Accueil Revues Revue Numéro Article

L'Économie politique

2006/3 (no 31)


ALERTES EMAIL - REVUE L'Économie politique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 19 - 30 Article suivant
1

Chaque époque est perçue par les contemporains comme unique, sans doute parce qu'il est exact que l'histoire ne se répète jamais à l'identique. Pourtant, il est des débats qui sont récurrents et qui gagnent à s'inscrire dans une perspective historique ou comparative. C'est l'un des intérêts de l'article de Keynes de la Yale Review que d'éclairer les débats contemporains sur les relations entre globalisation financière et perte d'autonomie des politiques nationales. Dans l'entre-deux-guerres aussi, cette question a été posée, et elle a suscité quelques débats intéressants. Au demeurant, le plaidoyer de Keynes pour une reconquête de l'initiative des politiques économiques en direction d'une plus grande autonomie n'est pas sans rappeler l'appel au patriotisme économique du gouvernement français à l'automne 2005.

L'économiste entre orthodoxie et observation d'une transformation majeure du capitalisme

2

Il n'est pas anodin que l'article s'ouvre par une référence respectueuse à la doctrine du libre-échange et qu'à de multiples reprises Keynes réaffirme qu'il est partisan d'une économie de marché dans laquelle l'entreprise privée est l'acteur essentiel. Il est d'ailleurs remarquable que le respect du libre-échange soit présenté aussi bien comme une doctrine, objet d'une analyse rationnelle, que comme une loi morale, objet d'une adhésion fondée sur la croyance et/ou le respect d'une convention en vigueur dans une société donnée. Habile rhéteur, Keynes souligne qu'il a lui-même écrit en 1923 sur les vérités fondamentales du libre-échange et, pour ne pas aborder de front son désaccord, il souligne que la différence entre l'article de 1923 et celui de la Yale Review provient d'un changement personnel mais aussi de l'évolution de la théorie économique à laquelle il se réfère.

3

Contrairement à la démarche que proposera quelques années plus tard la Théorie générale, Keynes ne procède pas à la critique logique des principes de base de la théorie du libre-échange, mais s'attache plutôt à montrer que les évolutions observées depuis 1914 invalident les prédictions de cette construction. En quelque sorte, Keynes se présente comme un adepte de la falsification au sens de Karl Popper, sans se préoccuper de construire une théorie alternative. En effet, l'ensemble de l'article peut se résumer par un petit nombre de propositions.

4
  • La plus essentielle consiste à souligner que les mécanismes de marché livrés à eux-mêmes ne parviennent pas à rapprocher les économies concrètes de ce que serait l'optimum social. Certes, Keynes n'emploie pas ce terme, mais il souligne qu'il est maintenant "convaincu que le maintien de la structure de l'entreprise privée est incompatible avec le degré de bien-être matériel que l'avancée des techniques [...] permettrait". La théorie macroéconomique keynésienne va naître de cette constatation d'un écart systématique entre équilibre de marché et optimum.

  • Le caractère profondément insatisfaisant d'un capitalisme internationalisé, "décadent" et "individualiste", correspond à une période charnière marquée par des changements majeurs par rapport au capitalisme du XIXe siècle. Par parenthèse, pour mieux payer son tribut à l'orthodoxie libérale, Keynes ne cesse de vanter les mérites de cette époque et l'adéquation de la théorie du libre-échange à la configuration correspondante, sans toujours convaincre le lecteur de la profondeur de cet hommage. En effet, la permanence des cycles économiques et des crises est loin de correspondre aux canons de la théorie de l'équilibre de courte période "à la Pigou".

  • Face à ce capitalisme qui n'est "ni intelligent, ni beau, ni juste, ni vertueux", il n'est pas surprenant que les contemporains soient à la recherche d'alternatives et qu'ils procèdent à un large spectre d'expérimentations politiques et économiques. Comme elles s'inscrivent dans des environnements nationaux et des traditions différents, elles sont loin de converger vers une nouvelle configuration canonique. Il suffit de comparer la trajectoire de la Russie avec celle de l'Allemagne pour s'en convaincre. La Grande-Bretagne elle-même, tout comme les Etats-Unis, pourtant tenants du modèle orthodoxe, sont à la recherche de nouveaux plans économiques.

  • Le théoricien est fort démuni pour procéder à l'analyse de ces évolutions car le point final de ces transformations est par nature inconnu. Depuis 1933, le pronostic de Keynes s'est largement confirmé lorsque l'on remet en perspective, en 2006, l'évolution de ces quatre économies. Dès lors, la question de Keynes n'est pas sans rappeler la démarche de Karl Popper : si le capitalisme est innovation, par nature rétive au calcul rationnel dans un environnement stationnaire, que peut le théoricien ? Continuer à défendre l'orthodoxie et proposer un retour à l'âge d'or que représente la période antérieure, telle est l'attitude fréquente des économistes de l'entre-deux-guerres. Telle n'est pas la position de Keynes.

  • En effet, il souligne que la conjonction des efforts pour capter des parts de marché international et plus encore l'influence des capitalistes étrangers induisent une interdépendance accrue entre les politiques nationales. La protection des intérêts nationaux devient ainsi problématique et l'espace ouvert aux politiques économiques domestiques se restreint sous l'effet de la menace de fuite de capitaux. Voilà pourquoi Keynes considère que l'adhésion indiscriminée au libre-échange hypothèque la recherche de solutions nationales. Considérant que les pertes de bien-être liées à l'atténuation de la division internationale du travail sont de second ordre compte tenu de l'évolution des structures productives et de la demande, Keynes plaide pour un idéal d'autosuffisance nationale, car cette stratégie devrait permettre de retrouver le plein usage des avancées technologiques au bénéfice de la société dans son ensemble.

  • Pour autant, Keynes entend se séparer des doctrinaires, et il souligne combien ces stratégies nationales sont risquées puisqu'elles ont à surmonter trois périls : la bêtise du doctrinaire, l'impatience du politique et l'intolérance des responsables à l'égard d'une critique pourtant essentielle dans la recherche de ces nouvelles formes d'organisation du capitalisme, les "nouveaux modes économiques", pour reprendre la terminologie de Keynes. En quelque sorte, il ne se prononce pas sur les configurations finales mais seulement sur la nature des processus qui devraient limiter la probabilité de configurations non viables, voire iatrogènes. Faute de quoi le risque est grand de retourner aux idéaux du XIXe siècle, car chacun est plus ou moins prisonnier des conceptions héritées du passé.

5

En définitive, cet article s'interroge sur le rôle de l'économiste dans l'analyse d'une époque marquée par un changement technologique et institutionnel majeur, ce qui l'amène à remettre en cause les enseignements tirés des théories construites par référence à une époque en fait révolue. C'est un aspect de l'oeuvre de Keynes qui n'a pas reçu l'attention qu'il mérite. En effet, il a été perçu comme proposant un cadre alternatif à celui de la théorie néo-classique, mais ensuite les successeurs de Keynes ont tendu à minorer la composante historique de la théorie macroéconomique keynésienne.

Une anticipation de certains des thèmes de la Théorie générale

6

C'est un second intérêt du texte de la Yale Review que d'éclairer le processus intellectuel qui conduit à la Théorie générale. Il est remarquable à cet égard que le thème du chômage ne soit mentionné qu'une seule fois à propos des relations entre le niveau des tarifs douaniers et le chômage britannique. Or ce pourrait être un angle d'attaque pertinent pour contester les théories qui visent à démontrer les mérites du libre-échange, puisqu'elles ont pour caractéristique commune de supposer le plein-emploi des facteurs de production dont le redéploiement d'un secteur à l'autre, en réponse à l'ouverture des frontières, améliore le bien-être de la société. Ce n'est pas la voie qu'emprunte Keynes en 1933, puisqu'il préfère partir d'une analyse de la finance pour justifier la reconquête d'une certaine autonomie de la politique économique nationale.

7

Le divorce entre la propriété et la gestion est le point de départ de l'analyse, ce qui n'est pas sans rappeler l'ouvrage de Berle et Means publié en 1932. Mais le propos de Keynes n'est pas de s'interroger sur le mode de gouvernement des firmes en tant que tel mais de déplorer les conséquences de cette séparation sur la dynamique économique. Non seulement cela introduit un principe d'irresponsabilité, mais encore cela favorise la domination des critères financiers dans l'ensemble de l'économie. Lorsque cette financiarisation déborde les frontières, l'économie nationale devient sensible à l'influence de la gestion de capitalistes étrangers, ce qui réduit d'autant l'autonomie de la politique nationale. La diffusion internationale de ce principe introduit de nouvelles formes d'inter dépendance entre les économies, au point que, pour Keynes, les coûts associés, en termes de spécialisation internationale excessive et de perte d'autonomie, l'emportent sur les bénéfices propres de la financiarisation.

8

Ainsi, l'article de la Yale Review suggère que la rupture de la Théorie générale vient de la constatation de la séparation du capital financier et du capital productif, puisque c'est l'anticipation de la valeur financière de la firme sur le marché boursier qui gouverne sa décision d'investissement, et non pas la valeur fondamentale qui résulterait d'un bilan actualisé des coûts et des bénéfices anticipés. Telle est l'origine du principe de la demande effective et, par voie de conséquence, du multiplicateur keynésien. Le chômage involontaire pourrait dès lors se manifester d'autant plus nettement que prévaut une logique financière qui fait émerger une convention en matière de vues sur l'avenir. En quelque sorte, le régime financier serait devenu, dans le capitalisme de l'entre-deux-guerres, hiérarchiquement supérieur aux institutions régissant les ajustements de l'emploi. Si l'on suit cette interprétation, l'ouverture de la Théorie générale par les chapitres qui contestent l'existence d'un marché du travail serait destinée à marquer la différence avec la théorie classique standard, reportant aux chapitres ultérieurs l'analyse de la finance, qui, selon toute probabilité, est pourtant fondatrice de l'ensemble de la construction théorique.

9

L'article de la Yale Review introduit un autre thème cher à Keynes, à savoir la recherche d'une troisième voie entre le capitalisme libéral dépassé et le communisme stalinien, "exemple terrifiant" d'une expérimentation qui viole les principes d'intelligence, de sage lenteur et de tolérance. Or, pour Keynes, ce sont les conditions sous lesquelles peut être envisagée la recherche d'un régime économique alternatif fondé sur une plus grande autosuffisance. La recherche d'une troisième voie vient de la constatation du fait que l'organisation actuelle, fondée sur la propriété privée des entreprises, ne garantit pas la meilleure mobilisation des avancées technologiques du monde moderne. A l'apparente rationalité des comportements individuels correspond l'irrationalité d'un capitalisme international que Keynes n'hésite pas à qualifier de décadent. C'est sur ce divorce que se construira la macroéconomie keynésienne, en opposition avec l'optimisme digne du docteur Pangloss que véhicule la théorie néo-classique.

10

Un troisième thème se retrouvera aussi dans la Théorie générale: les idées et les analyses, en particulier des économistes, sont en retard par rapport aux transformations structurelles de l'époque. Si, de plus, les expérimentations apparaissent comme peu prometteuses et échouent, la nostalgie d'un âge d'or devient très forte, au point que les contemporains sont les victimes, sans toujours en avoir conscience, des idées d'économistes ou de penseurs depuis longtemps morts. Il est frappant que Keynes lui-même soit amené à magnifier la cohérence et l'attrait du capitalisme du XIXe siècle. Sans doute à des fins rhéto riques et pour mieux se défendre de l'accusation d'hétérodoxie, il est amené à surestimer la cohérence entre la théorie orthodoxe et les évolutions observées au cours du siècle précédent.

Contre l'optimisme des libéraux : l'internationalisation contre la paix!

11

Une conjecture, voire une croyance, parcourt la théorie classique, puis néo-classique : l'essor et la diffusion de la logique du marché pacifieraient les relations entre les individus à l'échelle nationale et celles entre les nations à l'échelle mondiale. L'idée centrale est que les gains à l'échange sont tellement grands, et les interdépendances entre pays si marquées, qu'il n'est plus d'intérêt à déclencher des conflits militaires, d'autant qu'ils sont en général destructeurs de richesses. C'est sans doute pourquoi Keynes choisit de concentrer son plaidoyer sur la question de la paix. Contrairement à l'attente des internationalistes, il note que la concentration des efforts sur la conquête des parts de marché, et plus encore la pénétration du capital étranger et son rôle croissant dans l'allocation des ressources domestiques, tout comme les nouvelles interdépendances qui en découlent, sont loin de favoriser les relations pacifiques entre Etats-nations. Le coeur de l'argument est double.

12

D'abord, l'internationalisation aggrave encore la séparation de la propriété et de la gestion et généralise un principe d'irresponsabilité. Les gains obtenus quant aux rendements du capital grâce à cette diversification géographique sont, pour Keynes, de second ordre par rapport au bouleversement des conditions de fonctionnement des économies nationales. Si, au XIXe siècle, les mouvements de migration et de placement du capital étaient complémentaires et assuraient le développement de nouvelles zones économiques, après la Première Guerre mondiale, l'internationalisation a changé de nature : la financiarisation, qui était supposée faciliter l'industrialisation, est en fait devenue une fin en soi et un obstacle à ce processus, comme c'est le cas lorsqu'un spéculateur de Chicago acquiert des parts dans une compagnie allemande.

13

Ensuite et surtout, les avantages de la division internationale du travail se seraient considérablement atténués, de sorte que la perte de contrôle de l'économie nationale ne serait plus compensée par les gains de l'échange international pour le consommateur. Pour Keynes, seul se justifie l'échange international de biens dont l'intérêt tient à des spécificités géographiques bien particulières, ce qui n'est pas le cas pour la plupart des processus modernes de production de masse. Il ajoute qu'avec l'enrichissement des sociétés, le dynamisme de la demande de produits manufacturés s'érode au profit de la demande de logements, de services personnels ou locaux. Conclusion, le cours de l'internationalisation renforce les risques de conflits, alors que les gains qu'elle procure s'amenuisent. Voilà pourquoi on peut, sans contradiction majeure avec des principes libéraux, vouloir rechercher l'autosuffisance. Il est remarquable que, sur ce point, Keynes s'oppose à l'analyse de Joseph Schumpeter, qui au contraire continue à affirmer que l'internationalisation des échanges favorise l'atténuation des conflits entre Etats-nations.

Un écho avec les débats contemporains sur la globalisation

14

Finalement le texte de Keynes ne devrait pas laisser indifférent le lecteur contemporain. La surprise est même que des traits qui sont considérés comme nouveaux et spécifiques aux années1990 et 2000 étaient en fait présents dans l'entre-deux-guerres.

15
  • Dans l'un et l'autre cas, l'ampleur et la variété des transformations institutionnelles mettent en question les théories construites sur l'élimination du temps historique au profit d'un temps abstrait et virtuel, celui du calcul rationnel. Le Itemdoxe est que pourtant s'affirment alors des théories qui prétendent raisonner à partir d'un équilibre statique et en anticipations rationnelles. C'est une première ligne de partage entre orthodoxie et hétérodoxie, qui s'inscrit dans une longue histoire des doctrines et théories économiques.

  • L'internationalisation, tant des échanges que de la finance, transforme la nature des interventions publiques, au point de susciter la crainte que ce soient des facteurs largement internationaux qui façonnent la recomposition des formes institutionnelles. Dans l'un et l'autre cas, les conditions d'exercice de la politique économique en sont transformées au point de susciter un vif débat entre les "pro" et les "anti" globalisation.

  • La financiarisation introduit une nouvelle étape dans le processus de différenciation entre les formes de propriété et la gestion des entreprises. Pour la période contemporaine, l'impératif de création de valeur pour l'actionnaire semble réconcilier formes de propriété et nature de la gestion..., mais ce n'est qu'une apparence, car les tentatives de contrôle des dirigeants par le biais d'incitations financières, par exemple de stock-options, loin de réconcilier leurs intérêts avec ceux des actionnaires, débouchent sur une explosion de leur rémunération au prorata de la financiarisation d'une gestion de plus en plus déconnectée de celle de la production.

  • Comme les innovations financières se diffusent à l'échelle internationale, dans des pays beaucoup moins expérimentés en matière d'évaluation du risque et de contrôle prudentiel, elles n'ont pas manqué de précipiter des crises financières majeures, conduisant à une restriction significative du degré d'autonomie des politiques nationales, voire, dans certain cas, à une complète recomposition de la hiérarchie des formes institutionnelles au profit de l'articulation à la sphère financière internationale.

  • Depuis les années 1990 a resurgi la question de la convergence des régimes économiques sous l'effet de la globalisation. Sous l'apparence de discours identiques, souvent véhiculés par les organisations internationales, et malgré la multiplicité d'un "benchmarking institutionnel" -c'est-à-dire la tentative de généraliser les meilleures pratiques en matière de politique et d'organisation économique-, peu d'évidences empiriques permettent d'affirmer que les diverses formes du capitalisme contemporain sont en train de converger. Certes, une période historique s'achève et une autre s'ouvre, mais c'est une illusion de croire que ne se recréent pas en permanence de nouvelles configurations économiques.

16

Ainsi, au-delà des différences entre l'entre-deux-guerres et la période contemporaine, l'article de Keynes vient nous rappeler que les périodes de grandes transformations sont traversées par les mêmes tensions et conflits et qu'elles mettent en évidence les limites des théories économiques. Au mieux construites sur la prise en compte des régularités du régime précédent, elles ne favorisent pas ou peu l'analyse des changements structurels. Au pire, elles peuvent abandonner leur rôle d'analyse positive pour ne plus avoir qu'une valeur normative, en définissant ce que devrait être le bon modèle d'organisation d'un strict point de vue économique, pour ne pas dire économiciste.

Charmes et limites du "patriotisme économique"

17

Il est un intérêt plus circonstanciel à l'article de Keynes, celui d'éclairer certaines des origines du patriotisme économique par le gouvernement français à l'automne 2005. Il est remarquable que cette référence intervienne à l'issue d'OPA hostiles sur ce qui était considéré, à tort ou à raison, comme l'un des fleurons de l'économie française. Cette interférence de capitaux étrangers avec la conduite de la politique domestique fait précisément écho à l'argument de Keynes. De même, depuis les années1990, la globa lisation financière a généralisé les critères de création de valeur pour l'actionnaire, quitte à faire apparaître un conflit ouvert avec le maintien de l'emploi sur l'espace domestique.

18

Comme dans l'entre-deux-guerres, un divorce apparaît entre la conjonction d'une série de décisions des firmes privées, en l'occurrence des multinationales, et ce qui serait souhaitable du point de vue de la collectivité considérée. Alors que de précédents gouvernements, y compris à majorité socialiste, avaient considéré comme irréversible le processus de globalisation et la réduction, voire la disparition des marges de manoeuvre de la politique économique, en 2005, la formation d'un nouveau gouvernement fournit l'occasion de l'affirmation d'une autre stratégie, inspirée par la patriotisme économique. Les facteurs diagnostiqués par John Maynard Keynes sont donc présents dans la période contemporaine, au point que certains auteurs ne manquent pas de penser que les années 2000 marquent un retournement de l'opinion à l'égard des bienfaits du libéralisme et de l'internationalisation. Ce mouvement avait été amorcé par la mouvance altermondialiste impulsée en France par Attac.

19

En l'occurrence, le patriotisme économique se manifeste à travers trois principales mesures. Une première orientation vise à rendre plus difficiles les OPA hostiles, soit à travers la révision des dispositifs légaux à la lumière de ceux qui sont en vigueur dans les autres pays, soit en encourageant la détention d'une fraction significative du capital par les salariés de l'entreprise. Cela s'inscrit dans le droit fil de l'orientation suggérée par Keynes. Une seconde mesure a trait à l'élaboration d'une liste de secteurs stratégiques pour lesquels une autorisation des pouvoirs publics est nécessaire lors de l'acqui sition par des capitaux étrangers. Le principe est relativement clair lorsqu'il s'agit d'activités strictement liées à la défense nationale, mais la question se complique lorsque la liste s'étend aux secteurs réputés essentiels pour l'autonomie nationale, et plus encore lorsqu'elle englobe les secteurs de haute technologie, réputés porteurs d'avenir. L'élaboration d'une politique industrielle constitue une troisième forme d'intervention publique. Ainsi, la création de l'Agence de l'innovation industrielle vise moins à créer des champions nationaux (en effet, elle est accessible aux entreprises européennes travaillant en réseau avec des entreprises françaises) qu'elle n'entend rediriger l'effort d'innovation vers le long terme et des innovations radicales. On pourrait qualifier de bien tempéré ce type de patriotisme puisqu'il est pratiqué, sous des formes variables, par la plupart des grandes nations industrielles.

20

Pourtant, les années 2000 ne sont pas la répétition à l'identique des années1930. D'abord parce que se sont constitués, dans la plupart des pays, de grands groupes à vocation transnationale, souvent appuyés par les gouvernements du pays d'origine, et qui entendent défendre l'idée que leur délocalisation et leur rôle mondial est favorable aux intérêts nationaux. Ce peut être à travers le maintien de leurs sièges sociaux, le paiement d'impôts, ou encore grâce au fait que l'innovation et les activités à forte valeur ajoutée demeurent sur le territoire national. On ne dispose pas pour l'instant d'études suffisamment détaillées permettant de vérifier si cet argument, fréquemment avancé par les dirigeants de ces multinationales, est fondé. A un niveau plus fondamental, la définition de l'intérêt national est devenue moins évidente du fait précisément de l'interdépendance des économies. Ensuite, si la nation demeure l'espace pertinent de défense des intérêts économiques, la légitimité d'une telle stratégie fait problème par rapport au processus d'inté gration européenne. A priori, le principe de concurrence sur le grand marché intérieur devrait impliquer que le patriotisme soit européen, et non pas spécifique à chacun des Etats membres. La question est d'autant plus pertinente qu'il est difficile de revendiquer un droit asymétrique en matière d'OPA et de fusions-acquisitions sur le même espace économique.

21

Enfin et surtout, l'hypothèse de Keynes selon laquelle les effets bénéfiques de la spécialisation et de la division internationale du travail sont du second ordre par rapport au coût de la globalisation financière n'est plus nécessairement vérifiée. En effet, contrairement à l'entre-deux-guerres, l'irruption de pays tels que la Chine et l'Inde dans l'espace économique mondial a suscité des réductions de coûts, et par voie de conséquence des améliorations de niveau de vie considérables dans les pays du Nord, au point qu'un repli protectionniste aurait sans doute des conséquences défavorables sur le niveau de vie. On songe bien sûr aux analyses qui font du durcissement de la concurrence sur le marché des produits l'un des ressorts essentiels de la dynamique économique. L'idée même du rôle macroéconomique qu'a, aux Etats-Unis, une entreprise telle que Wal-Mart témoigne de ce changement majeur par rapport à l'entre-deux-guerres.

22

Bref, l'analyse de Keynes doit être actualisée compte tenu de l'évolution des structures économiques intervenue au cours du siècle dernier. Par contre, certains avertissements concernant les dangers qui guettent la recherche d'une stratégie en rupture avec les politiques antérieures résonnent étrangement pour qui aurait suivi la politique sociale et économique française récente. Les avatars du "contrat première embauche" (CPE) donnent quelque crédit à certains des avertissements que Keynes adressait principalement aux dirigeants soviétiques. Certes, la politique du gouvernement français vise plus, en l'occurrence, à acclimater les mécanismes de marché qu'à faire progresser la main de fer du dirigisme stalinien. Et pourtant, ne faut-il pas méditer sur le conseil de Keynes : "lorsqu'on a atteint les sièges du pouvoir et de l'autorité on ne devrait pas se permettre de licence poétique" ? Ou encore, la hâte ne nuit-elle pas à l'efficacité du politique lorsque l'on sait qu'"il est dans la nature des processus économiques de s'inscrire dans le temps" ? Enfin, Keynes oppose la sagesse des politiciens, qui savent tenir compte des critiques, au volontarisme des soldats. N'affirme-t-il pas que "ce processus de critiques courageuses, libres et sans merci est la condition sine qua non du succès final" ?

En guise de conclusion

23

Cette réédition de l'article de la Yale Review vient rappeler à point nommé que l'économie est politique, que les méfaits d'une globalisation mal contrôlée alimentent les stratégies de reconquête d'une certaine autonomie nationale, qu'un protectionnisme massif serait plus nuisible que favorable, et que les stratégies par trop volontaristes risquent de conduire à l'échec. Pourtant des politiques bien tempérées peuvent ouvrir des voies de recompositions dont on risque de ne découvrir qu'ex post le bien-fondé, si ce n'est la logique. Pour Keynes, intelligence d'un processus historique et ouverture d'esprit vont de pair. C'est un message que tant les décideurs politiques que les économistes contemporains gagneraient à méditer.

Bibliographie

24

Amable, Bruno, 2005, Les Cinq Capitalismes : diversité des systèmes économiques et sociaux dans la mondialisation, Paris, Le Seuil.

25

Berle, Adolf, et Means, Gardiner, 1991 [1932], The Modern Corporation and Private Property, New Brunswick, Transaction Publishers, The State University.

26

Boyer, Robert, 2001, "L'économiste face aux innovations qui font époque : les relations entre histoire et théorie", Revue économique, n?52(5), septembre, p.1065-1115.

27

Boyer, Robert, 2005, "From shareholder value to CEO power : the paradox of the 1990s", Competition & Change, vol.9, n?1, mars, p.7-47.

28

Boyer, Robert, Dehove, Mario, et Plihon, Dominique, 2004, Les Crises financières, rapport du Conseil d'analyse économique, n?50, Paris, La Documentation française. Carayon, Bernard, 2006, Patriotisme économique, de la guerre à la paix économique, Editions du Rocher.

29

Fishman, Charles, 2005, The Wal-Mart Effect, New York, Penguin Press.

30

Keynes, John Maynard, 1936, Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie [trad. fr., 1966], Paris, coll. "Petite Bibliothèque", Payot.

31

Polanyi, Karl, 1944, The Great Transformaiton [trad. fr., 1983], Paris, Gallimard.

32

Schumpeter, Joseph, 1919, Impérialisme et classes sociales [trad. fr., 1972], Paris, Editions de Minuit.

33

Smith, Adam, 1776, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations [trad. fr., 1976], Paris, Gallimard.

34

Tirole, Jean, 2006, "L'Etat a mieux à faire que combattre les OPA", L'Expansion, 17 mai.

Plan de l'article

  1. L'économiste entre orthodoxie et observation d'une transformation majeure du capitalisme
  2. Une anticipation de certains des thèmes de la Théorie générale
  3. Contre l'optimisme des libéraux : l'internationalisation contre la paix!
  4. Un écho avec les débats contemporains sur la globalisation
  5. Charmes et limites du "patriotisme économique"
  6. En guise de conclusion
  7. Bibliographie

Pour citer cet article

Boyer Robert, « Les risques de la globalisation financière justifient-ils un patriotisme économique ? », L'Économie politique 3/2006 (no 31) , p. 19-30
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-3-page-19.htm.
DOI : 10.3917/leco.031.0019.


Article précédent Pages 19 - 30 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback