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L'Économie politique

2006/2 (no 30)


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La question du développement institutionnel, ou "réforme de la gouvernance", a pris de l'importance ces dernières années. La littérature académique sur les institutions et le développement a explosé. Et aujourd'hui, même la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), qui négligeaient les institutions, simple "détails" sans influence sur le bien-fondé de la théorie économique orthodoxe, se sont mis à souligner le rôle des institutions dans le développement économique. Par exemple, le FMI a beaucoup insisté sur la réforme des institutions de gouvernance des entreprises et sur les lois traitant de la faillite pendant la crise asiatique de 1997, tandis que le rapport annuel de la Banque mondiale pour 2002, Construire des institutions pour le marché, se penchait sur le développement institutionnel, même si c'était d'un point de vue relativement étroit, comme l'indique son titre.

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La nouvelle attention accordée par la littérature orthodoxe aux institutions ne doit évidemment pas être considérée comme le résultat d'un simple réveil universitaire. Il s'agit plutôt d'une tentative de surmonter les échecs répétés des politiques orthodoxes dans le monde réel. Malgré les résultats désastreux des mesures radicales comme celles prônées par les programmes d'ajustement structurel dans les pays en développement et par les programmes "big-bang" de transition dans les anciens pays communistes, les économistes orthodoxes refusent d'admettre la conclusion qui paraît la plus évidente: les politiques orthodoxes et les théories sur lesquelles elles s'appuient sont fausses.

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Ils ont d'abord essayé de soutenir que, pour réussir, il fallait que les réformes politiques soient menées sur une plus grande échelle. Lorsque ce fut le cas, et que les résultats ne se sont toujours pas améliorés, ils ont commencé à dire que les réformes demandaient du temps pour faire leur effet. Après quinze ou vingt ans de réformes, cette ligne de défense a été difficile à tenir. C'est pourquoi, aujourd'hui, les économistes orthodoxes se servent des institutions pour expliquer pourquoi les "bonnes" politiques économiques fondées sur les théories "correctes" ont échoué avec une telle régularité. En parlant d'institutions déficientes, ils peuvent soutenir que leurs politiques et leurs théories n'ont jamais été mauvaises, et que si elles n'ont pas fonctionné, c'est parce que les pays dans lesquels ils les ont expérimentées n'avaient pas les bonnes institutions pour que ces "bonnes" mesures donnent des résultats. En d'autres termes, l'argument institutionnel est mobilisé comme moyen de protéger les principes fondamentaux de la science économique orthodoxe, face à son incapacité à expliquer ce qui se passe dans le monde réel.

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Dans le présent article, nous examinons comment la théorie sur le rôle des institutions peut être améliorée par une critique du discours orthodoxe actuel sur les institutions, et nous mettons l'accent sur quelques-unes de ses principales questions théoriques. Avant d'aborder le coeur du sujet, il est utile d'examiner pourquoi l'étude de la relation entre les institutions et le développement économique est si difficile. Le problème est qu'il n'existe pas de définition des institutions largement admise - si nous ne pouvons pas nous mettre d'accord sur ce que nous entendons par institutions, il est difficile d'imaginer que nous nous accordions sur ce qu'elles sont censées faire, par exemple promouvoir le développement économique  [[2]][[2]] Sur ce problème de définition, cf. Van Arkadie (1990)..... Il est possible, dans une certaine mesure, de contourner ce problème en disant que les institutions doivent remplir certaines fonctions pour promouvoir le développement économique, et qu'il existe certaines formes d'institutions qui remplissent au mieux ces fonctions. Mais il n'y a malheureusement pas d'accord sur ce que sont ces fonctions "essentielles", ni s'il y a une incontestable adéquation entre celles-ci et des formes particulières d'institutions. De plus, même si nous pouvons nous mettre d'accord sur une liste de fonctions essentielles pour le développement économique, ceci n'implique pas un consensus sur les types et les formes d'institutions nécessaires pour remplir ces fonctions.

Formes versus fonctions

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Un gros problème que la littérature orthodoxe sur les institutions et le développement ne parvient pas à surmonter est son impossibilité à distinguer clairement entre les formes et les fonctions des institutions.

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Si nous regardons, par exemple, les articles de Kaufmann et al. (1999; 2002; 2003), qui compilent tous les indicateurs majeurs sur la "gouvernance" (ou sur la qualité institutionnelle), on voit que ces indicateurs mélangent souvent des variables qui reproduisent les différences entre les formes des institutions (c'est-à-dire la démocratie, l'indépendance des juges, l'absence de propriété de l'Etat) et les fonctions qu'elles assurent (c'est-à-dire l'Etat de droit, le respect de la propriété privée, l'applicabilité des contrats, le maintien d'une stabilité des prix, la prévention de la corruption).

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En réaction à cette confusion, certains soutiennent que les variables de "fonction" doivent donc être préférées aux variables de "forme". Par exemple, Aron (2000, p.28) propose que, dans l'étude de l'impact des institutions sur le développement économique, on puisse utiliser ce qu'elle appelle les "mesures de la performance ou de la qualité" pour les institutions (ou pour ce que nous pourrions appeler les variables de fonction), telles que "le respect des contrats, les droits de propriété, la confiance et la liberté civile", plutôt que des variables qui "décrivent simplement les caractéristiques ou les attributs" des institutions (ce que l'on pourrait appeler les variables de forme). Autrement dit, les fonctions assurées par les institutions sont plus importantes que leurs formes.

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Des formes particulières d'institutions ne garantissent pas des résultats particuliers, comme on le voit dans les nombreux cas d'échec de transplantation d'institution. En d'autres termes, les formes institutionnelles n'ont sans doute pas une importance déterminante, puisque la même fonction peut être assurée par différentes formes d'institutions. Il ne faut toutefois pas aller trop loin dans l'accent mis sur les fonctions. Même si une forme spécifique ne garantit pas qu'un ensemble donné de fonctions vont être assurées, négliger complètement la forme rend la tâche difficile lorsqu'on cherche à proposer des mesures concrètes. On se trouve dans la position d'un diététicien qui préconiserait un "régime sain et équilibré" sans dire à ses patients ce qu'ils devraient manger et en quelle quantité. La primauté donnée aux "bonnes" institutions peut se révéler vide de sens si elle n'est pas complétée par quelques explications des formes à retenir. La littérature orthodoxe fait habituellement l'erreur inverse -elle se focalise beaucoup trop sur des formes particulières.

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Un tel surinvestissement dans la forme est patent dans le débat sur les soi-disant "institutions standard mondiales" (pour une critique de cette notion, cf. Chang (2005)). Les défenseurs d'institutions standard mondiales croient qu'il existe des formes particulières (pour la plupart anglo-américaines) d'institutions que tous les pays doivent adopter s'ils veulent survivre dans un monde qui continue à se globaliser: la démocratie politique, un pouvoir judiciaire indépendant, une administration professionnelle, avec dans l'idéal des recrutements ouverts et flexibles, un secteur public limité, surveillé par un régulateur indépendant du pouvoir politique, un marché des valeurs développé avec des règles facilitant les acquisitions et les fusions hostiles, une réglementation financière qui encourage la prudence et la stabilité grâce à une banque centrale indépendante et le respect des ratios prudentiels de la Banque des règlements internationaux, un système de gouvernance d'entreprise protégeant les actionnaires, des institutions de marché du travail garantissant la flexibilité.

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Cette forme-fétiche a conduit à un dangereux rejet de la diversité institutionnelle, ce qui est stupide à la lumière de ce qui se fait en matière de biodiversité. Cette transformation du discours orthodoxe sur les institutions en une autre "pensée unique" est réellement regrettable. Rappelons que les économistes hétérodoxes avaient initialement attiré l'attention sur le rôle des institutions et les avaient introduites dans leurs analyses afin de montrer les limites de la pensée unique répandue par les économistes orthodoxes en matière de politique économique. La façon dont leurs formes institutionnelles favorites sont diffusées par les puissants est encore plus problématique. Les "institutions standard mondiales" sont de plus en plus fréquemment imposées à des pays réticents par le biais de ce que Kapur et Weber (2000) appellent "les conditionnalités liées à la gouvernance" des institutions de Bretton Woods et des gouvernements donateurs.

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Il serait facile de critiquer la pensée unique du discours sur les institutions standard mondiales et de dire que nous ne devrions pas nous laisser enfermer dans des formes, mais il faudrait alors que nous soyons capables de présenter un menu dans lequel les décideurs politiques puissent faire leur choix (en ayant bien entendu conscience qu'il y a place pour l'innovation). Pour proposer un tel menu, il faut avoir une connaissance empirique des diverses formes d'institutions qui remplissent les mêmes fonctions dans différents contextes.

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Il serait aussi facile de reprocher à l'approche fonctionnaliste d'être trop abstraite. Les fétichistes de la forme peuvent au moins faire des suggestions concrètes, même s'il ne s'agit que de décalquer une forme particulière d'institution en vigueur dans un autre pays. Les fonctionnalistes, eux, n'ont rien de concret à avancer. On peut facilement déclarer que les pays doivent vivre dans un Etat de droit ou disposer d'une administration professionnelle, mais comment les décideurs politiques vont-ils mettre ces suggestions en pratique? Une fois encore, il est difficile de dire quoi que ce soit à ce sujet sans connaître le fonctionnement réel des institutions.

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En fin de compte, notre réflexion sur le rôle des institutions dans le développement économique doit se préoccuper d'un certain équilibre entre les formes et les fonctions - sans ignorer l'importance des formes institutionnelles, nous ne devons pas recommander des choses vagues comme "un bon système de droits de propriété".

Théories du changement institutionnel

Persévérance institutionnelle et actions humaines

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Dans les théories dominantes, une fois que les institutions sont en place, elles sont perçues comme la perpétuation de certains modèles d'interaction entre les hommes et, considérées comme déterminées par des choses immuables (ou pour le moins très difficiles à changer), tels le climat, les ressources naturelles et la tradition culturelle, ces modèles deviennent à peu près impossibles à modifier, ce qui introduit dans le débat une tendance au "fatalisme".

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C'est ainsi, par exemple, que le climat tempéré des Etats-Unis est censé avoir fait de la petite propriété terrienne l'institution naturelle, ce qui a ensuite conduit à de plus grandes exigences en matière de démocratie et d'éducation, alors que le climat tropical de nombreux pays d'Amérique latine a engendré une agriculture dominée par de grandes propriétés, ce qui a produit les résultats inverses (Engerman et Sokoloff, 1997). Au Japon, pays à haute densité de population et sujet à des catastrophes naturelles, on trouve un autre exemple: la culture du riz, censée avoir incité à l'émergence d'institutions qui favorisent la coopération, rendant possible un capitalisme japonais fondé sur cette dernière pratique. Un dernier exemple: celui du Botswana. Sa culture politique portée au consensus, avec une forte influence de la base, aurait conduit ses leaders, après la décolonisation, à créer un système complet de droits de propriété favorisant le développement économique (Acemoglu et al., 2003).

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Cela dit, nous souhaitons évidemment des institutions pérennes. Elles sont censées être stables - sinon elles n'ont aucun intérêt. Ce qui provoque un inévitable mécanisme d'autorenforcement par le jeu de la relation entre les institutions et l'économie. Mais cette vision pose de nombreux problèmes.

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Le premier, sur ce terrain, est que le système institutionnel d'un pays comporte plusieurs facettes, et peut donc être décrit comme favorable au développement, ou défavorable, avec toutes les nuances que l'on peut imaginer, selon les dimensions que l'on choisit de mettre en avant. Et les explications qui reposent sur la culture et les institutions (vues comme l'incarnation des valeurs culturelles) peuvent facilement dégénérer en rationalisations a posteriori.

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Le meilleur exemple en est le confucianisme. Si l'on retient l'importance qu'il donne à l'éducation, à la notion de " mission divine " (qui donne à la base la possibilité de s'exprimer et justifie les changements de dynastie), à la frugalité, etc., on ne peut pas trouver de meilleur terreau pour le développement économique. Mais si l'on met l'accent sur sa nature hiérarchique (supposée brimer la créativité), son penchant pour la bureaucratie, son mépris des artisans et des marchands, il est impossible de trouver pire. De la même façon, il serait facile de prendre le contre-pied de Acemoglu et al. (2003) et d'identifier les facteurs antidéveloppement de la culture traditionnelle et des institutions du Botswana si ce pays connaît des échecs.

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Le second problème posé par cette explication orthodoxe, c'est que, dans la culture et les institutions d'un pays, on trouve toujours plus d'une "tradition". On voit aujourd'hui la France comme un pays dont la culture et les institutions ont toujours été dirigistes, au moins depuis Colbert. En fait, entre la chute de Napoléon et la Seconde Guerre mondiale, le "laisser-faire" y régnait - peut-être plus, par certains côtés, que dans la très libérale Grande-Bretagne (Kuisel, 1981; Chang, 2002).

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L'important est que, pour la France, le libéralisme n'était pas une culture étrangère importée depuis l'autre côté de la Manche. Même si beaucoup d'Anglo-Saxons considèrent que le libéralisme est leur unique contribution à la civilisation mondiale, il est en fait tout aussi français que le dirigisme - et remonte au moins à la tendance libertaire de la Révolution française. La France s'est précipitée dans le libéralisme au XIXe siècle en réaction à la période napoléonienne, et est revenue à sa tradition dirigiste après les humiliations des deux guerres mondiales.

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Dans la mesure où un pays a plus d'une "tradition" dans sa culture et ses institutions, les choix politiques et les idéologies qui les influencent jouent un rôle important dans la détermination de la voie qu'il va suivre pour son développement.

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En outre, dans le long terme, les "traditions" ne sont pas immuables. Les cultures et les institutions elles-mêmes changent, souvent de façon spectaculaire. Par exemple, contrairement à une croyance aujourd'hui répandue en Occident, la culture islamique était plus tolérante, plus tournée vers la science, plus favorable au commerce que les civilisations chrétiennes, au moins jusqu'au XVIe siècle. Un autre exemple: les sociétés confucéennes -et la Chine elle-même, plus récemment- ont remis en cause leur déterminisme culturel pour transformer leurs "traditions" (considérées comme anti développement jusque dans les années 1950) et réaliser les plus grands miracles économiques de l'histoire de l'humanité.

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La culture et les institutions évoluent aussi à cause des influences réciproques entre le développement économique et les changements culturels et institutionnels, avec des chaînes de causalité complexes. Dans les théories dominantes, pour lesquelles les individus naissent avec une "préférence" prédéterminée, la causalité va de la culture et des institutions vers le développement économique. Mais à partir du moment où l'on accepte le rôle "constitutif" des institutions, on commence à comprendre que la causalité peut fonctionner dans l'autre sens -du développement économique vers les changements institutionnels et vers la "préférence" individuelle (Chang et Evans, 2005). Par exemple, l'industrialisation rend les gens plus "rationnels" et plus "disciplinés". En témoigne le fait qu'avant d'avoir atteint un haut degré d'industriali sation, des peuples comme les Allemands et les Japonais étaient décrits par les voyageurs venant de pays plus avancés comme paresseux, irrationnels et même congénitalement incapables de se servir de machines, ce qui est loin des stéréotypes raciaux des temps modernes.

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Une autre raison, peut-être plus importante, d'un changement culturel et institutionnel est, pour paraphraser Marx, que ce sont les hommes qui changent les institutions, mais pas de leur propre mouvement, ni dans un contexte institutionnel qu'ils auraient librement choisi  [[3]][[3]] "Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne.... Dans la théorie dominante, c'est impossible parce qu'il n'y a pas de réelle capacité d'action chez l'homme. Les intérêts matériels qui poussent les peuples à changer les institutions (par exemple, la pression qu'exercent de petits fermiers indépendants en faveur de la démocratie) sont prédéterminés par des conditions économiques (voire naturelles) "objectives", et les hommes n'ont pas de vrai "choix" (Chang et Evans, 2005). Autrement dit, nous ne sommes que des porteurs de "memes"[[4]][[4]] "Meme": unité élémentaire de culture ou de signification,... culturels - comme la culture "démocratique" du Botswana ou l'"éthique du travail" de Confucius. Pourtant, en réalité, chacun fait des choix qui ne sont pas totalement déterminés par ses intérêts économiques "objectifs". Les idées, et les institutions qui les incarnent, ont une influence sur la façon dont les gens perçoivent leurs intérêts. En fin de compte, l'intérêt "objectif" n'existe pas, et les idées auxquelles ils croient poussent même parfois les individus à aller à l'encontre de leurs propres intérêts "objectifs".

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En bref, nous ne pouvons nous écarter du déterminisme culturel et institutionnel qui prévaut dans le discours dominant que si nous comprenons la complexité de la culture et des institutions et si nous acceptons l'importance de la capacité d'action de l'homme dans le changement institutionnel. C'est seulement en admettant que la culture et les institutions ont de multiples facettes, et qu'il existe des "traditions" culturelles en concurrence dans une société, que nous pouvons commencer à comprendre que les croyances et les actions des personnes comptent vraiment.

Imitation, adaptation et innovation en développement institutionnel

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Si l'on considère les institutions comme des "technologies pour le management social", on peut défendre l'utilisation du schéma de "rattrapage" proposé par Alexander Gerschenkron pour comprendre le développement institutionnel dans les pays en développement. Autrement dit, les pays qui sont les derniers à se développer peuvent importer les institutions de ceux qui ont depuis longtemps atteint un stade de développement avancé, et disposer de cette façon de "meilleures" institutions sans payer les mêmes "prix".

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Par exemple, il a fallu plusieurs siècles de crises financières aux pays actuellement développés avant qu'ils ne créent une banque centrale  [[5]][[5]] Le besoin d'un prêteur de dernier ressort, et donc.... Les pays émergents, qui ont introduit cette institution à des niveaux moins avancés de leur développement, se sont trouvés en meilleure posture pour affronter les crises financières que ne l'étaient les pays aujourd'hui développés lorsqu'ils en étaient au même stade.

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Grâce à l'imitation institutionnelle, les pays en développement bénéficient donc d'une meilleure qualité de démocratie politique, de droits de la personne et de développement social que celle atteinte par les pays aujourd'hui développés à des niveaux similaires de développement économique (c'est-à-dire avec le même revenu par tête) (Chang, 2002, chap. 3).

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Par exemple, en 1820, avec un niveau de développement légèrement supérieur à celui de l'Inde d'aujourd'hui, le Royaume-Uni n'avait encore que peu des institutions les plus fondamentales dont dispose la "plus grande démocratie du monde" -le suffrage universel (il n'existait pas même pour les hommes), une banque centrale, l'impôt sur le revenu, le principe de la responsabilité limitée, un droit moderne de la faillite, une administration professionnelle, une réglementation boursière sérieuse, et même une amorce de droit du travail (le Royaume-Uni n'avait que deux ou trois règles minimales et mal appliquées sur le travail des enfants dans quelques métiers).

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Prenons un autre exemple: en 1875, l'Italie avait un niveau de développement comparable à celui du Pakistan d'aujourd'hui, mais ni suffrage universel pour les hommes, ni administration professionnelle, ni même un système judiciaire à peu près indépendant et compétent, ou une banque centrale ayant le monopole de l'émission de la monnaie et des règles de concurrence - institutions dont le Pakistan dispose depuis des décennies. Il est clair que la démocratie n'y est pas exemplaire, mais le suffrage universel existe au Pakistan, même si la possibilité de l'exercer est souvent suspendue.

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Prenons encore un exemple: en 1913, les Etats-Unis étaient parvenus à un niveau de développement identique à celui du Mexique d'aujourd'hui. Mais leur niveau de développement institutionnel était loin derrière ce que nous voyons dans ce dernier pays. Les femmes étaient encore légalement privées du droit de vote et les Noirs et autres minorités ethniques l'étaient de facto dans de nombreuses régions du pays. La loi fédérale sur les faillites avait été promulguée quinze ans plus tôt (1898) et le pays ne reconnaissait les copyrights étrangers que depuis une vingtaine d'années (1891). Les Etats-Unis venaient juste de se doter d'un système bancaire central fort incomplet, et d'un impôt sur le revenu (1913). Le pays devrait encore attendre un an pour disposer de règles légales de concurrence (la loi Clayton, en 1914) à peu près sérieuses (sans aller jusqu'à dire qu'elles étaient de "grande qualité"). Il n'y avait pas non plus de règles sur le commerce des valeurs mobilières ou sur le travail des enfants; dans ces domaines, les lois existant dans quelques Etats étaient de mauvaise qualité et très peu appliquées.

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Bien sûr, l'imitation institutionnelle suffit rarement à garantir la réussite d'un développement institutionnel, tout comme une imitation technologique suffit rarement à garantir le succès d'un développement technologique. En fait, une institution officielle semblant bien fonctionner dans un pays avancé peut ne donner de bons résultats que parce qu'elle s'appuie sur un ensemble d'institutions officieuses. Par exemple, il sera difficile d'introduire la TVA dans des pays où les gens n'ont pas l'habitude de demander ni d'établir des reçus. Et il sera impossible d'introduire un système de production à flux tendu dans des pays où l'on ne sait pas ce qu'est la ponctualité "industrielle", etc. Dans ces conditions, introduire l'institution officielle ne va pas produire les résultats souhaités, parce qu'il manque au pays importateur les institutions informelles nécessaires à son fonctionnement.

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Aussi, tout comme une technologie importée doit être adaptée aux conditions locales, il faut un certain degré d'adaptation pour qu'une institution importée fonctionne. Le meilleur exemple est celui de la très importante réforme des institutions du Japon de l'ère Meiji (pour plus de détails, cf. Westney, 1986, chap. 1). Contraints par les Américains en 1853 d'ouvrir leur pays, les Japonais comprirent qu'il leur fallait importer des institutions occidentales s'ils voulaient s'industrialiser. Après avoir soigneusement examiné l'Occident, ils importèrent les institutions pouvant être, à leurs yeux, les plus efficaces sous condition de quelques ajustements locaux - la marine de guerre et la poste de Grande-Bretagne, l'Armée et le code pénal prussiens, le code civil français, la banque centrale belge, etc. Ils importèrent également le système scolaire américain, mais l'abandonnèrent en faveur d'une combinaison des systèmes allemand et français, après qu'il se fût révélé mal adapté à leur pays.

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S'il suffisait d'imiter et d'adapter, d'autres pays auraient aussi bien réussi que le Japon. Aux institutions importées, les Japonais ont ajouté le système de l'emploi à vie, le syndicat maison, le réseau pérenne de sous-traitants, les groupements d'entreprise sous la forme des zaibatsu avant-guerre et des keiretsu après-guerre  [[6]][[6]] Les keiretsu, groupes industriels réunissant dans un..., ainsi que bien d'autres institutions qui n'appartiennent qu'à eux.

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On retrouve la même histoire d'innovation institutionnelle dans beaucoup d'autres "success stories" - l'innovation américaine dans l'organisation des entreprises, avec la firme multi- divisionnelle et les pièces standardisées interchangeables, allemande en matière de gouvernance d'entreprise avec la cogestion, nordique dans les relations sociales, avec le "salaire solidaire", la négociation salariale centralisée, etc.

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Dans bien des pays, l'innovation institutionnelle a donc été un facteur important de réussite économique.

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Cela ne signifie évidemment pas que l'on peut changer la culture et les institutions à volonté. Jacoby (2000) montre bien le rôle de la légitimité dans le processus de changement institutionnel. Si la nouvelle institution ne possède pas un minimum de légitimité politique dans la société où elle est implantée, elle ne fonctionnera pas. Et pour gagner une légitimité, elle doit avoir quelques affinités avec la culture et les institutions existantes, ce qui limite les possi bilités d'innovation institutionnelle.

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La nature même du sujet rend improbable que nous disposions bientôt d'une théorie complète des institutions capables de traiter correctement tous les problèmes théoriques que nous avons soulevés. Mais le premier pas dans la construction d'une telle théorie est d'identifier les problèmes mal résolus par la théorie actuellement dominante. Pour progresser dans cette voie, il faut un travail sur les concepts de base plus sérieux, dégagé de toute idéologie, et une meilleure connaissance des expériences historiques et contemporaines.


Bibliographie

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  • Aron J., 2000, "Growth and institutions: a review of the evidence", The World Bank Research Observer, vol. 15, n? 1, février.
  • Chang H.-J., 2000, "The hazard of moral hazard. Untangling the Asian crisis", World Development, vol. 28, n?4.
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  • Kaufmann D., Kraay A. et Mastruzzi M., 2003, " Governance matters III ", policy research working paper WPS 3106, Washington DC, World Bank.
  • Kuisel R., 1981, Capitalism and the State in Modern France, Cambridge, Cambridge University Press.
  • Van Arkadie B., 1990, " The role of institutions in development ", in World Bank, Proceedings of the World Bank Annual Conference on Development Economics, Washington DC, World Bank.
  • Westney E., 1987, Imitation and Innovation : the Transfer of Western Organizational Patterns to Meiji Japan, Cambridge, MA, Harvard University Press.
  • World Bank, 2002, World Development Report 2002, New York, Oxford University Press.
  • Traduction de Marc Mousli

Notes

[1]

Cet article est la version abrégée d'une communication au colloque du World Institute for Development Economics Research (Wider) qui s'est tenu les 17 et 18 juin 2005, elle-même version révisée d'un article présenté, sous le même titre, au colloque du projet "Institutions et développement économique, théorie, histoire et expériences contemporaines" du Wider, qui s'est tenu à Helsinki, les 18 et 19 avril 2005. Je remercie les participants au colloque pour leurs commentaires, qui m'ont été fort utiles. Merci à UNU-Wider de nous avoir autorisés à publier cette version raccourcie.

[2]

Sur ce problème de définition, cf. Van Arkadie (1990). Van Arkadie souligne que les institutions sont utilisées pour signifier à la fois les "règles du jeu" et les "organisations". Alors que le premier sens du terme est devenu le plus courant depuis que Van Arkadie écrivit cet article, nous utilisons encore des expressions comme "les institutions de Bretton Woods", qui prend le mot dans son second sens.

[3]

"Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur propre mouvement, ni dans des conditions choisies par eux seuls", K. Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (NdT).

[4]

"Meme": unité élémentaire de culture ou de signification, analogue mental du gène, inventé par Richard Dawkins in The Extended Phenotype: the Gene as a Unit of Selection. Oxford, Oxford University Press, 1983 (NdT).

[5]

Le besoin d'un prêteur de dernier ressort, et donc d'une banque centrale, a été perçu au moins dès le XVIIe siècle, mais ce n'est qu'après des centaines d'années de crises financières inutiles que les pays aujourd'hui développés ont fini par fonder la banque centrale (entre la deuxième moitié du XIXesiècle et la première moitié du XXe). La plupart des économistes partisans d'un libre fonctionnement des marchés pensaient jusque-là qu'une banque centrale serait nocive parce qu'elle créerait ce que nous appelons maintenant un "aléa moral" dont auraient pu profiter les emprunteurs (Chang, 2000).

[6]

Les keiretsu, groupes industriels réunissant dans un même ensemble un fournisseur et ses sous-traitants, sont issus des conglomérats d'avant-guerre, les zaibatsu, alliances financières autour d'une famille bénéficiant de puissants appuis politiques (NdT).

Résumé

Français

La question du développement institutionnel, ou "réforme de la gouvernance", a pris de l'importance ces dernières années. La littérature académique sur les institutions et le développement a explosé. Et aujourd'hui, même la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), qui négligeaient les institutions, simple "détails" sans influence sur le bien-fondé de la théorie économique orthodoxe, se sont mis à souligner le rôle des institutions dans le développement économique. Par exemple, le FMI a beaucoup insisté sur la réforme des institutions de gouvernance des entreprises et sur les lois traitant de la faillite pendant la crise asiatique de 1997, tandis que le rapport annuel de la Banque mondiale pour 2002, Construire des institutions pour le marché, se penchait sur le développement institutionnel, même si c'était d'un point de vue relativement étroit, comme l'indique son titre.

Plan de l'article

  1. Formes versus fonctions
  2. Théories du changement institutionnel
    1. Persévérance institutionnelle et actions humaines
    2. Imitation, adaptation et innovation en développement institutionnel

Pour citer cet article

Chang Ha-Joon, « Sur la relation entre les institutions et le développement économique », L'Économie politique 2/2006 (no 30) , p. 53-67
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-2-page-53.htm.
DOI : 10.3917/leco.030.0053.


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