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L'Économie politique

2006/4 (no 32)


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Située à Cambridge, près de Boston, sur la côte nord-est des Etats-Unis, l'université de Harvard fait partie des universités les plus prestigieuses du pays. A Harvard, j'ai eu l'occasion d'enseigner deux cours d'introduction à l'économie. L'intérêt de cette expérience vient notamment du fait que ces deux cours sont en concurrence l'un avec l'autre.

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Le premier cours, assuré par Gregory Mankiw, est celui que choisissent l'écrasante majorité des étudiants : il est en quelque sorte le cours "officiel" d'introduction à l'économie de Harvard. Il a pour but, selon les dires mêmes de celui qui l'enseigne, de transmettre une "vision du monde" bien spécifique aux étudiants, celle de la théorie néoclassique.

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Le second cours est assuré par Steve Marglin, l'un des représentants du courant dit "radical", un courant critique de l'approche néoclassique  [[1]][[1]] Voir Bruno Tinel, A quoi servent les patrons ? Marglin.... Créé en 2003, le cours de Marglin avait pour but de "proposer une approche plus équilibrée aux étudiants" [[2]][[2]] Cité in "Harvard professor proposes alternative economics.... Cette initiative avait été soutenue par plusieurs centaines d'étudiants, qui avaient demandé la possibilité de choisir entre deux cours d'introduction à l'économie, l'un standard (mainstream), l'autre critique [[3]][[3]] Certains de ces étudiants s'étaient organisés en un....

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Mais le conseil de la faculté d'économie a décidé que seul le cours de Mankiw accorderait aux étudiants les "crédits" leur permettant de s'inscrire aux cours d'économie plus approfondis  [[4]][[4]] Voir "Committee rejects alternative Ec 10", The Harvard.... De ce fait, tout étudiant qui souhaite faire de l'économie sa matière dominante se doit de valider le cours proposé par Gregory Mankiw. C'est donc ce cours que nous présenterons en premier, après avoir donné quelques éléments sur l'organisation des études aux Etats-Unis.

L'organisation des études supérieures aux Etats-Unis

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Le système universitaire américain est un système à deux étages. Le premier étage est celui du college, qui dure quatre années et permet aux étudiants de découvrir plusieurs disciplines. Le second -facultatif - est celui de la graduate school, le moment où les étudiants choisissent soit de faire une thèse (une minorité), soit d'acquérir une spécialité professionnelle sous la forme d'un master, scolarité de deux ans. Au college, les étudiants d'Harvard bénéficient non seulement de conditions matérielles excellentes, mais ils bénéficient aussi - et surtout - d'une large liberté d'études. Ainsi, il leur est possible de suivre des cours dans toutes les matières, de la chimie à la civilisation chinoise en passant par la philosophie, les maths, la littérature, etc. La plupart des étudiants sont inscrits dans quatre à cinq matières. Parmi ces matières, une ou deux devront être choisies comme matière(s) dominante(s).

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Les étudiants de Harvard doivent également choisir un certain nombre de cours dans le tronc commun, nommé Core curriculum. C'est au sein du Core curriculum que se trouvent les cours d'introduction à l'économie auxquels j'ai participé durant l'année universitaire 2005-2006. Ainsi que l'indique la description officielle de cette rubrique, les cours qui y sont délivrés ont pour but de "montrer comment le recours à des théories formelles systématiquement confrontées aux données empiriques permet de mieux comprendre l'application de méthodes analytiques à des problèmes importants impliquant le comportement des individus et des organisations".

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Le cours de Gregory Mankiw : munir les étudiants de lunettes néoclassiques pour observer le monde

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Baptisé "Social Analysis 10" dans le catalogue, le cours de Gregory Mankiw est appelé "Ec 10", pour "Economics 10" (son ancien nom avant la mise en place du Core). Enseigné pendant vingt ans par Martin Feldstein, ancien conseiller du président républicain Ronald Reagan durant les années 1980, "Ec 10" est désormais enseigné par Gregory Mankiw, qui fut président du conseil d'analyse économique auprès du président républicain George W. Bush de 2003 à 2005.

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"Ec 10" est le second plus important cours de Harvard en nombre d'inscrits. Il regroupe environ 700 étudiants chaque année, 70 % d'entre eux étant en première année. Ces étudiants sont servis par deux secrétaires à plein temps, 35 chargés de travaux dirigés (TD), et un assistant professor - l'équivalent des maîtres des conférences en France. "Ec 10" a une particularité: c'est en TD que l'essentiel de l'enseignement se fait  [[5]][[5]] Les cours magistraux sont limités à trois séances assurées.... De ce fait, des notes très détaillées sont distribuées aux chargés de TD. Ces notes mentionnent ce qui doit être enseigné, mais aussi comment l'enseigner : quels sont les points sur lesquels insister, quelles sont les questions que les étudiants sont susceptibles de poser et comment y répondre, etc.

Les dix principes de l'économie selon Gregory Mankiw

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Le cours de Mankiw est structuré autour de deux semestres, le premier consacré à la microéconomie, le second à la macroéconomie. Cet enchaînement, aujourd'hui largement répandu, n'est pas aussi naturel qu'il y paraît. En effet, on pourrait également considérer que l'environnement "macroéconomique", et notamment les institutions et les politiques économiques, constitue le cadre au sein duquel les acteurs individuels, entreprises et ménages, prennent leurs décisions. Autrement dit, on pourrait commencer par la "macro" et enseigner ensuite la "micro".

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Mais prendre une telle option serait s'inscrire dans un cadre institutionnaliste. Or tel n'est pas le but ici. Au contraire, il s'agit de transmettre aux étudiants ce que l'on pourrait appeler la "pensée de marché". Cette pensée est exprimée par ce que Mankiw considère comme étant les dix principes fondamentaux de l'économie, principes qu'il énonce au chapitre 1 de son manuel Principles of Economics, le manuel d'introduction à l'économie le plus vendu au monde : les individus sont face à des choix (trade offs); le coût d'une chose est mesuré par ce à quoi l'on doit renoncer pour l'obtenir ; les individus rationnels utilisent le raisonnement marginal ; les individus réagissent aux incitations ; l'échange peut profiter à tous ; les marchés sont généralement un bon moyen d'organiser l'économie ; les gouvernements peuvent dans certains cas améliorer la situation produite par le marché; le niveau de vie d'un pays est fonction de sa capacité à produire des biens et services ; les prix augmentent lorsque le gouvernement imprime trop de monnaie ; la société doit choisir à court terme entre le chômage et l'inflation.

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On peut suivre la dynamique du raisonnement néoclassique dans l'ordonnancement de ces principes. Au commencement se situe l'individu, confronté à des choix (principes 1 à 4). Puis cet individu se trouve placé sur des marchés qui permettent à chacun d'accroître son bien-être, tout en promouvant la prospérité de tous (principes 5, 6 et 8). Ensuite vient l'Etat. Celui-ci peut intervenir pour trois grandes catégories de raisons : pour remédier aux échecs du marché, gérer les externalités (les conséquences non voulues des actions économiques, comme la pollution) et gérer les biens publics ; pour promouvoir une norme de justice (principe 7); pour décider -à court terme seulement - d'un choix entre inflation et chômage (principes 9 et 10).

La politique macroéconomique : un horizon limité au cours terme

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Dans cette présentation, il y a donc une primauté - que l'on serait tenté de qualifier d'ontologique - de l'individu et du marché sur l'Etat. Pourtant, on retrouve ici encore les orientations propres à l'auteur "nouveau keynésien" qu'est Gregory Mankiw, comme le fait que l'Etat peut agir dans un sens favorable à l'économie à court terme.

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Mais il y a deux limites importantes à cette action. Tout d'abord, pour pouvoir agir, l'Etat se doit de prélever des taxes. Or les étudiants apprennent que, hormis le cas d'externalités, tout prélèvement par l'Etat entraîne une perte d'efficacité. En effet, la taxe correspond soit à un prix plus élevé pour l'acheteur, soit à un revenu - après taxes - inférieur pour le vendeur. De ce fait, dans tous les cas, des transactions mutuellement avantageuses qui avaient lieu avant l'introduction de la taxe n'ont plus lieu lorsque la taxe est instaurée : soit des acheteurs ne souhaitent plus acheter au nouveau prix plus élevé, soit des vendeurs cessent de vendre. Autrement dit, toute taxe est synonyme de perte de bien-être.

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De plus, la partie macroéconomique du cours commence par l'exposé de la situation dite "de long terme", c'est-à-dire la situation correspondant à l'équilibre néoclassique. Les politiques conjoncturelles ne sont étudiées qu'ensuite. Traditionnellement, les manuels procédaient de façon inverse : les politiques de court terme étaient étudiées avant l'équilibre de long terme. Ainsi que l'explique Gregory Mankiw, commencer par l'équilibre de long terme se justifie par la volonté de transmettre aux étudiants l'idée de l'équilibre -néoclassique- avant qu'ils n'étudient la politique dite conjoncturelle. Cette approche a pour effet de présenter toute politique économique comme une déviation par rapport à la situation d'équilibre de long terme produite par le libre jeu des marchés.

Sous-développement et chômage : deux problèmes dus aux interférences avec les marchés

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La pensée de marché est une pensée féconde. Une fois muni des concepts d'offre, de demande, et d'équilibre de marché, l'étudiant est censé être à même de traiter d'un grand nombre de sujets, au moins en première approche. C'est d'ailleurs là le but du cours : montrer aux étudiants que les outils de l'analyse économique permettent d'éclairer n'importe quel sujet.

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Ainsi, la question du développement est abordée par le prisme de la thèse dite de la convergence. Cette thèse repose sur le constat que le capital est plus rare dans les pays du Sud qu'au Nord. Or, selon la théorie néoclassique, le capital fait l'objet drendement décroissant : plus le stock de capital est important, plus la rentabilité d'un investissement supplémentaire est faible. Ainsi, le stock de capital étant plus important aux Etats-Unis qu'en Afrique, tout investisseur rationnel (y compris vivant aux Etats-Unis) investira de préférence en Afrique, où les rendements sont plus élevés. Ce flux d'investissement devra conduire à un rattrapage de l'Afrique, dont le niveau de vie convergera vers celui des Etats-Unis.

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Ce mécanisme semble bien être à l'oeuvre dans certains pays - que l'on songe aux processus de rattrapage en cours au sein de l'Union européenne. Mais ce n'est à l'évidence pas un processus qui caractérise l'ensemble de la planète. Pourquoi ? Selon le cours, parce que de multiples facteurs propres aux pays du Sud empêchent le bon fonctionnement de ces économies : accès géographique difficile, fermeture au commerce international, droits de propriété déficients, structures d'éducation et de santé insuffisants, marchés non concurrentiels, etc.

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Pour les étudiants, deux conclusions s'imposent. D'une part, le marché (ici, du capital), lorsqu'il fonctionne bien, est suffisant pour assurer la croissance. D'autre part, si la convergence ne se fait pas, c'est pour un ensemble de raisons propres aux pays du Sud. Cette explication vient buter sur deux faits. Tout d'abord, comment rendre compte du succès des économies dans lesquelles l'intervention publique joue un rôle majeur, telles que la Corée du Sud et la Chine ? D'autre part, ce scénario sous-entend que c'est grâce au libre-échange que les Etats du Nord se sont développés. Or ce n'est pas ce que semblent indiquer les faits  [[6]][[6]] Voir Ha-Joon Chang, "La bonne gouvernance à l'épreuve....

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Le même type de raisonnement centré sur le marché est proposé à propos du chômage. Quatre explications sont présentées. Tout d'abord, la théorie du job search, selon laquelle les destructions d'emplois, les changements sectoriels, expliquent que des personnes soient temporairement privées d'emploi. De plus, l'effet négatif de l'assurance-chômage sur l'incitation à reprendre un emploi est indiquée. La seconde et la troisième explications font du salaire minimum et des syndicats les causes du chômage, puisqu'ils poussent le salaire à un niveau supérieur au salaire d'équilibre. Enfin est mention née la théorie dite du salaire d'efficience. Selon cette théorie, il est rationnel pour les entreprises de payer leurs salariés au-dessus du salaire d'équilibre, de façon à les inciter à être plus productifs (et aussi à ne plus traîner à la tâche, de peur de perdre leur - bon - emploi).

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Ces enseignements sont conformes à l'état actuel de la recherche en économie du travail  [[7]][[7]] Voir le manuel de référence de Pierre Cahuc et André.... Ils découlent directement de l'analyse en termes d'offre et de demande de travail : s'il y a du chômage, c'est soit parce que les chômeurs sont "désincités" à offrir leur travail (rôle des allocations chômage), soit parce que le prix excessif du travail diminue la demande de la part des entreprises (effets du salaire minimum, des syndicats et du salaire d'efficience). D'autres éléments potentiellement explicatifs du chômage, comme l'analyse keynésienne du rôle de la demande, ou encore l'effet du partage salaires-profits, ne sont pas mentionnés.

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Au total, c'est bien l'imperfection des mécanismes de marché qui explique la persistance des deux problèmes considérés ici, le sous-développement et le chômage. Dans les deux cas, si les marchés étaient parfaits, le problème serait résolu.

Le cours de Steve Marglin : normativité et pluralisme

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Le cours de Steve Marglin s'adresse à un public plus réduit, celui de la centaine d'étudiants qui ont pris connaissance de l'existence de son cours et qui ont décidé de s'y inscrire. Dans son cours, Marglin ne se limite pas à présenter la théorie néoclassique et à lui adresser un certain nombre de critiques. Il pose aussi directement la question du marché et de son effet sur les relations humaines.

La théorie néoclassique comme justification normative du marché

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De nombreuses critiques peuvent être adressées à la théorie néoclassique. Ainsi, en 2000, le mouvement des étudiants pour la réforme de l'enseignement de l'économie a qualifié d'"autiste" la théorie néoclassique en raison de son indifférence aux faits qui la remettent en cause  [[8]][[8]] Voir le site du mouvement : http ://mouv.eco.free.fr,.... On peut encore reprocher à la théorie néoclassique l'irréalisme de ses hypothèses ou son incohérence interne  [[9]][[9]] Arguments développés respectivement par Edward Fullbrook....

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Mais ce que Marglin reproche principalement à la théorie néoclassique, c'est de faire l'apologie du marché. En effet, selon la théorie néoclassique, le marché est à privilégier pour deux raisons. Tout d'abord, le marché est la procédure permettant la meilleure utilisation possible de ressources rares. Ainsi, le libre-échange (et ses corollaires, les délocalisations et les usines exploitant la main-d'oeuvre du Sud, les sweatshops) est à défendre parce qu'il permet d'accroître la production totale à ressources données. Ensuite, cette efficacité est source de justice : le gâteau étant devenu plus grand, il est possible aux gagnants de la mondialisation (les nouveaux producteurs du Sud, les consommateurs du Nord) de dédommager les perdants (les ex-producteurs du Nord).

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Certes, cette redistribution n'est que potentielle, et elle implique dans la réalité l'intervention d'un acteur étranger au marché, l'autorité publique. Mais, selon les théoriciens néoclassiques, cela ne diminue en rien la force de leur argumentation : interférer avec les mécanismes de marché n'est pas la solution, et ce même si la société se fixe des objectifs en termes de redistribution. En effet, selon la théorie néoclassique, quels que soient ces objectifs - y compris l'égalité parfaite -, ils peuvent être atteints si l'on modifie les ressources dont les individus disposent avant de se porter sur le marché  [[10]][[10]] Les spécialistes auront reconnu ici une présentation.... L'action de l'Etat doit donc se porter sur les ressources des individus, mais laisser intacts les mécanismes du marché.

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C'est avant tout parce qu'elle offre une justification au marché que la théorie néoclassique doit être critiquée, selon Marglin. Mais il lui adresse également d'autres critiques.

La théorie néoclassique face à ses critiques

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Pour Marglin, le raisonnement néoclassique omet de nombreuses dimensions. Tout d'abord, le résultat des théoriciens néoclassiques n'est obtenu que dans le cadre de la concurrence parfaite. Or ce cadre entre en conflit avec de nombreux éléments de la réalité, tels que l'existence de grands groupes en situation monopolistique, la prévalence des phénomènes non pris en compte par le marché, nommés externalités (comme la pollution), ou encore l'existence de biens que le marché est incapable de produire, les biens publics (par exemple les réseaux de transport d'énergie).

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A cette critique, qu'il qualifie de "structurelle", Marglin ajoute une critique "distributive", celle qui insiste sur les effets du marché en termes d'inégalités. En effet, on l'a vu, au sein de la théorie néoclassique, les mécanismes de redistribution ne sont que potentiels. Et il est clair qu'aux Etats-Unis ces mécanismes ne fonctionnent pas, ainsi qu'en témoignent les iné galités d'accès à la santé ou la forte augmentation des inégalités intervenue au cours des années 1980 et 1990 entre les salariés les mieux payés et les autres  [[11]][[11]] Ainsi, le salaire moyen d'un PDG, qui valait 40 fois.... Afin de discuter ces évolutions, trois théories normatives sont présentées aux étudiants : l'utilitarisme, qui vise la maximisation du bien-être total dans la société; la théorie de Rawls, qui se donne pour objectif de maximiser le bien-être de la personne la plus défavorisée ; et l'approche libertarienne, selon laquelle tout résultat de marché est juste, du moment que les personnes ont participé librement aux échanges.

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La troisième critique du marché développée par Marglin est la critique keynésienne. Parmi les éléments habituellement présentés dans ce cadre, on retiendra que Marglin s'oppose à l'idée néoclassique selon laquelle, à long terme, seule l'offre compte. Pour lui, le niveau de la demande est également déterminant. En effet, une forte demande aujourd'hui incitera les entreprises à investir aujourd'hui, ce qui accroîtra le stock de capital et par là même accroîtra l'efficacité de l'économie demain. Les politiques keynésiennes de soutien de la demande auront donc également un effet à long terme.

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La quatrième critique est la critique écologique. Ici, Marglin insiste sur les éléments qui perturbent notre approche de ces phénomènes, tels que le caractère irréversible et exponentiel des phénomènes naturels, comme dans le cas du réchauffement climatique. Il rappelle également que le raisonnement en termes d'externalités développé par les néoclassiques se heurte au fait que le monde est désormais "plein": avec l'augmentation de la population mondiale, les hommes ne peuvent plus, au contraire des nomades, épuiser une terre ici pour aller en exploiter une autre là. Ils sont condamnés à vivre sur cette seule planète-ci.

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Afin de structurer le débat, Marglin rappelle la réponse donnée par les économistes néoclassiques : si les ressources naturelles étaient amenées à disparaître dans un futur proche, leur prix actuel devrait augmenter bien plus fortement que ce que l'on constate aujourd'hui -même pour le pétrole. Le fait que ces prix ne soient que modérément à la hausse indique que les craintes de certains ne sont pas justifiées. Au final, la position personnelle de Marglin est une position de prudence : l'enjeu étant décisif, il semble plus raisonnable de se comporter comme si les pessimistes avaient raison, et donc limiter la consommation, restreindre la pollution, etc.

Les marchés contre la communauté

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Enfin et surtout, Marglin développe une critique qu'il qualifie de "foundational", ce que l'on pourrait traduire par "anthropologique". Pour Marglin, la théorie néoclassique est critiquable parce qu'elle présente un modèle de l'homme très spécifique, celui d'un "individualisme atomistique". Cet homme-là a des préférences intangibles ; sa capacité d'action est illimitée ; il est seul juge de ses choix ; enfin, il est égoïste et a des besoins illimités. A cet individu-là, Marglin oppose l'homme inséré dans une communauté, celui dont les préférences évoluent au cours du temps, qui est pris dans des interdépendances, qui met en oeuvre des valeurs morales, ressent des obligations vis-à-vis des autres, et est capable de modération dans sa soif de consommation.

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C'est de ce point de vue que Marglin analyse de manière critique le processus de globalisation. Sans le condamner unilatéralement, il met en avant ce qu'il peut avoir de destructeur pour les communautés, tant au Nord, dans les zones qui perdent leur activité principale, qu'au Sud (cas des télé-opérateurs en Inde dont le mode de vie est américanisé). Finalement, au-delà de la globalisation, c'est à la modernité en général que Marglin s'adresse. Pour lui, la modernité a longtemps été la réponse à la question économique, celle de la lutte contre la rareté. Mais elle est aujourd'hui devenue une partie du problème, en raison de son effet négatif sur les liens traditionnels et parce qu'elle fait naître en nous toujours de nouveaux besoins.

Conclusion

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Cette expérience nous inspire deux réflexions. Tout d'abord, nous avons été frappé par le fait que la critique du marché développée par Steve Marglin s'inscrit dans l'expérience américaine, où le marché a plus qu'en Europe dissout les relations interpersonnelles. Là où nous aurions tendance à insister sur l'importance du rôle de l'Etat, Marglin défend la communauté. Ce décalage montre l'importance des différences culturelles dans ce que vivent les hommes selon le pays dans lequel ils se trouvent. Or cette dimension nationale de l'expérience économique est, comme tant d'autres facteurs, absente de la théorie néoclassique.

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Ensuite, il nous semble que Marglin a raison de souligner le caractère central de la théorie néoclassique dans la façon dont nous pensons le monde. Enseigner cette théorie, et l'enseigner sérieusement, est donc souhaitable. Mais ce n'est que si on la fait dialoguer avec ses critiques que l'on peut permettre aux étudiants de comprendre le monde dans lequel ils vivent.

Notes

[1]

Voir Bruno Tinel, A quoi servent les patrons ? Marglin et les radicaux américains, ENS Ed., 2004.

[2]

Cité in "Harvard professor proposes alternative economics class", The New York Times, 14 mars 2003.

[3]

Certains de ces étudiants s'étaient organisés en un groupe de réflexion critique sur l'enseignement de l'économie, aujourd'hui disparu. On peut lire leur plate-forme sur : www.hcs.harvard.edu/~share/platform.html.

[4]

Voir "Committee rejects alternative Ec 10", The Harvard Crimson, 10avril 2003.

[5]

Les cours magistraux sont limités à trois séances assurées par le professeur Mankiw au début et à la fin de chaque semestre, ainsi qu'à des séances particulières données par des professeurs prestigieux. Ainsi, en 2006-2007, les étudiants ont pu écouter Robert Barro sur les causes de la croissance et Lawrence Summers sur le déficit commercial des Etats-Unis.

[6]

Voir Ha-Joon Chang, "La bonne gouvernance à l'épreuve de l'histoire", L'Economie politique, n? 17, janvier 2003.

[7]

Voir le manuel de référence de Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le Marché du travail, De Boeck, 2001, ainsi que la jubilatoire critique qu'en propose Laurent Cordonnier, Pas de pitié pour les gueux, Liber, 2000.

[8]

Voir le site du mouvement : http ://mouv.eco.free.fr, et les articles consacrés à cette question dans les numéros 9, 10, et 11 de L'Economie politique.

[9]

Arguments développés respectivement par Edward Fullbrook ("De la domination néoclassique et des moyens d'en sortir", L'Economie politique, n? 28, octobre 2005) et Bernard Guerrien ("Y a-t-il une science économique ?", L'Economie politique, n?22, avril 2004).

[10]

Les spécialistes auront reconnu ici une présentation simplifiée du "deuxième théorème de l'économie du bien-être".

[11]

Ainsi, le salaire moyen d'un PDG, qui valait 40 fois le salaire moyen en 1960, en vaut aujourd'hui environ 300 fois plus (source : www.ufenet.org/research/CEO_Pay_charts.html).

Plan de l'article

  1. L'organisation des études supérieures aux Etats-Unis
    1. Les dix principes de l'économie selon Gregory Mankiw
    2. La politique macroéconomique : un horizon limité au cours terme
    3. Sous-développement et chômage : deux problèmes dus aux interférences avec les marchés
  2. Le cours de Steve Marglin : normativité et pluralisme
    1. La théorie néoclassique comme justification normative du marché
    2. La théorie néoclassique face à ses critiques
    3. Les marchés contre la communauté
  3. Conclusion

Pour citer cet article

Raveaud Gilles, « Enseigner l'économie à Harvard », L'Économie politique, 4/2006 (no 32), p. 81-90.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-4-page-81.htm
DOI : 10.3917/leco.032.0081


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