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L'Économie politique

2006/3 (no 31)


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A l'heure où le "patriotisme économique" anime le débat politique en Europe -et particulièrement en France- aussi bien qu'aux Etats-Unis, cet article tente un court historique de l'idée du nationalisme économique (NE) telle qu'elle est perçue par ses principaux théoriciens, qui sont aussi, paradoxalement, ses principaux critiques et juges : les économistes libéraux [Kofman, 1997 (1992), p.16; Buzan, 1984, p.609].

Aux origines du nationalisme économique

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L'économiste libéral Michael Heilperin affirme que l'expression "nationalisme économique" a été "employée et mise en lumière" pour la première fois par Leo Pasvolsky dans un livre intitulé Economic Nationalism of the Danubian States, publié en 1928 par l'institut Brookings de Washington [Heilperin, 1963 (1960), p.17; Pasvolsky, 1928]. Cet ouvrage a marqué les analyses subséquentes sur le NE par le fait que l'auteur réduit cette "doctrine" aux facteurs et éléments qui ne concordaient pas avec la théorie libérale ou qui ne pouvaient pas être analysés par celle-ci [Kofman, 1990, p.24; Pasvolsky, 1928, le chapitre30 en particulier], mais il n'offre en retour aucune définition arrêtée du concept, une malheureuse habitude dans les ouvrages de ce genre.

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Entre les années1920 et 1940, le NE est devenu un concept couramment analysé et représenté dans plusieurs ouvrages et manuels en économie, en science politique et en histoire. La montée du nationalisme en Europe, la Grande Dépression, le démembrement de l'Empire austro-hongrois et la création de nouvelles nations ont tous été des facteurs stratégiques dans la popularité des études sur le nationalisme économique [Levi-Faur, 1997b, p.359-360; Kofman, 1990, p.22-27].

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Après 1945, les études sur le NE ont surtout examiné les politiques économiques des pays en développement pour créer les conditions propices à leur décollage industriel [Johnson, 1967a ; Golay etal., 1969; Wirth, 1970; Tancer, 1976; Seers, 1983; Macesich, 1985; Burnell, 1986]. En s'inspirant principalement de l'ouvrage de Harry G. Johnson, ils perçoivent alors le NE d'un point de vue restrictif, essentiellement comme un outil de construction étatique, voire quelques fois comme le seul outil économique disponible pour un Etat "indigène" (certains préférant alors parler d'indigénisme, afin d'accentuer l'omniprésence de la question raciale au sein du NE des pays en développement [Golay et al., 1969]).

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Il faut noter que la rivalité entre l'Ouest capitaliste et l'Est socialiste a imposé des barrières énormes à la poursuite du développement théorique du NE et des autres modèles de développement qui ne respectaient pas la dichotomie des relations internationales de la guerre froide. Au-delà du socialisme et du capitalisme, il y avait un vide théorique sérieux [Lanciaux, 1997; Levi-Faur, 1997b ; Sakakibara, 1995 et 1997]. Le NE a pratiquement disparu des manuels d'économie et de science politique [Levi-Faur, 1997b] sous l'influence hâtive, notamment, des critiques péjoratives de ce concept. Enfin, à partir des années 1960, les éléments habituellement associés au NE ont été repris dans les analyses du néomercantilisme, lequel, habituellement mal compris, est alors accolé à la pensée de Keynes ou aux "économistes désillusionnés" tels que Karl Polanyi [Sylvan, 1981, p.381-383], ou bien encore est considéré comme la cause principale des déséquilibres commerciaux entre les Etats-Unis et plusieurs de ses alliés, en particulier le Japon [Katzenstein, 1978, p.16-21; Gagnon, 2002].

Une définition du nationalisme économique

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Lorsqu'il s'agit d'offrir une définition du NE, plusieurs problèmes surgissent. Premièrement, mises à part quelques exceptions [Heilperin, 1963 (1960); Johnson 1967a ; Hieronymi, 1980; Kofman, 1997 (1992)], les livres et manuels sur le thème du NE sont tous relativement anciens. Deuxièmement, l'histoire et l'analyse du NE ayant été faites généralement par des économistes libéraux, celui-ci est présenté, écrit George Crane, comme un "virus" qu'il faut certes expliquer, mais aussi -et surtout- "combattre" [Crane, 1998, p.58-59; Gagnon, 2002]. Le remède habituel est un retour à des principes libéraux "sains", en particulier dans le commerce international où le NE est la cause de tous les "maux", en particulier de l'effondrement économique de la planète [Kofman, 1990, p.24, p.41; Salter, 1932]. Troisièmement, l'analyse du NE porte principalement sur l'expérience européenne, avec quelquefois des références aux Etats-Unis, au Canada et à l'Amérique latine. L'histoire du NE dans les pays asiatiques n'a jamais été faite dans une perspective qui favoriserait le développement d'une théorie du NE contemporain [Boulanger, 2002]. Finalement, les ouvrages sur le NE sont moins intéressés par une forme de théorisation de ce phénomène que par la description de ses causes et effets. Les deux derniers points sont importants dans la mesure où, par exemple, il est impossible de comparer (et ainsi dissocier) le NE revanchard des pays sud-américains cherchant à mettre un terme aux injustices commises par les Etats-Unis et autres puissances coloniales (et qui n'a jamais véritablement apporté sous une forme ou l'autre une prospérité croissante et abondante pour l'ensemble de la société) au NE des pays asiatiques, lesquels ont cherché moins à se faire justice qu'à conduire leur économie vers les sommets de la hiérarchie internationale des grandes puissances, laissant derrière eux un groupe important d'"anciens NPI", exclus dorénavant de la prospérité internationale.

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Ainsi, l'absence d'une perspective théorique bloque, premièrement, la possibilité d'une analyse de l'évolution et de la transformation du NE à travers les âges et les lieux, et deuxièmement, ses liens (ou leur absence) avec d'autres écoles de la pensée économique. On compare donc un peu trop aisément le mercantilisme de la France colbertiste aux politiques nationalistes et impérialistes des années 1930-1940 [Rappard, 1936; Valaskakis, 1971] ou à la planification centralisée de l'Union soviétique [Karcz, 1971]. C'est ainsi que Silberner peut affirmer, bien simplement, que, "né de la guerre et vivant pour elle, le mercantilisme n'est au fond que la forme la plus ancienne du nationalisme économique" [1939, p.22].

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En conséquence, les définitions du NE sont habituellement vagues et imprécises, troublées par les différentes facettes que peut prendre ce phénomène. Les différentes définitions libérales du NE se composent en général des éléments suivants. Le NE fait la promotion de l'autarcie ou de l'autosuffisance, de la guerre, militaire et/ou commerciale, de la richesse de l'Etat au détriment du bien-être individuel et des libertés fondamentales, du collectivisme et du totalitarisme, du protectionnisme et du contrôle du commerce extérieur. Ces éléments soulignent le dogmatisme de la pensée libérale, qui donne au NE un caractère dangereux, manipulateur et antithétique aux "idéaux libéraux" de progrès, justice et richesse.

Autarcie et autosuffisance

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La notion d'autarcie est au coeur des nombreuses définitions du NE. A l'instar de plusieurs autres auteurs, Charles Schrecker écrit que le phénomène économique le plus important de notre ère (les années 1930) est "la tendance de chaque Etat individuellement de devenir le plus possible autosuffisant", d'atteindre l'"autarcie économique" [Schrecker, 1934, p.208; Salter, 1932; Simonds et Emeny, 1935; Rappard, 1936; Lorwin, 1945]; une politique "parfaitement ridicule", selon T. E. Gregory, pour les nouveaux pays de l'Europe de l'Est et la grande majorité des nations faiblement développées [1931, p. 298]. Heilperin trouve les racines du NE dans la théorie de l'"Etat commercial fermé" de Fichte. Il voit l'apogée du concept d'autarcie dans la Théorie générale de Keynes, un "adepte du mercantilisme et [...] sans s'en rendre compte [...] de Fichte" (sic), par sa défense de l'autonomie monétaire nationale [1963 (1960), chapitre 5]. Harry Johnson, de l'université de Chicago, écrit que les théories actuelles du développement sont essentiellement "autarciques, protectionnistes et centralistes". Selon cet économiste néoclassique, les pays du tiers monde, indépendamment de leurs ressources naturelles, énergétiques et industrielles, cherchent à imiter les politiques autarciques des grandes puissances continentales que sont les Etats-Unis et l'URSS et qui ont pour leur part les ressources nationales nécessaires pour éviter de s'engager dans le commerce international [1967b, p. 124-141]. Une problématique qui par ailleurs avait déjà été utilisée pour expliquer le NE agressif de l'Allemagne et du Japon entre les deux guerres mondiales [Simonds et Emeny, 1935; Lorwin, 1945]. Si, dans les analyses du mercantilisme classique, l'autarcie est considérée comme un moyen pour accroître la puissance nationale et permettre la poursuite des conquêtes militaires et économiques, dans le NE, l'autarcie est considérée comme un objectif en lui-même et un but à atteindre. Dans un détournement de la logique mercantiliste, les spécialistes du NE perçoivent l'autarcie comme une politique belliciste parce qu'elle requiert, pour être atteinte, une expansion territoriale par la force [Rappard, 1936, p. 85-89; Silberner, 1939, p. 94-99]. L'autarcie est encore perçue aujourd'hui comme étant la raison d'être du néomercantilisme, surtout lorsqu'elle est considérée dans son sens le plus simple, c'est-à-dire la fermeture totale de l'espace économique national au commerce extérieur [Bradford, 1990, p.32-33].

Guerre militaire, guerre commerciale

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Ainsi, un second élément du nationalisme économique s'inscrit en opposition au pacifisme libéral dans la mesure où ce phénomène est de nature belliciste, qu'il est la cause et la conséquence des conflits inter-étatiques. La guerre est mise en relation avec la poursuite de l'autarcie. Heilperin écrit que "pour de nombreux gouvernements qui envisagent une guerre d'agression, l'autarcie est un prélude à la conquête, tandis que la conquête [...] est un moyen de réaliser l'autarcie" [1963 (1960), p.20]. Rappard, lui aussi, écrit : "une politique qui vise à l'autarcie nationale, une politique née de la guerre, une politique menaçante pour la paix, tel nous apparaît en résumé le nationalisme économique" [cité in Silberner, 1939, p.121]. Hertz décrit les conséquences du démantèlement de la "communauté" des Etats du Danube et la monté du NE en ces termes : "La coopération de dix nations, la division du travail en accord avec la rationalité économique, l'échange mutuellement bénéfique de biens, de travail et de capitaux ont été abandonnés au profit d'une guerre économique constante et totale dont l'ambition est une expansion très large de l'autosuffisance et l'exploitation impitoyable de la puissance économique au détriment des nations les plus faibles" [Hertz, 1947, p.55-56]. Enfin, pour Arthur Salter, au XXe siècle les guerres ne tirent plus leurs origines de la compétition entre dynasties et religions, mais entre les nationalismes économiques et politiques [Salter, 1932, p.16].

Richesse et puissance nationales contre l'individu

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La richesse et la puissance de la nation sont aussi considérées comme des objectifs politiques fondamentaux du NE, au détriment du bien-être des individus. Gregory écrit : "Le nationalisme économique est, selon moi, une vision selon laquelle l'objet de la diplomatie dans les affaires économiques est l'accroissement de la puissance nationale plutôt que l'amélioration du bien-être d'une société donnée" [1931, p. 289]. Il reconnaît qu'une politique qui augmente la puissance économique d'un Etat peut aussi engendrer un certain bien-être pour la société, mais s'il y a une opposition entre les deux objectifs, les défenseurs du NE choisiront "la poursuite, comme une fin en soi, de la puissance économique de l'Etat" [p.290]. Kahan critique le NE "radical" du XXe siècle sur la base qu'il fait faussement croire, "à la suite des enseignements de l'école historique allemande", que les lois naturelles de l'économie peuvent être transformées par l'homme et déterminées collectivement, pour satisfaire autant la richesse de la nation que celle des individus. C'est croire faussement, selon lui, que ce qui est "bon pour American Motors" l'est aussi, non seulement pour les Etats-Unis, mais également pour le grand public américain [Kahan, 1967].

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En s'inspirant de Pasvolsky [1928, p. 550-555], Kahan poursuit en affirmant que le NE s'est radicalisé après la Première Guerre mondiale avec l'intensification des liens entre l'industrialisation et le nationalisme. Alors qu'au XIXe siècle le protectionnisme cherchait à protéger l'industrie nationale selon le principe de l'industrie dans l'enfance, le nationalisme économique du XXe siècle recherche l'autarcie et, par le fait même, une industrialisation intensive de l'économie sous l'impulsion de l'Etat, dans tous les secteurs stratégiques (l'industrie lourde, l'agriculture, le secteur manufacturier). Pour Edward Mead Earle, "considérer la richesse comme une fin en soi, c'est le comble de l'absurdité", mais logique du point de vue politique lorsque la vie économique est mobilisée à des fins militaires. La guerre est une loi inhérente à tous les systèmes économiques -pas seulement au mercantilisme- qui considèrent que la richesse nationale est plus importante que le "bien-être individuel" [1980 (1943), p.142-143].

Totalitarisme et collectivisme

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Earle écrit également que "l'Etat mercantiliste - comme l'Etat totalitaire du XXesiècle - était protectionniste, autarcique, expansionniste et militaire" [p.142]. C'est dans cette perspective que les études portant sur le NE présentent celui-ci par le truchement du rôle "négatif" de l'Etat dans l'économie et sa domination de la société. A la différence du mercantilisme, les actions de l'Etat passent par le biais de la planification économique "moderne", dans laquelle il contrôle tous les aspects de l'économie, "mobilisée à des fins politiques". Heilperin voit dans le NE un système autarcique fondé sur le collectivisme et le totalitarisme. Le collectivisme est "une conception de la société plaçant la collectivité au sommet de toutes les valeurs sociales et lui subordonnant tous les individus qu'elle comprend" [1963 (1960), p. 31]. Le collectivisme et le NE rejettent les libertés individuelles : les forces naturelles du marché ne peuvent donc plus régulariser les échanges et seront alors remplacées par une planification économique centralisée, dirigée par l'Etat et imposée à toute la société. Il écrit donc : "C'est parce que le collectivisme appelle l'étatisme et la planification centrale qu'à l'âge des Etats nationaux souverains, il est devenu la force exerçant la poussée la plus considérable derrière le nationalisme économique." Cette force, poursuit-il, "est extraordinairement dangereuse pour la paix et la liberté ainsi que pour le bien-être de tous les hommes" [p. 45-46].

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Le collectivisme et l'autarcie impliquent aussi une forme de discrimination envers le monde extérieur et font de l'Etat nationaliste un "Etat racial" défendant la supériorité d'une nation sur une autre ou d'un groupe sur un autre [Lorwin, 1945, p. 220]. Le NE, explique Gregory, est fondamentalement raciste "parce qu'il augmente la puissance économique d'un peuple et affaibli celle d'une entité étrangère [...], que celle-ci soit à l'intérieur ou l'extérieur du territoire national" [1931, p.290]. Selon Johnson, le NE des pays en développement se traduit par l'accroissement de la richesse d'une classe sociale particulière profitant du transfert de la propriété et des postes économiques contrôlés auparavant par les étrangers. La perte d'efficacité est évidente mais sera compensée par une "richesse psychologique", opposée à la rationalité du marché, qui est celle de contrôler les choix économiques de la nation. Ceux-ci se feront sur une base "symbolique", la promotion des secteurs de l'automobile ou de l'acier par exemple, sans reconnaître l'"invalidité purement économique" de ces choix [1967b, p. 1-16]. Dans la même veine, Albert Breton décrit le nationalisme politique comme ayant une fonction purement économique, celle de favoriser la richesse et le prestige de la classe dominante d'un groupe ethnique au détriment d'un autre groupe [Breton, 1964, p.376-380].

Protectionnisme et contrôle du commerce extérieur

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Enfin, le protectionnisme - l'enfant illégitime du libéralisme à qui l'on réserve la tâche de protéger la jeune industrie - est perçu dans le NE comme une politique de protection de l'ensemble de l'économie contre la concurrence étrangère et vise (au contraire de la théorie libérale) à diminuer, voire arrêter les échanges commerciaux entre les nations [Simonds et Emeny, 1935]. Le protectionnisme est alors présenté comme un moyen pour atteindre l'autarcie [Kofman, 1997 (1992), p. 31]. Lorwin suggère également que le misérabilisme des masses apporté par le protectionnisme force la création de blocs économiques exclusifs et favorise les conflits militaires pour le contrôle des ressources et des marchés [1945, p.220]. Associé à l'autarcie et à la diminution de la richesse mondiale, le protectionnisme vise simplement, selon Gregory, à assurer l'autosuffisance en cas de guerre [1931, p.292-293]. Une guerre, faut-il le noter, née de la politique commerciale agressive du NE, forçant même les Etats libéraux à se défendre par les mêmes "armes" et à adopter comme le reste du monde des politiques économiques belliqueuses [Rappard, 1936].

Vers une théorie du nationalisme économique ?

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La principale déficience des analyses du NE réside dans l'absence d'une conceptualisation de ce courant de pensée qui prendrait en considération l'évolution du système économique international et de la relativité des schémas de pensée économiques. Robert Gilpin, l'un des rares contemporains à parler du NE comme le troisième paradigme de la science économique, ne fait aucun effort pour l'actualiser et le théoriser, faisant reposer son analyse sur à peine quelques textes "classiques" [Gilpin, 1987].

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A l'instar des analyses libérales du mercantilisme, on souligne l'absence d'un corpus théorique dans le NE, préférant parler d'un "ensemble d'essais et dispositions de l'esprit plutôt qu'un corpus cohérent et systémique de théories économiques" [Gilpin, 1987, p.31] et ignorant ainsi l'évolution théorique et pratique d'un large segment de la pensée économique moderne, ainsi que de ses influences sur la pratique et les politiques économiques contemporaines. Une perspective remontant en fait à l'analyse du mercantilisme réalisée par Adam Smith, qui considérait cette pensée comme étant simplement pré-scientifique. A travers les siècles, les disciples de Quesney et Smith -qui ont vu en eux les pères de la science économique moderne- ont entretenu ces préjugés scientifiques à l'égard du mercantilisme et du NE [Buck, 1964; Spengler 1970 (1960); Gagnon 2002]. C'est ainsi qu'on peut tirer le sophisme suivant de l'analyse faite par Emmanuel Rappard sur le caractère non scientifique du NE [1936, p. 76]: le nationalisme économique est l'antithèse du libéralisme économique et politique ; le libéralisme économique et politique est conforme aux exigences scientifiques et à l'objectivité du libéralisme intellectuel ; le nationalisme économique n'est donc pas scientifique.

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Certes, le NE est perçu différemment du mercantilisme dans la mesure où ce dernier n'avait pas comme objectif une industrialisation aussi intense qu'au XXe siècle et devait son fonctionnement à une croyance chrysohédonique[2] marquée au sceau de l'ignorance. Cependant, les causes et les conséquences du NE et du mercantilisme sont toujours identiques, à la différence que dans le cas du NE, elles sont plus "dangereuses", du fait qu'elles remettent en question le système libéral pacificateur édifié au long du XIXe siècle. Bref, le NE est considéré comme l'antithèse du libéralisme, son côté sombre, la conséquence et/ou la cause du rejet de l'axiome libéral de la paix et du commerce.

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Finalement, pour les auteurs libéraux, discuter de la guerre est quelque chose d'anormal. Le politique ne fait pas partie de l'analyse économique [Hobsbawm, 1992 (1990), p. 42-44], sauf lorsqu'il s'agit d'étudier le NE. Comme le fait remarquer François Perroux, "la guerre impose des problèmes bannis, ordinairement, du champ de la pensée économique". Le libéralisme "voit dans la guerre un accident étranger au système économique et qui doit être évité par la sagesse de l'homme d'Etat [...]. Plus la vie économique se distingue de la politique, plus elle aurait de chances de se déployer sans conflits irréparables [...]. Les moyens de l'enrichissement par le marché et ceux de la sécurité et de la puissance pourraient être considérés comme tout à fait séparés" [Perroux, 1992 (1969), p.437]. C'est ainsi que Silberner divise en deux sections l'introduction de son manuel sur les questions de paix et guerre dans la théorie économique : le "bellicisme des mercantilistes" et le "pacifisme des libéraux" [1957]. Une dichotomie qui est encore respectée aujourd'hui : Robert Reich, dans son ouvrage The Work of Nations, s'efforce de parler d'un "nationalisme économique positif", et ce, même s'il considère que le nationalisme n'est pas étranger à la démocratie et au bien-être des individus [Reich, 1991, p. 311]. Ce concept a une connotation péjorative et une distinction doit être faite, à l'instar du mercantilisme, entre un NE "bienveillant" et un NE "malveillant". Le premier serait "défensif" et "minimal", donc légitime, et le second, "offensif" et "expansionniste", donc illégitime et dangereux [Gilpin, 1987, p. 31-32].

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Depuis quelques années, des ouvrages ont abordé le thème du NE dans le cadre d'un regain d'intérêt pour l'analyse du nationalisme en général. Influencés également par une nouvelle attention scientifique portée au mercantilisme classique [Larrère, 1992; Magnusson, 1995] et à la pensée de Friedrich List, ces ouvrages jettent un nouveau regard sur le NE en s'éloignant des analyses libérales et de leurs préjugés teintés d'arrogance et en tentant de le présenter selon un point vue favorisant sa compréhension théorique, voire qui ouvre la porte à une théorie contemporaine du NE [Garon, 2002; Greenfeld, 2001; Crane, 1998; Levi-Faur, 1997b ; Kofman, 1997 (1992) et 1990]. C'est ainsi que les idées de List ont été "redécouvertes" il y a plus d'une décennie, notamment par des spécialistes de l'économie politique japonaise qui ont vu en lui l'un des "canons" de la pensée économique de l'archipel, ce qui permis d'ouvrir le débat [Fallows, 1994; Samuels, 1994; Murakami, 1996 (1992)] sur l'importance à accorder à ce penseur (par ailleurs, encore trop souvent ignoré de l'enseignement économique universitaire) dans le modèle "développementaliste" asiatique [Woo-Cumings, 1999] et pour le nationalisme économique en général [Levi-Faur, 1997a]. Dans le monde francophone, le nouvel intérêt pour List - trop longtemps après les travaux de l'école de Grenoble sur l'économiste allemand [Anson-Meyer, 1982]- a été salué par une nouvelle édition de son oeuvre maîtresse, Système national d'économie politique [List, 1998], publié pour la première fois en 1841. La préface a été écrite par Emmanuel Todd, dont la critique des politiques néo-libérales des pays avancés [Todd, 1998] n'aurait pas déplu à List. Celui-ci a porté un jugement sévère sur l'individualisme et le cosmopolitisme de la science économique libérale, qui dénigrait le citoyen et l'esprit de nationalité pour mieux protéger le consommateur et le profit [Helleiner, 2005], alors que la fortune de la Grande-Bretagne reposait justement, selon List, sur "l'intelligence, la moralité et l'industrie de ses citoyens". En retour, "l'esprit d'invention et l'esprit d'entre prise des individus n'ont rien fait de grand là où la liberté civile, les institutions et les lois, l'administration et la politique extérieure, et surtout l'unité et la puissance nationales, ne leur ont pas prêté appui" [List, 1998, p.159-160 et 220-221].

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Mais cet effort de théorisation se heurte, non seulement aux préjugés traditionnels associés au NE - en particulier l'idée selon laquelle un groupe ou un pays sera toujours la victime du NE d'un autre groupe social ou d'un autre pays [cf. Kofman, 1997 (1992)] - et entretenus par les auteurs libéraux [Trevor, 2001], mais aussi à un mouvement néo-libéral de ré-interprétation de l'histoire des idées économiques qui cherche à recréer le libéralisme, non pas pour en renforcer les fondements épistémologiques et normatifs, mais pour en faire un empire de la "pensée unique" ou de la "pensée zéro" [Todd, 1998] en mesure d'offrir une réponse "scientifique" et universelle à toutes les anomalies, singularités et exceptions de la vie économique et politique [Gioia, 2000; Margerum Harlem, 1999; Pearson, 1999; Ekelund et Tollison, 1997]. Si les économistes libéraux des années 1960 [Breton, 1964; Johnson, 1967; Karcz, 1971] ont cherché à montrer à l'intérieur d'un modèle scientifique à la fois l'inefficacité, voire le gaspillage du NE en ressources humaines et capitalistes, et son caractère non théorique, aujourd'hui des économistes ont dissous ce courant de pensée dans un vaste paradigme libéral qui fait abstraction de plus de trois quarts de siècle de débats économiques et politiques et qui, convergence oblige, retrouve dans le mercantilisme ou le NE une bonne dose d'éléments théoriques en mesure de les rapprocher du paradigme libéral. Une révision honnête et scientifique du nationalisme économique doit répondre à la tentative hégémonique des libéraux de non seulement critiquer le caractère scientifique de la théorie, mais sa propre existence et expérience historiques.


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Notes

[1]

Ce texte est une version légèrement remaniée et mise à jour par l'auteur de son étude sur le même sujet publiée en 2004, voir : www.er.uqam.ca/nobel/ceim/gricpdf/Cahier_Boulanger-0401.pdf

Plan de l'article

  1. Aux origines du nationalisme économique
  2. Une définition du nationalisme économique
    1. Autarcie et autosuffisance
    2. Guerre militaire, guerre commerciale
    3. Richesse et puissance nationales contre l'individu
    4. Totalitarisme et collectivisme
    5. Protectionnisme et contrôle du commerce extérieur
  3. Vers une théorie du nationalisme économique ?

Pour citer cet article

Boulanger Éric, « Théories du nationalisme économique », L'Économie politique, 3/2006 (no 31), p. 82-95.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-3-page-82.htm
DOI : 10.3917/leco.031.0082


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