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L'Économie politique

2006/2 (no 30)


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Même si le mot n'est apparu qu'à la charnière des XIXe et XXe siècles, au sein de l'école historique allemande, on sait, au moins depuis Ricardo et Marx, que le "capitalisme" est indissolublement lié à la perspec tive de l'accumulation. Au-delà des aspects spécifiques mis en avant par chaque auteur, et des multiples apports qui ont complété et enrichi les bases posées au XIXesiècle, on peut considérer que la plupart des économistes s'accordent sur l'idée très vague et très générale selon laquelle le capitalisme est l'ensemble des éléments (comportements, activités, relations et/ou rapports sociaux, règles, institutions, conventions...) qui s'inscrivent dans la perspective de l'accumulation.

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Le "marché", lui, est, au niveau le plus élémentaire, le lieu de l'échange. Pour les économistes, il est l'"espace" (théorique, historique, géographique, institutionnel, conventionnel...) de confrontation de l'offre et de la demande; dans une perspective théorique, il est également appréhendé comme un mode de coordination des choix individuels.

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Sans doute n'est-il pas nécessaire d'aller au-delà de cette esquisse très superficielle, ni d'avoir fait de longues études d'économie, pour noter que ces deux mots, potentiellement ces deux concepts, procèdent de deux "angles d'attaque", de deux perspec tives, de deux points de vue distincts sur la réalité économique.

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Pourtant, l'assimilation du capitalisme au marché (ou à l'économie de marché) est sans doute l'une des confusions les plus courantes, non seulement dans les discours communs, mais aussi dans les discours savants. Elle constitue, par exemple, un des rares points de convergence des deux pôles violemment opposés du débat public sur la mondialisation, les "ultralibéraux" et les "altermondialistes". Il est cependant plus surprenant de retrouver une telle confusion dans des travaux d'économie ou d'autres sciences sociales. Ainsi, dans un ouvrage récent évoquant les relations entre la démocratie et le marché, Jean-Paul Fitoussi (2004) assimile-t-il systématiquement ce dernier au capitalisme; il invoque par exemple, pour appuyer son raisonnement, des citations de Marx et de Schumpeter qui portent, elles, sur le capitalisme (Fitoussi, 2004, p. 18-20). On peut noter également que, si cette assimilation est consciente, elle apparaît en quelque sorte "passive", l'auteur se contentant de prendre acte de sa banalité. Certains, au contraire, revendiquent clairement l'assimilation du capitalisme au marché. C'est le cas d'Alain Caillé (2005), qui réfute toute différence autre que d'échelle ou de degré entre marché et capitalisme; le marché apparaissant, en quelque sorte, comme un "petit capitalisme".

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Dans un souci de clarification, on se propose ici de mettre en évidence et de caractériser les relations entre capitalisme et marché durant la Renaissance, c'est-à-dire au moment de l'émergence du capitalisme. Il ne s'agit évidemment pas de prétendre que les relations ainsi mises au jour seraient immuables et caractériseraient encore l'économie contemporaine, mais de montrer que ces relations s'établissent entre deux ensembles non disjoints mais clairement distincts, et qu'en conséquence la confusion du capitalisme et du marché interdit de penser l'émergence du capitalisme commercial de la Renaissance.

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Dans le cadre d'une réflexion sur les relations entre le capitalisme et le marché à la Renaissance (ou à toute autre époque), ce dernier peut être appréhendé d'un point de vue historique ou d'un point de vue purement théorique. Si le marché est appréhendé d'un point de vue historique, il s'agit alors de s'interroger sur les relations entre le capitalisme émergent et les conditions (techniques, institutionnelles, conventionnelles...) historiques concrètes d'organisation des échanges à la Renaissance. Dans cette perspective, on parlera de "lois historiques du marché", le terme de "loi" revêtant ici le sens de "propriété" ou de "caractéristique". Si le marché est appréhendé d'un point de vue purement théorique, il s'agit alors de s'interroger sur les relations entre le capitalisme commercial de la Renaissance et les conditions nécessaires (la concurrence parfaite) à un fonctionnement efficace du marché, seul susceptible de permettre l'allocation optimale des ressources. Dans cette perspec tive, on parlera de "lois théoriques du marché", le terme de "loi" revêtant ici le sens de "principe" ou de "précepte".

Capitalisme commercial et lois historiques du marché

Cloisonnement des marchés et variabilité des prix

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Du point de vue des hommes d'affaires de la Renaissance, la première caractéristique ou propriété de l'organisation concrète des marchés à laquelle ils se trouvaient confrontés était l'extrême cloisonnement spatial des marchés. Cette "loi historique" fut sans doute celle qui influa le plus directement sur leurs activités et sur les modalités concrètes que revêtit alors l'accumulation du capital.

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D'une part, à un instant donné, les prix d'un même produit en deux endroits distincts pouvaient être très différents. C'était bien sûr le cas des produits du commerce intercontinental, dont les prix en Europe étaient infiniment plus élevés que dans leurs pays d'origine. Mais cette variabilité spatiale des prix était aussi la règle à l'intérieur des "fron tières" de l'économie-monde occidentale. Même après la Renaissance, et bien que, sous l'impulsion d'Amsterdam et des Provinces-Unies, le capitalisme commercial se soit considérablement développé, tant qualitativement que quantitativement, la variabilité spatiale des prix demeurait une donnée de base. Par exemple, en 1681, entre deux villes aussi impliquées dans les jeux du grand commerce que l'étaient Amsterdam et le grand port toscan de Livourne, le prix des cuirs russes variait du simple à plus du double (Braudel, 1979, t. 2). Plus généralement, le cloisonnement spatial des marchés à l'intérieur de l'économie-monde occidentale demeurait tel qu'un même produit pouvait simultanément être surabondant dans une région et relativement rare dans une autre.

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D'autre part, l'irrégularité importante de l'offre à l'échelle locale s'ajoutant au cloisonnement des marchés, les prix, en un lieu donné, de nombre de produits connaissaient de très fortes variations dans le temps. Bien sûr, du fait de l'irrégularité de la circulation économique à longue distance, les marchandises ne faisant pas l'objet d'une production locale subissaient très directement cette variabilité temporelle des prix. Mais c'était aussi le cas d'un certain nombre de marchandises produites localement, et en particulier des produits de l'agriculture, les récoltes étant, par nature, très fluctuantes.

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En dépit de l'essor de la circulation économique à long rayon, la forte variabilité spatio-temporelle des prix fut ainsi un trait majeur de l'univers commercial auquel étaient confrontés les hommes d'affaires de la Renaissance.

S'affranchir du cloisonnement pour exploiter la variabilité

Etre informé

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Cette variabilité spatio-temporelle des prix constituait une source presque inépuisable d'occasions de profit. L'un des attraits majeurs du commerce au loin, dont ils firent leur domaine de prédilection, était justement que les écarts de prix y étaient à la fois considérables et relativement stables. Cependant, leur recherche inlassable du profit les conduisit naturellement à s'intéresser à tout écart de prix suffisamment important pour offrir des perspectives d'accumulation alléchantes et tel qu'il leur soit matériellement possible de l'exploiter. Dans cette optique, la première condition matérielle que devaient satisfaire les hommes d'affaires, pour mener à bien leurs activités, était de connaître les écarts de prix et d'en prévoir les évolutions. Il leur fallait s'affranchir du cloisonnement informationnel caractéristique des marchés de l'époque. La rentabilité des opérations qu'ils entreprenaient dépendait en effet très directement de la précision et de la fiabilité des informations dont ils disposaient, sur les prix concernés et surtout sur les multiples facteurs ou événements susceptibles de les faire varier pendant la durée, souvent importante, de l'opération envisagée.

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Pour un homme d'affaires ou une société d'envergure, la quantité et la diversité des paramètres qu'il était nécessaire de connaître pour garantir, autant que possible, la profitabilité de ses activités étaient, eu égard aux normes de l'époque, incommensurables. Il était tout d'abord indispensable de se tenir précisément informé des prix, des cours de change et des taux d'intérêt, sur chacun des marchés sur lesquels on avait coutume d'intervenir, mais aussi sur tous les autres marchés susceptibles d'offrir, ne serait-ce que temporairement, des possibilités intéressantes. En outre, du fait de la lenteur de la circulation économique et de la durée des opérations qu'elle impliquait, l'anticipation des variations de prix, c'est-à-dire celle des mouvements de l'offre et de la demande sur chaque marché, revêtait un caractère crucial; il fallait donc être informé aussi complè tement que possible des multiples mouvements de marchandises en cours ou en préparation, mais aussi de l'évolution des modes et des goûts locaux, dont l'influence sur la demande de nombreux biens était importante. Il était aussi essentiel de disposer de renseignements complets et réguliers sur les événements de tous ordres déterminant le degré de risque pesant sur chaque opération envisagée et/ou susceptibles de provoquer des variations de prix soudaines. Les hommes d'af faires devaient donc s'efforcer de se tenir au courant des conflits armés et des actes de piraterie qui pouvaient affecter la sécurité de la circulation économique, ainsi que des événements et troubles politiques, administratifs, diplomatiques, ou même sanitaires et climatiques, qui pouvaient entraîner des blocages, des retards et des difficultés de tous ordres.

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Le volume et la diversité de l'information dont les hommes d'affaires de la Renaissance souhaitaient disposer pour mener à bien leurs activités n'avaient ainsi pas plus de limites que les profits qu'ils désiraient réaliser. On pourrait dire, de façon un peu frappante et donc peu nuancée, que, dans les conditions historiques de l'époque, l'accumulation du capital était contrainte ou bornée par celle de l'information. La logique d'accumulation imposait donc aux hommes d'affaires de la Renaissance une stratégie visant à transcender le cloisonnement spatial et informationnel des marchés de l'époque; elle les poussait à s'affranchir d'une des lois historiques prépondérantes du marché, afin d'exploiter les perspectives de profit que celle-ci engendrait.

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Pour mettre en oeuvre cette stratégie, les hommes d'affaires de la Renaissance consacrèrent une énergie et des investissements considérables à constituer un système d'information étonnamment performant et répondant, autant que le permettaient les conditions matérielles et techniques de l'époque, aux impératifs de l'accumulation. Reprenant en cela le vocabulaire habituellement utilisé par les historiens de la période, on désignera par le terme de "courrier" cet ensemble de moyens très divers développés par les hommes d'affaires (Walery, 1990-1991).

Des réseaux

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Très tôt, le courrier devint l'une des activités quotidiennes prépondérantes des hommes d'affaires. Pour avoir connaissance du plus grand nombre possible d'opportunités d'accumulation et être ainsi en mesure de sélectionner et de réaliser les plus intéressantes, les hommes d'affaires devaient pouvoir compter sur de nombreux informateurs, entretenir avec eux des relations de confiance, organiser la circulation des lettres que ceux-ci rédigeaient, lire quotidiennement ces multiples lettres, prendre note des informations fournies et les analyser, rédiger des instructions ou des demandes de renseignements particuliers et, bien sûr, s'occuper de les faire parvenir à leurs destinataires. Concrètement, ces tâches, lourdes mais indispensables, répondaient à deux impératifs: trouver l'information et la faire circuler.

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Afin de traquer l'information, les hommes d'affaires mirent peu à peu sur pied de vastes réseaux d'informateurs, dont l'activité tendait bien souvent à s'apparenter à du renseignement ou à ce qu'on appelle aujourd'hui la "veille" ou l'"intelligence" économiques  [[1]][[1]] Par exemple, au début du XVIesiècle, alors que la mise.... Les informateurs sur lesquels pouvaient s'appuyer les sociétés importantes étaient, en premier lieu, le personnel des filiales et succursales, pour lequel la recherche et la collecte d'infor mations de toute sorte étaient une tâche prioritaire. De même, les commissionnaires avec lesquels on avait l'habitude de traiter, ou les hommes d'affaires originaires d'autres places avec lesquels on colla borait plus ou moins régulièrement, étaient de précieuses sources d'information. Mais on s'efforçait également d'exploiter tous les liens ou relations qui, a priori, ne relevaient pas (ou pas seulement) du monde des affaires. Ainsi, sur les places "étrangères", la communauté d'origine pouvait se révéler féconde, même avec des "compatriotes" n'exerçant pas d'activité commerciale. On pouvait pareillement s'appuyer sur des liens familiaux, même indirects ; par exemple, entretenir des relations épistolaires régulières avec un parent éloigné exerçant des fonctions administratives dans un comptoir ou une possession extérieurs à l'économie-monde occidentale pouvait constituer le support informationnel d'opérations de commerce au loin particulièrement rentables.

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Encore fallait-il être en mesure de faire circuler les informations ainsi recueillies, ce qui, dans les conditions historiques et techniques de l'époque, revenait à transporter des lettres. Or, étant donné l'échelle spatiale des activités des hommes d'affaires et des réseaux qu'ils mirent sur pied, le relativement faible degré de développement des systèmes de transports faisait de l'organisation de la circulation des lettres d'affaires une entreprise de grande envergure. Dans la mesure où il n'était pas toujours possible, ni surtout souhaitable, de faire circuler les lettres avec les marchandises, il était nécessaire de disposer de nombreux courriers, de les rémunérer et de payer leurs frais (alimentation, hébergement, moyens de transport...) sur des durées parfois importantes, de choisir, au gré des circonstances du moment et des destinations, les routes les plus pratiques et les plus sûres, de prévoir et d'orga niser des haltes pour les courriers terrestres ainsi que des relais lorsqu'ils se déplaçaient à cheval -ce qui devint de plus en plus fréquent-, d'affréter des embarcations légères pour les liaisons maritimes... Bref, pour un homme d'affaires ou une société d'enver gure internationale, l'organisation matérielle de la circulation des informations entre les multiples points de son réseau était une lourde tâche, dont le coût était considérable: "la nouvelle, marchandise de luxe, vaut plus que son pesant d'or" (Braudel, 1966, t. 1, p. 335).

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Le coût de la circulation de l'information, en particulier lorsqu'on la souhaitait rapide, explique qu'à l'exception des princes, seuls les hommes d'affaires les plus importants ont alors été en mesure de mettre sur pied des réseaux postaux de grande échelle. Il explique aussi pourquoi les hommes d'affaires furent très tôt conduits à regrouper leurs forces en matière de circulation du courrier, pratique qui allait peu à peu déboucher sur la constitution de sociétés de services postaux. Tout d'abord, dans la mesure où il était extraordi nairement difficile et coûteux d'organiser soi-même la circulation de tout son courrier, ceci vers toutes les destinations, et du fait que cela permettait un partage des coûts, il devint très vite habituel de transporter le courrier des autres; lorsqu'un homme d'affaires organisait pour son propre compte un "départ" vers une destination donnée, il faisait au préalable le tour des autres hommes d'affaires de la place, afin de se charger, moyennant rémunération ou service réciproque, des lettres que ceux-ci souhaitaient faire parvenir à la même destination. L'étape suivante fut franchie lorsque ces collaborations, souvent régulières, s'institutionnalisèrent, plusieurs hommes d'affaires ou sociétés d'une même place s'associant pour organiser et mettre sur pied un système commun de services postaux, susceptible de satisfaire l'essentiel des besoins de chacun des associés. Naturellement, ces associations se chargeaient volontiers, moyennant rémunération, de transporter d'autres lettres que celles des associés ; elles étaient ainsi de véritables sociétés de services postaux. Ce fut par exemple le cas de la Scarcella, société fondée dès 1357 à Florence (Renouard, 1949; Favier, 1987) par une quinzaine de maisons commerciales locales, et qui assurait même des services réguliers sur certaines destinations telles que Gênes, Avignon ou Venise...

La quête de la vitesse

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Cependant, comme une grande part des activités et instruments développés par les hommes d'affaires de la Renaissance, le courrier vit son efficacité globale étroitement contrainte par la lenteur, l'irrégularité et les multiples faiblesses des transports de l'époque. Or, du point de vue de l'accumulation du capital, le temps de circulation de l'information était non seulement un temps mort, mais aussi un important facteur d'incertitude et de risque. Les hommes d'affaires ne pouvaient se contenter de fonder leurs décisions sur les informations toujours plus ou moins périmées dont ils disposaient; il leur fallait, sur la base de ces informations, prévoir, ou pour mieux dire anticiper, les variations de prix. Et plus longue était la durée de circulation de l'information, plus long était le terme des anticipations, plus grand était leur degré d'incertitude. Dans ces conditions, on conçoit que la vitesse de circulation de l'information et sa régularité aient été des enjeux importants pour les hommes d'affaires de la Renaissance, et qu'ils se soient sans cesse efforcés de les accroître.

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Même si le développement des services postaux et de leur efficacité ne fut pas le seul fait des hommes d'affaires, ceux-ci, par leurs efforts d'organisation, par leurs investissements et par les progrès qui en résultèrent, furent indiscutablement les premiers et les principaux acteurs de ce mouvement. C'est ainsi que les réseaux d'acheminement du courrier qu'ils mirent en place étaient sensiblement plus efficaces et plus rapides que ceux qui avaient été créés pour le service des princes. De façon plus générale, et bien que l'extrême pauvreté des sources concernant le Moyen Age ne permette pas d'en fixer l'ordre de grandeur, il ne fait aucun doute que l'organisation rationnelle des services postaux permit, à ceux qui avaient les moyens d'y recourir, un accroissement significatif de la vitesse de circulation de l'information, si ce n'est de sa régularité. Ainsi les moyens matériels mis en oeuvre par les hommes d'affaires de la Renaissance, et à un moindre degré par les princes, leur permettaient-ils de faire circuler les informations à une vitesse inconce vable pour la plus grande part des populations occidentales de l'époque. Pourtant, à l'échelle de l'horizon spatial des hommes d'affaires, et au regard de l'importance que revêtait la vitesse de circulation de l'information dans la perspective de l'accumulation, les performances réalisées apparaissent sensiblement moins brillantes (Sardella, 1948; Schick, 1957; Vasquez De Prada, 1960-1961).

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Sans doute est-ce l'absence d'innovations techniques radicales en matière de transport qui explique ce bilan quelque peu mitigé. Si les efforts d'organisation déployés par les hommes d'affaires débouchèrent sur une incontestable accélération de la circulation de l'information, celle-ci n'en demeura pas moins soumise à la pesanteur des techniques. D'ailleurs, une fois engrangés les résultats de l'amélioration organisationnelle des services postaux, c'est-à-dire à partir du XVIe siècle, la vitesse de circulation de l'information tendit à se stabiliser, et ne connut guère d'évolution significative jusqu'au XVIIIe siècle.

Des moyens à la mesure de l'enjeu

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D'un point de vue quantitatif, les efforts déployés par les hommes d'affaires se révélèrent beaucoup plus fructueux. Les réseaux d'informateurs et les services postaux qu'ils développèrent furent très rapidement en mesure de faire circuler, à l'échelle de l'économie-monde occidentale, des quantités d'informations considérables, et ce malgré les contraintes et obstacles de tous ordres déjà évoqués.

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Bien sûr, à l'exception des nouvelles exceptionnelles, déterminantes et particulièrement urgentes, il était aisé, et ni les hommes d'affaires ni leurs informateurs ne s'en privèrent, de multiplier le nombre d'informations contenues dans chaque lettre. Bon nombre de lettres d'affaires étaient ainsi de véritables notes de conjoncture économique, recensant de nombreuses données quantita tives: prix de multiples produits, taux de change et d'intérêt, unités monétaires, droits de douane, poids et mesures, règlements administratifs...

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Cependant, c'est avant tout en se dotant peu à peu des moyens matériels de faire circuler d'énormes quantités de courrier que les hommes d'affaires de la Renaissance assouvirent leur boulimie d'information. La quantité de lettres d'affaires qui circulaient dans l'économie-monde occidentale de l'époque était telle que, étant donné le nombre relativement limité des acteurs concernés, on a quelque peine à imaginer comment s'organisait concrètement l'émission (la rédaction), la circulation et la réception (la lecture et l'analyse) d'une telle masse de courrier, et on réalise bien mieux à quel point les activités liées au courrier accaparaient les hommes d'affaires et leurs employés. Dès la fin du XIVesiècle dans les régions les plus dynamiques, tout homme d'affaires de quelque envergure recevait ou expédiait plusieurs dizaines de lettres, chaque jour ouvrable. A cet égard, l'exemple le plus fréquemment cité (notamment par Renouard, 1949, p.160-167; Favier, 1987, p.89; Cloulas, 1990, p.303) est celui d'un homme d'affaires toscan de Prato, Francesco di Marco Datini, qui, au regard des grandes dynasties d'affaires florentines, n'était qu'un homme d'affaires de second rang. Au cours de ses dix années les plus actives, entre 1395 et 1405, il expédia ou reçut plus de 80000 lettres, qu'il archiva soigneusement dans sa vaste et luxueuse demeure.

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Bien que les individus évoluant dans l'univers du grand commerce aient alors été en nombre relativement limité, et en dépit des si lourdes contraintes qu'imposait l'incommensurabilité de l'espace dans lequel elles s'efforçaient de circuler, ce sont, chaque année, plusieurs millions de lettres d'affaires qui s'échangeaient au sein de l'économie-monde occidentale ou entre celle-ci et les nouveaux mondes; millions de lettres qui permirent aux hommes d'affaires de s'affranchir du cloisonnement informationnel des marchés, c'est-à-dire d'agir, pour leur plus grand profit, en marge d'une des lois historiques fondamentales du marché de la Renaissance.

S'affranchir des lois historiques de la concurrence

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Il est une autre catégorie majeure de lois historiques du marché que les hommes d'affaires de la Renaissance contournèrent très rapidement, celle ayant trait aux formes de la concurrence. En effet, dans l'organisation des marchés héritée de l'expansion médiévale, l'exercice de la concurrence était étroitement encadré par une multi tude de règlements administratifs ou corporatifs, qui représentaient autant de contraintes pesant sur les profits et l'accumulation.

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Cette réglementation, dont l'application par les autorités administratives était parfois très tatillonne, et qui visait à garantir l'égalité des vendeurs, à protéger les intérêts des acheteurs et à éviter les fraudes de toute sorte, débouchait concrètement sur une concurrence très organisée, et d'un degré relativement limité. Tout d'abord, afin de faciliter l'exercice d'un tel contrôle et de garantir une certaine équité ou loyauté de la concurrence, les autorités administratives s'efforçaient inlassablement d'assurer le caractère public des transactions commerciales. A cet effet, les lieux et horaires des foires et marchés étaient très précisément définis, et les transactions réalisées en dehors du cadre spatio-temporel ainsi fixé donnaient lieu à différentes sanctions (amendes, confiscations...), lorsqu'elles parvenaient à la connaissance des autorités. Dans le même esprit, mais aussi afin de permettre aux acheteurs de prendre le temps d'étudier les différentes propositions et de mûrir leurs décisions, les foires étaient le plus souvent divisées en plusieurs périodes: durant les "jours de montre", les vendeurs présentaient leurs produits et négociaient avec les acheteurs potentiels, mais aucune transaction ne pouvait être effectivement conclue avant les "jours d'issue". L'équité de la concurrence et la protection des consommateurs justifiaient également une réglementation et un contrôle très stricts de la qualité des produits, ainsi que des poids et mesures utilisés lors des transactions. Enfin, en particulier sur certains marchés et dans certains Etats ou principautés, les prix eux-mêmes pouvaient faire l'objet d'une réglementation; en effet, le souci du bien public conduisait parfois les autorités à fixer soit des prix minimaux pour sauvegarder les intérêts des producteurs en période de surabondance, soit, au contraire, des prix maximaux pour protéger les consommateurs des effets de la spéculation en période de pénurie.

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Cependant, ces multiples contraintes qui limitaient très sensiblement la marge de manoeuvre des acteurs de l'échange ne pesaient pas de façon uniforme sur tous les domaines de l'activité commerciale. D'une part, le souci qu'avaient les autorités administratives de protéger l'ensemble des consommateurs et des membres des corporations les conduisit naturellement à s'intéresser en priorité aux produits d'usage courant et aux échanges locaux; en revanche, elles se préoccupèrent sensiblement moins des produits de luxe, auxquels seules les classes les plus aisées pouvaient accéder, et des produits "exotiques", qui n'entraient pas en concurrence directe avec les productions locales. D'autre part, les différents types de règlements précédemment évoqués, et en particulier le caractère obligatoirement public des échanges, s'appliquaient avant tout aux transactions commerciales au comptant, et, de fait, bien des transac tions à crédit y échappaient largement - par exemple, lorsqu'un marchand de vins achetait à terme la récolte d'un domaine viticole. Par ailleurs, l'attitude générale des autorités administratives quant à la réglementation et au contrôle des échanges n'était, elle non plus, pas uniforme. L'influence et la participation de l'élite des affaires au sein des autorités administratives (cités, principautés ou Etats-nations en gestation) étaient en effet très variables.

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Afin de s'affranchir des lois historiques de la concurrence, qui limitaient les perspectives et les potentialités d'accumulation, les hommes d'affaires furent donc naturellement conduits à privilégier les places commerciales et à développer les domaines dé les moins exposés à la réglementation admi nistrative: le grand commerce et le commerce au loin, dont l'organisation était sensiblement moins contrainte, dans la mesure où ces échanges, souvent difficilement contrôlables, ne portaient que sur des quantités relativement limitées et n'impliquaient pas la masse des consommateurs et des producteurs; le crédit et la finance, qui, du fait de la condamnation par l'Eglise relayée par un certain nombre d'interdictions administratives, conservaient à l'époque un caractère illicite ou, pour mieux dire, souterrain, ce qui excluait que les autorités administratives en définissent et en contrôlent l'organisation.

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Avec le rôle joué par le commerce au loin et la finance dans l'accu mulation, c'est ainsi une part prépondérante des activités des hommes d'affaires qui se développa en marge des lois historiques de la concurrence, auxquelles la plus grande part des échanges de l'époque continuait d'être soumise.

Capitalisme commercial et lois théoriques du marché

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Si les lois historiques du marché "en vigueur" à la Renaissance définissaient une organisation concrète des marchés bien peu conforme à l'idéal walrassien, les efforts déployés par les hommes d'affaires pour s'en affranchir ne visaient aucunement à promouvoir cet idéal. Bien au contraire, étant donné les modalités concrètes de l'accumulation à l'époque, le respect des lois théoriques de la concurrence pure et parfaite aurait été tout aussi incompatible avec l'accumulation que ne l'aurait été celui des lois historiques.

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On a vu que c'est essentiellement à travers l'exploitation commer ciale des écarts de prix générés par le cloisonnement des marchés que les hommes d'affaires de la Renaissance s'efforcèrent d'étancher leur soif de profit. Or, comme l'illustrent les procédés d'arbitrage, l'existence, entre les hommes d'affaires, de pratiques concurrentielles conformes aux lois théoriques du marché aurait, par nature, engendré un mouvement de réduction des écarts de prix et de décloisonnement des marchés, c'est-à-dire une régression de la profitabilité des opérations commerciales menées, un rétrécissement des opportunités et des perspectives d'accumulation. Autrement dit, dans les conditions historiques de la Renaissance, et du point de vue des hommes d'affaires, le rythme potentiel d'accu mulation était inversement proportionnel au degré effectif de concurrence pesant sur les activités commerciales qu'ils menaient.

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C'est pourquoi, loin de promouvoir une concurrence parfaite, les hommes d'affaires essayaient au contraire de faire en sorte que leurs activités échappent, autant que possible, à toute forme de concurrence. Matériellement, cette volonté d'agir en marge des lois théoriques du marché se traduisit par le déploiement de moyens considérables visant à mettre en oeuvre deux stratégies non disjointes: le monopole ou l'élimination de la concurrence, et la vitesse relative ou le devancement de la concurrence.

Monopoliser l'offre

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Comme on l'a vu précédemment, l'exploitation commerciale des écarts de prix engendrés par le cloisonnement des marchés exigeait la mobilisation d'investissements et de moyens de toute sorte extrêmement importants. Les droits d'entrée pesant sur ces activités étaient donc élevés, le degré potentiel de concurrence a priori plutôt faible, et la tendance à la réduction des écarts de prix modérée. Chaque homme d'affaires, ou chaque groupe d'hommes d'affaires, ne s'en efforçait pas moins systématiquement de limiter, autant que faire se peut, le nombre des concurrents susceptibles d'intervenir sur le ou les domaines où se concentraient ses activités, afin de maintenir, voire d'accroître les écarts de prix et de pérenniser les rentes monopolistiques.

Monopoles " de fait "

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Tout d'abord, les hommes d'affaires de la Renaissance parvinrent fréquemment à constituer et à maintenir quelque temps des monopoles de fait, c'est-à-dire à contenir la concurrence par leurs propres moyens, sans le secours des autorités administratives.

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Dans cette perspective, la solution la plus évidente pour profiter, ne serait-ce que temporairement, de tel ou tel trafic ou opération commerciale, à l'abri de toute concurrence, était d'être le(s) premier(s) à en organiser matériellement l'exploitation; une prime était ainsi offerte à l'innovation, à l'initiative et à l'adaptabilité des hommes d'affaires. Il ne s'agit cependant là que d'un aspect très particulier, voire ponctuel, de la constitution de monopoles de fait. D'une part, parce que l'innovation commerciale ne garantissait, en tant que telle, qu'un monopole temporaire, et souvent d'autant plus bref qu'il se révélait profitable; d'autre part, parce que la stratégie monopolistique des hommes d'affaires ne se limitait évidemment pas aux nouvelles opportunités d'accumulation, et portait tout autant sur les opérations et trafics existants.

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De façon plus générale, pour accéder à une position monopolistique et s'y maintenir, pour éliminer ou endiguer la concurrence, les hommes d'affaires de la Renaissance développèrent différents types de pratiques, d'instruments, de relations et d'institutions, qu'ils combinaient dans des proportions variables selon les spécificités matérielles propres à chacun des "filons" qu'ils entendaient se "réserver".

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Comme, dans un nombre croissant de cas, constituer et garantir un monopole de fait dépassait largement les capacités des agents individuels, ceux-ci, hommes d'affaires ou sociétés, furent conduits à se regrouper et à collaborer, afin d'atteindre la masse critique nécessaire pour contrôler l'ensemble d'un domaine d'activité. La plupart du temps, ces regroupements, qu'on qualifierait aujourd'hui d'ententes ou de collusions, revêtaient un fort caractère "national", ce terme devant cependant être entendu dans son acception la plus large, puisqu'il qualifie aussi bien des groupes d'agents originaires d'un même Etat-nation (Espagnols, Portugais...), d'une même cité (Génois, Vénitiens...), ou même d'entités moins directement définissables (Allemands, Marranes...). Sur le plan institutionnel, ces collaborations étaient le plus souvent relativement informelles, à l'image du quasi-monopole qu'exerçaient les Marranes portugais sur le commerce des pierres précieuses au début du XVIesiècle. Cependant, les collaborations ou ententes qu'exigeait la mise en oeuvre de la stratégie monopolistique se révélèrent parfois plus formelles ou plus organisées, comme le cartel mis en place en 1437 par neuf hommes d'affaires génois pour le contrôle de l'alun, ou celui que constituèrent en 1498 les principaux exploitants du cuivre tyrolien, en vue de garantir un prix élevé aux livraisons qu'ils effectuaient sur la place vénitienne.

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Afin de saisir chaque fois que possible les occasions d'établir un monopole de fait, ces groupes d'hommes d'affaires recoururent, en fonction des spécificités concrètes de chaque cas, à différentes stratégies leur permettant de contourner la concurrence et de contrôler l'offre. Ainsi, bien que l'attrait des hommes d'affaires pour la terre ait, le plus souvent, été lié à leur désir de promotion sociale, la propriété foncière fut parfois pour eux un instrument particulièrement efficace de monopolisation de l; ce fut le cas dans le domaine minier, mais aussi pour quelques produits issus de l'agriculture, et dont les aires de production étaient étroitement limitées.

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Plus massif et plus fréquent fut le recours au crédit, en particulier sous la forme d'achats à terme, qui permettaient simultanément de contrôler une part importante, voire la totalité d'une production et, par la dépendance des producteurs, de garantir la pérennité de ce contrôle. En la matière, le système le plus abouti, quelque peu postérieur à la Renaissance, fut celui que mirent en place les hommes d'affaires hollandais à partir du début du XVIIesiècle. Grâce à une armée d'agents sillonnant tous les pays où existaient des opportunités afin de traiter directement avec les producteurs, et par le recours systématique à des avances ou à des achats à terme massifs, ils réussirent à s'assurer des positions monopolistiques - ou pour le moins largement dominantes - dans la commercialisation, à l'échelle internationale, de nombre de produits: étoffes anglaises, vins français, laine espagnole, cuivre suédois, salpêtre polonais, fourrures russes, cacao du Venezuela, tabac du Maryland...

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Une fois établis les monopoles ou quasi-monopoles de fait, le principal souci des hommes d'affaires était de les faire durer, c'est-à-dire de les défendre contre toute velléité concurrentielle. Ces positions monopolistiques ne bénéficiant ni de garantie ni de protection administratives, le comportement le plus fréquemment adopté pour étouffer dans l'oeuf toute tentative de remise en cause fut la guerre des prix. C'est ainsi que les Génois, confrontés à une tentative de grande envergure menée par des marchands soyeux de Tours décidés à briser leur monopole sur la soie sicilienne, réagirent en commercialisant immédiatement, sur la place lyonnaise, d'impor tantes quantités de soie à un prix sensiblement inférieur à celui que les Tourangeaux acquittaient, en Sicile, pour leur approvisionnement. On peut également citer la guerre des prix du cuivre au début du XVIesiècle, cas un peu particulier, puisqu'elle opposa deux "monopoles" et que son acteur majeur avait des intérêts dans les deux camps: Jacob Fugger, qui venait d'obtenir, pour sa seule société, un monopole administratif sur le cuivre hongrois, parvint à ruiner le cartel du cuivre tyrolien, dont il avait pourtant été l'initiateur (Margolin, 1977).

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On constate ainsi que les hommes d'affaires de la Renaissance mobilisèrent des fonds importants, développèrent des formes variées de collaboration, et mirent en oeuvre toute sorte d'instruments et de pratiques afin d'établir et de préserver le plus longtemps possible des monopoles ou quasi-monopoles de fait, c'est-à-dire afin d'échapper à la concurrence, de peser sur la détermination des prix et d'engranger les rentes monopolistiques. Cependant, quels qu'aient été les efforts déployés pour les préserver, les positions monopolistiques de fait et les profits qu'elles engendraient étaient, par nature, susceptibles d'être remis en question à tout moment par de nouveaux concurrents. Dans cette perspective, et malgré leur réticence générale à l'égard de la réglementation des activités commerciales, les hommes d'affaires prirent très tôt conscience de ce que, pour établir et préserver des positions monopolistiques, les autorités admi nistratives pouvaient leur être d'un grand secours, d'une part parce qu'elles étaient en mesure de leur accorder des avantages décisifs sur leurs éventuels concurrents, d'autre part et surtout parce qu'elles seules avaient le pouvoir d'interdire purement et simplement la concurrence et de faire respecter de telles interdictions.

Monopoles "administratifs"

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C'est pourquoi, au-delà des moyens déjà évoqués, les relations avec les autorités administratives furent au coeur de la mise en oeuvre de la stratégie monopolistique des hommes d'affaires, ou tout au moins des plus importants d'entre eux. En effet, les interventions administratives en faveur des monopoles n'avaient rien de gratuit; pour traiter avec les autorités et en obtenir garanties et protections, les hommes d'affaires se devaient d'être en mesure de proposer des contreparties motivantes. Les autorités administra tives de l'époque ayant fréquemment d'importants besoins financiers, ces contreparties prenaient avant tout la forme de crédits accordés aux princes, auxquels s'ajoutaient parfois des fournitures de marchandises (en particulier pour l'équipement et le ravitaillement des armées), une aide dans la gestion de leurs biens personnels ou de leurs revenus fiscaux, ou, plus simplement, une part des profits générés par leur intervention.

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En réponse aux facilités financières consenties et aux divers services rendus, les hommes d'affaires pouvaient tout d'abord espérer obtenir des privilèges fiscaux ou douaniers leur assurant un avantage concurrentiel à partir duquel il était plus aisé d'accéder à une position monopolistique. Ainsi, dès le XIVesiècle, de très grandes maisons florentines, telles celle des Bardi ou celle des Peruzzi, se virent accorder des franchises fiscales en Angleterre et furent exonérées de droits de douane sur les exportations de laine anglaise, en contrepartie de crédits énormes accordés aux souverains; de façon similaire, elles obtinrent du roi de Sicile des franchises douanières sur les exportations de céréales.

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Ces privilèges, qui facilitaient les monopoles de fait et en renforçaient la durabilité, ne constituaient cependant que le premier degré de ce que les hommes d'affaires pouvaient attendre des relations, en particulier financières, qu'ils entretenaient avec les autorités administratives. En la matière, le summum était le "monopole de droit", officiellement accordé par les autorités administratives, parfois moyennant rémunération, et que celles-ci prenaient sur elles de faire respecter. C'est ainsi que Jacob Fugger, qui n'avait jamais compté son soutien financier à Charles-Quint, reçut en "récompense" le monopole du cuivre hongrois, que l'homme d'affaires marrane Joseph Naci se vit accorder par Soliman le Magnifique le monopole du commerce de vin entre l'Empire ottoman et l'Europe centrale, ou que des sociétés siennoises puis génoises bénéficièrent, au XVIesiècle, du monopole de l'exploitation des mines d'alun de la papauté.

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Ainsi, au-delà de tout ce que les hommes d'affaires de la Renaissance entreprirent pour accéder, par eux-mêmes, à des positions de monopole, l'établissement de relations privilégiées avec les princes et les autorités administratives fut, pour les plus importants d'entre eux, un élément central de leur stratégie monopolistique. Bien sûr, de leur point de vue, ces relations étaient parfois très coûteuses, mais les retours d'investissement pouvaient se révéler considérables, en termes de profits, bien sûr, mais aussi en termes de statut social. Dans la mesure où ils permettaient aux hommes d'affaires qui en bénéficiaient de s'affranchir de la concurrence et de bénéficier de rentes monopolistiques, avantages concurrentiels et monopoles de droit accordés par les princes et autorités administratives valaient largement les facilités financières et aides diverses consenties en contrepartie.

Devancer les concurrents

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La stratégie monopolistique mise en oeuvre par les hommes d'affaires de la Renaissance répondait au souci d'exploiter, de la façon la plus profitable possible, des opportunités ou des écarts de prix potentiellement durables; c'était, par nature, une stratégie à moyen ou long terme, dont l'un des objectifs centraux était justement de pérenniser les écarts de prix. Cependant, dans l'économie-monde occidentale de la Renaissance, bien des écarts de prix survenaient soudainement et n'étaient qu'éphémères, bien des opportunités n'étaient que ponctuelles et devaient être saisies rapidement. Dans cette perspective, la stratégie monopoliste était inopérante. Le seul objectif que dictait la logique d'accumulation aux hommes d'affaires était d'agir à temps, c'est-à-dire, avant que l'écart de prix ne disparaisse. On verra que, concrètement, dans la plupart des cas, agir à temps revenait à agir avant les autres, à devancer les concurrents. Pour y parvenir, les hommes d'affaires de la Renaissance déployèrent des efforts considérables, et développèrent des comportements et pratiques totalement antinomiques avec les lois de la concurrence parfaite, en particulier avec celles ayant trait à la transparence de l'information.

Volatilité des prix et stratégies concurrentielles

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D'une façon générale, la volatilité importante de certains prix, dans l'économie-monde occidentale de la Renaissance, résultait de deux phénomènes interdépendants. D'une part, l'irrégularité de l'offre et/ou de la demande sur certains marchés était source de fluctuations de prix, parfois de grande ampleur. C'était particulièrement le cas des marchés relevant du commerce au loin, sur lesquels les quantités échangées étaient relativement faibles, l'offre à l'échelle locale inévitablement irrégulière, et la demande fluctuante au gré des modes. De façon plus épisodique, les marchés de produits agricoles et en particulier de céréales, infiniment plus importants en termes de quantités échangées, mais dont l'offre était soumise à bien des aléas (climatiques, militaires...), pouvaient, eux aussi, connaître des fluctuations de prix très importantes, et donc très attractives pour les hommes d'affaires. D'autre part, sur ces marchés sujets à des fluctuations de l'offre et/ou de la demande, la diffusion de "nouvelles" de tout ordre, vraies ou fausses, mais dont le contenu était susceptible d'influer sur les prix, provoquait parfois des comportements de panique et des réactions en chaîne entraînant des variations de prix soudaines et de grande ampleur, ainsi que des sur-ajustements.

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A priori, ces fluctuations importantes recelaient des perspectives d'accumulation alléchantes. Dans le cas d'un écart de prix temporaire entre deux places commerciales distinctes, une opération relevant de l'arbitrage pouvait se révéler particulièrement fructueuse, à condition, bien sûr, qu'elle se réalise avant que l'écart de prix ne diminue ou ne disparaisse. Dans le cas de variations soudaines en un lieu donné, être en mesure d'anticiper les mouvements était la promesse de profits importants et rapides. Dans les deux cas, pour un homme d'affaires, tirer profit de ces écarts et fluctuations de prix supposait d'agir avant les autres, avant que les actions des concurrents ne fassent disparaître les opportunités.

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Concrètement, le principal et le plus sûr moyen dont disposait un homme d'affaires pour agir avant ses concurrents consistait à être informé avant eux des occasions à saisir. Plus précisément, il s'agissait, pour chaque homme d'affaires, d'obtenir des informations dont les concurrents ne disposaient pas ou pas encore, et de faire en sorte qu'ils y aient accès le plus tard possible. Bien loin de promouvoir la transparence de l'information, les hommes d'affaires recherchaient donc systématiquement l'antériorité et l'exclusivité, au moins temporaire, de l'information; il n'est sans doute pas abusif de dire que les hommes d'affaires de la Renaissance érigèrent l'asymétrie d'information et le délit d'initié en principes.

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Bien sûr, mettre en oeuvre cette stratégie de devancement de la concurrence par la quête de la vitesse relative de circulation de l'information exigeait, en premier lieu, d'avoir régulièrement accès à des services postaux très performants, ce qui, comme on l'a vu, n'était pas à la portée du premier négociant venu. Cette condition étant remplie, on pouvait participer à la course à l'information exclusive (au moins temporairement), course dont l'enjeu conduisit les hommes d'affaires de la Renaissance à développer des pratiques et moyens entrant fréquemment en contradiction frontale avec les lois théoriques du marché.

L'organisation matérielle du devancement de la concurrence

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Pour disposer, avant les autres, d'informations sur les opportunités temporaires d'accumulation, ou de nouvelles susceptibles de provoquer des variations de prix significatives, le moyen le plus évident résidait dans un accès privilégié aux différentes sources d'information. Dans cette perspective, l'avantage était à celui qui avait accès au plus grand nombre d'informateurs ou de correspondants, et au réseau le plus étendu et le plus ramifié.

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En ce qui concerne plus spécifiquement les nouvelles ayant trait aux événements d'ordre politique ou aux décisions des autorités administratives, les relations très étroites qu'entretenaient certains hommes d'affaires avec les princes et gouvernants, quand ils ne gouvernaient pas eux-mêmes, constituaient un atout de choix. Là où le pouvoir politique était entre les mains d'une oligarchie aristo-marchande, l'exercice de charges publiques pouvait se révéler extrêmement fructueux.

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Aux efforts déployés par chaque homme d'affaires d'envergure pour constituer un réseau d'informateurs lui permettant d'accéder plus directement et plus rapidement que ses concurrents aux différentes sources d'information, s'ajoutait un certain nombre de pratiques visant très clairement à entraver l'accès des concurrents à l'information. D'une part, il va sans dire que, lorsqu'un homme d'affaires disposait d'une information laissant entrevoir la possibilité d'opérations particulièrement rentables à condition d'agir seul, il se gardait bien de la transmettre à ses confrères. Plus généralement, dès lors que la divulgation d'une information était de nature à remettre en cause, ne serait-ce que partiellement, les perspectives d'accumulation dont elle était porteuse, la confidentialité était de règle; secrets et mensonges, au moins par omission, étaient ainsi une caractéristique primordiale des relations entre hommes d'affaires concurrents, et un obstacle majeur à une parfaite circulation de l'information.

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D'autre part, ceux des hommes d'affaires auxquels l'organisation matérielle de la circulation de l'information en offrait la possibilité ne se privaient pas de retarder, délibérément, l'accès de leurs concurrents aux informations qui leur étaient destinées. On peut souligner que ces actions délibérées d'entrave au fonctionnement harmonieux du marché apparaissaient si "normales" aux hommes d'affaires qu'elles se faisaient au grand jour; ainsi était-il de notoriété publique que la Scarcella, l'entreprise postale florentine, distribuait le courrier dont elle avait la charge de façon discriminatoire: lorsqu'un paquet de lettres arrivait à destination, celles destinées à des associés de l'entreprise étaient distribuées un ou deux jours avant celles des autres clients (Favier, 1987, p.87). D'ailleurs, dès la seconde moitié du XIVesiècle, le fait d'entraver l'accès de ses concurrents à l'information était présenté comme une règle professionnelle de bon sens, dans un traité de pratiques commerciales rédigé par l'homme d'affaires italien Paolo De Certaldo (Sapori, 1952, p.37): "Si tu exerces le commerce et que, avec la correspondance de ta maison, on te remet des lettres pour d'autres desti nataires, aie toujours soin de lire d'abord les tiennes, avant de dis tribuer aux autres les leurs; et si tes lettres te suggèrent d'acheter ou de vendre telles marchandises pour en tirer bénéfice, cherche immédiatement un courtier, et fais ce que ces lettres te disent; ensuite seulement, distribue les lettres arrivées avec les tiennes."

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Enfin, ce qui symbolise le mieux l'importance des moyens mis en oeuvre par les hommes d'affaires de la Renaissance afin de devancer la concurrence est, sans doute, le prix qu'ils étaient prêts à payer pour qu'une information leur apparaissant cruciale circule plus rapidement pour eux que pour leurs concurrents, c'est-à-dire pour profiter d'une exclusivité au moins temporaire de l'information. Les exemples sont multiples. On se contentera de remarquer qu'à Venise, au début du XVIesiècle, le prix de la transmission d'une lettre à Rome par le service le plus rapide (environ 40heures) représentait près de 3,5fois les revenus annuels d'un ouvrier terrassier, et près du quart des revenus annuels du directeur de la perception des douanes; quant à l'affrètement d'un bateau-courrier express pour Beyrouth, les rapports respectifs étaient de 60 à 70 et de 4 à 5 (Sardella, 1948).

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Du fait des coûts exponentiels de la vitesse de transmission des nouvelles, la vitesse d'accès des agents à l'information était profondément inégale, et c'est de cette inégalité que découlaient les opportunités éphémères. Seuls les hommes d'affaires de très grande envergure disposaient des moyens nécessaires pour participer à la course aux profits exceptionnels qu'autorisait le devancement de la concurrence. Et cette course, entre hommes d'affaires capables d'en acquitter les droits d'entrée, donnait lieu à toute sorte de comportements et pratiques pour le moins éloignés des principes de l'information et de la concurrence parfaites.

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Finalement, qu'il s'agisse de s'affranchir du cloisonnement caractéristique des marchés de l'époque, d'entraver, d'éliminer ou de devancer la concurrence, les stratégies que leur dictait la logique d'accumulation conduisirent les hommes d'affaires de la Renaissance à élaborer et à développer des comportements, des pratiques, des instruments, des techniques, des conventions et des institutions leur permettant, pour leur plus grand profit, d'opérer en marge des lois, tant théoriques qu'historiques, du marché.

Capitalisme et marché

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On observe ainsi que, dans les conditions historiques de la Renaissance, l'accumulation du capital, mise en oeuvre par les hommes d'affaires, s'est développée à travers l'exploitation -fondée sur des principes antinomiques avec les lois théoriques du marché- d'une position d'autonomie à l'égard des lois historiques continuant de s'imposer à la masse des échanges et des marchands (Walery, 2003).

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Bien sûr, les relations du capitalisme avec les lois historiques et avec les lois théoriques du marché sont, en tant que fait historique, variables. "Il n'y a d'immuable que l'abstraction du mouvement", disait Marx (1972 (1847)). Elles n'ont, depuis la Renaissance, cessé de se transformer. Il importe donc de se garder de toute dérive tendant à attribuer une portée universelle aux formes de la contradiction qu'on a pu observer entre le capitalisme commercial des origines et les lois théoriques du marché. Pour autant, une telle contradiction ne saurait non plus être considérée comme une exception historique, exclusivement liée aux spécificités du capitalisme commercial de la Renaissance; par exemple, la mutation que connut le capitalisme à la fin du XIXe et au début du XXesiècle, et qui se traduisit, entre autres, par une forte concentration du capital et une régression sensible de l'atomicité du marché du travail, apparaît, elle aussi, quelque peu antinomique avec les lois théoriques du marché.

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Au-delà de ces indispensables précautions, de longs développements sont sans doute superflus pour percevoir les échos contemporains de ce qui vient d'être dit des relations du capitalisme et du marché à la Renaissance, pour constater que l'assimilation du capitalisme et du marché n'est pas moins inopérante ni invalidante, appliquée à la période contemporaine, qu'elle ne le serait, appliquée à la Renaissance et au capitalisme commercial. Il est ainsi d'une grande banalité de constater que les entreprises et firmes contemporaines s'efforcent, tout autant que les hommes d'affaires de la Renaissance, de développer leurs activités en marge des lois théoriques du marché. "Ce ne sont pas les entreprises qui maintiennent la concurrence, au contraire, elles visent toutes à l'entente, à l'oligopole, à la domination du marché" (Boyer, 2004). Parallèlement, la période récente a clairement montré à quel point les lois historiques du marché forgées à l'époque du fordisme constituent, depuis les années 1970, autant de contraintes pesant sur l'accumulation, que le développement capitaliste contemporain tend à élargir, voire à supprimer. Bref, capitalisme et marché, que celui-ci soit appréhendé dans sa dimension "théorique" ou dans sa dimension "historique", ne sont pas moins distincts aujourd'hui qu'ils ne l'étaient à la Renaissance.

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Comme le soulignait en son temps Fernand Braudel (1985), l'imbroglio logique et théorique que constitue l'assimilation du capitalisme et du marché a pris sa source dans la confrontation du monde soviétique et du monde capitaliste, qui a marqué le XXesiècle  [[2]][[2]] On notera que cette assimilation n'est présente ni...; il est un héritage de la révolution russe et de la guerre froide. Selon la propagande soviétique, toute compromission avec le marché revenait à mettre un doigt dans l'engrenage infernal du capitalisme; selon la propagande capitaliste, toute mise en cause réelle de la dynamique du capitalisme mettait en danger la liberté du marché, et constituait ainsi le premier pas vers le totalitarisme. On comprend aisément que, dans ce contexte de confrontation stratégique, l'assimilation du marché et du capitalisme relevait des intérêts communs aux deux adversaires: interdire l'émergence de toute alternative aux deux modèles existants.

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La disparition du monde soviétique et la disqualification du modèle de planification centralisée, conjuguées au renouveau planétaire de l'influence libérale, se sont traduites à la fois par un renforcement et par un certain "glissement" de cette assimilation. La propagande des thuriféraires actuels du capitalisme consiste à affirmer que les évolutions et réformes qu'ils promeuvent ne visent qu'à rendre plus efficace le fonctionnement du marché, en s'appuyant sur ses lois théoriques immuables.

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Cette propagande repose sur une véritable mystification. Qui peut croire un seul instant que l'univers qu'appellent de leurs voeux les laudateurs contemporains du capitalisme ressemble, même de très loin, à l'univers walrassien, à l'utopie du marché de concurrence parfaite? Qui peut croire que les promoteurs du capitalisme contemporain rêvent de marchés atomisés parfaitement concurrentiels, de rendements décroissants, de transparence de l'informa tion, d'un mode de coordination des choix individuels totalement centralisé et, par-dessus tout, de l'absence de profit entrepreneurial, caractéristique de l'équilibre général?

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Cette mystification n'est que la traduction contemporaine d'une tentative idéologique récurrente des promoteurs du capitalisme; elle est le dernier avatar de la négation de l'histoire. L'assimilation du capitalisme au marché a ainsi pour première finalité de faire passer les lois historiques favorables au développement capitaliste pour des principes universels a-historiques, dictés par la seule raison. Il s'agit, aujourd'hui comme hier, de faire du capitalisme un horizon a-historique, un horizon indépassable.

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Comme si le marché contemporain n'était pas régenté par des lois historiques largement déterminées par les impératifs de l'accumulation, comme si les acteurs du capitalisme n'étaient pas prêts à promouvoir d'autres lois historiques dès lors que les conditions et impératifs de l'accumulation viendraient à se modifier, comme si les évolutions que les promoteurs du capitalisme appellent de leurs voeux ne relevaient pas de l'histoire. Bref, comme si le marché n'était pas un mode d'allocation des ressources dont les résultats concrets sont très largement conditionnés par les lois historiques qui l'instituent et le régentent. Et comme si le capitalisme avait jamais promu les lois théoriques du marché, lui qui n'a comme seule préoccupation que de promouvoir les lois historiques qui, dans les conditions de l'époque, permettent (parfois en y dérogeant) le rythme d'accumulation le plus élevé possible.

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La négation de l'histoire que les promoteurs actuels du capitalisme propagent avec ferveur en confondant capitalisme et marché a clairement comme objectif opérationnel de perturber et d'entraver toute tentative de penser une alternative au capitalisme contemporain tel qu'il est, et à celui qu'ils rêvent pour demain, en tendant à cantonner ceux qui s'y consacrent à la recherche, historiquement irréaliste, d'une alternative au marché.

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Que tous ceux qui considèrent que le capitalisme est à ce jour le meilleur ou le moins mauvais des "systèmes" entretiennent l'assi milation du capitalisme au marché peut, en abandonnant toute morale scientifique, apparaître logique. Mais serait-ce trop demander que ceux qui prétendent faire oeuvre scientifique, que les économistes soucieux de ne pas ignorer l'histoire, et que ceux qui prétendent se consacrer à l'élaboration d'une éventuelle alternative au capitalisme contemporain, commencent par ne pas succomber à la confusion entretenue par la propagande capitaliste? Echapper à l'assimilation du capitalisme au marché est, aujourd'hui, une condition nécessaire à toute pensée scientifiquement cohérente, et donc libre.


Bibliographie

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  • Braudel F., 1966, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, 2 vol., Paris, Armand Colin (6e éd., 1986).
  • Braudel F., 1979, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, 3 vol., Paris, Armand Colin.
  • Braudel F., 1985, La Dynamique du capitalisme, Paris, Arthaud.
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  • Vasquez De Prada V., 1960-1961, Lettres marchandes d'Anvers, 4 vol., Paris, Sevpen.
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  • Walery S., 2003, "Les hommes d'affaires de la Renaissance et l'"esprit" du capitalisme: l'exemple de la lettre de change", Actes du Forum de la régulation.

Notes

[1]

Par exemple, au début du XVIesiècle, alors que la mise en exploitation de la route des Indes mettait un terme à la domination quasi monopolistique de Venise sur le commerce des épices, on était, à Lisbonne, très précisément et régulièrement informé des quantités, des prix et de la qualité des différentes épices que les galères vénitiennes ramenaient d'Alexandrie ou de Beyrouth (cf. Godinho, 1990).

[2]

On notera que cette assimilation n'est présente ni chez Marx (il y a une différence de nature entre le cycle de la marchandise et celui du capital), ni chez Walras, incarnation du marché et socialiste, au sens que revêtait ce terme à la fin du XIXe siècle.

Résumé

Français

Même si le mot n'est apparu qu'à la charnière des XIXe et XXe siècles, au sein de l'école historique allemande, on sait, au moins depuis Ricardo et Marx, que le "capitalisme" est indissolublement lié à la perspec tive de l'accumulation. Au-delà des aspects spécifiques mis en avant par chaque auteur, et des multiples apports qui ont complété et enrichi les bases posées au XIXesiècle, on peut considérer que la plupart des économistes s'accordent sur l'idée très vague et très générale selon laquelle le capitalisme est l'ensemble des éléments (comportements, activités, relations et/ou rapports sociaux, règles, institutions, conventions...) qui s'inscrivent dans la perspective de l'accumulation.

Plan de l'article

  1. Capitalisme commercial et lois historiques du marché
    1. Cloisonnement des marchés et variabilité des prix
    2. S'affranchir du cloisonnement pour exploiter la variabilité
      1. Etre informé
      2. Des réseaux
      3. La quête de la vitesse
      4. Des moyens à la mesure de l'enjeu
    3. S'affranchir des lois historiques de la concurrence
  2. Capitalisme commercial et lois théoriques du marché
    1. Monopoliser l'offre
      1. Monopoles " de fait "
      2. Monopoles "administratifs"
    2. Devancer les concurrents
      1. Volatilité des prix et stratégies concurrentielles
      2. L'organisation matérielle du devancement de la concurrence
  3. Capitalisme et marché

Pour citer cet article

Walery Serge, « Capitalisme et marché à la Renaissance », L'Économie politique 2/2006 (no 30) , p. 87-112
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-2-page-87.htm.
DOI : 10.3917/leco.030.0087.


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