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L'Économie politique

2006/4 (no 32)


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Dans la partie centrale du campus de Harvard (à Cambridge, dans le Massachusetts), le long de la bordure Nord du "Old Yard", les édifices paraissent incarner leur fonction : le "Science Center" figure un vaisseau futuriste sur le point de décoller, la "Design School" (école d'archi tecture) occupe un audacieux ensemble de béton et de verre, et le Centre d'études européennes est installé dans une élégante villa d'inspiration italienne avec jardin et bassin d'eau. Le "Littauer Center", qui abrite désormais le seul département d'économie, est un temple néoclassique, gris, lourd et froid.

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On ferait pourtant fausse route en identifiant l'allure du lieu et sa vocation. Comme en témoigne l'impressionnante galerie de portraits qui orne l'escalier central en colimaçon, de Dunbar à Taussig, de Schumpeter à Leontief, de Kuznets à Galbraith, de Musgrave à Sen, jusqu'au dernier étage, où sont affichées les photos des "stars" d'aujourd'hui et de leurs étudiant(e)s, le département d'économie de Harvard n'est pas un monolithe. Il est pluriel. C'est même le secret de sa longévité dans l'excellence.

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Au risque de fâcher, on peut à ce sujet avancer que le département d'économie de Harvard a été depuis sa création en 1897, à quelques rares périodes de courte éclipse près, le meilleur département d'éco nomie des Etats-Unis, puis du monde quand les universités européennes ont amorcé leur inexorable décrochage après la Seconde Guerre mondiale. On peut ajouter, au risque de fâcher encore plus, que son concurrent le plus sérieux a toujours été le département de l'université de Chicago, en particulier dans les années 1960 et 1970.

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Cette affirmation mérite d'être nuancée à deux égards. D'abord, elle peut paraître particulièrement contestable quand on songe à l'immense influence théorique de l'école de Chicago dans les années 1960, 1970 et 1980 (1990 en Europe). Qu'il s'agisse du monétarisme américain (Milton Friedman), de ses prolongements radicaux par le courant des anticipations rationnelles (Robert Lucas) et des cycles réels (Charles Plosser, issu de Chicago), jusqu'à la théorie de la croissance endogène (Lucas à nouveau), Chicago paraît omniprésent. On peut cependant soutenir que l'avan tage comparatif de Harvard sur Chicago, qui depuis deux décennies est particulièrement net, tient à la plus grande variété des agendas de recherche de ses chercheurs : si Chicago est une école, Harvard est un forum. Ensuite et surtout, la suprématie de Harvard dans la période contemporaine ne peut se comprendre sans un recours à la théorie de l'agglomération. Harvard prospère en effet dans un milieu particu lièrement favorable, en quasi osmose avec le département d'économie du MIT et le National Bureau of Economic Research (cf. infra).

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La prépondérance de Harvard est aussi réelle qu'elle est ancienne. Lamont et Mason [1982] rappellent que si la première chaire d'économie politique aux Etats-Unis fut instituée à Columbia en 1817, elle était alors couplée avec une chaire de philosophie morale (occupée par John Mc Vickar). C'est à Harvard que, pour la première fois aux Etats-Unis, l'économie politique gagna son autonomie, Charles Franklin Dunbar devenant en 1871 le premier titulaire de la chaire d'économie politique du pays. Il fonda à Harvard le Quartely Journal of Economics en 1886, avant The Economic Journal, publié en Angleterre en 1891 par la British Economic Association, The Journal of Political Economy, fondé en 1892 par l'Université de Chicago, l'American Economic Review, créée en 1911 par l'American Economic Association, et Econometrica, lancée en 1933 par l'Econometric Society. C'est aussi à Harvard que, pour la première fois aux Etats-Unis, en 1875, un étudiant (Stuart Wood) reçut un Ph.D. (doctorat) pour un travail en économie, mais sous le label des sciences politiques  [[2]][[2]] Les premiers doctorats d'économie politique ne furent.... Selon les classements rudimentaires de l'époque, Harvard fut dès 1876 la première institution américaine en matière d'enseignement de l'économie, devant Yale [Lamont et Mason, 1982]. Depuis lors, la prééminence de Harvard ne s'est pas démentie.

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Deux des trois premiers prix Nobel d'économie américains sont issus du département de Harvard (Simon Kuznets et Kenneth Arrow), pour un total de cinq (ce qui est certes moins bien que Chicago, avec neuf, mais mieux que ses autres concurrents directs, le MIT, Stanford, Princeton et Berkeley, avec trois, et Yale avec deux). Le dernier en date, Thomas Schelling, a reçu le Nobel en 2005. La présidence de l'American Economic Association (AEA) est revenue vingt et une fois à un économiste de Harvard, contre douze à Chicago. Sur les dix dernières "Richard T. Ely Lectures"  [[3]][[3]] Conférence la plus prestigieuse du congrès annuel de... de cette même AEA, trois sont revenues à Harvard, dont la dernière, délivrée en janvier 2006 à Boston par Claudia Goldin. La John Bates Clark Medal, qui récompense tous les deux ans le meilleur économiste américain de moins de 40 ans, a été décernée à deux reprises sur les dix dernières à un chercheur de Harvard (Andrei Shleifer et Larry Summers), autant que Princeton et Berkeley, mais davantage que Stanford, le MIT et Chicago.

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Le département d'économie a également été omniprésent dans la sphère de la politique économique au cours des deux dernières décennies. Larry Summers fut sous-secrétaire aux Affaires internationales, sous-secrétaire d'Etat au Trésor (sous la direction de Robert Rubin, membre de la "Corporation" de Harvard  [[4]][[4]] La "Corporation" de Harvard, parfois appelée "President... depuis 2002), puis secrétaire d'Etat au Trésor de 1993 à 2000  [[5]][[5]] Le nouveau secrétaire d'Etat au Trésor, Henry M. Paulson.... Gregory Mankiw fut président du Council of Economic Advisers (organe de conseil économique auprès de la Maison-blanche) de 2003 à 2005, Martin Feldstein ayant assumé cette fonction entre 1982 et 1984. On pourrait encore faire état du rôle central joué par les économistes de Harvard affiliés au National Bureau of Economic Research (NBER) dans le débat économique américain ou de la liste interminable des "policy-makers" diplômés de Harvard (Ben Bernanke, Paul Volcker et même Alan Greenspan, doctor honoris causa en 1999...).

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La puissance financière du département d'économie de Harvard est bien entendu une information confidentielle. On peut néanmoins noter que le département est un des plus importants en nombre et en influence au sein d'une université dont la dotation atteint 25,9 milliards de dollars fin 2005 (pour un budget annuel de 2,4 milliards de dollars, dont 760 millions de dollars pour la seule "Faculty of Arts et Sciences", qui abrite le département d'éco nomie). Il est donc tout à fait vraisemblable que le département d'économie de Harvard soit le plus riche du monde. A titre d'indication, le salaire annuel moyen d'un professeur titulaire à Harvard en 2005-2006 était de 168000 dollars, contre 97000 dollars pour un "associate professor" (professeur associé) et 87000 dollars pour un "assistant professor" (maître de conférences)  [[6]][[6]] Source : The Chronicle of Higher Education, http :.... Il se dit que certaines "stars" du département peuvent gagner jusqu'à 250000, voire 300000dollars par an.

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Le département est également très puissant sur le plan institutionnel. L'économie est en effet la "majeure" la plus souvent choisie par les étudiants de Harvard - environ 750 étudiants au niveau "undergraduate" (avant le master)  [[7]][[7]] Les promotions d'"undergraduates" qui intègrent le..., dont 25 % poursuivent leurs études au niveau "graduate" en grande majorité à Harvard. Une particularité intéressante à ce sujet est que le dépar tement compte dix-huit professeurs titulaires (sur quarante) ayant obtenu leur doctorat à Harvard, sans compter ceux qui y ont fait leurs études au niveau "undergraduate", ce qui est assez rare au sein d'une université qui a la réputation (justifiée) de recruter plutôt ses professeurs titulaires ailleurs que dans les rangs de ses docteurs et de ses enseignants non titulaires. Il y avait en 2005-2006 soixante-deux professeurs au total dans le département, en incluant les professeurs émérites (dont moins de 10 % de femmes, deux seulement étant titulaires, Caroline Hoxby et Claudia Goldin), sans compter les professeurs invités et les trente-trois professeurs des "professional schools" (en particulier gouvernement, business et droit) qui enseignent dans le département sans y être affiliés.

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Rien d'étonnant, en somme, à ce que les classements internationaux réalisés de manière scientifique dans la période récente [Kalaitzidakis et al., 2003 pour la période 1995-1999, et Coupé, 2003, pour la période 1990 à 2000] confirment la domination de Harvard, devant Chicago et, dans un ordre variable, University of Pennsylvania (en fait, la Wharton School of Business), Nothwestern, Yale, Princeton, le MIT, Stanford et Berkeley  [[8]][[8]] On peut remarquer que US News et World Reports, dont.... Selon ces mêmes classements, le Quartely Journal of Economics la revue du département, figure dans le quintet des meilleures revues mondiales après l'American Economic Review, Econometrica, le Journal of Political Economy et le Journal of Economic Theory.

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A quelles fins ces incroyables ressources sont-elles utilisées ? Quels sont les axes de la recherche économique la mieux dotée du monde, dont l'économètre James Stock vient de prendre la direction ?

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Personne ne symbolise mieux le prestige académique et l'influence politique du département dans la période récente que Martin Feldstein, PDG du névralgique National Bureau of Economic Research (NBER), dont le siège se trouve à quelques minutes de Harvard au 1050, Massachusetts Avenue. Martin Feldstein a formé de 1984 à 2005 toute la jeune garde du département dans son cours "Social Analysis 10: introduction to economics", mieux connu sous le nom d'"Ec 10", suivi par plus de mille élèves à sa création et par environ 700 aujourd'hui. Il en a transmis les rênes en 2005 à Gregory Mankiw, auteur du best-seller Principles of Economics, qui fut un de ses assistants au Council of Economic Advisers sous la première présidence Reagan, avant d'en prendre la direction à son tour sous la deuxième présidence Bush. Mais depuis sa création, "Ec 10" traîne une réputation de partialité idéologique qui a quelque peu déteint sur le département  [[9]][[9]] Après que 700 étudiants eurent signé une pétition dénonçant....

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Il est vrai que Martin Feldstein fait rarement dans la demi-mesure. Ses solutions en matière d'assurance sociale sont à vrai dire fort peu sociales. Un de ses articles les plus importants [Feldstein, 1974] démontrait par exemple que le système de retraite public américain réduisait l'épargne privée de 30 % à 50 % et le stock de capital national de 38 %. Il reprendra cette antienne en appelant à la privatisation partielle de (ce qu'il reste de) la "Sécurité sociale" (c'est le nom du système de retraite public aux Etats-Unis) en suggérant la création de comptes d'assurance individuels en partie régulés par le gouvernement en matière d'assurance-chômage, de retraite et de santé au cours de son adresse présidentielle de l'AEA [Feldstein, 2005]. Son discours deviendra la feuille de route de la réforme pour le moins controversée et complexe du système "Medicare" (programme fédéral de couverture santé pour les retraités) par l'administration Bush.

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Et pourtant, comme pour l'architecture du Littauer Center, les symboles sont trompeurs. Cette tradition (incontestable) d'orthodoxie intellectuelle et de conservatisme politique transmise de Feldstein à Mankiw n'est qu'un des axes intellectuels du département. Fidèle à la mémoire de Schumpeter, le département innove beaucoup plus qu'il ne conserve et se trouve au coeur de deux mouvements de renouveau en profondeur de l'économie politique : le béhaviorisme et l'institutionnalisme.

Une révolution morale

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Une des bizarreries historiques du département est d'avoir tenté, à deux moments charnières de l'avancée de la théorie économique contemporaine, de résister à la modernité. Le marginalisme, sous le règne de Dunbar, a d'abord été combattu à Harvard avant d'être lentement introduit après la publication des Principes de Marshall en 1890 [Lamont et Mason, 1982]. La résistance à l'introduction de la formalisation et des techniques quantitatives dans l'après-guerre fut encore plus vive. A l'exception d'un cours d'introduction aux techniques mathématiques élémentaires enseigné par Schumpeter à partir de 1933 et repris par Leontief, Harvard n'entrera vraiment dans l'ère de l'économie "moderne" (formalisation, théorie des jeux, économétrie) qu'au cours des années 1950 [voir Warsh, 2006]. Cette inertie coûta au département une partie de son prestige et plus encore de son avance sur deux de ses concurrents les plus sérieux jusqu'à aujourd'hui, Chicago et le MIT. Le rejet de la can didature de Paul Samuelson, venu de Chicago mais formé par Schumpeter et Leontief et membre "junior" de la prestigieuse "Society of Fellows" de Harvard, est certainement à cet égard la plus grande erreur de l'histoire du département. Samuelson, parti dépité pour le MIT en 1940, sera le premier à recevoir la John Bates Clark Medal en 1947, le premier Américain à recevoir le prix Nobel d'économie en 1970, l'auteur en 1947 des Foundations of Economic Analysis qui fixera les canons de la science économique moderne, et en 1948 de Economics : An Introductory Analysis, manuel d'économie de référence (le plus vendu à ce jour) pour des générations d'étudiants  [[10]][[10]] Le département tentera sans succès de racheter sa faute....

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Aujourd'hui, certes, deux des pères fondateurs de la révolution morale qui bouleverse la théorie économique, Daniel Kahneman (prix Nobel d'économie en 2002) et Herbert Simon (prix Nobel en 1978), ne sont pas de Harvard  [[11]][[11]] Mais respectivement de Princeton et Carnegie Mellon..., mais le troisième, Amartya Sen, y est une figure centrale, et le département a cette fois solidement pris position sur les frontières de la recherche.

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Comment caractériser dans ses grandes lignes cette révolution morale de l'économie scientifique ? Elle renvoie à ce que les économistes allemands ont appelé le "problème Adam Smith" ("Das Adam Smith Problem"), c'est-à-dire à la contradiction supposée entre la Théorie des sentiments moraux (1759) et La Richesse des nations (1776). Alors que, dans son chef-d'oeuvre de 1776, Smith fait l'hypothèse d'un individu égoïste dont la seule motivation serait l'intérêt personnel, c'est le concept de "sympathie" (la capacité à se mettre à la place de l'autre) qui motiverait le "spectateur impartial" de la Théorie des sentiments moraux. Bien qu'une vaste littéra ture débatte âprement de la réalité de cette contradiction, on peut l'utiliser comme métaphore et poser que la nouvelle économie morale cherche aujourd'hui à réconcilier ces deux êtres.

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Amartya Sen, "university professor"[[12]][[12]] Ce titre, créé en 1935, est la plus haute distinction... et "senior fellow" de la Society of Fellows, est le grand artisan de la refondation philosophique de l'économie politique, préalable à sa refondation morale. Professeur invité à Harvard dès 1968, il sera nommé titulaire en 1987. Parmi d'innombrables contributions d'une oeuvre en partie connue du grand public mais dont l'interprétation demeure hautement problématique, citons le personnage éthique du "rational fool" [Sen, 1977] et la critique élégante et féroce qu'il opère du modèle de rationalité néoclassique [Sen, 1987], qui jette les bases morales de l'économie scientifique. Sur cette pierre, la recherche s'élabore selon divers agendas.

Les fondements moraux de la croissance

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Le premier vise à exhumer les fondements moraux de la croissance économique. Les historiens économistes  [[13]][[13]] Dont la longue tradition à Harvard remonte aux travaux... étant des moralistes contrariés, ils occupent logiquement une place de choix dans ce projet. David Landes [1998] propose ainsi une théorie culturelle du développement mettant l'accent sur les valeurs des nations qui ont su croître et prospérer : "Si l'histoire du développement nous apprend quelque chose, c'est que la culture fait toute la différence."

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Les travaux de Jeffrey Williamson  [[14]][[14]] Voir Hatton et Williamson [2005], qui reprend en partie... sur la première mondialisation, dans la lignée de ceux de Heckscher et Ohlin [1933], visent à fonder un moralisme empirique. L'analyse de l'impact de la mobilité des facteurs de production et de l'échange international sur la convergence des salaires et des niveaux de vie entre le Nouveau et l'Ancien Monde et, par suite, la mise au jour des effets redistributifs internationaux et intra-nationaux de cette dynamique est ainsi explicitement offerte à la méditation des acteurs de la mondialisation contemporaine.

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Dans le même registre économétrique, le macroéconomiste Robert Barro, en quête des déterminants de la croissance économiques [Barro, 1997] et sceptique sur les vertus des institutions démocratiques, développe, comme Landes, un programme de recherche sur les déterminants culturels et moraux de la croissance. Mais comme Williamson, sa méthodologie n'est pas littéraire. Il tente avec une autre chercheuse de Harvard  [[15]][[15]] Il s'agit de Rachel McCleary, qui dirige le projet... de tester empiriquement la thèse wébérienne en mesurant la contribution de la religion à la croissance [Barro et McCleary, 2003). Les auteurs parviennent pour l'heure à la conclusion provocatrice que la croyance dans l'Enfer et le Paradis influence positivement la croissance, mais que la fréquentation des églises, lorsque le niveau de croyance est maintenu constant, la déprime  [[16]][[16]] Parce qu'elle consomme le temps utile que pourraient....

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Benjamin Friedman est venu récemment compléter ce premier groupe de chercheurs. Son ouvrage le plus récent analyse en détail les "conséquences morales de la croissance économiques" [Friedman, 2005]. L'originalité de ce travail est de montrer que ce n'est pas tant le niveau de vie qui importe que la croissance de celui-ci dans le développement de l'attachement des peuples à la mobilité sociale, à la démocratie, à l'équité et la tolérance. La nouvelle économie morale à Harvard (et ailleurs) va bien au-delà de la seule question de la croissance.

Le béhaviorisme économique

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Le "béhaviorisme économique" [[17]][[17]] "Béhaviorisme" est formé à partir de "behavior", le..., qui prétend réconcilier économie et psychologie  [[18]][[18]] D'où sa proximité avec l'"économie expérimentale" (voir..., se propose de fermer le cabinet de curiosités des comportements irrationnels pour ouvrir une nouvelle école résolument scientifique. Celle-ci s'efforce de bâtir un cadre systémique pour accueillir l'incohérence, l'erreur ou la déraison. Dans sa version la plus formelle, le béhaviorisme économique repose sur les deux hypothèses de décision en incertitude posées par Kahneman et Tversky [1979]. D'une part, l'individu sélectionne et reformule l'information disponible au lieu de la comprendre objectivement (processus d'"editing" ou de "framing"). D'autre part, l'individu attache plus d'importance à un résultat certain qu'à un résultat incertain ("aversion au risque") et valorise davantage une perte qu'un gain ("aversion à la perte"), même si les deux sont objectivement strictement équivalents. Ce nouveau modèle d'appréhension des comportements individuels et collectifs s'incarne notamment dans les travaux d'économie financière d'Andrei Shleifer, un des économistes dont les travaux sont les plus cités au monde  [[19]][[19]] En septembre 2006, il se classait premier, devant Joseph....

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Compte tenu des errements massifs et spectaculaires observés sur les marchés financiers, la théorie de la finance fut le point d'entrée naturel des théories béhavioristes en économie. Shleifer [2000] attaque non seulement l'idée de rationalité individuelle mais aussi, et peut-être surtout, la notion de rationalité collective, c'est-à-dire l'existence supposée par les modèles traditionnels d'économie financière de mécanismes correcteurs garantissant qu'un individu déviant ne sera pas suivi dans son aveuglement. Si ces mécanismes correcteurs font défaut, alors la théorie financière "conventionnelle" est invalidée et se trouve sommée d'inclure des erreurs systématiques, et non plus anecdotiques, dans sa représentation du monde. Notons à ce sujet que Shleifer est devenu un sujet involontaire de ses recherches, puisqu'il a été reconnu coupable en 2004 de malversations financières ayant porté préjudice au gouvernement américain dans le cadre d'un programme de développement conduit en Russie au nom du Harvard Institute for International Development. Selon le quotidien The Harvard Crimson, le scandale financier aurait coûté la somme de 26 millions de dollars à Harvard en 2005 et 2 millions à Shleifer.

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De manière parallèle, John Campbell, formé par Robert Shiller [[20]][[20]] Auteur de l'excellent ouvrage grand public d'introduction... à Yale, développe une analyse systématique des erreurs individuelles, des ménages et des marchés en matière de décision d'investissement. Ses travaux [Campbell et Viceira, 2002] visent à déterminer dans une perspective normative la stratégie d'allocation d'actifs optimale et offrent à ses lecteurs un "guide du bon investisseur" en s'attachant à répondre à la question : quel type d'investisseur doit acquérir quel type d'actif, à court et à long terme ?

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Le béhaviorisme économique s'est diffusé au-delà de la théorie financière, et ses implications sociales et politiques peuvent être de première importance, comme l'illustrent les travaux controversés de Roland Fryer et de Edward Glaeser.

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Roland Fryer est un jeune prodige africain-américain, membre "junior" de la Society of Fellows, repéré par Glenn Loury et formé par James Heckman à Chicago [pour un portrait, cf. Dubner, 2005], dont la biographie mouvementée est prise comme sujet d'étude par son protecteur Steven Levitt dans Freakonomics [2005]. Fryer développe des modèles béhavioristes qui se veulent une contradiction des explications "structurelles" (esclavage, racisme, exclusion) de la situation sociale à bien des égards catastrophique de la communauté africaine-américaine  [[21]][[21]] Ce débat au sein de la communauté africaine-américaine.... Dans un de ses articles les plus douteux [Austen-Smith et Fryer, 2005], il attribue en partie l'échec massif des élèves noirs dans le système scolaire américain au phénomène de l'"acting white", c'est-à-dire à la pénalité sociale infligée dans la communauté africaine-américaine à ceux qui, réussissant à l'école, seraient assimilés à des élèves blancs et donc à des renégats.

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Les travaux d'économie urbaine d'Edward Glaeser, subtilisé alors qu'il n'avait que 25 ans par Harvard à Chicago (où il a notamment été formé par Robert Lucas), se veulent également provocateurs  [[22]][[22]] Voir par exemple Glaser et al. [1992] et Glaeser et.... Glaeser est aussi engagé dans le courant béhavioriste, auquel il a notamment apporté une contribution sur l'"offre de haine" [Glaeser, 2005]. Son article tente de montrer de quelle manière les discours racistes, antisémites ou antiaméricains sont "offerts" sur un "marché de la haine" en vue de faire basculer des rapports de force économiques et sociaux. Son analyse démontre que lorsque les incitations au discours haineux s'affaiblissent (par exemple par la fréquentation de la minorité haïe), la production de haine diminue également.

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Un des terrains d'application les plus féconds du béhaviorisme économique est l'économie du développement, qui connaît un profond renouveau théorique et empirique depuis deux décennies. Sendhil Mullainathan, membre du "Poverty Action Lab" du MIT dirigé par Abhijit Banerjee et Esther Duflo, montre bien comment des phénomènes tels que l'assiduité sporadique à l'école peuvent être expliqués par des modèles béhavioristes révélant l'incohérence temporelle des préférences individuelles [Mullainathan, 2006]. Si les politiques publiques de développement prennent appui sur les résultats des modèles conventionnels de rationalité et non sur l'existence de ces anomalies normales, elles courent le risque d'être contre-productives.

De l'économie de la morale à celle de la vie

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Sous l'influence des sciences "dures", la nouvelle économie morale ne se cantonne pas à la psychologie. Dès sa fondation, la théorie économique moderne a eu à choisir pour sa propre architecture entre le modèle de la physique et celui de la biologie. Les neurosciences dominant aujourd'hui lé américaine  [[23]][[23]] Le MIT vient par exemple d'inaugurer le "Brain Center",..., il est donc assez logique que l'économie subisse leur influence. Confirmant l'intuition de Marshall, le déclin en économie des modèles de la physique (agent comme atome et modèle linéaire) et la montée en puissance de ceux de la biologie (agent comme cellule et modèle non linéaire) [[24]][[24]] Il est ici fait explicitement référence aux thèses... préfigurent ainsi une nouvelle alliance.

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David Laibson, un des meilleurs économistes béhavioristes du département, paraît lui-même hésiter entre économies psycho logique et physiologique, entre béhaviorisme et neuro-économie, et tente une improbable réconciliation [cf. Laibson, 2001].

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Dans sa version la plus dangereusement naïve, la neuro- économie se propose de rattacher le mécanisme de prise de décision économique à l'interaction entre deux zones du cerveau, la zone limbique ou para-limbique (censée gouverner les émotions) et la zone analytique, sous l'empire de la raison [Lambert, 2006]. La zone limbique serait sensible à la tentation de procrastination et de dévaluation de l'avenir au profit de la satisfaction présente : si l'on aime le tabac, on préférera fumer une cigarette aujourd'hui au risque de développer une pathologie cardio-vasculaire demain... tout en se convainquant que c'est la dernière. La zone analytique serait ainsi insensible à la chronologie et valoriserait donc équitablement le présent et le futur. On imagine assez bien les variantes simplistes de cette théorie comportementale bipolaire, le cerveau pouvant être divisé entre zone d'intérêt personnel et zone d'interaction altruiste. Cette théorie, qui pousse le modèle du "rational fool" sur la pente organique, représente donc potentiellement une régression intellectuelle (pour une présentation plus enthousiaste, voir Camerer et al. [2005]).

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Si l'alliance entre l'économie et les sciences de la vie - qui font l'objet d'investissements colossaux à Cambridge - paraît devoir avancer avec précaution, l'économie et la médecine semblent en revanche faire bon ménage. Les travaux de David Cutler constituent un remarquable diagnostic sur la santé physique et mentale des Américains, et plus encore sur la santé du système de santé américain [Cutler, 2004]. Son grand mérite est de démontrer empiriquement que les gains d'un système de santé efficace sont considérables pour les Etats-Unis, et de proposer des pistes de réforme en se concentrant sur l'offre de soins (et pas seulement la demande). Michael Kremer, lui aussi économiste de la santé à Harvard, travaille pour sa part sur le développement des vaccins pour les maladies rares. Il avance l'idée que les gouvernements ont le devoir de créer des marchés pour ces vaccins en s'engageant à acheter ceux-ci avant qu'ils ne soient découverts, afin d'accélérer leur production [Glennerster et Kremer, 2004].

Les institutions de l'économie politique

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La réputation de conservatisme politique du département d'économie de Harvard, au moins depuis l'éviction des économistes progressistes Raymond Walsh et Alan Sweezy à fin des années 1930 [Lamont et Mason, 1982], n'est pas, nous l'avons noté, complètement imméritée. Le département ne participa ainsi que marginalement au New Deal, même si à l'inverse les chercheurs et diplômés de Harvard participèrent en nombre aux présidences libérales de John Fitzgerald Kennedy, lui-même formé à Harvard, puis de Lindon Johnson.

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Caroline Hoxby est sans doute la meilleure représentante aujourd'hui de la nouvelle école conservatrice de Harvard, héritière de Martin Feldstein. L'article qui lui a valu sa réputation académique [Hoxby, 2000]  [[25]][[25]] La méthodologie de l'article a été attaquée par Jesse... est d'abord un exercice de style. Il formalise élégamment la question de la détermination "pure" des espaces de compétition entre écoles secondaires en utilisant une méthode d'"événement naturel" qui repose sur la présence ou non de canaux de navigation. C'est aussi un redoutable pamphlet contre les écoles publiques et une défense en creux du libre choix scolaire. Caroline Hoxby est en effet l'avocate passionnée à la fois de l'extension des "vouchers" (bons) permettant aux parents de passer du système public au système privé et du développement des "charter schools" (écoles sous contrat), publiques dans leur financement mais gérées de manière autonome. Alberto Alesina incarne lui aussi ce renouveau des thèmes classiques du conservatisme par l'analyse institutionnelle et voisine dans son approche de l'économie politique avec le "Public Choice"  [[26]][[26]] Voir à cet égard la très instructive polémique entre....

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Mais le marché n'est pas, loin s'en faut, la seule institution de l'économie politique revisitée par les économistes de Harvard.

Le retour de l'institutionnalisme

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John Kenneth Galbraith, décédé le 29 avril 2006 à l'âge de 97 ans, symbolise à bien des égards le passé glorieux du premier institutionnalisme ("old institutionalism")[[27]][[27]] On distingue ce courant du "nouvel institutionnalisme"..., qui a dominé les débats économiques aux Etats-Unis pendant plus de trois décennies, entre la publication de la Théorie de la classe de loisir de Veblen en 1899 et celle de la Théorie générale de Keynes en 1936. Galbraith était lui-même le digne héritier de Thomas Nixon Carver, engagé par Harvard en 1890 et, qui avec la parution de The Distribution of Wealth en 1904 et Essays in Social Justice en 1915, s'inscrivit dans la lignée de John Commons [Lamont et Mason, 1982].

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Seul économiste de Harvard à avoir fait don des droits d'auteur d'un de ses livres au département, Galbraith est pourtant un franc-tireur de l'économie "moderne", dont Milton Friedman, au moment de sa nomination à la tête de l'AEA en 1972, alla jusqu'à dire qu'il n'était tout simplement "pas un économiste". Parmi ses contribu tions les plus marquantes, The Affluent Society (1958) reformulera en partie les thèses de Veblen, et The New Industrial State (1967) proposera une théorie de ce que l'on appelle aujourd'hui la gouver nance d'entreprise à partir des intuitions de Berle et Means  [[28]][[28]] C'est à Harvard que Gardiner Means et Adolf Berle conçurent....

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En écho à Galbraith, le nouvel institutionnalisme à Harvard part d'une question que la philosophie politique grecque n'aurait pas reniée : quelles sont les "bonnes institutions", comment les bâtir et comment les maintenir ?

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Cette question est au centre des travaux des deux candidats les plus sérieux du département au prix Nobel d'économie : Oliver Hart et Dale Jorgenson. Oliver Hart [1995], spécialiste de la théorie des contrats, des organisations et de la finance d'entreprise, souligne l'incomplétude des marchés et développe une approche mêlant économie et droit ("law & economics") pour éclairer les rapports de pouvoir entre les acteurs économiques. Dale Jorgenson [2002], dont les méthodes économétriques sont devenues une référence mondiale, est un des meilleurs spécialistes de la mesure de la productivité et de sa dynamique à l'"âge de l'information". La question des institutions propices à la croissance et au développement figure ainsi en tête des préoccupations des nouveaux institutionnalistes de Harvard.

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Dans The Mystery of Economic Growth [2004]  [[29]][[29]] Dédié à la croissance "mystérieuse" de ses propres..., Elhanan Helpman offre à cette interrogation une réponse brève, rigoureuse et élégante en passant magistralement en revue la littérature de plus en plus abondante sur le sujet. Théoricien du commerce international, Helpman identifie une à une les causes essentielles de la croissance économique (accumulation, productivité, innovation, échange), mais aussi ses conséquences en termes d'inégalités. Le livre se termine par la question dont la réponse demeure la partie la plus mystérieuse du mystère : quelles sont les institutions politiques (droits de propriété, Etat de droit, ordre constitutionnel...) qui favorisent la croissance économique ?

42

James Robinson (rattaché au Weatherhead Center for International Affairs et au département de gouvernement) occupe une place de choix au sein du "Département d'économie bis" disséminé entre les écoles de gouvernement, de droit et de business. Il a coécrit avec Daron Acemoglu, du MIT (dernier lauréat de la John Bates Clark Medal), une série d'articles qui comptent parmi les plus décisifs du nouvel institutionnalisme, reliant le développement contemporain aux épisodes coloniaux [cf. Acemoglu, Johnson et Robinson, 2001] et proposant un modèle dynamique permettant d'expliquer comment certains groupes sociaux bâtissent les institutions de la démocratie ou de la dictature pour des motifs éco nomiques [Acemoglu et Robinson, 2005]. Cet institutionnalisme "cambridgien" (Harvard et MIT) associe l'analyse institutionnelle, l'histoire économique et les meilleures méthodes empiriques.

43

Un des nouveaux lieux de cet échange est la Review of Economics and Statistics, fondée en 1917 sous le nom de Review of Economic Statistics par le Harvard Economic Service, institut de conjoncture qui lança les premières recherches économétriques dans les années 1920. Cette revue est aujourd'hui publiée par les Presses du MIT mais éditée à la John F. Kennedy School.

44

Si la question des "bonnes institutions" demeure mystérieuse dans les pays développés, elle l'est plus encore dans les pays en voie de l'être. Beatriz Armendáriz de Aghion [[30]][[30]] Elle-même fondatrice de la Grameen Trust Chiapas au... [Armendáriz de Aghion et Morduch, 2005] montre que la microfinance est à la fois le symptôme des dysfonctionnements institutionnels sur le marché du crédit dans les pays émergents et en développement, mais qu'elle consti tue aussi une réponse efficace à ces dysfonctionnements, pour peu que l'on accepte de s'écarter de l'orthodoxie théorique. Cet écart ouvre alors un nouvel espace pour la politique économique.

La politique des institutions

45

Si Dani Rodrik (affilié à la John F. Kennedy School) est un analyste lumineux de la mondialisation contemporaine et de ses conséquences pour l'économie politique des sociétés [cf. Rodrik, 1998 et 2000], ses travaux récents explorent également en détail les diverses "stratégies de croissance" mises en oeuvre par les différents pays du Globe [cf. Rodrik, 2003 et 2005]. Un de ses apports essentiels consiste à distinguer le rôle des déterminants "fondamentaux" ou "profonds" de la croissance (géographie, échange international, institutions) de celui des déterminants apparents (progrès technique, capital humain, accumulation de facteurs de production), en insistant sur la prééminence du facteur institutionnel.

46

En matière de politique de croissance, les travaux théoriques de Philippe Aghion sur la croissance endogène "néo-schumpétérienne" [Aghion et Howitt, 1998] appelaient en creux la question des institutions susceptibles de promouvoir l'innovation et d'entretenir sa dynamique. L'originalité et la force de la réponse d'Aghion et de ses coauteurs tiennent en deux avancées. D'abord, l'inscription de la réflexion institutionnelle dans un cadre macroéconomique dans lequel la politique contra-cyclique peut avoir un effet de long terme sur la croissance. La politique budgétaire se voit ainsi réhabilitée, à contre-courant de la théorie dominante. La contribution d'Aghion est d'autre part décisive dans la lecture qu'il propose des travaux d'un des meilleurs économistes du dévelop pement de Harvard, Alexander Gerschenkron, auteur de Economic Backwardness in Historical Perspective [1962]. Une politique efficace de croissance devrait reposer sur des "institutions appropriées", compte tenu de la "distance à la frontière technologique" qui sépare l'économie de celle du pays le plus avancé [Aghion et Howitt, 2005]. Enfin, Aghion vient de codiriger l'un des ouvrages collectifs les plus complets sur les déterminants de la croissance moderne [Aghion et Durlauf, 2005].

47

L'ample réflexion institutionnelle se décline à Harvard selon les spécialités. Les institutions internationales font par exemple l'objet des travaux de Richard Cooper et Kenneth Rogoff. Cooper est un des rares économistes de Harvard à s'intéresser aux questions environnementales, mais il est surtout connu pour ses analyses des déséquilibres financiers mondiaux [voir par exemple Cooper, 2001]. Ricardo Hausmann s'intéresse aussi à ces questions et a récemment proposé une analyse originale de la soutenabilité du déficit du compte courant américain [Hausmann et Sturzenegger, 2006]. Kenneth Rogoff se consacre également aux déséquilibres de la mondialisation (il fut économiste en chef au FMI de 2001 à 2003) et il compte parmi les meilleurs spécialistes des régimes de change et de la dette souveraine [parmi de très nombreuses références, voir Obstfeld et Rogoff, 1995].

48

Le marché du travail, et de manière plus générale les institutions sociales, constituent le dernier volet du grand chantier institutionnel de Harvard. George Borjas est spécialiste du lien entre marché du travail et immigration  [[31]][[31]] Lui-même réfugié de Cuba aux Etats-Unis, il a grandi.... Conservateur revendiqué, c'est un partisan de politiques migratoires restrictives [cf. Borjas, 1999], qui vient de publier avec Lawrence Katz un article montrant que l'arrivée massive des immigrants mexicains a déprimé les salaires des travailleurs les moins qualifiés aux Etats-Unis, notamment ceux des africains- américains [Borjas et Katz, 2006]. Lawrence Katz est pourtant considéré comme un économiste libéral, au sens américain du terme. Ses travaux portent sur la dynamique des inégalités salariales, d'édu cation et, plus récemment, avec Claudia Goldin, sur les inégalités entre hommes et femmes [Goldin, Katz et Kuziemko, 2005; Goldin, 2006]. Enfin, Richard Freeman est un des promoteurs les plus convaincants de l'idée de la diversité des institutions efficaces [Freeman, 2000]. C'est aussi l'inlassable pourfendeur de l'orthodoxie néoclassique, pour laquelle le chômage est partout et toujours lié aux rigidités du marché du travail [Freeman, 2005]. Il est enfin l'auteur d'une thèse extrêmement stimulante sur le décalage entre le doublement de la force de travail mondiale (qu'il appelle le "great doubling") et l'ajustement qui en résulte du stock de capital par la décroissance des salaires des travailleurs non qualifiés.

49

Le béhaviorisme et l'institutionnalisme harvardiens, dont on n'a pu donner ici qu'un sommaire aperçu, montrent à quel point l'écono mie déborde aujourd'hui sur les autres sciences sociales. La question qui parcourt ce vaste programme de recherche est bien celle de l'interdisciplinarité ou, au contraire, de l'hégémonie intellectuelle. L'économie est-elle vouée à phagocyter les autres disciplines [voir par exemple Baron et Hanan, 1994; Miller, 1997] pour des raisons économiques (rapport coût-bénéfice des modèles)? Les autres sciences sociales continueront-elles à la singer dans ce qu'elle a de plus caricatural (formalisation hypertrophiée, économétrie aveugle, paresse analytique)? Et sinon, avec qui les économistes veulent-ils dialoguer  [[32]][[32]] Sur la question des rapports de pouvoir intellectuel...? Et pour en apprendre quoi ?

50

A Harvard, ces questions ne reçoivent pas de réponse univoque. D'un côté, l'économie est désormais géographiquement autonome, de l'autre, elle paraît devenir intellectuellement plus hybride, même si cette hybridation se fait souvent de l'intérieur par annexion des champs mitoyens.

Epilogue : les infortunes de l'économiste-roi

51

La nomination de Lawrence Summers, un des meilleurs économistes de sa génération, à la présidence de l'université en mai 2001 était devenu le symbole de l'emprise de l'économie sur Harvard. L'annonce de sa démission forcée en février 2006 en a indiqué la limite [Laurent, E., 2006b]. Le sort de son court mandat, marqué dès l'ori gine et tout du long par la controverse et le tumulte politico-académique, a probablement été scellé le 14 janvier 2005, lorsqu'il suggéra, dans le cadre d'un séminaire du NBER, qu'une des causes majeures de la sous-représentation des femmes aux postes de pouvoir dans les sciences "dures" était leur "inaptitude intrinsèque" [Summers, 2005]. Summers a alors commis une faute contre l'intelligence de la société la plus élémentaire. Il incarne pourtant les vertus cardinales de l'économiste de Harvard  [[33]][[33]] Summers fut formé à Harvard mais, comme son oncle Samuelson,..., immergé dans le débat académique, politique et public : la rigueur empirique, la créativité et l'esprit de provocation. Populaire parmi les étudiants "undergraduates", il aura eu un grand mérite : celui de confronter Harvard à son défaut le moins pardonnable, la négligence de l'enseignement par rapport à la recherche  [[34]][[34]] Le président par intérim de Harvard, Derek Bok, auteur....

52

Mais sa présidence mouvementée et finalement peu productive illustre bien la difficulté des rapports entre l'économie, le pouvoir et la démocratie. Une vérité simple de l'économie politique est que les économistes peuvent fournir des gammes de solutions à un problème donné, mais qu'ils ne sont pas qualifiés pour retenir celle qui sera mise en oeuvre, et encore moins pour l'appliquer eux-mêmes.

53

Summers fut avant tout incapable de former des coalitions susceptibles de porter ses projets, dont beaucoup de chercheurs et de membres de l'administration de Harvard s'accordaient pourtant à reconnaître la valeur. Son mépris pour les autres sciences sociales et les humanités, son incapacité à évoluer dans un univers collégial complexe et dynamique et sa gaucherie dans les rapports humains et professionnels auront condamné ses ambitions à demeurer au rang de brillantes illusions. Le cas Summers nous renvoie ainsi finalement aux origines de l'économie à Harvard.

54

C'est en effet l'élection de Dunbar, père fondateur du département, à la tête de l'AEA en 1892 qui marqua le début de l'autonomisation de l'économie par rapport à la philosophie éthique (chère à Richard Ely), puis à la science politique [Lamont et Mason, 1982]. Ce détachement, symbolisé par le glissement dans les années 1890 de l'expression "political economy" (économie politique) à "economics" (science économique), a permis aux économistes de faire mine de se retrancher modestement dans leur domaine de compétence, en s'efforçant de s'abstraire des "émotions" induites par les débats éthiques pour bâtir, la tête froide, une véritable science  [[35]][[35]] Voir Charles Franklin Dunbar, 1886, "The reaction in.... Aujourd'hui que les recherches sur la richesse (wealth) empiètent si spectaculairement sur le bien-être (welfare), la question du ré-encastrement démocratique de l'économie se pose avec force.

55

Si l'orthodoxie ancienne reposait sur des individus rationnels et des institutions inefficaces (en dehors du marché), la nouvelle économie politique présuppose souvent des individus irrationnels pour se mettre en quête des bonnes institutions. L'économie devient alors plus normative et prescriptive qu'elle ne l'a jamais été. Mais qui choisit et contrôle la théorie dominante qui influencera le politique ? Puisque les économistes, comme les autres hommes et femmes, ne sont, selon le mot de Madison, "pas des anges", il leur faut, sous la forme de la pluralité intellectuelle, des contre-pouvoirs. C'est dans cette pluralité que le département d'économie restera fidèle à ce qui a fait sa force depuis plus d'un siècle. Plus que jamais en son sein l'erreur est une et la vérité multiple.


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Notes

[1]

"La vérité est dans la variété". Le blason de Harvard représente trois livres ouverts sur chacun desquels est inscrite une syllabe de "veritas". Cet article s'appuie sur de nombreuses sources citées en bibliographie, le lecteur intéressé peut en outre se reporter au site Web du département d'économie de Harvard (www.economics.harvard.edu), sur lequel il trouvera en accès libre d'innombrables articles, bases de données, bibliographies, plans de cours...

[2]

Les premiers doctorats d'économie politique ne furent délivrés à Harvard qu'à partir de 1894.

[3]

Conférence la plus prestigieuse du congrès annuel de l'AEA, qui porte le nom de son fondateur.

[4]

La "Corporation" de Harvard, parfois appelée "President and Fellows of Harvard College", est le véritable conseil d'administration, tout-puissant et secret, de l'université (l'autre instance de décision étant le "Board of Overseers", composé de 30 membres, dont les décisions sont subordonnées à celles de la Corporation). Composée de 7 membres, dont le président de Harvard, elle a le pouvoir de nommer et de révoquer ce dernier et la charge de conduire les affaires financières, administratives, scientifiques et pédagogiques de l'université.

[5]

Le nouveau secrétaire d'Etat au Trésor, Henry M. Paulson Jr., est diplômé de la Harvard Business School.

[6]

Source : The Chronicle of Higher Education, http ://chronicle.com

[7]

Les promotions d'"undergraduates" qui intègrent le Harvard College comptent environ 2000 étudiants. La dénomination "Harvard University" englobe le Harvard College, les études doctorales et la recherche.

[8]

On peut remarquer que US News et World Reports, dont les classements sont contestés, respectés et redoutés dans le monde universitaire américain, place en 2005 le MIT et Chicago devant Harvard, Princeton, Stanford et Berkeley pour le niveau doctoral en économie.

[9]

Après que 700 étudiants eurent signé une pétition dénonçant l'orientation "conservatrice" du cours, le département rejeta en avril 2003 la proposition de Stephen Marglin de créer un cours alternatif à "Ec 10", proposition acceptée peu après par l'administration du Harvard College.

[10]

Le département tentera sans succès de racheter sa faute en 1954 mais Samuelson refusera son offre.

[11]

Mais respectivement de Princeton et Carnegie Mellon University.

[12]

Ce titre, créé en 1935, est la plus haute distinction académique à Harvard. Il autorise son titulaire, dont les travaux sont ainsi reconnus comme interdisciplinaires, à enseigner où il le souhaite dans l'université. Il y a aujourd'hui dix-neuf " university professors " à Harvard, dont Stanley Hoffmann ou William Julius Wilson...

[13]

Dont la longue tradition à Harvard remonte aux travaux de W. J. Ashley (nommé professeur en 1892).

[14]

Voir Hatton et Williamson [2005], qui reprend en partie des résultats établis dans O'Rourke et Williamson [1999].

[15]

Il s'agit de Rachel McCleary, qui dirige le projet "Religion, économie politique et société" au sein du Wheatherhead Center for International Affairs. Elle est, comme Barro, affiliée à la conservatrice Hoover Institution de Stanford.

[16]

Parce qu'elle consomme le temps utile que pourraient passer des individus déjà croyants à travailler et produire.

[17]

"Béhaviorisme" est formé à partir de "behavior", le comportement. Le béhaviorisme économique postule que les comportements économiques des individus dépendent de leur environnement et non d'une rationalité interne, quelle que soit sa source.

[18]

D'où sa proximité avec l'"économie expérimentale" (voir Rabin [1998] pour une revue de cette littérature).

[19]

En septembre 2006, il se classait premier, devant Joseph Stiglitz, sur le site de référence "Ideas" (http ://ideas.repec.org).

[20]

Auteur de l'excellent ouvrage grand public d'introduction à la théorie béhavioriste de la finance, Irrational Exuberance (Princeton University Press, 2000).

[21]

Ce débat au sein de la communauté africaine-américaine et au-delà entre causes "béhavioristes" et "structurelles" est infiniment plus complexe que la présentation sommaire qui en est faite ici (voir par exemple Laurent, S. [2006]).

[22]

Voir par exemple Glaser et al. [1992] et Glaeser et Gyourko [2005]. Glaeser a notamment suggéré de ne pas reconstruire La Nouvelle-Orléans. Pour un portrait, voir Jon Gertner, "Home economics", New York Time Magazine, 5 mars 2006.

[23]

Le MIT vient par exemple d'inaugurer le "Brain Center", qui regroupe trois instituts formant le plus grand complexe dédié à l'étude des neurosciences et des sciences cognitives au monde.

[24]

Il est ici fait explicitement référence aux thèses iconoclastes développées par Paul Ormerod, en particulier dans The Death of Economics (St Martins Press, 1995).

[25]

La méthodologie de l'article a été attaquée par Jesse Rothstein, de Princeton (doctorant de David Card), au printemps 2004, et les éditeurs de l'American Economic Review tentent toujours de départager les deux chercheurs au moment où ces lignes sont écrites, en juin 2006. La controverse, rendue publique par Rothstein, a été inhabituellement violente, alimentée de part et d'autre depuis deux ans par des accusations de manque de courtoisie et de professionnalisme, de manipulation de données, de racisme (Caroline Hoxby est africaine-américaine) et de machisme.

[26]

Voir à cet égard la très instructive polémique entre Charles Blankart et Gerrit Koester, d'une part, et Alberto Alesina, Torsten Persson et Guido Tabellini, de l'autre, sur les fondements théoriques de l'économie politique dans le numéro de mai 2006 de Kyklos (vol. 59, n? 2).

[27]

On distingue ce courant du "nouvel institutionnalisme" ("new institutionalism"), qui commence avec l'article sur la "nature de l'entreprise" de Ronald Coase en 1931 et se poursuit avec les travaux de Douglas North, Robert Fogel ou encore Oliver Williamson. Dans cette section, on qualifie parfois de "nouvel institutionnalisme" les travaux de la période contemporaine, qui devraient en toute logique être regroupés sous l'appellation "nouveau nouvel institutionnalisme" ("new new institutionalism").

[28]

C'est à Harvard que Gardiner Means et Adolf Berle conçurent leur Modern Corporation and Private Property (1932). Cf. le remarquable "History of economic thought website" de la New School : http ://cepa.newschool.edu/het/

[29]

Dédié à la croissance "mystérieuse" de ses propres enfants.

[30]

Elle-même fondatrice de la Grameen Trust Chiapas au Mexique en 1996.

[31]

Lui-même réfugié de Cuba aux Etats-Unis, il a grandi dans un ghetto de Miami.

[32]

Sur la question des rapports de pouvoir intellectuel entre les revues économiques et les autres revues de sciences sociales, voir la très instructive étude de Pieters et Baumgartner [2002].

[33]

Summers fut formé à Harvard mais, comme son oncle Samuelson, l'université lui refusa dans un premier temps un poste. Il s'exila, lui aussi, au MIT mais, contrairement à Samuelson, accepta de revenir à Harvard en 1983. Il a reçu en 1993 la John Bates Clark Medal et a été nommé "eliot university professor" en juillet 2006.

[34]

Le président par intérim de Harvard, Derek Bok, auteur d'un ouvrage récent qui dénonce notamment cette dérive, a décidé d'en faire la priorité de son mandat, qui devrait s'achever au plus tard en juin 2007.

[35]

Voir Charles Franklin Dunbar, 1886, "The reaction in political economy", premier article du premier volume du Quaterly Journal of Economics, cité in Lamont et Mason [1982].

Plan de l'article

  1. Une révolution morale
    1. Les fondements moraux de la croissance
    2. Le béhaviorisme économique
    3. De l'économie de la morale à celle de la vie
  2. Les institutions de l'économie politique
    1. Le retour de l'institutionnalisme
    2. La politique des institutions
  3. Epilogue : les infortunes de l'économiste-roi

Pour citer cet article

Laurent Éloi, « Le département d'économie de Harvard, in varietate ve-ri-tas », L'Économie politique, 4/2006 (no 32), p. 91-112.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-4-page-91.htm
DOI : 10.3917/leco.032.0091


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