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L'Économie politique

2006/3 (no 31)


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S'interroger sur le patriotisme ne ramène pas tant à la question de la signification du mot qu'à la place des rapports entre l'action publique, la politique, les marchés et l'économie. C'est ce rapport-là qui est aujourd'hui au coeur des inquiétudes, des angoisses et en même temps des problèmes contemporains.

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J'aborderai donc le problème très brièvement sous une seule question, ou en tout cas sous un seul angle : est-il encore possible que la politique puisse agir sur l'économie ? Certains défendent la religion du marché, expliquant que ce dernier a ses vertus. Plusieurs générations de dirigeants politiques ont confié au marché la solution à un certain nombre de nos problèmes, mais le pouvoir politique, avec ses défauts, ses difficultés aussi, peut-il, lorsque c'est nécessaire, s'opposer au fonctionnement libre des marchés ? C'est cette question qui a ressurgi sous forme d'un débat autour de l'idée de "patriotisme économique": est-ce que la nation a encore un sens dans l'internationalisation des économies ? Et est-ce qu'elle peut par l'action publique décider d'imposer des choix et reprendre ce que, auparavant, le souverain avait délégué à l'économie et à la toute-puissance des marchés ?

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Cela fait des années, depuis le milieu des années 1980 avec l'Acte unique européen, que l'on a considéré qu'il fallait dépolitiser un certain nombre de choix, les confier soit à des autorités techniques, soit à des autorités européennes (comme la Commission), soit finalement à aucune autorité du tout sauf à des autorités régulatrices, elles-mêmes n'exerçant pas des choix mais appliquant des règles. Je renvoie d'ailleurs à ce sujet au très beau livre de Jean-Paul Fitoussi qui s'appelle La Règle et le Choix[2][2] Jean-Paul Fitoussi, La Règle et le Choix : de la souveraineté...: nos sociétés ne font plus de choix, elles appliquent des règles, sans se poser la question de savoir si ces règles correspondent à nos besoins.

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Alors, je fais partie de ceux qui, à gauche en tout cas, essaient de réfléchir à la façon dont nous pourrions restructurer les choix politiques, l'action politique, en fonction des besoins de notre société. Je ne pense pas que la dérégulation de l'économie permette de répondre aux besoins d'ailleurs immenses des peuples européens, des citoyens et même des acteurs économiques des marchés sur lesquels nos entreprises opèrent.

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Je ne pense pas que nous ayons tous les outils politiques qui nous permettent d'assurer la maîtrise de notre destin. Or, depuis le Ve siècle av. J-C, période de naissance de la démocratie, on a toujours pensé que les hommes avaient besoin de choisir leur vie et leur destinée. Et voici qu'on nous explique qu'un ordre extérieur non délibéré, qui serait finalement agité par des atomes en libre expression qui s'appellent les actionnaires, pourraient décider du sort de nos emplois, de nos laboratoires de recherche, de nos brevets, de nos territoires et de notre avenir industriel. Cela n'a aucun sens. Ceux qui ont laissé aller jusqu'à l'excès la financiarisation de ce capitalisme dans les mains d'actionnaires qui n'ont d'autre intérêt, d'autre patrie d'ailleurs, que la plus-value à court terme qu'ils vont faire en lisant La Vie financière, commettent à mes yeux un grave délit, non pas contre le patriotisme, qui pour moi n'est pas une valeur en tant que telle, mais contre le besoin qu'ont les hommes de maîtriser leur avenir.

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J'appartiens à une génération un peu débutante, naissante, qui pense que les générations précédentes ont excessivement livré le pays, l'Europe, le système décisionnel européen à des "non-règles", ou plutôt à des règles qui servent l'impossibilité d'agir. Prenons l'exemple de la "non-politique" industrielle de l'Union européenne. L'Union européenne n'a pas de politique industrielle ; sa politique se résume à la loi des marchés, la liberté d'investir et la fluidité du capital pour que les actionnaires réalisent leur plus-value. C'est sa politique, mais ce n'est pas une politique industrielle dans laquelle les Etats membres sont interdits d'intervention, l'affaire Alstom l'a montré. Pas de politique européenne au niveau européen, et interdiction qu'il y ait une politique industrielle nationale, c'est à dire, le veto, la protection quand c'est nécessaire, l'intervention en soutien par le subventionnement, les pôles de compétitivité, etc.

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Nous sommes confrontés à une impossibilité d'agir au nom du refus de la distorsion de concurrence. Nous sommes prisonniers d'un dogme qui nous empêche d'avoir des outils politiques, sur le plan européen, agissant en commun pour l'utilité des citoyens, des salariés et des entreprises européennes, et qui interdit d'en avoir sur le plan national pour les Etats membres de l'Union européenne. Quand il n'y a plus de politique, on ne peut plus exercer le choix, ni au niveau national, ni au niveau européen. Cette situation nourrit le nationalisme. Face à l'inquiétude, on décide alors de briser ce que nous avons construit dans le cadre de l'Union européenne.

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A force de refuser la politique, la politique revient avec ses démons populistes. Voilà pourquoi je pense qu'il est temps que les Etats clarifient les outils d'action politique sur l'économie en rapport avec le maquis de traités internationaux qui les paralysent, je veux parler du traité de l'OMC, je veux parler des multiples traités européens, et même du traité de Rome actualisé aujourd'hui par une Commission dont l'interprétation est sujette à discussion et qui n'a pas fait l'objet de discussions politiques entre Européens sous un juste et nécessaire contrôle par les citoyens européens. Voilà pourquoi je crois qu'il est temps que nous clarifiions les choses et que nous utilisions, nous aussi Européens, les outils et les attributs de la puissance. L'art de la puissance, c'est de l'exercer contre toute autre forme de puissance. La puissance du politique doit être supérieure à celle de l'économie. Là est notre mission reconstructrice du politique.

Notes

[1]

Ce texte a été réalisé à partir d'une communication orale présentée lors d'un débat organisé par l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) le 9mai 2006. Merci à Arnaud Montebourg de nous avoir permis de reproduire cette intervention.

[2]

Jean-Paul Fitoussi, La Règle et le Choix : de la souveraineté économique en Europe, coll. "La République des idées", LeSeuil, 2002.

Pour citer cet article

Montebourg Arnaud, « Pour une action politique sur l'économie », L'Économie politique 3/2006 (no 31) , p. 96-98
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-3-page-96.htm.
DOI : 10.3917/leco.031.0096.


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