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L'Économie politique

2006/4 (no 32)


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Dans les quartiers nord de Moscou, derrière un propylée monumental, s'étend un espace vert de 200 hectares parsemé de 70 pavillons du plus beau style kitsch stalinien. Le "Centre d'exposition pan-russe" offre un raccourci saisissant des transformations qu'a connues l'économie russe en moins de deux décennies.

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Les bâtiments aux frontons ornés de noms pittoresques ("Electrification", "Métallurgie", "Elevage de porcs", "Apiculture"...) rappellent que ce lieu était jusqu'en 1992 le VDNKh, le centre d'"exposition des réalisations de l'économie nationale" de l'URSS: une vitrine de la production industrielle et agricole soviétique.

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Dans la décennie 1990, alors que le pays sombrait dans la dépression, le VDNKh est tombé en décrépitude : certains pavillons, délabrés, ont fermé; sous la voûte de celui qui a pour nom "Cosmos", les satellites, entassés dans un coin, ont commencé à rouiller. D'autres bâtiments ont été transformés en marchés hétéroclites : l'on pouvait y acheter dans d'innombrables kiosques les objets les plus divers, casseroles, aquariums, téléviseurs, bijoux bon marché, présentés dans le plus complet désordre - en général sans aucun rapport avec la destination initiale des pavillons. Pour se retrouver dans ce chaos, il fallait se procurer, à l'entrée du parc, un index thématique de tous les commerces, que d'ingénieux commerçants avaient commencé à éditer.

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Mais depuis quelque temps, le visiteur peut constater un certain renouveau. Si la moitié des bâtiments restent fermés, si les vendeurs d'électroménager sont toujours présents, le VDNKh aspire à devenir un centre d'exposition accueillant des événements et des salons internationaux. Quatre grands pavillons sont utilisés à cet effet. Parallèlement, des bâtiments sont à nouveau transformés en pavillons vantant les charmes de Républiques issues de l'ex-URSS, du moins pour celles qui entretiennent des liens étroits avec le Kremlin : le pavillon des charbonnages est désormais consacré à l'Arménie, celui de Belarus ouvrira ses portes en 2007.

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Comme tous les pays d'Europe centrale et orientale, la Russie a connu dans les années 1990 une expérience radicale de trans formation économique, expérience qu'il est convenu d'appeler la transition vers l'économie de marché.

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L'expression "transition vers l'économie de marché" est elle-même révélatrice de l'état d'esprit prédominant au début de la décennie 1990. La notion de transition renvoie au passage d'une situation, d'un équilibre -unique- à un autre. Il s'agit d'un simple état intermédiaire, transitoire. Il y aurait donc "une" économie de marché, un seul modèle qu'il serait possible de rejoindre rapidement. Dans cette vision, la préoccupation politique essentielle est d'avancer vite, et d'éviter des retours en arrière, en profitant de la fenêtre d'opportunité ouverte par le changement de régime politique.

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Le cas russe est exemplaire en ceci que les autorités ont tenté de mettre en place l'économie de marché en quelques mois, par une "thérapie de choc". Mais cette politique a connu bien des avatars : en voulant aller rapidement d'un point A (l'économie planifiée soviétique) à un point B (une économie de marché idéalisée), les dirigeants russes et leurs conseillers occidentaux ont en fait atteint un autre équilibre, une économie de marché dégradée et désorganisée, qui a culminé avec la crise financière de 1998  [[2]][[2]] Voir L'Economie de la Russie, note 1.. Cette crise financière a certes été le point de départ du redémarrage de l'économie de la Russie et de sa croissance spectaculaire (+ 6 % par an en moyenne depuis 1999); mais aujourd'hui encore, le capitalisme russe demeure singulier et sans doute bien distinct de l'"économie de marché totale" (full market economy) érigée en modèle par certains lors de l'éclatement de l'URSS.

Une thérapie de choc avortée

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"Les choses iront plus mal pendant près d'un an, puis les prix baisseront et nous aurons des biens de consommation. Enfin, vers l'automne 1992, comme je vous l'ai promis dans ma campagne électorale, l'économie se stabilisera et la vie s'améliorera."

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Boris Eltsine, discours devant le Ve congrès des députés de la République socialiste fédérative soviétique de Russie, octobre 1991.

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"Je veux vous demander pardon, parce que beaucoup de nos rêves n'ont pas été réalisés, parce que ce que nous pensions facile est apparu douloureusement difficile. Je veux vous demander pardon de n'avoir pas réalisé les rêves de ceux qui pensaient que nous pourrions sauter, d'un passé gris, stagnant, totalitaire, à un avenir clair, prospère et civilisé, en un seul bond. Moi-même, j'y croyais [...] Par certains côtés, j'ai été trop naïf. "

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Boris Eltsine, discours de démission, 31décembre 1999.

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La Russie naît des décombres de l'Union soviétique, en décembre1991, en héritant d'une économie planifiée à bout de souffle : sans modifier en profondeur l'économie administrée, les réformes engagées par la "perestroïka" de Mikhaïl Gorbatchev ont maladroitement aggravé les difficultés économiques, précipité l'implosion de l'espace soviétique, et placé le pays dans une situation alimentaire critique.

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Afin de mettre fin aux pénuries, le président Eltsine et son vice-Premier ministre en charge de l'économie, Egor Gaïdar, procèdent début 1992 à la libéralisation générale des prix (à l'exception de ceux du lait, du pain, de l'énergie et des loyers). Dans le même temps, le commerce de détail, le taux de change et les importations sont libéralisés. Les pénuries disparaissent bientôt, mais les prix triplent en quelques semaines ; la majeure partie de la population voit son épargne s'évaporer ; les entreprises ne peuvent plus payer leurs fournisseurs. En l'absence de soutien financier international, cette thérapie de choc ne dure en fait que six mois.

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Dès la mi-1992, le gouvernement, confronté à l'hostilité du Parlement à majorité communiste, est obligé de lâcher du lest sur le front monétaire. Les crédits octroyés par la Banque centrale à divers lobbies alimentent une inflation chronique, qui reste supérieure à 100 % par an, tandis que la production continue de baisser. Le Premier ministre Viktor Tchernomyrdine, nommé fin1992, déclare quelques mois plus tard que la période du "romantisme du marché" est révolue : tout en affirmant toujours vouloir instaurer une économie de marché, les autorités ne veulent plus suivre les réformes recommandées par les experts occidentaux. Ce n'est qu'à partir de fin 1994 que le gouvernement, avec l'aide du Fonds monétaire international (FMI), reprend une politique de lutte contre l'inflation.

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Pendant toute cette période, le seul domaine dans lequel le gouvernement russe maintient le cap d'une transformation rapide est celui de la privatisation. Dès 1992, les petits commerces sont cédés par les municipalités. La privatisation des grandes et moyennes entreprises est beaucoup plus controversée. Afin de surmonter les réticences politiques, et notamment de ne pas vendre les entreprises à bas prix à des investisseurs étrangers, le gouvernement opte pour une privatisation de masse par coupons : chaque citoyen obtient un coupon qui lui permet de participer à la vente aux enchères des actifs des entreprises. En outre, les collectifs de travailleurs se voient octroyer la possibilité d'acheter, à un prix dérisoire, jusqu'à 51 % des actions de leur entreprise.

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La privatisation de masse s'achève mi-1994: formellement, c'est un succès, puisque toutes les entreprises, à l'exception de quelques grands groupes jugés stratégiques, ont changé de mains. Mais le privilège accordé aux salariés face à un actionnariat dispersé par le système des coupons signifie aussi souvent le maintien des équipes de direction soviétiques, l'émergence de fortunes rapides chez certains managers qui ont collecté à vil prix les coupons, et l'absence des restructurations nécessaires. Ces privatisations se sont en outre accompagnées de pratiques illégales, que le Gouvernement a préféré ignorer : extorsion de coupons par la force, ou organisation d'enchères dans des lieux reculés afin d'écarter les actionnaires externes.

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A partir de 1995, la privatisation entre dans une phase finale avec la vente de plusieurs grandes entreprises stratégiques. Les ressources de l'Etat sont au plus bas. Un programme de "prêt contre actions" est lancé par le Gouvernement. Les actions de plusieurs géants du secteur de l'énergie et des matières premières, comme Norilsk Nickel, le premier producteur mondial de nickel, ou le pétrolier Ioukos, sont mises aux enchères. Il s'agit en théorie d'un prêt, puisque la propriété des entreprises reviendrait à l'Etat si celui-ci remboursait deux ans plus tard les sommes perçues. C'est en réalité l'appropriation des plus grandes entreprises par un cercle d'une douzaine d'hommes d'affaires, les "oligarques", qui, en échange, soutiennent quelques mois plus tard, grâce à leurs médias et à leurs moyens financiers, la réélection de Boris Eltsine face au candidat communiste. Les enchères de l'automne 1995 sont remportées par le cartel des oligarques, à des prix minimes. La victoire de Boris Eltsine aux élections présidentielles de 1996 permet de transformer le prêt en un acte de propriété; certains oligarques sont même nommés au Gouvernement. La capture de l'Etat russe par des intérêts privés atteint alors son plus haut degré.

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Au milieu de la décennie, pour bien des observateurs, la Russie est devenue une économie de marché. L'inflation ralentit. Les prix et les salaires sont déterminés par l'offre et la demande. Le commerce extérieur se développe. 70 % du produit intérieur brut est le fait d'entreprises privées. La Banque européenne pour la reconstruction et le développement(Berd), banque multilatérale créée spécialement pour "favoriser la transition des pays d'Europe centrale et orientale vers l'économie de marché", relève les progrès de la Russie d'après son "indice de transition" qui atteint 3 désormais sur une échelle de 1 à4 (cf. graphique1).

Graphique 1 : Une économie officiellement libéraliséeIllustration 1
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Mais la réalité est tout autre. La "récession transformationnelle" [[3]][[3]] J. Kornai, "Transformational recession : the main causes",..., conséquence logique de la transition, semble ne jamais devoir en finir. Le produit intérieur brut, tel que mesuré par les statistiques officielles, est quasiment divisé par deux entre 1990 et 1998. Certes, l'appareil statistique russe surestime probablement le choc véritable. Mais par sa longueur et son ampleur, une telle récession surpasse de loin la dépression observée dans les pays d'Europe centrale à cette même période, et même la Grande Dépression : la crise de 1929 a en effet provoqué, aux Etats-Unis, une baisse du PIB de 27 % étalée sur quatre ans.

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Le transfert de la propriété de l'appareil de production dans des mains privées ne conduit pas, pendant la première décennie de la transition, à ce que les entreprises soient gérées de façon plus efficace. Une enquête réalisée en 1999 par la Berd et la Banque mondiale estime ainsi que 40 % des entreprises moyennes et grandes sont restées contrôlées par des salariés et cadres de l'entreprise, contre 10 % en Pologne. Et même quand ils sont extérieurs à la firme, les acquéreurs d'entreprises achetées dans des conditions suspectes n'ont guère été enclins à valoriser un actif dont la propriété peut leur être, un jour, contestée.

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Pour survivre sans se restructurer, les entreprises ont recours au troc à une échelle massive et accumulent des impayés à l'égard de leurs fournisseurs et du fisc. Les salaires eux-mêmes ne sont pas versés, ou sont versés "en nature", en produits de l'entreprise elle-même. Les échanges non monétaires atteignent près de 60 % des échanges interindustriels à la veille de la crise financière de 1998 [[4]][[4]] S. Brana, M. Mesnard et Y. Zlotowki (eds), La Transition.... L'Etat lui-même est incapable d'équilibrer son budget autrement que par une dette croissante, et par des arriérés de salaires. La corruption, qui avait prospéré à l'époque soviétique, trouve une nouvelle vigueur dans le contexte de délitement de l'autorité de l'Etat.

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La crise financière de 1998, marquée par une brutale dévaluation du rouble de près de 60 %, la faillite du système bancaire, et le défaut sur la dette russe, sanctionne en quelque sorte six années de politique économique approximative. Le pays tout entier vacille et la population est une nouvelle fois durement touchée, mais le gain de compétitivité pour l'industrie russe et la remontée des prix du pétrole permettent le rebond de l'économie dès 1999: c'est le point d'inflexion déterminant de la transition. Après sept années de croissance forte, la Russie retrouve enfin en 2006 son niveau de production de l'époque soviétique (cf. graphique 2).

Graphique 2 : 2006, retour au niveau soviétique...Illustration 2

Les raisons d'un échec

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Comment expliquer le parcours tortueux de la transition russe, et son incapacité à mettre en place une économie de marché véritable au cours de la décennie 1990?

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L'accouchement douloureux de la transition russe s'explique d'abord par le contexte politique. Dans de nombreux pays d'Europe centrale et orientale, la transition a été le fait d'une opposition au régime communiste, portée par un mouvement populaire. Celle-ci a pu, pendant quelques années, mener à bien les réformes souhaitées, avant, en général, qu'une alternance ne ramène au pouvoir d'anciens dirigeants communistes, mais devenus tout aussi désireux de poursuivre les réformes. En comparaison, plusieurs points ont rendu la transition russe difficile.

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D'abord, un manque d'incitations externes. Contrairement aux pays d'Europe centrale et aux Etats baltes, la Russie n'a pas, pendant la transition, de perspective d'adhésion à l'Union européenne. Le soutien financier international a aussi cruellement fait défaut pendant les premiers mois de la transition. Ensuite, une absence de soutien initial véritable en faveur de l'économie de marché. A la différence des pays auxquels l'URSS a imposé le communisme, la Russie a subi son propre totalitarisme. Sa population, après soixante-dix ans de régime soviétique, n'a rien connu d'autre. Dans ces conditions, le sentiment dominant dans l'opinion était moins le rejet de l'économie planifiée que le rejet de la nomenklatura qui a accaparé les privilèges du pouvoir soviétique. Pour cette même raison, le Parti communiste russe, sans rompre avec l'idéologie marxiste, demeure une force du paysage politique.

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Par ailleurs, l'URSS contrôlait, par la contrainte, tous les rouages de l'économie, en s'accommodant d'une économie parallèle qui jouait un rôle essentiel de palliatif. L'Etat russe qui lui succède est particulièrement démuni : la contrainte n'est plus opérante auprès d'une population libérée de la peur. L'appareil du Parti communiste, qui constituait la colonne vertébrale du pouvoir, est dissous. Les ressources fiscales fondent. La volonté sécessionniste de plusieurs régions russes ajoute au sentiment de désagrégation de l'Etat. Et le capital politique a été rapidement dilapidé. Le président Eltsine arrive au pouvoir avec un fort soutien de l'opinion. Mais la libéralisa tion des prix de janvier 1992 anéantit l'essentiel de l'épargne des ménages, sans qu'aucune mesure ne soit prise pour les compenser. Dès les premiers mois, les réformes deviennent alors impopulaires. Enfin, le pouvoir est divisé: le gouvernement est constamment partagé entre quelques réformateurs libéraux et les conservateurs, partisans d'une politique de soutien financier à l'économie. L'exécutif ne peut s'appuyer sur les organes législatifs pour mettre en oeuvre les réformes : le conflit entre le président Eltsine et un Parlement à majorité commu niste (Soviet suprême hérité de l'URSS jusqu'en 1993, Douma ensuite) est quasiment permanent.

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Le contexte politique expliquerait alors le caractère incohérent des réformes en Russie, ainsi que la conception très particulière de la transition : celle-ci n'ayant pas de base politique dans la population, l'obsession des réformateurs est, dès 1992, de la rendre irréversible et d'empêcher par tous les moyens un retour au pouvoir du Parti communiste. La vitesse des réformes - notamment des privatisations - prime sur leur qualité.

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Pour celui qui est le symbole de la thérapie de choc, Egor Gaïdar [[5]][[5]] Y. Gaidar, Days of Defeat and Victory, Seattle, University..., les réformateurs ont mené en connaissance de cause une politique sous contrainte ; la politique de transformation rapide n'a pas échoué en Russie puisqu'elle n'a pas pu être mise en oeuvre de façon durable.

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Mais il y aussi une raison d'ordre idéologique aux difficultés de la transition russe : plusieurs dirigeants russes - Boris Eltsine au premier chef - et les institutions financières internationales ont péché par naïveté, en imaginant construire en quelques mois une économie de marché alors qu'elle a mis deux siècles pour se former en Europe de l'Ouest ou aux Etats-Unis. Le titre d'un ouvrage prétendant dès 1995 que la Russie était devenue une économie de marché (How Russia Became a Market Economy, par Anders Aslund) illustre cette vision simpliste.

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En considérant l'économie de marché comme un équilibre naturel, naissant spontanément du triptyque dérégulation- privatisation-stabilisation, les idéologues de la "transition inévitable" ont ignoré le rôle que jouent, dans une économie, les institutions. Or une économie de marché a besoin d'un Etat, de règles (la régulation du secteur bancaire, le droit de la concurrence, le droit des faillites...) et d'activités non marchandes pour fonctionner : des juges, des agents de police... qui ne soient pas régis par l'argent.

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Les économies de marché combinent en effet, selon l'expression de Roger Guesnerie [[6]][[6]] R. Guesnerie, L'Economie de marché, Paris, Ed. Le Pommier,..., une "logique d'échange" et une "logique d'organisation". Pendant les années de la transition, la Russie a illustré à l'extrême la logique d'échange sans logique d'organisation. Le marché a prouvé sa souplesse à résoudre de lui-même certains problèmes de l'époque soviétique : ainsi, l'essor du commerce de navette (l'activité de dizaines de milliers d'individus qui, pendant la décennie 1990, ont voyagé à l'étranger pour acheter des biens et les revendre en Russie) et d'une distribution parfois anarchique (vendeurs de rue, kiosques, comme ceux du VDNKh) a permis d'améliorer l'approvisionnement. Mais du fait de l'affaiblissement de l'Etat russe, tout est devenu potentiellement objet d'un marché: les décisions ministérielles, les diplômes, les permis de conduire, les "services de protection" par des organisations criminelles...

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La transition russe a permis de mettre en valeur le rôle des institutions [[7]][[7]] B.Chavance, "Les théories économiques à l'épreuve de... et a surtout a obligé à y penser de façon dynamique, et non statique : comment faire naître de bonnes institutions ? Parce que la Russie était en 1992 un Etat en décomposition et sans expérience récente du marché, elle a manqué cruellement des institutions nécessaires. Les politiques suivies ont, ensuite, pu négliger l'importance de la construction de ces institutions. Dans ces conditions, pour une majorité de Russes, la transition est devenue synonyme de corruption et d'inflation.

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La Russie de Poutine : une économie de marché?

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Portée par la dévaluation du rouble, l'envolée des prix énergétiques et les réformes menées depuis 1999 par le président Poutine, la situation de la Russie contraste aujourd'hui fortement avec la situation de crise de 1998. Huit ans à peine après avoir été fait défaut sur sa dette, la Russie vient même de rembourser, par anticipation, la dette contractée par l'URSS auprès des créanciers du Club de Paris. Est-ce pour autant une économie de marché?

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Il n'y a pas de définition consensuelle de l'économie de marché, tout comme il n'y a pas, dans la réalité, entre les Etats-Unis, la France, l'Allemagne, etc., un seul type d'économie de marché. Mais si l'on retient la formule de Roger Guesnerie, qui définit l'économie de marché comme "une économie où une partie substantielle de l'activité économique est organisée autour d'institutions appelées marchés qui font jouer un rôle essentiel à l'action décentralisée, au profit et aux ajustements de prix", la Russie est indéniablement aujourd'hui une économie de marché. Le statut d'économie de marché, qui confère certains avantages commerciaux dans le cadre des procédures antidumping, a d'ailleurs été officiellement reconnu à la Russie par l'Union européenne et les Etats-Unis en 2002. La Russie est toutefois une économie de marché bien particulière, qui demeure largement marquée par son passé soviétique et par les années de la transition.

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Tout d'abord, c'est une économie où l'Etat joue à nouveau un rôle central. Sous les mandats du président Poutine, l'Etat a repris le contrôle de plusieurs grandes entreprises, tantôt par des procé dures judiciaires spectaculaires (c'est le cas du pétrolier Ioukos, démantelé notamment au profit de l'entreprise publique Rosneft), tantôt par des rachats discrets. La part des entreprises privées dans le PIB a ainsi reculé récemment (cf. graphique 3). Les renationalisations, menées avec un large soutien de l'opinion, ont touché aussi bien des entreprises privatisées de façon contestable et mal gérées (le constructeur automobile Avtovaz) que des entreprises détenues par des propriétaires légitimes et plutôt bien gérées, mais touchant de près au complexe militaro-industriel (l'équipementier OMZ). Au travers de quelques grands groupes contrôlés par des proches du président (Gazprom, Rosoboronexport, la Vneshtorgbank, qui vient d'entrer au capital d'EADS...), l'Etat est désormais à la tête d'un secteur public au périmètre large, qui n'a sans doute comme équivalent dans l'histoire récente des économies occidentales que la sphère publique française des années 1980: l'Etat contrôle aujourd'hui les principales entreprises du secteur de l'énergie (et notamment Gazprom, premier producteur mondial de gaz), du secteur financier, les principales chaînes de télévision, ainsi qu'un constructeur automobile, un fabricant de pneus, etc.

Graphique 3 : Un secteur privé en léger reculIllustration 3
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Mais l'Etat, pour mieux constituer des champions internationaux, sait aussi privatiser partiellement certaines entreprises (comme en 2006 le pétrolier Rosneft), en se contentant de garder une majorité de contrôle. Progressivement semblent se dessiner les contours d'un secteur public à deux cercles avec, d'une part, un coeur d'entreprises stratégiques (Gazprom, Sberbank, complexe militaro-industriel...) où l'Etat gardera indéfiniment un peu plus de la moitié des actions et, d'autre part, des entreprises où la présence de l'Etat est sans doute plus transitoire et où il a vocation à se désengager partiellement ou totalement. Gazprom commence ainsi à se défaire de ses actifs périphériques. L'avenir dira si la gestion publique de ces entreprises s'avérera dispendieuse ou, au contraire, si la Russie aura mis en place, avec succès, une politique industrielle avisée.

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Deuxième trait caractéristique, les grands groupes russes privés sont le plus souvent des groupes contrôlés par un ou deux individus. C'est par exemple le cas de Severstal (acier) ou d'Interros (nickel, banque...). Les oligarques, nés de la transition, n'ont pas tous, loin s'en faut, disparu : ils ont simplement appris à être conciliants avec le pouvoir. Celui-ci, d'ailleurs, les encourage à créer des leaders mondiaux (comme dans le cas de la fusion Rusal-Sual, envisagée pour créer le n? 1 mondial de l'aluminium). Même si ces groupes ont fait de nets progrès en matière de gouvernement d'entreprise, il est clair qu'ils restent très différents des sociétés occidentales, à l'actionnariat dispersé.

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Le troisième trait marquant est la rémanence de la corruption et de la faible confiance envers l'Etat. Ainsi, selon les enquêtes de la Banque mondiale ("Entreprise surveys 2005"), 58 % des entreprises russes interrogées déclarent par exemple préparer un cadeau lors d'une rencontre avec un inspecteur des impôts, deux fois plus qu'en Pologne. Et seulement 36 % des personnes interrogées déclarent avoir confiance dans le système judiciaire, contre 53 % en Pologne et 90 % en Allemagne.

Les principales entreprises contrôlées par l'Etat russeTableau4
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Le dernier trait caractéristique est le rapport ambivalent qu'ont les Russes vis-à-vis du marché et des grands groupes privés, du fait des séquelles laissées par la "perestroïka" et par la transition. Dans un sondage de l'institut Levada de mars 2006  [[8]][[8]] Repris dans Leonid Sedov, "Le fardeau des réformes",..., 60 % des répondants se déclarent favorables à un retour au système soviétique, même si seulement 12 % jugent que c'est une perspective réaliste. 31 % des répondants estiment par ailleurs qu'il faut que les grandes entreprises russes restent privées, 16 % que l'Etat doit les racheter aux conditions du marché, et 36 % qu'elles doivent être nationalisées sans compensation. 53 % affirment enfin que les investissements étrangers doivent être restreints.

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Ces résultats rejoignent ceux d'une enquête internationale récente de l'institut Globescan  [[9]][[9]] Reprise par Le Figaro du 25 mars 2006.. Seulement 43 % des Russes jugeaient en 2005 que la libre entreprise et l'économie de marché est le meilleur système qui soit. Ce taux est un des plus faibles du monde, loin derrière la Pologne (63 %), l'Allemagne (65 %) ou les Etats-Unis (71 %). Il n'y a guère que deux pays où l'on trouve plus d'opposants déclarés à l'économie de marché: l'Argentine (42 %), qui a elle aussi connu une crise financière majeure, et... la France (36 %).

Notes

[1]

Auteur de L'Economie de la Russie, Paris, LaDécouverte, coll. "Repères", 2006.

[2]

Voir L'Economie de la Russie, note 1.

[3]

J. Kornai, "Transformational recession : the main causes", Journal of Comparative Economics, vol. 19, n? 1, 1994, p. 39-63.

[4]

S. Brana, M. Mesnard et Y. Zlotowki (eds), La Transition monétaire russe. Avatars de la monnaie, crises de la finance (1990-2000), Paris, coll. "Pays de l'Est", L'Harmattan, 2002.

[5]

Y. Gaidar, Days of Defeat and Victory, Seattle, University of Washington Press, 2000.

[6]

R. Guesnerie, L'Economie de marché, Paris, Ed. Le Pommier, 2006.

[7]

B.Chavance, "Les théories économiques à l'épreuve de la transformation post-socialiste", in M.Forest et G. Mink (dir.), Postcommunisme : les sciences sociales à l'épreuve, Paris, L'Harmattan, p.23-38.

[8]

Repris dans Leonid Sedov, "Le fardeau des réformes", Nezavisimaya Gazeta, 7 avril 2006, p. 11.

[9]

Reprise par Le Figaro du 25 mars 2006.

Plan de l'article

  1. Une thérapie de choc avortée
  2. Les raisons d'un échec

Pour citer cet article

Benaroya François, « La transition russe, ou la redécouverte de la complexité du marché », L'Économie politique, 4/2006 (no 32), p. 41-54.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-4-page-41.htm
DOI : 10.3917/leco.032.0041


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