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L'Économie politique

2006/3 (no 31)


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Ce texte est très attachant - Keynes écrivait bien - car il laisse bien transparaître la fatigue, l'abattement, la déprime d'une Europe à peine (et mal) remise de la Première Guerre mondiale et déjà sur le point d'être entraînée dans une seconde tourmente. Keynes, qui cite Valéry dans ce texte, offre un dramatique écho au fameux : "Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles" [1][1] Paul Valéry, La Crise de l'esprit, "Première lettre",... - mais le sait-il ?

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Ce n'est pas la première fois que Keynes aborde le thème de la paix, du libre-échange et du protectionnisme. Il existe un compte-rendu (publié sur la quatrième de couverture d'un numéro du Journal of Political Economy dont je n'ai pas retrouvé la référence exacte) d'une discussion à l'heure du thé entre Keynes et un autre économiste, Dennis Robertson je crois. Keynes fait état de ses doutes sur le libre-échange. Et Robertson de lui répliquer : "Si l'on suit votre point de vue, nous aurons dans dix ans une nouvelle guerre mondiale." Cette discussion a lieu en 1930. Peut-être flotte-t-elle encore dans l'esprit de Keynes quand il écrit ce texte.

Paix et libre-échange

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Ce lien fort entre paix et libre-échange après lequel Keynes soupire tant, car il établirait la légitimité du libre-échange une fois pour toutes (au moins pour lui), montre combien Keynes est encore un homme du XIXe siècle. Ce siècle a connu des progrès si fulgurants et si constants (et ceci est si nouveau pour les hommes de cette époque) qu'ils paraissaient révéler et établir des liens mécaniques stables entre des domaines très éloignés - comme la paix et le libre-échange. Une "mécanique céleste" dans tous les sens du terme. Loin de moi une quelconque condescendance envers les hommes du XIXe siècle. Ce que nous avons appris depuis 1933 sur la paix et le libre-échange, les contemporains de Keynes l'ont payé cher avec la Seconde Guerre mondiale. Mais ce regret de Keynes sur paix et libre-échange est marqué au sceau du "mécanicisme" qui a nourri les cataclysmes de l'"homme nouveau" et ravagé l'Allemagne hitlérienne comme la Russie soviétique.

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Le libre-échange, qui n'est que le prolongement international des mécanismes de l'économie de marché, n'a jamais été et ne sera jamais un rempart contre les guerres entre pays, comme l'économie de marché n'est pas davantage le rempart contre les guerres civiles. Vouloir établir ou observer un lien stable entre paix et (libre) commerce paraît, de nos jours, une entreprise trop réductrice de la réalité pour mériter quelque attention (il y a beaucoup d'autres choses à faire en économie, heureusement).

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Sans doute le libre-échange est-il un facteur inhibiteur de guerres. Après tout, la Première Guerre mondiale menaçait depuis au moins une bonne vingtaine d'années quand elle fut déclenchée par un enchaînement de circonstances qui auraient pu tout aussi bien se conclure sans déclaration de guerre. Des pays qui commercent beaucoup entre eux apprennent à se connaître, et même à s'apprécier. Rompre des relations commerciales intensives porte nécessairement atteinte à des intérêts économiques importants. Ces derniers vont chercher à agir dans le sens du maintien de la paix, mais si les menaces sur la paix persistent, ils vont prudemment, pensent-ils, chercher des relations commerciales de substitution pour s'abriter de cette guerre éventuelle, la rendant par là même plus facile à déclencher.

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Le libre-échange peut aussi être un vecteur de paix, et consciemment utilisé dans cet esprit, comme ce fut le cas avec le traité de Rome et le début de la construction européenne, ou de celle des Etats-Unis. Mais les choses sont subtiles, et il faut savoir parfois jouer avec le diable. Ainsi, le traité de Paris, qui a créé la Communauté européenne du charbon et de l'acier (Ceca) et préparé la Communauté européenne, n'a pas été un traité de libre-échange, mais un traité par lequel les barrières douanières entre Etats ont été remplacées par des barrières privées entre firmes européennes, engendrant un comportement implicite de collusion, ou du moins de non-entrée massive sur les marchés des unes et des autres. Le coup de génie politique du traité de Paris n'était qu'un trompe-l'oeil en matière de libre-échange. Car comment aurait-on pu accepter, en 1951, six ans seulement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le vrai jeu du libre-échange dans ces deux secteurs si stratégiques entre la France et l'Allemagne ? Le libre-échange engendre une spécialisation entre pays, et les conditions de production de l'époque étaient largement à l'avantage de l'Allemagne. Un véritable libre-échange aurait vite ravivé des fureurs à peine assagies en installant une puissante sidérurgie allemande. Une apparence de libre-échange a permis de donner naissance à une construction de paix dont nous bénéficions encore.

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Le libre-échange peut-il être source de guerre ? Les deux termes me paraissent antinomiques, du moins si l'on considère un véritable libre-échange (dans le monde réel, le libre-échange n'existe guère, et la combinaison de protectionnisme et de libre-échange qui en est la marque peut être source de conflits). Le libre-échange voit le monde comme interdépendant, et l'exclusion de produits ou de pays comme coûteuse autant pour les producteurs (pertes de marchés) que pour les consommateurs (pertes de bien-être). Il repose sur la confiance dans l'autre parce que l'autre a besoin de vous.

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Cette discussion sur la paix et le libre commerce ne devrait pas être limitée au seul aspect international. Après tout, il y a plus de guerres civiles que de guerres inter-étatiques depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L'exemple de la Yougoslavie, aux portes de l'Europe, mériterait d'être médité: une étape essentielle de la décomposition de la Yougoslavie a été la mise en place de barrières aux échanges entre les Républiques membres, avant même la mort de Tito. Celles-ci ont appris à se passer les unes des autres, tout en payant le coût de cette protection croissante, ce qui a rendu la Fédération encore plus impopulaire. La suite des événements n'a pas été dominée par l'économie, mais par certains qui ont su tirer grand profit (y compris économique) de la situation. L'Europe actuelle ferait bien de saisir le message. Il n'y aura pas de paix européenne éternelle parce qu'un traité économique a été signé il y cinquante ans.

Paix et protectionnisme

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Si le libre-échange n'est pas le garant de la paix, le protectionnisme est créateur -ou amplificateur- de conflits lorsqu'il dépasse un certain niveau. Keynes critique avec véhémence l'échec de l'internationalisme économique dans la promotion de la paix avant la Première Guerre mondiale. Mais que devrait-il dire de l'effet du protectionnisme sur la paix après la fin de la guerre de 1914-1918 ? Il faudra aller jusqu'à la Seconde Guerre mondiale pour que Keynes révise son jugement et s'aligne sur Robertson, qui avait tout de suite compris qu'un niveau dangereux était atteint dès 1930. Dans les années 1920, la plupart des pays européens ne sont pas revenus au libre-échange d'avant 1914 (la France, par exemple, a adopté un système complexe de droits de douane). Mais le niveau de protectionnisme atteint en 1933 (date du texte) ne laisse guère de doute sur les risques de guerre. A partir de 1930, les droits de douane sont fréquemment, rapidement et fortement remontés dans la plupart des pays industrialisés. Pire, les restrictions quantitatives (quotas) ont fait une apparition massive, isolant plus hermétiquement encore les économies les unes des autres, et engendrant un cycle infernal des protectionnismes en réaction les uns aux autres. De l'exclusion à la guerre, le pas est vite franchi.

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Ce qui frappe, dans la discussion du protectionnisme que Keynes appelle de ses voeux, c'est son singulier manque de profondeur (au passage, cela montre combien l'analyse économique des échanges internationaux et des politiques commerciales a fait des progrès depuis les années1930). Car Keynes ne répond à aucune des deux questions que pose son choix de principe en faveur d'une protection plus importante : quelle dose de protection, et quel instrument de protection ?

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A la première question, Keynes donne une première réponse précise et extrême (minimiser les liaisons économiques entre nations) qu'il contredit, deux pages plus loin, par une moins forte (il applaudirait à la réduction mutuelle des droits de douane et à la création d'accords régionaux), pour finalement conclure en donnant de vagues mots d'ordre : ne pas être doctrinaire, ne pas se précipiter, ne pas être intolérant.

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Ces réponses successives et contradictoires sont intéressantes car elles révèlent la forte asymétrie entre l'objectif de libre-échange et celui de protection. Le monde est quasiment assuré de ne jamais atteindre le libre-échange car les intérêts des consommateurs (les principaux bénéficiaires du libre-échange) sont toujours (beaucoup) moins bien représentés que ceux des producteurs menacés par les importations. A cet égard, la capture des forces politiques par les producteurs nationaux est une idée qui n'effleure même pas Keynes ; un reflet d'une naïveté d'autant plus étonnante qu'il ne mâche pas ses mots envers le capitalisme "décadent". Par contre, tout pays court le risque presque certain de voir l'objectif d'un certain niveau de protection qu'il se donne au départ dépassé par la suite. Pourquoi ? Parce que les producteurs dont les secteurs sont moins bien protégés que les autres à un moment donné ont de bonnes raisons de vouloir "rattraper" les premiers et d'obtenir le même niveau de protection, relançant par là même la course à la protection dans le pays. Les années 1930 vont donner à Keynes l'exemple le plus frappant de ce cycle infernal de protections, si bien illustré par Kindleberger avec sa spirale de la décroissance des échanges internationaux au cours des années 1930.

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De même, Keynes ne dit pas un mot du fait que certains instruments de protection sont beaucoup plus "belligènes" (porteurs de guerre) que d'autres. Par exemple, les barrières que l'Europe vient d'imposer aux exportations de vêtements chinois sont d'une nature très belligène. Elles consistent en des limitations quantitatives aux importations chinoises. De telles mesures (l'instrument privilégié des années 1930) créent des rentes de situation (des revenus artificiels) que nombre de personnes -entrepreneurs chinois, autorités chinoises, intermédiaires de tout pays et de tout poil- vont chercher à accaparer. Compte tenu des flux commerciaux en jeu, les sommes d'argent associées à ces rentes sont énormes. La férocité des luttes pour se les approprier est à la hauteur des enjeux, et les autorités publiques sont en général incapables de modérer ces luttes, quand elles n'y participent pas activement. Peu d'observateurs remarquent que, de plus en plus souvent, la discussion en Chine mélange protectionnisme européen ou américain et capacités de représailles chinoises, un mélange qui n'est pas sans rappeler les années 1930.

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On ne comprend pas les règles actuelles du Gatt (marquées par les années 1930) et de son successeur, l'Organisation mondiale du commerce (OMC), si l'on ne connaît pas cette époque. L'OMC peut parfaitement survivre à l'échec des négociations d'un "round", comme ce sera peut-être le cas avec le Doha Round en cours. Mais elle sera à l'agonie le jour où un pays se sentira en droit de remonter unilatéralement ses droits de douane et d'user sans restriction des quotas - la sinistre signature des années 1920-1930. Ce jour-là, la paix sera devenue singulièrement plus fragile.

Patriotisme économique

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Keynes prolonge sa discussion du lien entre paix et libre-échange par celle de la propriété du capital, apportant son soutien à la défense d'un "capital national".

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Son texte peut paraître annoncer ce que l'on appellerait aujourd'hui le "patriotisme économique". Cela ne me paraît pas exact, car le capital que Keynes fustige est largement de type spéculatif. En cela, Keynes rejoint bien des économistes contemporains du commerce international qui, sans douter des bienfaits du libre-échange, expriment leur inquiétude sur les risques associés aux mouvements des capitaux à très court terme, le meilleur exemple étant Jagdish Bhagwati. La question est de savoir si le fait de supprimer ces mouvements internationaux ne se traduirait pas par des mouvements plus violents à l'intérieur de chaque pays. Car, pour Keynes, le problème est clairement plus profond que sa manifestation internationale - il tient au "capitalisme". Du coup, on comprend mal la réponse de Keynes, si réprimer l'aspect international du problème ne peut apporter de solution satisfaisante. A moins que les citoyens d'un pays ne soient prêts à endurer davantage de misères si ces dernières leur sont infligées par leurs concitoyens - un point de vue qui, peut-être, était implicitement accepté dans le cadre nationaliste des années 1930, mais qui ne paraît pas devoir l'être de nos jours, au moins dans les pays les plus riches.

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Supposons maintenant que ce texte de Keynes annonce le patriotisme économique. Celui-ci repose sur une vue floue et biaisée de la réalité que Keynes ne clarifie guère. Une vue floue, car que veut dire "capital national" et "capital étranger" ? Mittal Steel comme Arcelor ont des actifs et des intérêts sur tous les grands marchés mondiaux de l'acier. Leur seule différence, en termes de nationalité, est le passeport de leur PDG respectif. Est-ce une garantie pour répondre à la question centrale de Keynes - des calculs financiers autodestructeurs car court-termistes ? La réponse paraît négative, surtout après l'épisode Severstal, alternative opposée à Mittal. Et une vue biaisée, car le patriotisme économique met en avant les ajustements imposés par les capitaux étrangers, notamment lorsqu'ils quittent un pays et une activité. Mais il ne souffle mot des ajustements évités grâce à des capitaux étrangers prenant le relais de capitaux nationaux incapables de trouver des opportunités de profit dans leur propre pays. Car le patriotisme économique ne revient-il pas largement à exempter les chefs d'entreprise d'un pays de la concurrence internationale ?

Laisser-faire ?

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Ce texte offre donc un mélange étonnant de perspicacité et de naïveté. La perspicacité tient dans les questions - essentielles hier comme aujourd'hui (paix et économie, industrialisation et nature, etc.). La naïveté réside dans les solutions proposées : la présentation de ce que Keynes ferait s'il avait le pouvoir est très représentative des années 1930 et fleure le "bon petit père des peuples" qui sait ce qu'il faut faire. Le point qui, pour moi, symbolise peut-être le plus cette naïveté, dangereuse car pleine de bonne conscience, est l'association faite par Keynes entre protectionnisme et puissance de l'Etat, d'une part, libre-échange et laisser-faire, d'autre part.

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La relation entre protectionnisme et puissance de l'Etat semble de plus en plus en désuète en France. Plus guère de Français ne croient que si nous étions dans une économie fermée, l'Etat serait plus puissant, se ferait mieux respecter et serait plus impartial. Les Français ont trop souvent vu la capture de l'Etat par de grands intérêts puissants, publics ou privés, depuis 1945 et avant. Sans doute cette longue expérience explique-t-elle le grand scepticisme de larges parties de la population envers le patriotisme économique. A chaque fois que ce mot a été prononcé, le sport national fut de trouver les noms des heureux bénéficiaires de cette capture de l'Etat. La fuite d'Arcelor dans les bras de Severstal pour échapper à ceux de Mittal n'est pas faite pour réduire ce scepticisme.

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En revanche, l'association entre libre-échange et laisser-faire est, elle, encore très largement perçue comme vraie par les Français. Pourtant, ouvrir les frontières aux produits étrangers ne signifie pas la disparition de l'Etat - à moins de cantonner l'Etat à ses douaniers. Et les cinquante dernières années ont vu un essor de l'internationalisme accompagné d'une forte croissance des fonctions de l'Etat. Ce qu'une économie ouverte exige, c'est une action infiniment plus sophistiquée de l'Etat, reposant sur des incitations soigneusement pesées plus que sur des obligations. La difficulté est de générer ces incitations bien ciblées sur des objectifs bien définis. Ce sont là les "grands travaux" du XXIe siècle, et ils sont beaucoup plus difficiles à concevoir et mener que ceux du XXe siècle.

Notes

[1]

Paul Valéry, La Crise de l'esprit, "Première lettre", 1919.

Plan de l'article

  1. Paix et libre-échange
  2. Paix et protectionnisme
  3. Patriotisme économique
  4. Laisser-faire ?

Pour citer cet article

Messerlin Patrick A., « Perspicacité et naïveté de Keynes », L'Économie politique 3/2006 (no 31) , p. 51-58
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-3-page-51.htm.
DOI : 10.3917/leco.031.0051.


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