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L'Économie politique

2006/4 (no 32)


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Au cours des deux dernières décennies, le "consensus de Washington" (l'ensemble des politiques de réforme libérale réclamées par le Fonds monétaire et international et la Banque mondiale) a connu sur la plupart des continents une croissance des critiques et des résistances. Dans les années 1980, existaient des critiques hétérodoxes des programmes d'ajustement structurel (PAS) ainsi que des résistances partielles et circonstancielles. Aujourd'hui, la critique des PAS est à la fois devenue banale et scientifiquement légitime.

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Sur le continent africain (notamment au sud du Sahara), l'évolution a été inverse. Les PAS ont fait, à l'origine, l'objet d'une forte opposition politique autant qu'économique. Leurs échecs provisoires ou définitifs étaient soulignés par les pays africains (et aussi par les évaluations expost qu'en faisaient les institutions financières internationales). Puis, brusquement, à la création du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (Nepad), en 2001, le consensus de Washington est devenu le discours officiel des Etats africains.

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Cette adhésion est sans doute plus verbale que réelle. Mais elle indique, sur les doctrines, un cheminement de l'Afrique à contre-courant de l'évolution mondiale, cheminement qui est révélateur des processus politiques, économiques, idéologiques et culturels que les PAS ont contribué à créer en Afrique.

L'opposition initiale des Etats africains aux PAS et au consensus de Washington

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L'opposition des Etats africains aux PAS a d'abord été politique. Les plans d'ajustement structurel étaient ressentis comme une ingérence étrangère, une critique contre les jeunes Etats et une intervention constante et tatillonne dans toutes les administrations. Ils se voulaient répressifs et entendaient imposer des disciplines. Ils voulaient contrôler les relations extérieures et modifier les sociétés africaines, deux points qui, en Afrique, réveillaient le traumatisme colonial. Ils affirmaient, haut et fort, leur hypothèse que tous les pays en développement devaient suivre les mêmes politiques, ce qui était reçu comme un dédain des spécificités nationales. Les Etats africains savaient pouvoir jouer sur la corde du nationalisme pour refuser les conseils étrangers et se défendre contre les enquêtes trop poussées.

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A cette opposition politique, les Etats africains joignaient une critique économique. Critique de la libéralisation du commerce extérieur et de l'ouverture aux capitaux étrangers, suspectés d'aggraver les dominations et les inégalités internationales. Critique des échecs d'ajustements trop brutaux. Critique des échecs ou demi-échecs des PAS sur d'autres continents. Critique de l'ignorance des succès des pays en développement asiatiques qui avaient décollé sans respecter le consensus de Washington.

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Lorsque la critique du consensus de Washington est devenue scientifiquement légitime et même politiquement correcte (grâce à des analystes quittant les institutions internationales, comme Joseph Stiglitz), les Etats africains ont disposé d'argumentaires contre la tentation néolibérale d'ignorer les institutions laissées par l'histoire des sociétés, les réformes imposées à des moments mal choisis, les rigueurs macroéconomiques excessives, les risques de créer des Etats défaillants, etc.

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Les Etats africains ont d'autant plus utilisé ces argumentaires que les réformes néolibérales s'attaquaient à leurs intérêts (légitimes ou illégitimes) d'Etats nouveaux. Les réformes menaçaient à la fois les institutions traditionnelles africaines et des modes de régulation hérités des anciens empires (comme la zone franc). En outre ces Etats étaient fragiles, et leur pouvoir reposait sur des financements et des pratiques que réprouvaient les PAS. Les Etats pouvaient justifier également leurs méfiances par le nombre de réformes qui avaient échoué dans les Etats voisins Car la liste des Etats africains ayant souffert de l'acceptation ou/et de l'échec de ces réformes était déjà longue.

Concessions, consultations, médiations et jeux de rôle

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S'il est connu que les conflits entre les Etats africains et le FMI et la Banque mondiale ont été parfois graves, explicites et média tisés, il est moins souvent connu qu'ils étaient, en revanche, amortis par de multiples compromis.

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Les pays africains jugés de bonne volonté, géopolitiquement stratégiques ou économiquement importants, ont pu utiliser comme instrument de négociation la crainte des institutions financières internationales de provoquer l'effondrement des Etats à qui ils demandaient d'importantes réformes. Lors des évaluations de résultats des PAS, moment clé pour la décision du maintien ou non de l'aide financière internationale, il était ainsi fréquent que l'on recherche des compromis. Par exemple, le grand nombre de conditionnalités, voulu à l'origine par le FMI et la Banque mondiale pour contrôler tous les aspects de la politique économique, a parfois permis au contraire aux pays défaillants de faire accepter l'idée que, à cause de leur nombre, toutes les conditionnalités n'avaient pu être respectées. FMI et Banque mondiale ont, de leur côté, souvent eu du mal à "décrocher" et renouveler les financements à des pays qui sont devenus "abonnés" aux PAS du fait de leurs échecs successifs. On a même pu estimer que l'Afrique, dans son ensemble, était dans ce cas. Ce qui, paradoxalement, aux critiques de la trop grande rigueur des PAS, a ajouté les critiques de leur trop grand laxisme. Les deux critiques amenant finalement à s'interroger sur les ambitions trop grandes de ces plans d'ajustement dans leur volonté de réforme et la précision excessive de leurs multiples conditionnalités.

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Aux compromis nés des négociations officielles s'ajoutaient des consultations permanentes au niveau diplomatique et à tous les niveaux des administrations partenaires. Des contacts parfois quotidiens entre experts nationaux et étrangers étaient nécessaires pour réunir l'information, identifier les risques d'échecs et parfois préparer des compromis. La réussite des PAS (ou leur échec) reposait sur la qualité de la communication entre experts, de la coopération entre statisticiens, et des échanges de prévisions sur les blocages possibles. Dans ces échanges informels se négociaient quotidiennement des compromis non officiels sur la vitesse d'application des réformes, sur les violations discrètes des prévisions, sur la hiérarchie entre les conditionnalités des PAS, sur les réponses aux crises imprévues, etc.

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De telles consultations permanentes avaient aussi pour fonction d'expliciter les différences de normes entre les PAS, et leurs conséquences sur les Etats et les populations concernés. Par leurs contacts permanents, les experts étrangers et nationaux prenaient conscience des différences de normes entre eux [Coussy, 2001]. Chacun devenait l'avocat de ses propres normes et, sur le terrain, le médiateur des normes de son administration avec les acteurs régionaux [Deveautour, 2001]. Après quelques années, chacun identifiait son rôle et le rôle de ses interlocuteurs. Et chacun pouvait se livrer à des jeux de rôle en mimant le rôle qu'attendaient ses partenaires ou même en mimant le rôle de ses partenaires. Il n'était pas rare que les jeux de rôle aillent jusqu'à des interversions des rôles, ludiques ou sérieuses, où les étrangers défendaient les objections nationales (ou régionales) aux PAS et les nationaux exposaient la rationalité des PAS. Ces processus de consultation, de médiation, de doubles jeux et de jeux de rôle sont peu cités dans les évaluations des PAS, qui traitent surtout des accords, des ruptures et privilégient souvent les aspects quantitatifs. Mais l'histoire des plans d'ajustement structurel (comme de toutes les aides au développement) est très déformée si l'on ne connaît pas ces processus.

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On peut en donner deux exemples. Au niveau des rapports quotidiens, il n'était pas rare que les nationaux exposent et parfois intériorisent les argumentations néolibérales des PAS et que les étrangers exposent et parfois intériorisent les critiques locales de la rigueur (et parfois défendent la rationalité économique des sociétés africaines). Au niveau des relations diplomatiques, il est arrivé qu'un pays de la zone franc n'ayant pas respecté ses engagements sur les équilibres macroéconomiques se voie refuser un financement du FMI mais obtienne un soutien provisoire de la France par un jeu de rôle parfaitement entendu par le ministre des Finances (qui comprenait très bien qu'il était devant une division du travail avec ses partenaires internationaux dans un but d'avertissement).

Les difficultés des PAS dans une Afrique encore éloignée de l'économie de marché

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Les PAS avaient pour but d'insérer l'Afrique dans une économie mondiale libérale, d'inciter à des réformes en créant en Afrique les stimulants et les contraintes du modèle théorique de l'économie de marché  [[1]][[1]] Rappelons que les PAS ont agi en premier lieu comme....

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L'insertion des économies africaines dans l'économie internationale n'a pourtant été que marginalement et inégalement modifiée. Quelques pays et quelques produits ont connu des hausses réelles de compétitivité et des hausses de production de biens exportables, mais la part de l'Afrique dans les exportations mondiales (hors pétrole) a baissé. La libéralisation des filières d'expor tation a parfois, conformément aux PAS, accru les revenus des producteurs par réduction des prélèvements des Etats et par stimulation de la production, mais elle a accru aussi le rôle des oligopoles commerciaux et s'est parfois heurtée à l'instabilité des cours et au protectionnisme agricole des clients potentiels du Nord. La croissance des investissements directs s'est surtout produite à destination et en provenance de l'Afrique du Sud et des pays pétroliers. Ces tendances se sont renforcées aujourd'hui, et la croissance en Afrique est de plus en plus localisée dans les pays pétroliers et miniers [OCDE, 2006]. Pourtant, les investissements pétroliers et miniers n'ont été ni attirés spécialement par les pays respectant les PAS, ni désireux de respecter eux-mêmes les normes néoclassiques de l'économie de marché.

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Or, celles-ci étaient la référence première des PAS. Les réformes qu'ils imposaient (concurrence, vérité des prix, réponses correctes aux stimulations des prix, Etat minimum, séparation du marché et de l'Etat, etc.) étaient toutes destinées à rendre la réalité conforme à ces hypothèses dont le modèle néoclassique suppose a priori qu'elles sont déjà existantes...

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Dans le modèle néoclassique de l'économie de marché, il est aussi supposé que toutes ces hypothèses sont simultanément réalisées. Ce qui est rarement vérifié. Or, la théorie du second best (ou "optimum de second rang") a montré qu'il n'est pas certain qu'une réforme conforme à la théorie de l'économie de marché soit optimale si elle est imposée dans un milieu où ne sont pas satisfaites toutes les hypothèses de l'économie de marché. Il n'est alors pas étonnant que des réformes introduites par les PAS n'aient pas rapproché les pays africains de l'optimum néoclassique.

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Ainsi, la privatisation des entreprises publiques a perdu une partie de son sens quand elle s'est faite au profit de la famille des responsables politiques. De même, la brutale réduction du nombre de fonctionnaires a rencontré des oppositions en créant un chômage dangereux dans des économies connaissant un sous-emploi considérable. La recherche de la vérité des prix par le seul retrait de l'Etat a eu des résultats très éloignés du modèle en cas de monopole ou d'oligopole, etc.

Le dynamisme des marchés africains a parfois dépassé les objectifs des PAS

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En revanche, la première hypothèse du modèle de l'économie de marché, la stimulation des échanges par les différences de prix, s'est avérée beaucoup plus réaliste qu'il n'avait été prévu par nombre d'observateurs qui reprenaient le vieux thème de la soi-disant incapacité des Africains à se comporter de manière capitaliste. Sur ce point, les analyses libérales se sont révélées beaucoup moins irréalistes que les projets de planification africaine de naguère. Et moins méprisantes que certains textes libéraux qui imputaient les difficultés des économies africaines à l'absence d'initiatives, de capacité d'adaptation au marché et de volonté d'accumulation en Afrique.

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Les analyses libérales à l'appui des PAS ont, au contraire, annoncé que les marchés africains fonctionneraient, comme tous les marchés du monde, quand les Etats laisseraient les prix être incitatifs et abandonneraient leurs politiques jusqu'alors défavorables aux commerçants et aux paysans [Bates, 1995]. Et il s'est vérifié que les marchés africains formels ou informels ont été dynamiques et réactifs, et qu'ils ont créé des flux importants et réversibles en cas de variation des prix.

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Parce qu'il vérifiait une anticipation des PAS, ce dynamisme des marchés africains n'a pas peu fait pour diffuser l'idéologie libérale en Afrique. L'efficacité des marchés en Afrique s'est vu réhabiliter par les observateurs du commerce agricole, du commerce urbain, du commerce informel, du commerce frontalier, de la contrebande, du commerce frauduleux ou illicite. Le langage néolibéral que les PAS s'efforçaient de faire pénétrer en Afrique est devenu un langage accepté dans des milieux qui s'y opposaient naguère. Il n'est plus d'opposant aux PAS qui puisse leur faire le reproche, souvent entendu hier, d'avoir trop cru à l'universalité possible de la rationalité du marché.

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Cette reconnaissance de la validité d'une hypothèse clé des PAS ne signifie cependant ni que les PAS sont en tout point justifiés, ni que leur mise en oeuvre soit rendue plus facile par la croissance des marchés. Car ces marchés africains dont les libéraux admirent le dynamisme ne sont pas conformes au modèle théorique de l'économie de marché, sur au moins trois points :

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-le dynamisme des marchés africains joue parfois contre les institutions juridiques nécessaires à l'économie de marché; il a même fortement contribué en Afrique à contourner les lois, à violer le droit, à démanteler parfois les nations et à créer des Etats défaillants ;

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-le dynamisme des marchés africains va jusqu'à traiter comme un bien commercialisable le pouvoir des administrations et de l'Etat ; il n'est pas rare que des infractions à la législation douanière et fiscale soient faites avec la complicité des douaniers ou même des ministres ;

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-le dynamisme des marchés permet même aux commerçants d'obtenir des législations à leur profit, créant à nouveau cette capture de l'Etat par les intérêts particuliers que les PAS (inspirés par la Nouvelle Economie politique [[2]][[2]] Voir "L'économie politique à la Banque mondiale : la...) s'étaient donné pour but de faire disparaître. En définitive, c'est le principe néoclassique de la séparation des marchés et de l'Etat qui est remis en cause - notamment en cas de "straddling" ("chevauchement" des élites, littéralement à cheval sur les activités publiques et privées) ou de conflit d'intérêts caractérisé.

L'imperfection des informations a freiné la lutte des PAS contre la corruption

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Les plans d'ajustement structurel ont constamment été très fermes dans la dénonciation de la corruption. Sur ce point, il y a identité de vue entre le consensus de Washington, le néolibéralisme et le modèle de l'économie de marché. La corruption des acteurs publics, des marchés publics, du recrutement des fonctionnaires, etc., est soulignée par tous. Ce qui a donné deux biais à l'analyse de la corruption.

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D'une part, il y a eu souvent plus un désir de dénoncer la gestion du secteur public que de faire l'inventaire de toutes les formes de corruption ; le néolibéralisme tend à imputer la corruption aux seuls Etats. Ce qui est négliger, une fois encore, qu'il n'y a pas de corrompus sans corrupteurs et qu'il existe des corruptions au sein du secteur privé.

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D'autre part, la définition vague de la corruption a eu un effet pervers dans les études sur l'Afrique : le mot de "corruption" y est utilisé pour désigner des stratégies familiales d'enrichissement, de solidarité et d'accumulation qui sont plus complexes et plus ambivalentes que le détournement d'argent associé à l'image de la corruption. Ce qui a contribué à ce que cette dernière soit devenue, dans les opinions occidentales, puis dans les opinions africaines, le facteur explicatif principal, sinon unique, des échecs des réformes libérales en Afrique (explications qui ignorent par ailleurs les effets positifs possibles de la corruption, au sens large que nous venons de préciser, sur la croissance et sur l'accumulation).

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Ces simplismes de l'analyse se sont prolongés par des faiblesses dans l'observation. Dans les premiers temps, la Banque mondiale s'est longtemps considérée comme non compétente ou non habilitée à observer la corruption. Il est significatif que Transparency International, créée en réponse à cette carence, soit née sous la forme d'une ONG à l'initiative d'un ancien haut fonctionnaire de la Banque mondiale.

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Plus tard, quand le miracle puis la crise asiatique ont révélé des faits de corruption, la Banque a fait une enquête auprès des acteurs privés, présentés uniquement comme des victimes, polarisant encore l'attention sur les fautes publiques.

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Lors des privatisations demandées par les PAS en Afrique, la Banque ne s'est parfois pas inquiétée de ce que les acquéreurs étaient des proches des autorités politiques. Négligence qui était d'autant plus paradoxale que les familles qui tiraient profit de la privatisation étaient celles qui, auparavant, avaient tiré profit de la propriété publique... et motivé la privatisation.

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Aujourd'hui encore, l'information est très incomplète sur les pays miniers et pétroliers, qui sont cependant ceux où la corruption porte sur les sommes les plus élevées. Quelques pays ne sont pas examinés avec soin parce qu'ils n'ont pas besoin de financements supplémentaires. D'autres ont réussi à ne pas publier leurs comptes avec les entreprises pétrolières. Et il est significatif qu'il ait fallu attendre que les fonds de pension s'intéressent aux contrats pétroliers pour qu'il y ait une surveillance effective du partage des gains. A nouveau, la corruption relève d'une surveillance privée (cette fois matériellement intéressée).

Le succès posthume du consensus de Washington dans le discours des Etat africains

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Avec la fondation du Nepad en 2001, les déclarations officielles des Etats africains ont brusquement et totalement changé à l'égard du néolibéralisme. Le Nepad s'est prononcé en faveur de la libéralisation économique, du respect des équilibres macroéconomiques internes et externes, de la discipline des finances publiques, de l'attraction des investissements privés, des régionalisations "ouvertes" (à la mondialisation), de la surveillance par les pairs, etc. Ce ralliement africain au néolibéralisme, dans le discours au moins, contraste avec l'Asie, qui a toujours résisté au consensus de Washington (même lorsqu'elle utilisait certains aspects du libéralisme) et avec l'Amérique latine (en conflits récurrents avec le Fonds monétaire international et la Banque mondiale). En d'autres termes, au moment où le consensus de Washington perd sa légitimité scientifique et son poids inter national, les Etats africains lui donnent un paradoxal succès posthume.

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Le changement a été, à Addis-Abeba, spectaculaire (substitution du panafricanisme libéral du Nepad au panafricanisme étatiste et planificateur de l'Organisation de l'unité africaine [OUA] de 1960). Il a marginalisé les Etats africains qui se réclament des idéologies de naguère (dont le Zimbabwe est un exemple extrême). Et il a suscité de multiples décisions publiques formellement conformes aux normes libérales.

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Il est évident que les motivations de ce ralliement sont très ambiguës. S'agit-il, comme le FMI et la Banque mondiale veulent l'espérer et feignent parfois de le croire, d'une intériorisation de leurs propres normes libérales par les Etats africains ? S'agit-il seulement, comme le croient les historiens de l'Afrique, d'une surenchère dans la longue histoire des promesses aux bailleurs de fonds ? S'agit-il, comme à la Commission Blair (d'ailleurs en liaison avec le Nepad), d'affirmer que cette conversion au libéralisme est réussie dès lors qu'il y a un accord entre les Etats ? S'agit-il d'une crainte de voir baisser les appuis de la France et de l'Union européenne ? S'agit-il, au contraire, d'un espoir de contribuer, par calcul ou par ressentiment, à l'érosion de la zone franc ? Ou s'agit-il seulement, comme le pensent certains politologues, de se rallier à la diplomatie officielle de l'Afrique du Sud et de ses nouveaux alliés ?

Quelques sources et motivations du récent néolibéralisme africain

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Quelles que soient ces motivations de circonstance, elles n'ont pu avoir autant d'influence sur les négociateurs du Nepad que parce que les expériences antérieures avaient entraîné un certain discrédit des Etats africains auprès de leurs opinions publiques et de leurs experts nationaux. Ceux-ci avaient, au cours des négociations, consultations, médiations, jeux de rôle et interversions de rôles entre représentants des PAS et représentants des Etats, acquis la maîtrise du discours (et de la langue) des PAS, que ce soit pour manipuler leurs interlocuteurs ou pour se rallier réellement à ce discours.

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En outre, les experts africains comme l'homme de la rue se sont accoutumés à accueillir avec ironie tout projet d'intervention publique (ce qui n'est pas le cas sur les autres continents). Le modèle de développement par des plans et des contrôles a été, on l'a dit, dévalorisé, peut-être provisoirement, par ses échecs. Le modèle, encore relativement étatiste, de développement dans la zone franc a été dévalorisé, peut-être aussi provisoirement, par l'érosion de la zone. Et, lors de la dévaluation du franc CFA, la critique de la zone a été présentée, par nombre d'experts et d'hommes politiques français, dans un langage libéral (la doctrine Balladur [[3]][[3]] Doctrine exprimée par Edouard Balladur lorsqu'il était... n'a pas été oubliée en Afrique). Ce qui a créé un ressentiment contre la domination passée de la France et un ressentiment contre son abandon (interprété, parfois, comme un "lâchage" de l'Afrique).

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La vitalité et l'efficacité du commerce privé sont, au contraire, cités, non sans excès, comme une démonstration de l'efficacité du libéralisme en Afrique et, ce qui est désormais connu de tous, de la vitalité des marchés africains. L'expérience des détournements publics a amené nombre d'acteurs et d'analystes africains à accepter les critiques néolibérales les plus extrêmes des choix publics et les versions les plus simples de la Nouvelle Economie politique (la critique des Etats étant moins unilatérale sur les autres continents qui ont tous, à des degrés divers, utilisé l'Etat). Il y a même un oubli du rôle historique des Etats dans les décollages de pays africains comme l'Afrique du Sud ou, dans un mode très différent, la Côte d'Ivoire [Losch, 1999].

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Enfin, la diffusion des idées libérales a bénéficié aussi - et peut-être surtout - de l'insertion de l'Afrique dans la mondialisation libérale. Même si ce n'est pas visible dans les statistiques les plus souvent utilisées pour mesurer l'extraversion des économies (exportations et investissements étrangers), les économies africaines ont accru leur extraversion matérielle et cultu relle : par les consommations importées, la diffusion des modes de vie, les nouvelles techniques d'infor mation, les sorties de capitaux, les commerces parallèles, les migrations définitives ou provisoires, la circulation internationale des cadres, des enseignants et des chercheurs, la diffusion des idéologies et des pratiques du secteur privé, etc. Il y a une mondialisation des stratégies individuelles et, ce qui est plus significatif en Afrique, des stratégies familiales de croissance des revenus, d'investissement, de partage des revenus, d'investissement éducatif, de migration, etc. L'insertion dans la mondialisation s'est faite ainsi par le libéralisme (mais en grande partie indépendamment des PAS). Ce qui confirme, auprès des nouvelles générations africaines, la critique des Etats et la confiance dans le privé. Autant de faits qui ont contribué, avec l'influence de l'Afrique du Sud, au ralliement idéologique du Nepad aux formulations les plus extrêmes du libéralisme et au succès posthume, en Afrique, d'un consensus de Washington considéré comme dépassé sur les autres continents.

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Ce ralliement idéologique a joué un rôle décisif dans le succès diplomatique du Nepad auprès des bailleurs de fonds. Il a créé, en Afrique, un discours utopique qui, comme toute utopie, suscite des espoirs mais risque de préparer des désillusions. D'autant qu'il n'a pas eu, jusqu'à présent, une influence sensible sur la croissance et la régulation des économies africaines.


Bibliographie

  • Coussy, Jean, 2001, "Greffes de normes étrangères et pénétration de l'économie globale dans les sociétés africaines", in Winter, G., 2001, op. cit.
  • Deveautour, Kadidia et Patrick, 2001, "Etre chef de famille et agent d'une administration publique : normes et stratégies de conciliation", in Winter, G., 2001, op. cit.
  • Losch, Bruno, 1999, "Le complexe café-cacao de la Côte d'Ivoire. Une relecture de la trajectoire ivoirienne", thèse de doctorat, université de Montpellier.
  • OCDE, 2006, Perspectives économiques en Afrique 2005-2006, Paris, Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).
  • Stiglitz, Joseph, 2002, La Grande Désillusion, Paris, Fayard.
  • Winter, Gérard (coord.), 2001, Inégalités et politiques publiques en Afrique, Paris, Karthala.
  • Bates, Robert H., 1995, Markets and States in Tropical Africa. The Political Basis of Agricultural Policies, Berkeley, UCLA.

Notes

[1]

Rappelons que les PAS ont agi en premier lieu comme outil de démonstration, à ambition théorique, sur ce qu'est la "bonne politique" (le consensus de Washington établissant les normes de cette bonne politique). Les PAS comprenaient, en deuxième lieu, des interventions du FMI et de la Banque mondiale dans les politiques en définissant et en assistant des réformes libérales. Les PAS agissaient, en troisième lieu, sur les opportunités et les contraintes internationales des pays en ajustement (ouverture de marchés, négociations internationales, financement extérieur, etc.).

[2]

Voir "L'économie politique à la Banque mondiale : la fin des exclusives ?", Jean Coussy, L'Economie politique, n? 30, avril 2006.

[3]

Doctrine exprimée par Edouard Balladur lorsqu'il était Premier ministre selon laquelle la France se rangeait au modèle libéral du FMI et de la Banque mondiale.

Plan de l'article

  1. L'opposition initiale des Etats africains aux PAS et au consensus de Washington
  2. Concessions, consultations, médiations et jeux de rôle
  3. Les difficultés des PAS dans une Afrique encore éloignée de l'économie de marché
  4. Le dynamisme des marchés africains a parfois dépassé les objectifs des PAS
  5. L'imperfection des informations a freiné la lutte des PAS contre la corruption
  6. Le succès posthume du consensus de Washington dans le discours des Etat africains
  7. Quelques sources et motivations du récent néolibéralisme africain

Pour citer cet article

Coussy Jean, « Etats africains, programmes d'ajustement et consensus de Washington », L'Économie politique 4/2006 (no 32) , p. 29-40
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-4-page-29.htm.
DOI : 10.3917/leco.032.0029.


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