des changements souhaitables.

33

? Le Groupe Banque mondiale doit considérablement accroître son effort en faveur des énergies renouvelables, tant en valeur absolue qu'en pourcentage de son financement global de l'énergie. Le faible niveau de son objectif pour les énergies renouvelables montre son incapacité à s'engager réellement dans la voie de l'énergie propre, à basse teneur en carbone. La part minime de projets d'énergie renouvelable et d'économies d'énergie dans l'ensemble de ses financements énergétiques montre que la Banque n'a rien changé à une politique qui fait la part belle au pétrole et au gaz.

34

? Le Groupe Banque mondiale doit consacrer une part plus grande de ses ressources à des projets d'énergie renouvelable et d'économies d'énergie, tout en continuant à soutenir les projets relevant du Fonds pour l'environnement mondial et du Fonds carbone. Les financements de la Banque pour les énergies renouvelables et les économies d'éner gie reposent largement -pour plus de 50%, en 2005- sur des ressources autres que les siennes propres. Tout en continuant à travailler avec le Fonds pour l'environnement mondial et le Fonds carbone, la Banque doit utiliser sa propre capacité financière dans le secteur de l'énergie en faveur de projets d'énergie renouvelable et d'économies d'énergie, et cesser d'aider les combustibles fossiles.

35

? Le Groupe Banque mondiale doit se fixer des objectifs régionaux pour les énergies renouvelables et les économies d'énergie. Alors que c'est souvent d'un bureau national ou régional que vient l'initiative d'un prêt de la Banque mondiale, l'absence d'objectifs régionaux handicape sérieusement tout effort de créer une dynamique pour les projets d'énergie renouvelable et d'économies d'énergie. Les niveaux de financement disparates apportés aux différentes régions dans l'année fiscale 2005 montrent que la Banque n'a pas de plan d'ensemble pour ces projets. La faible place accordée à l'Asie du Sud et à l'Afrique est particulièrement frappante.

36

? Le Groupe Banque mondiale doit créer des équipes dédiées aux énergies renouvelables et aux économies d'énergie, et se concentrer sur des pays et des technologies spécifiques. La Banque a annoncé son intention d'augmenter les compétences de son personnel dans ces domaines, ce qui constitue un préalable si l'on veut les faire progresser. Elle doit constituer des équipes spécialisées dans des technologies adaptées aux objectifs et aux critères de développement durable dans chaque pays. Personne ne doute qufaille s'intéresser aux pays dans lesquels la demande d'énergie va le plus augmenter, mais il faut aussi aider tous les pays en développement à choisir la voie des énergies propres pour leur électrification.

37

? Le Groupe Banque mondiale doit augmenter son soutien aux projets pour les énergies renouvelables et les économies d'énergie, en utilisant des outils tels que les subventions, les crédits à taux zéro, les prêts garantis et le micro-crédit. Pour inciter au développement des énergies propres dans les pays en développement, la Banque doit multiplier les types d'intervention, en augmentant les subventions et les prêts à faible taux d'intérêt, afin de compenser la différence de coût avec des projets classiques. Elle doit aussi développer des produits financiers innovants, comme la garantie du risque-crédit, pour lever les obstacles au financement des énergies renouvelables. Elle doit également utiliser les possibilités du micro-crédit, et aider les petits programmes d'électrification rurale fondés sur des énergies renouvelables.

38

? Le Groupe Banque mondiale doit profiter de l'effet de levier des fonds carbone pour financer des technologies propres comme le solaire et l'éolien. Les fonds carbone sont utilisés par la Banque pour financer de grands projets, hydroélectriques et autres, ayant des impacts très négatifs sur l'environnement. Plutôt qu'utiliser ces fonds pour aider des démarches énergétiques discutables ou nuisibles, on devrait s'en servir pour stimuler l'investissement dans les énergies renouvelables propres, à commencer par l'éolien, le solaire et le petit hydraulique.

39

? Le Groupe Banque mondiale doit intégrer plus complètement la réduction du changement climatique et les démarches énergétiques non conventionnelles dans sa politique globale de prêts. L'échec actuel de la Banque à traiter correctement, dans son activité de prêts pour l'énergie, la réduction du changement climatique montre bien qu'elle doit changer de politique, et soutenir les énergies renouvelables et les économies d'énergie. Les différents programmes -"Documents de stratégie de réduction de la pauvreté", "Straté gies d'aide-pays" et autres- doivent tous prendre en compte le changement climatique, les énergies renouvelables et les économies d'énergie, et la Banque doit s'engager à faire diminuer l'émission de carbone.

40

? Le Groupe Banque mondiale doit rechercher les technologies les plus propres plutôt que s'égarer dans des projets écologiquement et socialement nocifs. La Banque a annoncé son intention de porter le montant de ses prêts aux projets d'infrastructures à 40% de ses engagements, ce qui indique qu'elle va à nouveau financer des grands barrages, sans plus de précautions. Elle a aussi évoqué une "voie vers une énergie propre" privilégiant des technologies " propres" à base de charbon. Pourtant, les grands barrages ont des impacts sociaux et environnementaux lourds et des résultats économiques contestables. Quant au charbon "propre", il émet encore une quantité importante de gaz à effet de serre. La Banque doit augmenter substantiellement son investissement dans les méthodes les plus propres et les plus sûres de production d'électricité, en évitant le charbon prétendu propre et les grands barrages.

41

? Le Groupe Banque mondiale doit introduire les énergies renouvelables et les économies d'énergie dans ses critères de prêts hors du secteur de l'énergie, notamment lorsqu'il finance l'électricité dans des écoles et des dispensaires. La Banque sait parfaitement que l'électricité est vitale pour le développement dans les régions les plus pauvres du monde. Elle doit en tenir compte en finançant une électricité propre, renouvelable, dans les écoles et les dispensaires du monde entier.

42

La Banque mondiale est-elle le bon endroit pour promouvoir les énergies renouvelables?

43

Face aux conséquences du changement climatique et à l'augmentation des besoins en énergie des pauvres dans le monde, les institutions internationales, les gouvernements et d'autres doivent s'entendre pour progresser. Des financements nettement plus importants doivent être trouvés pour les énergies renouvelables, dans les pays développés et dans ceux en développement. Il faut réfléchir sérieusement à des méthodes de financement incitant à la reconversion des investissements énergétiques vers des énergies renouvelables.

44

Le Groupe Banque mondiale a pour mission de financer des projets qui peuvent comporter de gros risques financiers, et de subventionner efficacement des technologies pour les pays en développement. Au lieu d'utiliser cette capacité de financement pour des technologies propres comme le solaire ou l'éolien, la Banque continue à placer une grande partie de ses fonds dans des projets conventionnels, y compris des combustibles fossiles et des grands barrages. Utiliser son argent et son influence pour subventionner des technologies énergétiques propres et de pointe consti tuerait un meilleur usage des ressources limitées de la banque de développement la plus influente du monde.

45

Malgré le mandat qu'il a reçu de promouvoir les énergies renouvelables et de réduire les conséquences du réchauffement climatique, le Groupe Banque mondiale est peut-être mal placé pour se charger de cette responsabilité importante. Il continue à être axé sur le financement de projets d'énergie conventionnelle qui contribuent au changement climatique, et progresse peu en direction des énergies renouvelables et des économies d'énergie. La Banque passe à côté des possibilités qu'offrent les énergies renouvelables et, si elle veut aider à la fourniture d'énergie pour le développement sans aggraver le changement climatique, elle doit changer ses méthodes de travail avant qu'il ne soit trop tard.

46

Traduction de Marc Mousli

Notes

[1]

Rashad Kaldany, directeur du département Pétrole, mines, gaz et chimie de la Société financière internationale (SFI), "Lettre aux organisations de défense de l'environnement", 28juillet 2005: www. bicusa. org/ bicusa/ issues/ IFC_response_EIRfollowup. pdf

[2]

World Bank Group, "Working together to beat the heat", 19juillet 2005: http:// web. worldbank. org/ WBSITE/ EXTERNAL/ NEWS/ 0,,contentMDK:20588140pagePK:64257043piPK:437376theSitePK:4607,00. html

[3]

Extractive Industries Review, "Striking a better balance: the Extractive Industries Review", rapport final, déc.2003 (disponible sur le site de la Banque mondiale: www. worldbank. org).

[4]

Cf. Michael L. Ross, "Extractive sectors and the poor", rapport d'Oxfam America, oct. 2001: www. oxfamamerica. org/ newsandpublications/ publications/ research_reports/ art2635. html/ pdfs/ eireport. pdf

[5]

Cf. David Waskow et Carol Welch, "The environmental, social, and human rights impacts of oil development", in Svetlana Tsalik et Anya Schiffrin (dir.), Covering Oil: A Reporter's Guide to Energy and Development, Open Society Institute, New York, 2005.

[6]

Cf. Steve Kretzmann et Irfan Nooruddin, "Drilling into debt. An investigation into the relationship between debt and oil", Oil Change International, 2005 www. priceofoil. org/ uploads/ media/ DrillingIntoDebt. pdf

[7]

Jim Vallette, Daphne Wysham et Nadia Martínez, "A wrong turn from Rio: the World Bank's road to climate catastrophe", Sustainable Energy and Environment Network, déc. 2004: www. seen. org/ PDFs/ Wrong_turn_Rio. pdf

[8]

Ibid.

[9]

Ibid.

[10]

Jon Sohn, Smita Nakhooda et Kevin Baumert, "Mainstreaming climate change considerations at the multilateral development banks", WRI Issue Brief, World Resources Institute, juil. 2005: http:// climate. wri. org/ pubs_description. cfm? PubID= 4082

[11]

Ibid.

[12]

La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque mondiale chargée du secteur privé (NdT).

[13]

L'Association internationale de développement (IDA) est l'organe de la Banque mondiale qui aide les pays les plus pauvres du monde au moyen de subventions et prêts sans intérêts (NdT).

[14]

Le Fonds pour l'environnement mondial (GEF) a pour objet d'aider les pays du Sud à protéger et à gérer leur environnement naturel (NdT).

[15]

L'Agence multilatérale de garantie des investissements (Miga) a été créée pour promouvoir l'investissement direct étranger dans les économies émergentes (NdT).

[16]

The World Bank Group Energy and Sector Mining Board, "World Bank Group Progress on Renewable Energy and Energy Efficiency: 1990-2004", mars 2005.

[17]

International Rivers Network and Friends of the Earth International, "World Bank "New Investment Framework", a great leap backwards for sustainable energy", 6 décembre 2005: www. irn. org/ programs/ greenhouse/ index. php? id= 051205leap. html

[18]

Le chiffre de 500millions de dollars est une moyenne sur cinq ans, sur la base d'une augmentation des prêts de 20% par an.

[19]

Financements procurés par le marché des droits d'émission de gaz à effet de serre (NdT).

[20]

ITDG (Intermediate Technology Development Group) a changé de nom et est devenu Practical Action (NdT).

Résumé

Français

La voie dans laquelle le monde est engagé, en matière d'énergie, ne peut pas durer. La consommation massive d'énergie fossile comme le pétrole, le gaz et le charbon, dans les pays développés, mais aussi de plus en plus dans les pays en développement, contribue à un changement climatique qui aura des effets nocifs sur le monde entier, et en particulier dans les pays les plus pauvres.

Plan de l'article

  1. Une incapacité à prendre en compte le changement climatique
    1. Piètres résultats en 2005
    2. L'absence d'objectifs régionaux ou nationaux
    3. Pas de soutien des efforts en faveur de l'énergie propre
  2. Comment mieux faire?

Pour citer cet article

Bast Elizabeth, Waskow David, « Energie : un échec de la Banque mondiale », L'Économie politique, 2/2006 (no 30), p. 41-52.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-2-page-41.htm
DOI : 10.3917/leco.030.0041


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