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L'Économie politique

2006/3 (no 31)


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A la première lecture, le texte de John Maynard Keynes semble assez confus. Son éloge de l'autosuffisance nationale (" national self-sufficiency ") peut interloquer. Il ne s'agit pas d'une démonstration rationnelle à la logique implacable mais d'une suite de réflexions données à la Yale Review, en 1933, dans lesquelles il ne cache pas ses hésitations, son incertitude, voire ses contradictions. Keynes avance prudemment, avec humilité, dans l'énoncé de ses thèses, mais aussi avec violence dans certaines dénonciations. Il s'agit d'une pensée qui se cherche, qui se veut accrochée à la question majeure de son temps - le sous-emploi -, qui proclame la nécessité d'une rupture avec les croyances du passé (celles du XIXe siècle). Il estime utile de se pencher sur les expériences en cours dans certains pays européens - l'Irlande, l'Italie, la Russie.

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Il est donc indispensable de se livrer à un travail de décryptage. Il s'agit de retrouver, sous les digressions, la préoccupation dominante de celui qui va publier trois ans après la Théorie générale... C'est ce que nous allons tenter de faire avec prudence et modestie, en procédant en deux parties. D'une part, en essayant de comprendre ce que signifie le rejet du libre-échange qui constitue le fil rouge du texte. D'autre part, puisque l'auteur cherche à saisir son époque, en prolongeant sa quête par la question de savoir si aujourd'hui, au temps de la mondialisation en cours, l'idée d'autosuffisance nationale, d'indépendance économique nationale, d'affirmation d'un patriotisme économique a encore un sens.

Le rejet du libre-échange

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Le rejet du libre-échange ne doit pas surprendre chez Keynes. Il se situe dans le prolongement de son discours de 1926 où la "fin du laisser-faire" avait été hautement proclamée. Il est devenu nécessaire, à ses yeux, pour comprendre la situation du capitalisme après 1914-1918, de rompre avec les vieux oripeaux de la pensée classique et à sa croyance dogmatique dans un retour automatique à l'équilibre du marché, entre autres du marché du travail. La "main invisible" n'est qu'un mythe ; il faut l'abandonner pour reconnaître le rôle de la monnaie, qui n'est pas qu'un voile. Il faut rejeter la croyance -pourtant singulièrement forte dans la pensée économique et politique anglaise- que le principe du libre-échange est le fondement indiscutable de l'économie internationale. Et pour justifier son choix, Keynes se réfère successivement, dans le texte de la Yale Review, à deux arguments dont l'importance nous semble inégale : la paix, d'une part, et la fixation du taux de l'intérêt, de l'autre.

La condition de la paix

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En premier lieu, examinons l'idée selon laquelle, l'abandon du libre-échange va dans le sens de la paix entre les nations. Cette dénonciation des partisans de la spécialisation internationale repose sur l'affirmation qu'elle ne peut déboucher que sur la guerre. Il est préférable que les Etats-nations entretiennent le moins de rapports possible entre eux, tendent vers l'indépendance nationale et ne dépendent pas des fluctuations des autres pays. Dans ce cas, la concurrence sera réduite d'autant et la paix sera sauvegardée. Un tel point de vue peut surprendre ; d'autant plus que Keynes ne donne pas, dans le texte sous examen, de justifications de son point de vue, sinon l'impérative nécessité de rompre avec le dogme de l'économie classique. Il faut aller regarder ailleurs, dans la Théorie générale, pour avancer deux explications possibles à ce plaidoyer pour la souveraineté économique et le "développement complexe" qui semble anticiper les analyses produites par la Cepal [1][1] La Commission économique pour l'Amérique latine (Cepal)... après la Seconde Guerre mondiale. Les deux explications possibles, du point de vue du maître de Cambridge, sont le rejet de la théorie ricardienne et aussi, surtout, la critique des politiques mercantilistes.

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La théorie de la spécialisation sur la base des avantages compa ratifs, dont la pensée classique fait l'instrument par excellence de la paix internationale, celle des marchands, est réfutée par Keynes dans le reste de son oeuvre. David Ricardo a adhéré au principe de la loi de Say, malgré les objurgations de Robert Malthus. Trois hypothèses sont postulées : les produits s'échangent contre les produits, la monnaie est un voile, et les forces productives -dont le travail- sont au plein emploi. Keynes ne peut évidemment pas accepter de telles hypothèses qui contredisent aussi fortement, d'une part, la réalité qu'il a sous les yeux, et d'autre part, l'édifice théorique tout entier qu'il va construire. Pourtant, il serait possible d'opposer à Keynes, qui le sait sans aucun doute, qu'à l'origine, le but de la démonstration de Ricardo visait à démontrer aux membres du Parlement anglais les méfaits de la loi sur les blés. Elle permettait certes à la Gentry de toucher une "rente différentielle", mais elle entraînait l'économie anglaise vers une situation d'état stationnaire. Il reste que, pour Keynes, ce sont les conséquences attendues, pour le marché du travail, de la division internationale du travail qui demeurent inacceptables.

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Plus que contre cette dernière, l'évocation de la "national self-sufficiency" prônée par Keynes est dirigée principalement, nous semble-t-il, contre l'école mercantiliste. Cette dernière voit dans un excédent de la balance commerciale du pays le secret de la richesse et la fin du sous-emploi. Il faut s'efforcer d'exporter le plus possible et d'importer le moins possible pour acquérir les réserves salvatrices d'or et pousser l'activité domestique. Il ne s'agit plus, dans cette hypothèse, de jouer les règles du jeu de l'avantage comparatif mais celles, plus brutales, de l'avantage absolu, pour parler avec les mots d'Adam Smith. Seulement, si un grand nombre de pays se mettent à suivre les préceptes du mercantilisme, la bataille pour écouler les produits va être de plus en plus difficile. La concurrence entre les pays va s'exacerber jusqu'à la guerre -la politique économique par d'autres moyens.

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Cette thèse n'est pas sans recouper celle défendue par Lénine dans L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme. Un tel rapprochement ne doit pas surprendre outre mesure : les deux auteurs partagent le même intérêt pour les thèses de la sous-consommation, et tout particulièrement pour les analyses de Hobson [2][2] Voir J.M. Keynes, Théorie générale de l'emploi, de.... Le mercantilisme ne peut conduire à la paix. Il faut donc que les pays deviennent "intravertis", qu'ils se suffisent à eux-mêmes grâce une demande effective nationale adéquate qui assure le plein-emploi. J.M. Keynes a découvert la condition nécessaire pour que cette situation se réalise : il faut que le taux d'intérêt soit suffisamment bas pour relancer l'investissement national, donc la produc tion, donc l'emploi. Les thèses d'Hobson, Lénine, Rosa Luxemburg (une pré-keynésienne), qui ont oublié le rôle de la monnaie, perdent leur validité -du moins à court terme!

La fixation du taux d'intérêt

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En second lieu, dans l'analyse keynésienne, la fixation du taux de l'intérêt est un élément crucial de la reprise de l'économie et d'un retour au plein-emploi. La réduction du taux de l'intérêt au- dessous de celui de l'efficacité marginale du capital va avoir pour effet une reprise de l'investissement, qui va déclencher une augmentation de la production, qui va à son tour augmenter l'emploi.

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Dans le texte de la Yale Review, la mobilité des capitaux est perçue comme étant un frein à ce cercle vertueux, car la baisse des taux va entraîner une fuite des capitaux à l'extérieur. Nous pensons qu'il s'agit là de la raison la plus importante qui pousse Keynes à refuser la libre mobilité des capitaux.

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Sur ce thème, il greffe une attaque en règle, frisant souvent l'esthétisme contre l'esprit comptable, contre le calcul économique mené à l'échelle internationale. D'abord, contre la pensée classique, il n'a de cesse de dénoncer la croyance dans les bienfaits de l'épargne préalable. Cette vertu indiscutée accordée à l'épargne sur la dépense conduit le peuple anglais à vivre dans des villes sans attrait ou, pire, dans des taudis, alors qu'il ne faudrait pas hésiter à dépenser dans une belle architecture. Mais, selon Keynes : "Mener sa vie était devenu une sorte de parodie du cauchemar d'un comptable." Précédant l'auteur de la Part maudite[3][3] Georges Bataille, La Part maudite, Editions de Minuit,..., Keynes se fait le champion de la dépense contre l'esprit étroit des rentiers et leur soif de gain. C'est sur ce point qu'une révolution intellectuelle s'impose, bien qu'elle soit laborieuse, pour sortir de la mentalité des boutiquiers et des comptables de la Grande-Bretagne du XIXe siècle.

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Ensuite, la même révolte le fait s'insurger contre "l'opinion de Wall Street", le pousse à dénoncer la possibilité que les actions de sociétés anglaises puissent être possédées par des étrangers qui se moquent de la gestion de firmes lointaines et qui ne considèrent que la rentabilité de leurs placements. Sur ce point, les inquiétudes de Keynes préfigurent celles du Premier ministre de la France de 2006 dans sa défense du "patriotisme économique". Il ne faut pas que des actionnaires non résidents, éloignés de la marche courante des entreprises, puissent avoir une influence sur l'avenir des firmes nationales.

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Au total, tout pousse à un contrôle strict de la "contrainte extérieure", pour reprendre le langage technocratique des faiseurs de modèles macroéconomiques d'inspiration keynésienne des années 1960 et 1970. D'une part, il faut contrôler les exportations et réduire les importations ; de l'autre, il faut interdire les mouvements des capitaux volatils qui réagissent instantanément aux fluctuations des taux d'intérêt, et il faut, en outre, interdire les prises de participation des capitaux financiers étrangers dans les sociétés nationales. Il s'agit d'éviter au maximum les influences venues de l'extérieur.

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En revanche, d'une façon surprenante, Keynes défend le commerce et l'investissement avec des économies peu développées, comme on le faisait au siècle passé avec les colonies. Il existe, en effet, une telle différence dans les niveaux de développement que l'importation de produits comme l'exportation de capitaux, de main-d'oeuvre et de technologies n'auront que des effets bénéfiques pour les partenaires. La Grande-Bretagne bénéficiera du rapatriement des profits de ses braves investisseurs dans des économies encore sauvages. On peut en induire, a contrario, qu'il serait mal venu que ces dernières se réclament elles aussi de l'idée d'autosuffisance. Deux poids, deux mesures, ou plutôt : l'économie classique fonctionne très bien dans le cas des relations avec des économies "exotiques", celles pour lesquelles la spécialisation est dictée "par d'importantes différences de climat, de ressources naturelles, d'aptitudes naturelles, de niveau de culture et de densité de population".

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Cette différence de traitement n'a pas l'air de préoccuper l'auteur, qui a d'autres chats à fouetter. Et plus particulièrement d'examiner ce qui se passe dans des pays "sérieux" qui partagent aussi la politique de la "national self-sufficiency". Keynes refuse de se prononcer sur ce qui se passe dans l'Allemagne hitlérienne et juge trop petite la taille de l'économie irlandaise pour une telle politique. En revanche, il n'hésite pas à porter un jugement très sévère sur le modèle soviétique. Il caractérise la politique suivie par Staline par trois traits fortement négatifs : la bêtise du doctrinaire, qui ne sait pas adapter sa pensée à ses actes ; plus gravement, la hâte, alors que le gradualisme s'impose en matière de transition ; et enfin, ce qui est pire que tout, l'intolérance, qui aboutit à éliminer le contradicteur plutôt qu'à l'écouter.

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La politique préconisée par Keynes doit éviter les excès, entre autres celui des nationalisations intempestives. Pourtant, la participation de capitalistes rentiers étrangers lui déplaît infiniment et, dans ce cas, les nationalisations sont l'outil adapté à une politique de patriotisme économique! En revanche, la "national self-sufficiency" implique un certain nombre de mesures d'inspiration protectionniste. D'une part, la réalisation d'un développement complexe tourné vers le marché intérieur, une sorte de politique de substi tution aux importations avant l'heure, lui semble positive pour réduire les pressions concurrentielles du reste du monde. Il vaut mieux vivre au pays... D'autre part, ce "patriotisme économique", qui lui fait haïr le calcul financier des spéculateurs, le conduit à préconiser un contrôle vigilant des capitaux : ceux des financiers étrangers qui se placent dans le capital des sociétés nationales sans souci autre que celui de leur rentabilité à court terme, et surtout, ceux qui font pression contre une baisse des taux d'intérêt en menaçant de quitter le pays. Dans la logique du triangle d'incompatibilité de Mundell, il ne veut pas que le taux des salaires serve de variable d'ajustement car c'est la demande effective qui serait remise en cause, et par là l'incitation à investir pour les entrepreneurs.

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Nous voudrions maintenant poser une autre question quant aux thèses développées dans le texte : les prises de position de Keynes sont-elles compatibles avec la globalisation qui constitue la réalité de la situation actuelle des années 2000 et qui reproduit "les deux vices marquants du monde économique où nous vivons"[4][4] J.M. Keynes, La Théorie générale..., op. cit., p.3..., c'est-à-dire que le plein-emploi n'est pas réalisé et que la répartition de la fortune et du revenu y est arbitraire et manque d'équité ? En d'autres termes, peut-on revenir à Keynes ? Nous ne le pensons pas. Non pas parce qu'il est toujours difficile de revenir en arrière, au bon vieux temps des "Trente Glorieuses" et du "fordisme", mais aussi et principalement parce que la décision d'investissement des chefs d'entreprise n'obéit peut-être plus, ou du moins d'une façon qui n'est pas déterminante, aux variables du schéma keynésien.

Le modèle keynésien face à la globalisation

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L'idée d'opposer le modèle keynésien à celui de la globalisation peut faire sourire dans la mesure où le mouvement de la globalisation a été renforcé, favorisé par la "révolution néo-libérale", qui était largement opposée à la "révolution keynésienne" [5][5] Lawrence R. Klein, The Keynesian Revolution, The McMillan.... Mais il y a peut-être plus qu'une bataille d'idées ou de luttes sociales entre rentiers et salariés, encore que celles-ci soient indéniables.

Contre le keynésianisme, la "révolution néo-libérale"

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Les économistes qui sont venus au pouvoir avec MmeThatcher puis Ronald Reagan n'aimaient pas beaucoup les idées keynésiennes. Il y avait comme une revanche à prendre dont la situation économique de "stagflation", appuyée sur la conception des "anticipations rationnelles", servait de support pour démontrer l'inanité des idées de Keynes. Il était donc urgent de démanteler tout ce qui avait été construit durant l'après-guerre au nom du keynésianisme. D'abord, affaiblir l'Etat au nom de la rigueur et de la lutte contre l'inflation, ce qui passe par la réduction des dépenses publiques et l'allégement la fiscalité, principalement celle qui frappe les revenus les plus élevés au nom de la redistribution ; dans le même esprit, les aides sociales doivent être revues à la baisse car elles ne font qu'encourager le chômage volontaire. Simultanément, il faut restreindre la taille du secteur public en procédant à des privatisations. Il est prioritaire de redonner au secteur privé la place qui lui incombe dans une économie de marché. Il faut qu'il redevienne le principal moteur de la croissance. En même temps, il importe de modifier le modèle de "corporate governance" qui est en vigueur. La gestion des firmes ne doit plus être le champ exclusif des managers mais être soumise aux intérêts des actionnaires. La rentabilité, et non plus la taille ou le progrès technique, doit devenir l'objectif numéro un. Par là, l'économie allait retrouver son dynamisme, alimenté par une concurrence accrue sur les marchés qui allait être le résultat de la "dérégulation". Celle-ci a commencé dans le secteur bancaire et financier. Le "big-bang" de la City devait affirmer la prééminence des actions rapides sur le gradualisme keynésien. Les "golden boys" allaient prendre le pouvoir dans le monde financier ; ils sauraient utiliser efficacement les nouveaux moyens de communication pour faire circuler les capitaux d'une place financière à l'autre afin de profiter des différences de taux -le monde de la "global finance". Les managers des entreprises industrielles doivent suivre le même modèle. Les différentes activités des firmes deviennent un simple portefeuille d'actifs industriels qu'il s'agit de faire fructifier à court terme en fonction des écarts de rentabilité, là aussi. Le but est de restructurer le portefeuille sur un petit nombre d'activités, le "coeur de métier" de l'entreprise, celui qui lui assure un avantage compétitif (un avantage absolu) sur un marché devenu mondial.

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Simultanément à l'hymne au marché contre l'Etat, la tendance à l'euthanasie des rentiers que souhaitait Keynes se transforme en son contraire. Non seulement ceux-ci retrouvent le pouvoir dans l'entreprise, mais ils vont en tirer le maximum de profit. Car les 15 % de rendement financier que réclament les institutionnels -fonds de pension, fonds d'investissement- pour conserver leurs actions vont profiter à tous les actionnaires. La révolution néo-libérale devient une restauration. Elle correspond à la revanche des rentiers. Elle n'est finalement qu'une autre idéologie.

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Mais ne faut-il voir dans ce dernier quart de siècle qu'un immense complot ? Est-il destiné à faire oublier le modèle keynésien pour pouvoir donner à nouveau aux propriétaires du capital la place qu'ils avaient en partie perdue au profit de la technostructure ? Il est douteux que Keynes lui-même eût accepté une thèse de ce genre, car elle tend à minimiser son apport scientifique au profit d'un simple rapport de forces sociopolitique. La vraie question est ailleurs. Elle est de savoir si la construction keynésienne telle qu'elle est proposée en filigrane dans l'article de la Yale Review, et qui se retrouvera dans la Théorie générale, garde encore sa validité dans la globalisation.

Les déterminants de l'investissement dans la globalisation

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Dans le modèle keynésien, le taux d'intérêt, quand il est plus bas que l'efficacité marginale du capital, doit déclencher une hausse de l'investissement qui va se traduire par une augmentation du revenu et de la demande d'autant plus forte que le multiplicateur est fort, ce qui va à son tour faire disparaître le sous-emploi. Il s'agit là de l'objectif final : sortir de l'équilibre de sous-emploi. L'accroissement de la demande a induit l'investissement en rendant les anticipations de l'investisseur positives. Ce qui a changé avec la globalisation, ce n'est pas la disparition des "esprits animaux", mais le lieu de l'anti cipation et de l'effet de la baisse de l'intérêt. Il n'est plus forcément situé dans le pays d'origine de l'investisseur.

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Pour rester dans le cas français, mais il serait possible de le généraliser à d'autres économies développées, les flux d'investissement à l'étranger sont plus élevés que les flux d'investissement étrangers en France. Pour les grandes entreprises françaises, le déterminant majeur de l'investissement n'est plus dans leur pays d'origine. Il est ailleurs, pour au moins trois raisons.

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La première, la plus ancienne, et que Keynes admettrait volontiers, c'est l'accès aux matières premières du sol ou du sous-sol. Celles-ci seront en grande partie exportées vers la France et serviront d'inputs à l'industrie ou de nourriture pour les consommateurs. Tout est pour le mieux, du côté français au moins. Le vieux "pacte colonial" n'est pas tout à fait mort. C'est le type de spécialisation internationale que Keynes reconnaît. Il ne va pas en aller de même avec les deux autres motifs.

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La seconde raison, la plus répandue chez tous les investisseurs quelle que soit leur nationalité, c'est l'accès à de vastes marchés de consommateurs. Malgré les efforts de l'OMC, ces marchés sont encore protégés, entre autres, par l'exubérance des barrières non tarifaires, qui compense les désarmements douaniers. L'investissement direct permet de sauter par-dessus ces obstacles et de s'installer sur place. Il s'agit des "jumping factories", pour reprendre une formule d'Alfred Marshall, le maître de Keynes à Cambridge. Il peut s'agir d'opérations de production pour le marché local qui sont réussies mais qui ne répondent ni à un débouché sur le marché du pays d'origine, ni à la politique de "cheap money" menée par ce dernier et qui ne vont pas se traduire par une hausse de l'emploi dans le pays d'origine. C'est l'existence d'un débouché préalable à l'étranger, pour parler comme Rosa Luxemburg [6][6] Rosa Luxemburg, L'Accumulation du capital, Maspero,..., que l'on ne pouvait atteindre de façon rentable par l'exportation à cause de coûts de transaction qui conduisent les investisseurs à décider d'investir à l'étranger, et non pas le niveau des taux d'intérêt dans le pays d'origine. Bien sûr, les retombées pour ce dernier se feront peut-être sentir à terme à travers une augmentation des exportations par les filiales de machines ou de composants et par le rapatriement d'une partie des profits vers la maison mère. Ces mouvements auront aussi, peut-être, un effet favorable sur l'emploi dans le pays d'origine. Cet effet comblera partiellement, dans d'autres secteurs, pour d'autres produits, les pertes d'emplois induites par la chute des exportations liée à la production à l'étranger. Quoi qu'il en soit, ce qui est important, c'est que le lien entre la croissance des investissements et l'emploi n'est plus assuré automatiquement. C'est un premier effet de la globa lisation.

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Le troisième déterminant de l'investissement à l'étranger est la recherche de la réduction des coûts. Il est de plus en plus important. Ces gains d'efficience peuvent avoir de multiples formes : prix des terrains industriels ou de l'énergie, prix du transport ou des inputs; prix du travail. Retenons ce dernier facteur, qui est celui qui intéresse le plus la théorie keynésienne. L'investisseur décide de délocaliser une partie ou la totalité de la chaîne de valeur à l'étranger pour réduire ses coûts. Ces opérations de délocalisation ont été jugées non patriotiques en France, en Allemagne, aux Etats-Unis même. La cause de cet émoi des gouvernements, largement électorale, tient à ses effets sur l'emploi. L'investissement a eu lieu, mais il se traduit par une baisse de l'emploi dans le pays d'origine. Les salaires payés aux ouvriers et ouvrières d'Asie, des pays d'Europe centrale et orientale (Peco) ou du Mexique ruinent les travailleurs peu qualifiés de France, d'Allemagne, des Etats-Unis. Pas seulement les travailleurs sans diplôme, car, désormais, l'externalisation touche aussi des activités hautement qualifiées. Et dans les pays du Nord, les ingénieurs en électronique, les faiseurs de logiciels, les employés des back-offices des banques ou ceux des call centers sont menacés. Toujours la même dichotomie entre les effets domestiques et étrangers alors que l'investissement existe. Le fordisme ne marche plus dans les pays d'implantation que choisissent les investisseurs pour délocaliser car les salaires ne suivent pas la productivité. Celle-ci était déjà forte ; un bon encadrement permet encore de l'améliorer jusqu'à la rendre comparable à celles des usines des pays d'origine, mais les salaires restent bas. Ce décalage importe peu, car la production est exportée ailleurs, vers les marchés où les consommateurs ont un fort pouvoir d'achat et sont ravis de voir celui-ci grossir du fait de la modicité du prix des produits importés. C'est pourquoi les "bons économistes" qui croient à la division du travail applaudissent aux délocalisations. Elles permettent même à une économie comme l'Allemagne de retrouver sa place mondiale dominante pour les exportations, malgré le cours de l'euro, malgré les salaires du personnel, malgré les hausses du taux de l'intérêt de la Banque centrale européenne. Peut-être faut-il préciser, ce qu'on oublie souvent de faire, que les exportations portent très largement sur des produits qui sont seulement assemblés en Allemagne mais dont les composants sont "made in Peco".

Conclusion

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Alors ne reste-t-il plus rien du modèle keynésien ? Deux remarques en guise de conclusion sommaire.

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En premier lieu, le modèle keynésien n'est plus pertinent non pas seulement pour les arguments avancés par les revanchards néo-classiques du tournant des années1980, mais aussi et surtout à cause des nouvelles règles du jeu de la globalisation. Avec l'expansion de cette dernière, ce sont les règles du capitalisme qui prévalent, et non plus celles des politiques inspirées par Keynes. Ce dernier a sans doute permis de sortir le capitalisme de la crise, mais la réforme keynésienne n'a pas duré. Elle a cédé le pas à un retour de ce qui est dorénavant appelé pudiquement l'économie de marché. Mais dans ce système, pour expliquer la décision d'investir, nous croyons avec Mme Joan Robinson [7][7] Joan Robinson, Collected Economics Papers, Basil Blackwell,... que le taux d'exploi tation du travail est une variable plus fondamentale que l'écart entre le taux de l'intérêt et l'efficacité marginale du capital. Ce qui a changé avec la globalisation, c'est que le lien entre la rentabilité du capital et la politique monétaire s'est largement rompu. Il en va de même pour l'investissement et la production. La décision d'investir et ses effets ne se situent plus sur le même territoire. Dans la globalisation, comme le dit le Sertorius de Corneille : "Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis"[8][8] Pierre Corneille, Sertorius, acte III, scène 1..

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En deuxième lieu, la question qui se pose est de savoir ce qu'il est possible de faire en face des délocalisations dans une logique keynésienne qui ne vise pas à rompre avec le capitalisme mais qui cherche à éviter ses conséquences ultimes. Dans cette optique, il devient nécessaire de faire une distinction entre les délocalisations intra-européennes et les autres. Dans le cadre de l'Europe élargie, les délocalisations devraient avoir le même statut que les opérations de décentralisation qui ont été opérées en France durant les années 1960 pour lutter contre le "désert français". Si l'on se réfère à la pratique allemande qui a été mentionnée plus haut, à celle des firmes américaines avec l'Alena et la Chine, ou encore à celle des firmes japonaises avec la Chine et ses voisins du bassin Pacifique, la délocalisation d'une partie de la chaîne de valeur permet un gain de compétitivité sur le marché mondial. Il s'agit de suivre une logique territoriale élargie à des économies moins développées. Elle pourrait même sortir du cadre strictement européen pour s'étendre à la zone euro-méditerranéenne.

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Cette option constituerait une véritable régionalisation de la dynamique de la mondialisation. Non pas un frein. Elle pourrait, à tout le moins être conçue dans le cadre d'un "patriotisme économique" offensif, et non pas dans celui d'un repli frileux.

Notes

[1]

La Commission économique pour l'Amérique latine (Cepal) a été créée en 1948. Ses travaux ont été parmi les premiers à avancer l'idée que les problèmes de développement des pays du Sud résultaient de la domination qu'exerçaient les pays du Nord sur l'économie mondiale. La conclusion en était que les pays du Sud devaient s'engager dans des politiques de nationalisme économique, notamment par la promotion d'industries de substitution aux importations [NDLR].

[2]

Voir J.M. Keynes, Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, Payot, 1959, p.378 et s., et C.-A. Michalet, Le Capitalisme mondial, PUF, coll. Quadrige, 3e éd., p.270.

[3]

Georges Bataille, La Part maudite, Editions de Minuit, 1967.

[4]

J.M. Keynes, La Théorie générale..., op. cit., p.386.

[5]

Lawrence R. Klein, The Keynesian Revolution, The McMillan Company, 1966.

[6]

Rosa Luxemburg, L'Accumulation du capital, Maspero, 1967.

[7]

Joan Robinson, Collected Economics Papers, Basil Blackwell, 1965, p. 181.

[8]

Pierre Corneille, Sertorius, acte III, scène 1.

Plan de l'article

  1. Le rejet du libre-échange
    1. La condition de la paix
    2. La fixation du taux d'intérêt
  2. Le modèle keynésien face à la globalisation
    1. Contre le keynésianisme, la "révolution néo-libérale"
    2. Les déterminants de l'investissement dans la globalisation
  3. Conclusion

Pour citer cet article

Michalet Charles-Albert, « Que reste-t-il de Keynes pour comprendre la mondialisation ? », L'Économie politique, 3/2006 (no 31), p. 59-70.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-3-page-59.htm
DOI : 10.3917/leco.031.0059


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