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L'Économie politique

2006/2 (no 30)


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Les critiques des institutions financières internationales (IFI) depuis les années 1980, notamment de leurs échecs dans la gestion des crises économiques et financières des années 1990, ont suscité de multiples réexamens de leurs hypothèses fondamentales. Que ce soit au sein de ces institutions, en dehors d'elles, ou par des auteurs (comme Joseph Stiglitz) les ayant pratiquées de l'intérieur.

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Leur approche conceptuelle de l'économie politique était un point sur lequel un réexamen était le plus demandé: personne n'ignorait plus que la prétention des IFI à l'"apolitisme" les privait des instruments d'analyse des aspects sociopolitiques du développement. Et il était aisé de voir que cette ambition d'apolitisme était liée à un mépris pour les approches qui ne considéraient pas que toute action politique, comme toute action économique, peut être expliquée par les calcul économiques d'acteurs rationnels, individualistes et matérialistes. Ce qui permettait aux IFI de présenter des analyses dites d'économie pure comme nécessaires et suffisantes pour définir le rôle des IFI et les réformes à dicter aux pays qu'elles finançaient.

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Bien que se soient multipliées les critiques contre cette vision limitée et réductrice, sa remise en cause a été une des plus lentes et des plus partielles qu'aient menées les IFI. Précisément parce que le refus du politique et du social était au coeur de leur tradition, il leur a été particulièrement difficile de faire sur ce point des concessions à leurs critiques. Il leur était encore plus difficile de procéder à une autocritique publique qui leur semblait ébranler leur pouvoir. Ce qui a été interprété par leurs opposants comme un signe que leur désir de changement restait superficiel et qu'il le resterait durablement. Il était d'ailleurs confortable pour les deux parties de prolonger cette forme rituelle de polémique.

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Ces dernières années, cependant, la Banque mondiale a publié des textes d'un ton nouveau: elle réexamine certains fondements théoriques de son action, réévalue le bien-fondé des réformes qu'elle préconise et, ce qui est le plus innovant, se livre à des autocritiques déclarées.

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En quoi ces publications ont-elles modifié le cadre conceptuel de la Banque mondiale? Il convient, pour en juger, de reprendre l'histoire de l'économie politique du développement et des deux variantes qui se sont développées depuis les années 1950: l'"économie sociopolitique du développement" et la "nouvelle économie politique".

Les choix conceptuels traditionnels de la Banque

Le long dédain de l'économie sociopolitique du développement

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L'économie sociopolitique du développement(ESD) se donne pour objet l'étude des interactions entre des processus sociopolitiques et économiques dans la dynamique du développement. Elle se réclame des grands classiques sur l'émergence du capitalisme (Weber, Marx, Braudel...) et sur ses transformations (Schumpeter, institutionnalistes, etc.). Elle prolonge les textes fondateurs des années 1950 sur le sous-développement et sur les stratégies de développement (Hirschman, Myrdal, Rostow dans ses travaux historiques...). Et elle bénéficie - au point parfois de s'y perdre - de la masse d'informations réunies grâce à la mobilisation, notamment à partir des années 1960, de toutes les sciences sociales (histoire, anthropologie, démographie, science politique) sur les transformations observées dans les sociétés traditionnelles dominées  [[1]][[1]] Les études sur le tiers monde sont nées, en France,.... Elle se méfie principalement de l'impé rialisme des économistes "purs" dans les diagnostics; elle entend insister sur la complexité des sociétés et la pluralité des valeurs, au point, parfois, de refuser de formuler des projets économiques ou même de recommander le développement. Elle accorde, à l'inverse, une attention prioritaire à l'histoire des conflits, des armistices et des compromis sociaux nationaux et internationaux. Elle focalise son attention sur l'historicité et la diversité des institutions, des histoires sociales et politiques, des modes de formation et d'érosion des Etats, des nations, des mouvements sociaux, des politiques publiques et des trajectoires de développement (ou de sous- développement). Tant qu'elle est demeurée fidèle à son propos initial (la mise en évidence des interactions entre économies, politiques et sociétés), elle a su mettre au jour des interactions de plus en plus complexes et de plus en plus fines. Elle a, au contraire, connu des échecs et perdu beaucoup de temps lorsque, dans ses diagnostics ou ses recommandations, elle a voulu établir la primauté de l'économique sur le politique (que ce soit naguère dans des milieux marxistes ou aujourd'hui dans bien des éloges néo-libéraux de la mondialisation)  [[2]][[2]] Toute affirmation sur la primauté des facteurs économiques....

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De telles querelles ont encouragé la Banque mondiale à se dispenser d'utiliser ce genre d'approches considérées comme de peu d'uti lité pour les décisions concrètes de gestion et de gouvernance et d'une valeur théorique discutable du fait de son ignorance des progrès que l'analyse économique a connus depuis un siècle.

Priorité à la nouvelle économie politique

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Les publications de la Banque mondiale ont longtemps privilégié la "science économique" au détriment de l'interdisciplinarité (alors même que ses interventions étaient sociopolitiques autant qu'éco nomiques). Elles insistaient moins sur les structures sociales que sur les mécanismes économiques. Elles soulignaient moins la diversité des problèmes des pays en développement que leurs similitudes. Le but premier était de donner des idées économiques simples et valables à toute époque et d'éviter que les pays menacés d'ajustement ne cherchent, dans le rappel de leurs histoires propres et de leurs structures sociales et politiques, des excuses pour repousser les rigueurs de l'ajustement. A ces plaidoyers, la Banque répondait qu'il existait une bonne politique et une seule. Politique qui pouvait être identifiée scientifiquement par des techniques statistiques faisant apparaître les corrélations entre les mesures de politique économique et leurs résultats  [[3]][[3]] L'utilisation, surabondante, de cette méthode statistique.... D'où le contraste qui frappe tous les lecteurs entre la sophistication relative de certaines analyses statistiques et la simplicité de leurs conclusions [[4]][[4]] Cette simplicité des conclusions a été parfois accrue....

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Cette orientation des publications de la Banque a atteint son apogée avec sa participation à la construction et à la diffusion de la nouvelle économie politique(NEP). D'abord apparue dans les travaux d'Anne Krueger (et de Robert H. Bates), elle réhabilite l'économie politique mais en lui donnant un sens très particulier. Dans sa formulation extrême (formulation qui a fait son succès médiatique et pédagogique), la NEP associe quatre hypothèses sommaires: la régulation par le marché est nécessaire et suffisante (il n'y a pas de défaillances du marché); toute politique économique crée donc seulement des distorsions dans le marché et des rentes dans la répartition; ce sont ces rentes qui orientent les décisions politiques; les décisions politiques sont donc volontairement prises contre l'intérêt général (et leurs motifs ne sont pas ceux qui sont donnés dans les discours des décideurs).

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On peut utiliser la NEP sans en accepter cette formulation extrême si l'on se borne à observer qu'il y a des politiques économiques coûteuses, qu'elles peuvent créer des rentes, que celles-ci ont une influence sur les choix politiques et que les décisions politiques peuvent ne pas être conformes à leurs objectifs officiels. Mais c'est dans sa formulation extrême que la NEP a été le plus souvent utilisée à l'origine, une forme aux antipodes de l'économie sociopolitique du développement  [[5]][[5]] L'économie sociopolitique du développement est même.... Elle a été un instrument de critique des politiques économiques, instrument que la Banque utilisait comme cadre théorique et guide d'enquêtes (critiques) sur les politiques des pays en développement  [[6]][[6]] Cette version de la NEP était, il faut le dire, la....

Le long conflit entre les deux analyses

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Du fait de leurs hypothèses extrêmes, les textes utilisant l'économie sociopolitique du développement et la nouvelle économie politique se sont développés avec le minimum de contacts et le maximum de critiques mutuelles.

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Le minimum de contacts s'est traduit par des dénis mutuels de scientificité, des accusations réciproques d'avoir des a priori politiques, un faible intérêt pour les résultats des recherches de l'autre et, parfois, une grande ignorance (réelle ou feinte) des avancées méthodologiques de chacun. Ces postures étant aggravées par des luttes d'influence sur les décideurs, sur les opinions publiques, dans les revues scientifiques et dans les institutions de recherche et d'enseignement (dont beaucoup ont connu, pendant ces années, une régression du pluralisme dont elles se targuaient naguère).

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Le maximum de critiques mutuelles est né de ce que, dans les politiques concrètes, les analystes de l'ESD ont eu beau jeu de souligner que, si la Banque mondiale et le Fonds monétaire international aimaient se représenter comme des acteurs économiques enseignant la science économique à des acteurs économiques nationaux, ils étaient aussi, sinon plus, des acteurs sociopolitiques effectuant des interventions sociopolitiques dans le but de provoquer des changements sociopolitiques. Même, ou plutôt surtout, quand la Banque voulait présenter ses conseils et ses actions comme apolitiques et comme socialement neutres, elle fournissait une multitude d'exemples de biais politiques et sociaux. Ce que ressentaient, quotidiennement, les pays sous ajustement, les Etats emprunteurs, les politologues, les économistes, les médias, les ONG, les populations et les opinons publiques. Ainsi est née, face à la vulgate économique libérale des IFI, une vulgate sociopolitique critique qui ne voyait derrière les actions de la Banque que des motivations politiques et sociales (objectifs de pouvoir international, de mise des Etats sous tutelle, voire de défense des intérêts des nations développées et des groupes sociaux favorisés du Nord et du Sud, etc.).

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Face à ces critiques, la réaction de la Banque a d'abord été lente. Longtemps, les textes de la Banque ont considéré toute critique sociopolitique comme dépourvue de scientificité. Ils ont même, un temps, répété sans les nuancer les mêmes affirmations d'apolitisme, les mêmes dénonciations des contradictions des visions sociopolitiques de ses partenaires et les mêmes chapitres élémentaires des traités d'économie pure. La Banque a même parfois surenchéri sur ses positions initiales en substituant à son discours néoclassique théorique le discours du néolibéralisme (qui triomphait alors dans les pays développés). Aux yeux de certains de ses critiques, la NEP n'était même qu'un instrument intellectuel conçu pour dévaloriser définitivement le politique, la politique et les politiques observables. Et, aux yeux des mêmes critiques, la posture prise alors par la Banque - refus de toute légitimation des interventions publiques - lui a donné une réputation durable d'insensibilité aux objections, d'autisme intellectuel, d'éloignement de la réalité, d'indifférence aux coûts sociaux et de mépris des processus politiques. Mais, contre cette réputation, la Banque a réagi par la prise en compte de variables sociopolitiques.

La lente évolution du discours de la Banque mondiale

L'émergence des variables sociopolitiques

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Malgré l'hégémonie économiciste de la NEP, les publications de la Banque ont introduit progressivement une partie des variables sociopolitiques soulignées par l'ESD. Mais cette introduction était lente, prudente et fragmentaire. Et surtout, elle était présentée comme un affinement endogène des analyses des IFI, et non comme une prise en compte des acquis de l'ESD. Il y avait parfois auto critique sur l'observation des faits, mais il n'y avait pas d'autocritique sur l'attitude longtemps dédaigneuse à l'égard des auteurs et des acteurs qui demandaient l'observation de ces faits. La Banque tentait de modifier son discours tout en préservant ses certitudes méthodologiques. Et elle n'avançait qu'avec prudence dans l'obser vation du politique et du social. Ceci a été visible dans plusieurs séries de documents.

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Le Rapport sur le développement dans le monde a été l'occasion, chaque année, d'une mise à jour sur un thème nouveau de réflexion. La liste des thèmes choisis au cours des vingt dernières années montre que, souvent, il s'est agi de thèmes d'économie sociopolitique du développement (Etat, pauvreté, inégalités, équité, institutions, etc.). L'addition de ces rapports annuels a, en vingt ans, totalement modifié le discours de la Banque sur certains points (notamment sur l'Etat et sur la lutte contre la pauvreté). Mais sans que ce nouveau discours soit présenté comme une réponse aux critiques, pourtant très connues, qui avaient été faites publiquement à la Banque (notamment sur l'Etat, sur les politiques publiques et sur la répartition). Le ton de ces rapports annuels est, le plus souvent, celui d'une énonciation de vérités présentées avec autant de certitude qu'avaient été énoncées les "vérités" inverses de naguère. En outre, les controverses sont évitées par des glissements sémantiques (sens différent donné au mot institutions, par exemple  [[7]][[7]] Voir dans ce numéro l'article de Ha-Joon Chang (ND...) ou, à l'inverse, par l'emploi d'un vocabulaire différent de celui des critiques (équité et non plus inégalité ou justice.). Ce qui a permis parfois à la Banque de garder une posture d'infaillibilité. Et de réaffirmer son leadership intellectuel par des innovations théoriques ou lexicales qui suscitaient, chaque année, dans le monde, commentaires, débats et ralliements à la nouvelle orthodoxie (certains économistes "apolitiques" se découvrant brusquement défenseurs de l'Etat et de la lutte contre la pauvreté). En revanche, l'ignorance (réelle ou feinte) de l'ESD et l'absence de citation des critiques ont eu l'effet pervers de faire croire, ce qui était excessif, que les analyses économiques et sociales critiques n'avaient pas été et ne seraient jamais entendues. C'est ainsi que sont nés les doutes sur la volonté et la capacité de la Banque de se réformer.

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En 1993, The East Asian Miracle a été, à l'inverse, présenté comme une rupture nette et explicite avec l'ignorance des aspects sociopolitiques du développement. Jusqu'alors, les éloges des succès asiatiques par la Banque y voyaient surtout les effets de la libéralisation de la politique commerciale et dédaignaient bien souvent les travaux de Robert Wade, de même que ceux de la plupart des auteurs asiatiques. A la demande pressante du Japon (donc d'un Etat plus que d'acteurs sociaux civils), la Banque admet désormais que le développement peut être stimulé, impulsé et régulé par des Etats qui pratiquent un encadrement du marché par des institutions nationales, un ensemble structuré de politiques publiques et des protections commer ciales élevées (que l'on souhaite provisoires). Mais la prise en compte des aspects sociopolitiques du développement n'en demeure pas moins limitée: le texte multiplie les avertissements sur les limites à ne pas franchir; le respect du marché reste l'impératif constamment réaffirmé; la création de rentes reste dénoncée comme un risque constant des interventions publiques; la corruption et la fraude sont considérées comme des freins au développement (sans tenir compte des travaux des historiens du crony capitalism); les effets négatifs de la fraude (sur la morale, l'efficience et l'accumulation) sont opposés aux effets positifs des profits; et l'interpénétration historique de la corruption et de l'accumulation n'est pas soulignée. Enfin il n'est guère question, à ce moment, de s'inquiéter des effets du marché sur la répartition des revenus en Asie (ce que ne demandaient pas alors les pays asiatiques). Il y est peu question des conflits sociaux, des mouvements sociaux et des armistices sociaux, qui ont toujours été les thèmes premiers de l'économie sociopolitique du développement.

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Les évaluations des programmes d'ajustement insistaient moins, à l'origine, sur les responsabilités des bailleurs de fonds que sur celles des pays sous ajustement. Ce qui renforçait l'audience de la NEP, qui voyait justifiée par les faits sa méfiance à l'égard des Etats et des politiques publiques. Mais, peu à peu, la Banque a mis l'accent sur sa part de responsabilité. Elle s'est interrogée sur l'opportunité de proposer ou d'imposer des ajustements qui n'étaient pas appliqués et peut être pas applicables. Elle a perçu qu'elle ne pouvait continuer à négliger les résistances, volontaires ou involontaires, des sociétés concernées et les processus sociopolitiques locaux qui étaient à leur origine. A partir de ce constat se sont multipliés et diversifiés les études et projets de réforme de la Banque sur ses propres actions: définition et surveillance plus rigoureuses des "bonnes politiques", proposition d'une aide sélective aux seuls pays pratiquant une "bonne politique", proposition inverse d'abandonner l'exigence d'une "bonne politique" ou même proposition de renoncer à définir la "bonne politique".

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Avec la multiplication des crises financières, on a vu ensuite se multiplier et se diversifier les références intellectuelles de la Banque. Dans un premier temps, ces références étaient plutôt favorables à la NEP. Les crises asiatiques incitaient, à nouveau, à imputer les crises à des facteurs sociopolitiques, comme le non-respect des règles prudentielles, la corruption, les relations entre les banques et les Etats. Les crises latino-américaines faisaient renaître le mot et la critique du "populisme" qui a traditionnellement tant servi pour dévaloriser le politique et la politique. Les crises en Afrique soulignaient le nombre d'exemples de mauvaise gouvernance et des cas, de plus en plus fréquents, de "failed states" ("Etats faillis").

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Mais, progressivement, la crise idéologique du consensus de Washington a libéré la parole et les écrits en faveur d'une prise en compte de l'ESD. Et, au cours des cinq dernières années, on a vu apparaître un ton réellement nouveau qui a été facilité par la publica tion, en commun et sous le label de la Banque, de textes critiques écrits au sein de la Banque, hors de la Banque ou au sortir de la Banque.

Quelques publications d'un ton résolument nouveau

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Le principal ouvrage en ce sens est celui coordonné par GeraldM. Meier et Joseph E. Stiglitz, Frontiers of Development Economics (2000), qui réunit des synthèses théoriques sur l'évolution des idées et des interrogations de la Banque, des analyses critiques nouvelles (suscitées par les crises financières récentes) et une histoire longue de la pensée sur le développement. Et cette histoire longue a, elle aussi, un ton très nouveau: elle cite ces analyses économiques et sociopolitiques qui, bien que figurant dans tous les manuels, avaient été "oubliées" dans les précédentes publications de l'institution à des fins de "pédagogie", d'influence et de pouvoir. On est ici à l'opposé des simplismes de la vulgate diffusée pendant des années. Plus récemment, en 2005, la Banque a publié une "trilogie" qui a pour but explicite de susciter des regards rétrospectifs sur des expériences concrètes. At the Frontlines of Development (Gill et Pugatch, 2005) réunit des textes sur les expériences de pays. Development Challenges in the 1990s (Besley et Zagha, 2005) réunit des textes sur des cas vécus par des experts de la Banque. Enfin Economic Growth in the 1990s (Zagha, 2005) analyse "une décennie de réforme" en s'intéressant d'abord aux échecs de la Banque. Cette entreprise éditoriale s'avère très nouvelle, à la fois par un ton d'autocritique et par des références aux débats théoriques réhabilités par l'ouvrage de Meier et Stiglitz.

La reconnaissance des deux traditions d'économie politique du développement

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Pour Merilee S. Grindle (in Meier et Stiglitz, 2000), "le terme d'économie politique désigne les tentatives d'analyser l'intersection de l'économie et de la politique au niveau des changement institutionnels et des choix politiques, que ces tentatives reflètent la nouvelle économie politique qui prend racine dans l'économie ou (qu'ils reprennent) une tradition d'analyse distincte fondée sur la sociologie". Cette définition est banale dans les manuels d'histoire de la pensée économique mais, après l'hégémonie de la NEP, c'est une rupture épistémologique majeure que propose la Banque. Rupture qui pourrait avoir d'autant plus d'influence que l'article est une remarquable synthèse sur les deux paradigmes en conflit. Et qu'il a réussi à réintroduire, à côté des auteurs privilégiant la rigueur et la concision du calcul économique (qui sont à l'origine de la NEP), les grands précurseurs de la sociologie historique, dont Weber et Marx, jusqu'à présent peu cités à la Banque.

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Le changement est sensible et même souligné dans le rapport Economic Growth in the 1990s qui reprend, comme allant de soi, les termes et les références du texte de M. S. Grindle et qui y ajoute une référence aux dépendantistes latino-américains. Deux aspects du rapport montrent cependant les limites de la synthèse. D'une part, il n'utilise guère les auteurs cités dans son analyse. D'autre part, la référence aux dépendantistes n'est peut-être pas le meilleur moyen de convaincre la Banque de s'ouvrir à la sociologie politique...

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La complexité et la diversité des théories économiques font, elles aussi, l'objet d'une réhabilitation à la Banque. Sur la théorie générale du développement, cette réhabilitation a été faite a contrario par Irma Adelman, qui a donné une liste des théories qui ont cru identifier "le" facteur unique de développement ou de blocage du développement (in Meier et Stiglitz, 2000). Sur les politiques de développement, on voit, notamment dans la "trilogie", mettre en doute de nombreuses idées simples sur "la" politique qui serait nécessaire et suffisante. La crise idéologique du Consensus de Washington a eu, sur ce point, des effets décisifs, en montrant l'échec de toute recette (y compris des recettes préconisées traditionnellement par la Banque) et le succès de politiques hétérodoxes, y compris de politiques interdites traditionnellement par la Banque, comme le contrôle des sorties de capitaux et (plus nouveau) des entrées de capitaux, le renforcement d'Etats promoteurs, des protections d'activités dans l'enfance (éloge des stratégies commerciales asiatiques, etc.).

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Plus fondamentalement on voit désormais mettre en question les modèles d'équilibre considérés peu auparavant comme définissant des régulations automatiques ou des normes nécessaires. On voit les IFI accusées d'avoir privilégié les équilibres macroéconomiques (équilibres des ressources et des emplois, équilibre des finances publiques, équilibre des relations internationales, etc.), ce qui était oublier les origines keynésiennes de la macroéconomie et refuser a priori tout retour à Keynes dans les pays pauvres. De même voit-on mettre en doute la fascination, d'origine néoclassique, pour le respect des équilibres microéconomiques et souligner le rôle qu'ont joué, dans les crises financières récentes, les bulles spéculatives, les comportements moutonniers et les paniques, les défaillances du marché et les imperfections et asymétries d'information. Alors que, durant des années, la Banque avait accepté la vision néo-libérale que les "défaillances des Etats" étaient devenues plus nombreuses et plus graves que les "défaillances du marché", le rapport Economic Growth in the 1990s sur la "décennie de réformes" regrette que celles-ci "focused on correcting government failures, when the binding constraints were market failures".

La publication de textes explicitement autocritiques

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On a dit plus haut que, contrairement à une idée courante, l'autocritique n'était pas absente des publications de la Banque, mais que celle-ci ne l'avait pratiquée que tardivement (après avoir d'abord imputé ses échecs à ses partenaires), qu'elle ne la soulignait pas (par souci de conserver son leadership) et qu'elle ne reconnaissait pas volontiers la validité ou même l'existence des critiques qui lui étaient faites de l'extérieur. Le rapport Economic Growth in the 1990s ne rompt pas totalement avec cette tradition et avec l'ignorance réelle ou feinte des critiques venues de l'extérieur. Un recensement des sources citées montre que subsiste en outre la sélection traditionnelle des pays et des langues estimés dignes d'être cités. Mais, sur trois points, le rapport affiche sa volonté d'autocritique.

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L'autocritique sur les erreurs de prévision de la Banque est explicitement le premier objet du rapport. Ce n'est pas le résultat induit d'une recherche sur d'autres points. Les auteurs se sont spécifiquement intéressés à ce problème né du constat que la Banque avait espéré, au début des années 1990, que la décennie verrait une croissance continue, et qu'il s'est produit, tout au contraire, un ralentissement de croissance. La recherche statistique (importante) faite pour le rapport a pour premier but de montrer la gravité de cette erreur de prévision, puis de montrer que le ralentissement n'est pas facilement explicable par des faits (comme un ralentissement des économies du Nord) facilement intégrables dans les modèles macroéconomiques existants.

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L'autocritique sur les méthodes de prévision et les méthodes de programmation est la suite logique de l'autocritique sur la qualité des prévisions. Sans être aussi approfondie et aussi systématique que la première, cette autocritique est bien amorcée. Elle comporte une critique des modèles de croissance continue utilisés par les prévisionnistes. Elle comporte aussi une critique de la recherche de lois générales. On n'y voit pas développée la critique, citée plus haut, de l'usage excessif des corrélations statistiques pour trouver la "bonne politique" valable pour tous. Mais il est cependant noté que les différences entre les performances des pays ne sont pas explicables par les seuls écarts à des normes de bonne politique. Et qu'elles doivent être attribuées à des différences d'institutions, de conditions géographiques, d'histoires longues et d'événements récents. Il est bien précisé le besoin de différencier, à l'avenir, les actions de la Banque en fonction de ces singularités.

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L'autocritique sur les recommandations et interventions de la Banque s'ensuit logiquement. Pour prendre la mesure de cette autocritique, il suffit de lire l'introduction de Gobind Nankani: "Le consensus de Washington doit être appliqué judicieusement et non mécaniquement (...). Il faut atteindre un juste équilibre entre le gouvernement et le marché plutôt que de choisir entre eux (...), être nuancé sur le résultat des réformes (...), ne pas croire que les pays qui réussissent sont ceux qui ont assez réformé (...). Il n'y a pas un ensemble universel de règles. Il faut tenir compte du legs de l'histoire (...), s'éloigner de la recherche des formules et de la recherche de bonnes pratiques (...), reconnaître la complexité et la diversité des expériences de croissance (...), la spécificité des pays et demander plus de rigueur et plus d'analyse économique, institutionnelle et sociale plutôt qu'une approche formalisée de la définition d'une politique (en) tenant compte de la qualité des institutions, de l'histoire des politiques publiques, de facteurs d'économie politique, de l'environnement extérieur (...). Last but not least, il est nécessaire d'avoir une meilleure compréhension des facteurs non économiques - histoire, culture et politique - dans les processus de croissance. " C'est, en définitive, sans le dire, une liste a contrario de toutes les critiques qui étaient faites tradi tionnellement aux IFI.

Des utilisations ponctuelles de l'économie sociopolitique du développement

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Le rapport retient de Hirschman que l'allocation optimale des ressources est peut-être moins importante que des stratégies mobilisant des ressources cachées. On continue à rejeter Myrdal à cause du pessimisme de son Asian Drama, mais chacun utilise, sans le citer, ses analyses des processus cumulatifs. On traite des "pôles de croissance" sans beaucoup citer François Perroux. On cite le big push de Rosenstein Rodan mais ceci a suscité, hors de la Banque, des controverses tirant des conclusions hostiles à toute aide (voir les travaux récents de William Easterly).

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L'enrichissement du lexique de la Banque lui a permis d'importer de nombreux mots utilisés par les analyses sociopolitiques du développement: institutions, Etats, inégalités, aspects sociaux du développement, besoins sociaux... Ce qui peut faire supposer une convergence des théories de la Banque et des analyses sociopolitiques. Mais, on l'a dit, le sens donné par la Banque à ces mots reste très différent du sens qu'ils ont dans la tradition d'analyse sociopolitique du développement. Et il demeure une méfiance nette à l'égard des textes parlant des conflits collectifs, des mouvements sociaux, des compromis entre groupes sociaux (et des conflits entre nations). Autant de thèmes qui étaient et restent les thèmes principaux de l'économie sociopolitique du développement.

Des versions moins dogmatiques de la nouvelle économie politique

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Paradoxalement, la NEP pourrait tirer bénéfice du fait qu'elle a perdu son monopole et sa vision restrictive des faits sociopolitiques. Sa première version individualiste, rationaliste et matérialiste (qui lui avait valu son succès auprès des partisans de l'économie pure) en avait fait un instrument sophistiqué dans son discours théorique, mais simple et sans nuance dans sa condamnation de toute action politique, de toute politique publique et, en définitive, de toute intervention de l'Etat. Elle pouvait démystifier des projets politiques, mais elle n'était pas construite pour préparer une politique concrète autre que la libéralisation ou que la préparation politique, toujours dangereuse, de régimes se réclamant de l'apolitisme.

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Dès lors que la NEP se trouve invitée à participer à des réformes concrètes, elle est contrainte d'abandonner son mépris initial de la politique et peut coopérer avec des acteurs et des auteurs qui croient à l'utilité du politique. Elle se révèle alors utile par sa connaissance, étroite mais réelle, du rôle des intérêts privés dans la construction et la gestion des politiques. Ceci est visible dans l'utilisation de la NEP par le rapport sur les années 1990, où elle donne une grille d'interprétation utile et même nécessaire, notamment pour étudier la "capture" progressive par des intérêts particuliers de politiques définies, à l'origine, dans l'intérêt général ("capture" qui, selon le rapport, serait une explication des déceptions de la Banque sur les résultats de la décennie). Mais les analystes utilisant la NEP sont contraints, dans ces processus de réforme, de coopérer avec des analystes d'économie sociopolitique du développement qui se donnent, eux aussi, pour but de contribuer à l'élaboration de politiques économiques. Et qui se sont toujours donné pour tâche d'étudier les processus collectifs, les conflits d'intérêts collectifs, les mouvement sociaux, et les effets positifs ou négatifs des mythologies politiques (que la NEP ne considère que comme des illusions).

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La Banque mondiale n'a pas donc évidemment pas abandonné son cadre conceptuel. Mais, entre questionnement sur les erreurs passées et ouverture à des approches longtemps dédaignées, elle a ouvert la voie à des synthèses théoriques nouvelles. Elle fait même entrevoir dès maintenant la possibilité de coopérations inédites dans l'analyse et la gestion des politiques nationales de développement. Mais il reste probable que la gestion courante de l'économie internationale par la Banque ne sera que très progressivement et très inégalement affectée par les avancées théoriques que l'on trouve dans ses dernières publications.


Bibliographie

  • Gill Indermit S. et Pugatch Todd (ed.), 2005, At the Frontlines of Development. Reflections from the World Bank,World Bank.
  • Meier Gerald M. et Stiglitz Joseph E. (ed.), 2000, Frontiers of Development Economics,World Bank et Oxford University Press. Trad. française, Aux frontières de l'économie du développement,Banque mondiale et Editions Eska, 2002.
  • Théret Bruno, 1997, "Méthodologie des comItemisons internationales: approches de l'état sociétal et de la régulation", L'Année de la régulation, vol. 1.
  • Zagha, Roberto (ed.) (under the general direction of Gobind T. Nankani), 2005, Economic Growth in the 1990s. Learning from a Decade of Reform,World Bank.
  • Besley Timothy et Zagha Roberto (ed.), 2005, Development Challenges in the 1990s. Leading Policymakers Speak from Experience, World Bank.

Notes

[1]

Les études sur le tiers monde sont nées, en France, de cette conjonction des sciences sociales (notamment des travaux de Balandier ou Sauvy, par exemple).

[2]

Toute affirmation sur la primauté des facteurs économiques (ou des facteurs politiques) risque souvent de finir, paradoxalement, par l'affirmation qu'il est nécessaire de privilégier l'action politique (ou, respectivement, économique). Cette rhétorique est observable aussi dans les textes marxistes (où l'invocation de la détermination économique "en dernière analyse" a suscité en définitive un volontarisme politique). On trouve la même contradiction dans l'histoire de la pensée néoclassique (Pareto, après avoir construit son économie pure "rationnelle", a dû créer une sociologie insistant sur les "dérivations" irrationnelles). La nouvelle économie politique n'a pas toujours échappé à cette tentation.

[3]

L'utilisation, surabondante, de cette méthode statistique dans les publications de la Banque est étroitement liée à leur choix de l'approche d'économie pure. Elle diffère des méthodes utilisées par les analyses sociopolitiques du développement et, encore plus, de ses analyses historiques. Cette différenciation n'est pas propre aux questions de développement. Bruno Théret (1997) en a montré la généralité et décrit avec précision les implications.

[4]

Cette simplicité des conclusions a été parfois accrue par le choix des échantillons. Beaucoup de temps a été perdu à comparer les politiques dans les pays africains pour montrer les erreurs des Etats, sans introduire dans l'échantillon les pays asiatiques, où l'Etat avait un rôle positif.

[5]

L'économie sociopolitique du développement est même née en mettant en évidence l'existence de défaillances du marché, l'existence d'effets positifs de la politique économique (pour tout ou partie de la société), l'influence, sur les décisions politiques, des bénéficiaires de tous les revenus, y compris des revenus correspondant à une prestation productive, et l'existence de discours politiques exprimant leurs véritables objectifs.

[6]

Cette version de la NEP était, il faut le dire, la philosophie immanente des experts chargés de la préparation et de la mise en oeuvre des ajustements structurels et qui observaient quotidiennement l'instrumentalisation des politiques publiques par les acteurs privés, la faiblesse, voire l'irréalité de nombreux Etats, et l'ampleur de la corruption. Elle a été aussi (revanche contre les propagateurs d'idées simples) utilisée par les critiques nord-américains de la bureaucratie des institutions internationales.

[7]

Voir dans ce numéro l'article de Ha-Joon Chang (NDLR).

Résumé

Français

Les critiques des institutions financières internationales (IFI) depuis les années 1980, notamment de leurs échecs dans la gestion des crises économiques et financières des années 1990, ont suscité de multiples réexamens de leurs hypothèses fondamentales. Que ce soit au sein de ces institutions, en dehors d'elles, ou par des auteurs (comme Joseph Stiglitz) les ayant pratiquées de l'intérieur.

Plan de l'article

  1. Les choix conceptuels traditionnels de la Banque
    1. Le long dédain de l'économie sociopolitique du développement
    2. Priorité à la nouvelle économie politique
    3. Le long conflit entre les deux analyses
  2. La lente évolution du discours de la Banque mondiale
    1. L'émergence des variables sociopolitiques
    2. Quelques publications d'un ton résolument nouveau
    3. La reconnaissance des deux traditions d'économie politique du développement
    4. La publication de textes explicitement autocritiques
    5. Des utilisations ponctuelles de l'économie sociopolitique du développement
    6. Des versions moins dogmatiques de la nouvelle économie politique

Pour citer cet article

Coussy Jean, « L'économie politique à la Banque mondiale : la fin des exclusives ? », L'Économie politique 2/2006 (no 30) , p. 7-20
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-2-page-7.htm.
DOI : 10.3917/leco.030.0007.


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