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L'Économie politique

2007/1 (no 33)


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Pendant plusieurs siècles, les auteurs ont mis l'accent sur l'analyse de l'économie nationale et de son complément, l'économie internationale. Beaucoup ont trouvé normal, dans les années 1990, de privilégier la " mondialisation ". Ce syndrome s'explique par l'évolution de l'univers mental de l'économiste, qui a " dichotomisé " ses représentations de l'action économique : soit on part de l'individu (microéconomie), avec le choix libre de chacun, qui ne dépend pas d'une surdétermination sociale, soit on raisonne depuis la totalité (macroéconomie), et le système productif national est un bon exemple de totalité. Du coup, l'idée qu'il pourrait y avoir des niveaux d'agrégation intermédiaires des acteurs - par affinités, par sentiment partagé d'appartenance ou par regroupement en vue de trouver une solution à un problème qu'ils estiment leur être commun (mésoéconomie) - est difficilement concevable par la théorie économique standard. Pourtant, le phénomène s'affirme du fait même de la globalisation.

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Les théoriciens de la mondialisation, comme le Japonais Kenichi Ohmae, concèdent que les formes des échanges mondiaux peuvent passer par des processus de régionalisation à travers la constitution de vastes zones de libre-échange, sur fond de " triadisation ". Autrement dit, l'organisation de l'économie mondiale se ferait autour de trois grands pôles de développement majeur : l'Amérique du Nord, l'Union européenne et le Japon (la Triade).

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Pourtant, dans la dynamique actuelle des sociétés et des économies où Francis Fukuyama (historien américain tenant de la thèse de la " fin de l'histoire ") a pu prédire une convergence générale des comportements et une victoire définitive d'un système de valeurs libéral, la recherche en sciences sociales (notamment en Italie, avec les " districts industriels ") a découvert que les relations de proximité entre les acteurs locaux peuvent jouer un rôle déterminant dans la compétitivité des activités économiques. Elle rejette la thèse de Fukuyama et introduit l'idée que la globalisation produit, au contraire, une divergence générale illustrée par la différenciation territoriale comme modalité d'adaptation au global. On a alors une nouvelle approche.

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Dans les années 1970 et 1980, l'aggravation des déficits publics a incité les Etats à une décentralisation et à une régionalisation de la gestion des biens collectifs locaux, tels que les infrastructures de transports, l'éducation, la formation, voire les aides à l'insertion sociale des chômeurs. On observe alors que la densité des relations entre les acteurs locaux (entreprises, municipalités, universités, centres de recherche, syndicats) peut jouer un rôle déterminant dans la compétitivité de certaines activités industrielles et de services. Les districts industriels italiens ont leur équivalent dans le Bade-Wurtemberg tout comme dans certaines préfectures japonaises, dans la Silicon Valley, ou encore, plus récemment, dans les " pôles de compétitivité " français, mais aussi au Sud, comme l'ont montré de nombreux travaux sur les " clusters " (cf. infra) en Inde (Bangalore), au Brésil ou en Afrique de l'Ouest.

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Les politiques d'aménagement du territoire, à la charge du pouvoir central jusque dans les années 1980, ont également été déléguées aux collectivités territoriales. Le " développement local ", en cette matière, se substitue désormais au développement " par le haut ". " Il n'y a pas de territoires en crise, il y a seulement des territoires sans projet ", déclarait ainsi, en 1997, Charles Pasqua, alors ministre de l'Aménagement du territoire. Cette approche est devenue incontournable aussi bien en économie qu'en politique. La prise en compte des facteurs locaux dans les dynamiques économiques apparaît aujourd'hui comme une évidence et une nécessité. Il s'agit, somme toute, d'une préoccupation relativement récente, qui ouvre la voie vers la diversification des politiques économiques, sociales et culturelles.

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On observe également une nouvelle articulation entre le local, le national et l'international. La relation renforcée des territoires locaux à l'économie mondiale est exprimée par le néologisme " glocalisation ", en contractant la globalisation et la localisation. Par exemple une entreprise multinationale a une vision mondiale de l'économie (les marchés, les prix, etc.), mais elle est conduite à examiner les différents atouts locaux des régions (dans le monde entier) pour localiser d'une manière optimale une unité de production, de recherche ou encore de distribution. Les régions qui gagnent (les oasis de l'économie mondiale) sont des régions qui arrivent à capter les flux mondiaux de richesse. Leur prospérité est fondée sur des éléments endogènes (leur spécificité) et sur des éléments exogènes (leur capacité d'intégration dans l'économie mondiale). Il s'agit d'une synergie entre des institutions locales et la compétitivité sur les marchés internationaux.

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Après la vogue des technopoles dans les années 1980, qui visaient à concentrer du savoir dans un espace où les différents acteurs pouvaient se rencontrer, échanger et produire par la synergie ainsi créée, liée à la proximité physique des acteurs, la politique publique avance d'un cran supplémentaire dans l'ancrage territorial de sa politique d'aménagement. En effet, dans le cas des pôles de compétitivité (Darmon et Jacquet, 2005), création récente de la Délégation interministérielle à l'aménagement et à la compétitivité des territoires (DIACT), il ne suffit pas de concentrer des activités éventuellement venues de l'extérieur (comme cela a été le cas de Sophia Antipolis près de Nice). L'objectif est d'utiliser, en quelque sorte, le patrimoine cognitif collectif construit localement dans l'histoire longue.

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Il s'agit là d'une mutation de fond quant au rôle de l'espace dans la théorie économique, puisque le territoire n'est plus un espace neutre où se projette l'activité économique et dont la seule manifestation de son existence est le coût du transport pour le parcourir depuis le lieu de production jusqu'au marché. Ce territoire est un construit d'acteurs qui implique non seulement les entreprises mais aussi d'autres acteurs, formateurs, chercheurs, pouvoirs publics, voire les consommateurs eux-mêmes, qui se situent ainsi par rapport à une provenance qui va influer sur leur choix.

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Le mouvement s'identifie à l'apparition de " clusters ". Le gourou américain du management, Michael Porter, définit cette notion comme " un groupe d'entreprises et d'institutions associées, géographiquement proches et entretenant des relations de complémentarité entre elles ".

Diversité des formes et des stades de maturation

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Le cluster reste un phénomène essentiellement urbain et dédié aux technologies de pointe. Il est généralement d'une taille qui compte à l'échelle des marchés internationaux. Ainsi la Silicon Valley, en Californie, emploie plus de 250 000 personnes et, plus modestement, les prétendants français au bénéfice du label de pôle de compétitivité (le spatial à Toulouse, les nanotechnologies à Grenoble, les biotechnologies à Evry, à Lyon ou en Alsace, etc.) font état d'effectifs réels ou prévus de l'ordre de 50 000 emplois. Christian Blanc, parlementaire et ancien patron d'Air France, qui a rédigé un rapport au Premier ministre  [1][1] " Pour un écosystème de la croissance. Rapport au Premier... préconisant une stratégie industrielle (effectivement mise en place depuis) de soutien aux clusters en France, pense que ces formes d'organisation sont surtout destinées à la compétitivité internationale (taille importante et haut contenu en technologie) et assigne un rôle fondamental aux universités. Il cite, outre la Silicon Valley, les biotechnologies à Boston, le vin en Australie, la finance à Londres ou la chaussure de sport dans le Nord de l'Italie. Cependant, le rapport évoque aussi d'autres types de réseaux d'entreprises ancrés dans les territoires.

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En effet, au-delà de ces formes nouvelles, on peut observer que la " clusterisation " est un phénomène déjà ancien qui ne concerne pas exclusivement la haute technologie et qui recouvre une grande variété de situations et d'états d'avancement à travers le territoire français, urbain comme rural.

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Il y a une trentaine d'années, les économistes italiens redécouvraient le " district industriel " évoqué par l'économiste anglais Alfred Marshall au début du XXe siècle. Celui-ci observait dans l'Europe de son temps - et notamment en Angleterre et en Allemagne, où le processus de concentration industrielle était le plus avancé et où l'on appliquait déjà les principes de Taylor et les idées d'Henry Ford - des anomalies au processus de concentration des entreprises. Il constatait que persistaient des réseaux denses de petites entreprises spécialisées dans des savoir-faire traditionnels (outillage à Birmingham, coutellerie à Solingen...) dans lesquels on pouvait constater une " atmosphère industrielle (qui était) dans l'air que les enfants respirent ", c'est-à-dire une culture de métiers qui investissait non seulement les entreprises mais aussi l'ensemble de la société locale. L'économiste italien Giacomo Becattini a montré dès les années 1970 que le dynamisme industriel et créatif de la " troisième Italie " (ni le Nord dominé par l'industrie fordiste, ni le Mezzogiorno) reposait sur les mêmes caractéristiques. D'une manière générale, on peut parler de la persistance de savoir-faire traditionnels qui ont su s'adapter, garder une spécificité et un rapport au lieu, malgré le grand nivellement provoqué par l'application du modèle fordiste de production, avec son cortège de concentrations d'entreprises, de délocalisations et de standardisation des produits. Cependant, certains de ces districts fondés sur l'industrie classique paraissent plutôt en fin de course, comme la " Plastic Valley " autour d'Oyonnax, qui a perdu beaucoup de ses parts de marché sur le moulage plastique et dont les sous-traitants de premier rang ont quitté la région pour suivre leurs principaux donneurs d'ordre, délocalisés en Chine notamment. D'autres, en revanche, affichent une belle santé, telle la " Mecanic Valley ", entre Rodez et Brive, spécialisée dans la sous-traitance du spatial et de l'aéronautique. Quoi qu'il en soit, le syndrome de la " Valley " touche beaucoup de collectivités territoriales qui se prennent à rêver de valoriser les savoirs culturels des lieux.

Du cluster en général au " système productif local " en particulier

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La Datar (devenue DIACT) a pris la mesure du phénomène en constatant notamment que la production des entreprises françaises sous la forme de réseaux ancrés dans un territoire et de type district industriel représente aujourd'hui près de 40 % de la production totale. Cette forme territorialisée de la production était totalement négligée en période de grande croissance, mais aujourd'hui, le phénomène mérite attention et analyse. La DIACT retient une forme générique d'organisation industrielle : le " système productif local " (SPL). De tels systèmes, pour être aidés par l'état, doivent réunir au moins trois conditions : une concentration géographique de la production, des entreprises de petite taille (le SPL du Choletais rassemble plus de 200 PME de la chaussure dans un rayon de 30 kilomètres), une spécialisation poussée autour d'un métier (la Cosmetic Valley, dans l'Eure, avec 100 entreprises, 6 000 emplois et 1,2 milliard d'euros de chiffre d'affaires, représente le pôle le plus important et le plus attractif en France dans ce métier) et des coopérations entre acteurs avec mutualisation des outils de formation et de développement des savoir-faire (dans la vallée de l'Arve, les décolleteurs travaillent avec le centre technique national du décolletage et avec les lycées techniques du département). On compte ainsi près d'une centaine de SPL dûment labellisés par la DIACT et couvrant tout le territoire dans des domaines variés : mécanique, métallurgie, textile habillement, bois ameublement, électronique, informatique, agroalimentaire, technologie de pointe, mais aussi services (loisirs et tourisme, arts graphiques, etc.). Ces systèmes sont plutôt dynamiques puisque, depuis le lancement de l'opération, il s'en crée quatre à cinq par an et qu'ils représentent, hors leurs effets induits sur l'économie locale, 18 000 entreprises et près de 530 000 emplois directs.

Appellation d'origine et qualité des produits

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Des grands clusters technologiques aux petits et moyens SPL, la gamme des systèmes économiques territorialisés est donc variée mais ne constitue pas pour autant la totalité du phénomène de clusterisation. En effet, ces systèmes tirent leur avantage compétitif de leur organisation (réseau, savoir, histoire spécifique) mais produisent, pour beaucoup, des biens standards dont les prix sont soumis au jeu des marchés concurrentiels. Or, il existe un autre mode de clusterisation qui puise son avantage dans la spécificité du produit lui-même. C'est le cas des zones d'AOC (Appellation d'origine contrôlée). Celles-ci labellisent un produit sur la base de la qualité de sa fabrication et aussi de son origine géographique.

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Cette floraison d'indications d'origine, en forte croissance depuis quelques années, répond à la volonté du consommateur de personnaliser sa consommation. Elle profite sans doute du besoin de traçabilité issu des crises alimentaires récentes (" vache folle ", empoisonnement au mercure concentré dans les poissons, listeria dans les produits laitiers, etc.), mais surtout elle permet, notamment dans les régions agricoles où les rendements dans l'agriculture productiviste sont trop faibles pour tenir face à la concurrence, de proposer une production alternative fondée sur la qualité et donc sur une valorisation par des prix élevés.

Les appellations d'origine

L'Institut national des appellations d'origine (Inao), organisme public qui délivre l'AOC, recense : 467 AOC viticoles, 47 AOC fromagères et 25 en autres produits agroalimentaires. L'ensemble représente plus de 150 000 producteurs (hors emplois induits) et un chiffre d'affaires d'environ 17 milliards d'euros.

Il existe une formule similaire pour l'Union européenne, avec des critères comparables, sous le nom d'IGP (Indication géographique protégée).

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L'AOC peut ne profiter qu'aux seuls producteurs du bien labellisé. Elle peut aussi être au centre d'une offre diversifiée de biens et de services à la base du développement de tout le territoire. Par exemple, la région des Baronnies, dans la Drôme, a engagé depuis une vingtaine d'année un processus de développement d'un " panier de biens et services " à partir de la relance de sa production d'huile d'olive (première AOC huile, obtenue en 1995, bien avant tous ses concurrents qui sont aujourd'hui onze à l'avoir obtenue). Aujourd'hui, le territoire est plutôt prospère grâce à une " offre de site " variée. Autour de l'huile d'olive, on trouve le vin, les plantes aromatiques, la lavande, le tourisme rural, le paysage, etc. Cet ensemble n'a rien de naturel : c'est typiquement un construit social. D'une manière générale, on assiste à la multiplication des stratégies de développement territorial fondées sur des produits spécifiques du patrimoine, associés soit au tourisme, soit à l'exportation, à travers des systèmes ruraux de petite taille.

Vers un modèle territorial d'adaptation des économies du monde à la globalisation ?

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Nous avons passé en revue divers types de regroupements " situés " d'acteurs économiques en France et montré qu'ils n'étaient pas tous de même nature mais qu'ils généraient tous, à des degrés divers, une performance en termes de compétitivité. Le phénomène pourrait être élargi à d'autres pays, à commencer par l'Italie et ses célèbres districts, mais aussi les Etats-Unis ou le Japon et même le Sud, où les clusters sont très nombreux (on pense au Brésil et à l'Inde notamment).

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Le phénomène a un sens à l'échelle macroéconomique, précisément dans la relation à la globalisation. Dans une enquête effectuée auprès des producteurs de chaussure du Choletais il y a une quinzaine d'année, ceux-ci nous disaient : " Les chaussures venues d'Asie du Sud-est sont vendues sur le marché français au prix où nous achetons le cuir ! " Autant dire que la chasse aux coûts de production ne suffit plus. Pour l'essentiel des PME, il faut sortir de cette concurrence inégale ou mourir. Les entrepreneurs du Choletais, qui constituent un véritable cluster forgé dans une identité commune issue de deux siècles d'histoire après les guerres de Vendée, ont alors changé leurs gammes et produit des chaussures de qualité où domine la maîtrise de la mode. En un mot, ils ont spécifié leur production grâce à leur capacité collective d'adaptation  [2][2] Voir Claude Courlet et Bernard Pecqueur, " Les systèmes....

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Le phénomène cluster dans son ensemble apparaît donc d'abord comme une modalité locale d'adaptation au global et un outil de relance de compétitivité qui vient compenser les différentiels de coûts avec les pays à bas salaire. Le cluster n'est donc pas un renfermement dans le local mais, au contraire, l'expression d'une meilleure intégration au monde.

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En second lieu, le cluster est une expression forte de caractéristiques géographiques où le lien spécifique au lieu est fondamental. Ainsi, on observe une disjonction entre ce qui est bon pour l'entreprise et ce qui est bon pour le territoire. La coïncidence des deux cesse d'être évidente. Il y a donc des stratégies autonomes des territoires, qui proposent une offre de site qui n'est pas réductible à l'addition des offres des entreprises mais dégage un véritable " surplus " territorial.

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De plus, le mode particulier de coordination des acteurs combine, dans le territoire, la relation de marché avec la relation de réciprocité (de type " don/contre-don " tel que les socio-anthropologues comme Marcel Mauss l'ont défini pour des sociétés dites " primitives " et qui s'applique très bien à nos sociétés occidentales). Les acteurs du cluster entretiennent entre eux des relations coopératives qui sont le fait d'une société locale, avec ses solidarités et ses conflits, et qui engendrent des avantages relatifs évidents par rapport aux relations classiques d'une entreprise avec son bassin de main-d'oeuvre là où elle s'implante.

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Enfin, la dynamique d'acteurs au sein du cluster permet de valoriser des ressources nouvelles cachées, inutilisées ou encore enrichies par leurs combinaisons. En effet, aux inputs classiques que sont le capital, le travail et la matière première, viennent se combiner les apprentissages cognitifs accumulés localement, de la culture, de la formation spécifique, mais aussi l'utilisation d'aménités environnementales, comme le paysage, le climat...

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Le cluster invoqué un peu partout recèle, sous ses avatars nombreux, une nouvelle forme d'organisation économique qui devrait concourir puissamment à la reconfiguration de la division internationale du travail et de la production. C'est peut-être la forme centrale du post-fordisme.

Quelles leçons prospectives pour les dynamiques territoriales ?

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Ainsi, dans cette période de mutation rapide dans laquelle les régulations d'un monde productif fordiste sont remises en question, il existe de nouvelles modalités de création de ressources à l'échelle des stratégies locales d'acteurs.

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De telles possibilités n'étaient pas ouvertes dans le contexte de croissance des Trente Glorieuses, dans une économie de l'Europe d'après-guerre où l'uniformisation des consommations était la règle et la condition de la croissance. Aujourd'hui, le modèle est différent. Les perspectives de création de richesses tiennent aux capacités de groupes humains à s'organiser et à élaborer des processus originaux d'émergence des ressources. La globalisation, qui consiste essentiellement en l'interconnexion des marchés et qui crée des liens de cause à effet de plus en plus denses entre les acteurs économiques, produit en même temps des dynamiques et des procédures singulières de création de ressources. Ces stratégies visent à l'adaptation aux conditions nouvelles de la concurrence internationale, mais ouvrent en même temps des possibilités encore insuffisamment exploitées de création d'activité.

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C'est pourquoi il nous semble que l'analyse des processus de révélation et de valorisation des ressources nouvelles issues de la spécificité des espaces et des groupes humains qui y sont ancrés, dans un contexte d'économie de services où domine la logique informationnelle, constitue probablement un des plus gros chantiers de l'analyse économique des années qui viennent.

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Loin d'être broyé par un anonymat supposé dans la globalisation, l'acteur, et donc le citoyen, dispose de potentiels d'auto-organisation encore inédits. La loi Voynet sur les " Pays " (1999) avait déjà timidement mais réellement indiqué l'existence de ces marges de manoeuvre. Les pages de la " nouvelle nouvelle division internationale du travail " restent à écrire mais, au-delà des logiques d'Etats et des logiques de valorisation du capital, se développe une logique d'acteurs qui prend en compte les spécificités culturelles des territoires (le " génie des lieux "), et c'est peut-être là que se prépare une nouvelle économie, solidaire et durable.

Conclusion

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Nous avons proposé ici, une introduction à l'économie territoriale comme outil d'analyse de la globalisation. Au-delà des questions - nombreuses - qu'une telle proposition peut engendrer, constatons que ses conséquences ne sont pas neutres pour la théorie économique. En effet, l'approche par l'économie territoriale reformule de facto certaines définitions réputées classiques de la théorie. On en évoquera quelques-unes pour ouvrir le débat.

De l'avantage comparatif à l'" avantage différenciatif "

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La délocalisation individuelle comme tendance illustrative de la globalisation tend à jouer sur un mécanisme de recherche de coûts de production faibles en séparant les populations productrices des populations consommatrices. Cette projection dans un monde où les cadres de l'échange sont de moins en moins les Etats-nations mais plutôt les " régions " au sens de Scott (2001) - c'est-à-dire des configurations agglomérées de grande taille construites, et non données - remet en cause le modèle-type ricardien de l'échange international à base d'" avantages comparatifs " comme seul outil d'analyse.

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Derrière l'existence de l'avantage comparatif, il reste l'idée de comparabilité, et donc d'équivalence générale des offres dans un marché essentiellement concurrentiel et en voie d'unification. Or, nous faisons ici l'hypothèse que l'avantage comparatif, à l'aune de la globalisation, devient un " avantage différenciatif ". Il ne s'agit donc plus, pour les territoires, de se spécialiser dans un schéma comparatif, mais plutôt d'échapper aux lois de la concurrence lorsqu'elles sont impossibles à suivre, en visant la production pour laquelle ils seraient (dans l'idéal) en situation de monopole. Un tel type de comportement remet en cause le découpage par systèmes productifs nationaux (espaces donnés), puisque les initiatives ne résultent pas d'une politique centralisée à l'échelle d'un Etat-nation mais de groupes d'acteurs mobilisés pour résoudre un problème productif.

De l'actif à la ressource : vers un amont de la production

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En second lieu, la valorisation de l'activité économique par les dynamiques territoriales implique en amont des inputs (actifs qui entrent dans la réalisation des produits) que nous nommerons " ressources territoriales " et qui font l'objet de débat sur leur nature " patrimoniale ".

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L'analyse économique courante s'en tient aux inputs directement présents et disponibles pour être combinés dans une opération productive (essentiellement les facteurs de production classiques : travail, capital et matières premières, auxquels s'ajoute un quatrième : l'information). Dans notre raisonnement, une caractéristique majeure du modèle de développement territorial est précisément de retourner en amont pour considérer toutes les ressources, y compris celles qui sont encore virtuelles, puisqu'elles n'existent pas tant que l'action qui va les faire naître n'est pas engagée.

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Si l'existence du territoire suppose une construction historique longue de la part des acteurs, cela signifie que les externalités territoriales créées par les acteurs résultent d'un processus en amont dans un monde non marchand. C'est le sens d'une distinction cruciale entre ressource et actif, dont la première formulation a été faite dans Colletis et Pecqueur (1993). L'actif est un facteur " en activité ", c'est-à-dire valorisé sur le marché. La ressource  [3][3] Des économistes de l'université de Reims, autour de..., à la différence de l'actif, constitue une réserve, un potentiel latent, voire virtuel, qui peut se transformer en actif si les conditions de production ou de création de technologie le permettent. Ainsi, l'expression de la variable territoriale est-elle à chercher dans les conditions d'élaboration de ressources dans cet amont, expression du travail d'une société et plus précisément du territoire sur lui-même et sur la manifestation de son identité.

De l'économie ancrée et de l'économie a-spatiale

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Les caractéristiques du modèle de la production territorialisée instaurent un rapport local/global renouvelé autour de l'articulation complexe entre l'ancrage et l'a-spatialité de la production. En d'autres termes, le territoire devient un espace central de coordination entre les acteurs cherchant à résoudre des problèmes productifs inédits. On est alors en présence d'une double combinaison entre activité ancrée et activité nomade des firmes.

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L'établissement d'une firme peut être considéré comme l'unité productive de base d'une économie. Il est " au carrefour d'une triple insertion : dans son groupe industriel, dans sa branche et dans son territoire. Les stratégies des firmes les amènent à qualifier respectivement chacun des trois modes d'insertion " (Zimmermann, 1998). Face à ces choix où la firme privilégiera une insertion plutôt qu'une autre, en fonction de la nature des ressources qu'elle cherche à utiliser, on trouve les territoires d'implantation. Ceux-ci ne sont plus des espaces passifs d'accueil anonyme d'une activité productive. Le territoire est, en effet, comme nous l'avons vu, le résultat d'une création par les acteurs. Dans ce cas, une première logique peut apparaître, celle des offres concurrentielles d'avantages génériques. On est alors confronté à une concurrence classique (mais aussi féroce) de territoires sur un " marché des sites ". Les territoires visent alors à valoriser des avantages triviaux (gratuité du foncier, bas niveau des salaires, exemptions de taxes, etc.). Cependant, l'exacerbation de ce type de concurrence, ajoutée aux phénomènes d'innovation territorialisée par différents types de clusters ou par les villes, implique l'élaboration d'une offre de site beaucoup plus spécifique et visant à échapper aux effets pervers de la concurrence des sites. On comprend alors la différence entre la localisation d'une activité et son ancrage territorial.


Bibliographie

  • Benko G. et Lipietz A., 1992, Les régions qui gagnent, Presses universitaires de France.
  • Colletis G. et Pecqueur B., 1993, " Intégration des espaces et quasi-intégration des firmes : vers de nouvelles rencontres productives ? ", Revue d'économie régionale et urbaine, n? 3, p. 489-508.
  • Darmon D. (dir.), 2004, " La France, puissance industrielle. Une nouvelle politique industrielle par les territoires ", Datar, La Documentation française.
  • Darmon D. et Jacquet N., 2005, Les Pôles de compétitivité : le modèle français, La Documentation française.
  • Pecqueur B., 2000, Le Développement local, Syros/La Découverte.
  • Pommier P., 2002, " Les systèmes productifs locaux ", Datar, La Documentation française.
  • Scott A., 2001, Les Régions et l'économie mondiale, L'Harmattan.
  • Zimmermann J.-B. (dir.), 1998, " Construction territoriale et dynamiques productives ", Convention d'études n? 18/1997 du Commissariat général du Plan, rapport final.

Notes

[1]

" Pour un écosystème de la croissance. Rapport au Premier Ministre ", 2004 (disponible à l'adresse : www. ladocumentationfrancaise. fr/ rapports/ ).

[2]

Voir Claude Courlet et Bernard Pecqueur, " Les systèmes industriels locaux en France ", in Benko et Lipietz (1992).

[3]

Des économistes de l'université de Reims, autour de C. Barrère et M. Nieddu, développent, à propos de ressource, la notion de patrimoine, catégorie inédite en économie. Ils en cherchent le statut et l'origine. On lira en particulier le dossier " Patrimoines. Ordres et dynamique du capitalisme " dans la revue Géographie, Economie, Société, vol. 6, n? 3, juillet-septembre 2004.

Plan de l'article

  1. Diversité des formes et des stades de maturation
  2. Du cluster en général au " système productif local " en particulier
  3. Appellation d'origine et qualité des produits
  4. Vers un modèle territorial d'adaptation des économies du monde à la globalisation ?
  5. Quelles leçons prospectives pour les dynamiques territoriales ?
  6. Conclusion
    1. De l'avantage comparatif à l'" avantage différenciatif "
    2. De l'actif à la ressource : vers un amont de la production
    3. De l'économie ancrée et de l'économie a-spatiale

Pour citer cet article

Pecqueur Bernard, « L'économie territoriale : une autre analyse de la globalisation », L'Économie politique, 1/2007 (no 33), p. 41-52.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2007-1-page-41.htm
DOI : 10.3917/leco.033.0041


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