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L'Économie politique

2007/1 (no 33)


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La question des différences des rythmes de développement des territoires, si elle est déjà ancienne, fait actuellement l'objet d'un important renouvellement. Historiquement, les grandes inégalités de développement entre les territoires des pays industriels tenaient à des retards de développement de régions entières - en France, à l'ouest et au sud - et à des difficultés de reconversion industrielle - en France, au nord-est du pays. Les trois grandes récessions et l'ajustement structurel de l'économie de nos territoires aux conditions de la concurrence internationale auraient, dans une certaine mesure, encore accusé les pénalisations dont souffraient déjà ces territoires, rendant plus difficile le raccrochage des territoires " périphériques " au train de la nouvelle croissance d'une économie de l'information plus fondée qu'avant sur les économies d'agglomération et les métropoles, en même temps que les régions traditionnellement industrielles enregistraient une destruction accélérée de leur tissu manufacturier traditionnel.

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L'analyse économique, qui avait toujours peiné à intégrer l'espace à ses analyses, fait dans le même temps un progrès considérable avec l'apparition, au tournant des années 1980 et 1990, de ce que l'on appelle la " nouvelle économie géographique " (NEG), avec un auteur-phare, Paul Krugman (1995). Cette théorie, centrée largement sur la question des " coûts de transaction " qui seraient minimisés dans les grandes métropoles, explique et prédit les nouveaux déséquilibres de développement territorial, au détriment des territoires moins métropolitains : villes moyennes et petites, monde rural, régions " périphériques "... Le couple de " méchants " qui s'activerait désormais à déstabiliser nos territoires serait ainsi constitué de la mondialisation et de la métropolisation. A la fracture sociale viendrait s'ajouter la fracture territoriale. Et là-dessus, tout le monde est, une fois n'est pas coutume, d'accord : les économistes, dotés de ce nouvel outil théorique de la NEG, et les auteurs critiques, adossés à des milliers d'élus locaux et régionaux, trouvant là un nouveau motif de lutte contre la " mondialisation libérale ".

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Pourtant, si l'on regarde ce qu'ont été les évolutions récentes du développement territorial en France, et plus généralement dans les pays industriels, on est surpris de constater que ces aggravations des handicaps initiaux ne se traduisent finalement pas par la pénalisation que l'on pourrait imaginer. Au contraire, si l'on examine les " fondamentaux " du développement territorial que sont la population, le revenu, l'emploi et la pauvreté, on est surpris de constater, que, d'une certaine façon, l'évolution de la plupart de ces territoires a été très différente de celle qui était attendue  [1][1] Les analyses internationales présentées plus bas sont....

La polarisation territoriale ne s'est pas accrue

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Regardons d'abord les Etats-Unis, cet " univers impitoyable " d'où nous vient la NEG. Elle nous prédit que la recherche de " coûts de transaction " minimaux (les vieilles " économies externes " de Marshall affublées d'un autre nom), dans un contexte de relâchement de la contrainte des coûts de transport  [2][2] On considère que la réduction séculaire des coûts de..., amène l'activité à se concentrer dans l'espace, et donc également la population et la demande. L'avenir serait donc aux grandes villes. Qu'en est-il ? Première chose frappante - consternante pour qui croit à la thèse de la concentration tendancielle de la valeur ajoutée (le PIB) au profit de certains territoires métropolitains -, la contribution des dix Etats les plus riches à la croissance du PIB des Etats-Unis n'a pratiquement pas évolué entre 1977 et 2004 ! Elle passe de 35,5 % à 35,6 % sur la période. Ce déplacement de 0,1 % du PIB américain en un quart de siècle mérite-t-il une telle littérature sur la déstabilisation des territoires ? De façon générale, les Etats dont la croissance du PIB est la plus forte entre 1977 et 2004 n'ont pas été les Etats les plus riches ou les plus métropolitains. En termes de grandes régions, les championnes de la croissance sont Rocky Mountains et Far West, devant South West et les cinq autres grandes régions du pays. L'Etat ayant la plus forte progression du PIB sur la période est le Nevada, suivi de l'Arizona, de la Floride, du Delaware et de la Georgie (cette dernière figurait parmi les dix Etats les plus pauvres en 1977 !). Quant aux disparités inter-états de revenu par habitant, on assiste carrément à leur réduction sur la période.

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Regardons le " fondamental " qu'est le peuplement : les données de croissance démographique des Etats ces dernières années ne rendent pas compte non plus d'un processus " krugmanien " (et nouveau) de concentration des populations dans les régions métropolitaines. Au contraire, comme le constate un rapport du Census Bureau, " les années 1990 sont la seule décennie du XXe siècle durant laquelle aucun des Etats n'a vu sa population se réduire " (Hobbs et Stoops, 2002). Dit autrement, les quinze années passées sont marquées non par la fracture territoriale que nous prédisent les bons auteurs (ou peut-être leurs mauvais lecteurs), mais plutôt par une " réparation ", inédite dans le siècle passé. S'il y a une " nouvelle économie géographique ", plus cruelle avec les territoires, il semble y avoir dans le même temps une nouvelle géographie économique qui l'est moins que jamais !

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En Europe, on n'assiste pas non plus de façon claire au regain annoncé des disparités interrégionales. Du côté du PIB régional par habitant, on observe, entre 1990 et 2002, que certains pays connaissent une forte croissance de leurs inégalités, avec notamment la Belgique, où la divergence Flandre-Wallonie et le fort développement de la région de Bruxelles contribuent à creuser fortement les écarts. On observe un creusement, beaucoup moins fort, dans des pays comme la Grèce, les Pays-Bas et le Royaume-Uni. L'augmentation est très faible, pratiquement négligeable, en Espagne, en France et au Portugal, et on note même une réduction des disparités entre les régions d'Allemagne de l'Ouest, d'Autriche et d'Italie. Il est donc difficile de conclure à une loi générale et massive (en lien avec la mondialisation) qui s'appliquerait partout en produisant une croissance des inégalités de PIB par habitant entre les régions au profit des plus productives, même si ces données suggèrent que la tendance n'est pas non plus à la résorption générale de ces disparités  [3][3] La période 1990-2002 a vu se succéder une récession....

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Du côté des inégalités de revenu par habitant, on observe une évolution, elle aussi, assez différente selon les pays. En Allemagne, en Autriche, en Italie, où les inégalités de PIB par habitant ont décru, celles de revenu par habitant reculent également. En revanche, en Espagne, alors que les disparités de PIB augmentent, celles de revenu diminuent. Dans les autres pays, la stagnation des disparités de PIB se retrouve du côté de celles du revenu et, là où il y a augmentation des disparités de PIB par habitant, celles de revenu augmentent également. Là encore, des données qui ne suggèrent pas la présence d'une loi, ni massive, ni générale.

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Plus frappant est l'écart entre le niveau des disparités, par habitant, de PIB et de revenu. En 2002, on voit clairement se dessiner deux groupes de pays : les premiers, les moins nombreux, dans lesquels l'intensité des disparités est proche, qu'elles soient mesurées en termes de PIB ou de revenu : la Grèce, l'Italie, le Portugal et l'Espagne. Dans ces pays, les disparités de revenu entre les régions ne reflètent cependant pas totalement celles de PIB, le ratio (disparités de PIB/disparités de revenu) oscille entre 1,1 (Grèce) et 1,3 (Italie, Portugal et Espagne) ; ce qui signifie que les disparités de revenu sont inférieures de 10 à 30 % à celles de PIB. Dans les autres pays, le ratio varie entre 2 et 3, ce qui signifie que, dans ces pays - la majorité de ceux étudiés -, les inégalités de revenu sont entre deux et trois fois moins importantes que celles de PIB par habitant ! A part aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, où ce ratio recule très légèrement entre 1990 et 2002, il augmente dans tous les pays (y compris en Espagne), ce qui signifie que l'écart entre les inégalités de production et celles de revenu s'est accru partout.

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Si l'on examine la situation et l'évolution récente des quatre grandes métropoles économiques européennes - l'Ile-de-France, Londres, la Lombardie et Madrid -, on peut voir que, globalement, leur part de PIB s'est légèrement accrue entre 1995 et 2002, période de croissance forte, favorable aux régions les plus mondialisées. Mais les évolutions respectives de leur part de PIB et de leur part de revenu conduisent à un écart partout croissant entre le revenu dont elles bénéficient et celui qu'elles auraient si leur part de revenu était proportionnelle à leur part de PIB. Même Londres, qui, des quatre métropoles, est celle dans laquelle la part de PIB national a augmenté le plus vite, et en dépit d'une légère augmentation de sa part de revenu, voit cet écart passer de - 22,8 % en 1995 à - 25,5 % en 2002.

Tableau1
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On est donc loin de la cruauté métropolitaine que suggère la littérature : l'augmentation de la concentration de la production dans ces régions métropolitaines n'a rien de massif  [4][4] Et moins encore, car le mode de calcul des PIB régionaux..., loin de là, avec le demi-point gagné de PIB total des quatre nations étudiées, alors qu'au contraire ces villes voient leur part du revenu des ménages se réduire. L'écart de trois points entre les 21,6 % du PIB total des quatre pays et les 18,6 % du revenu des ménages qu'elles reçoivent en 1990 s'accroît encore pour atteindre quatre points en 2002. Pour donner un ordre de grandeur du phénomène, on peut facilement calculer que si ces quatre métropoles disposaient d'une part du revenu national des ménages proportionnelle à leur contribution à la création de richesses, leur revenu serait supérieur de 126 milliards d'euros... Rien ne se perdant, il s'agit donc de 126 milliards d'euros de subvention implicite aux autres territoires de leur pays respectif que transfèrent annuellement nos métropoles ! Ces données brutes ne font que recouper ce que montrent des analyses détaillées des mécanismes de redistribution interrégionale liés aux budgets publics dans les pays européens.

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Dans le cas de la France, les forces de rééquilibrage territorial sont encore plus nettes. Voyons d'abord la situation de l'Ile-de-France par rapport à celle de la province. C'est en effet le rapport entre elles qui fixe l'essentiel du niveau des inégalités interrégionales en France. Si la période 1982-1990 avait constitué un moment d'échappée pour l'Ile-de-France, en termes de PIB ou d'emploi, les années 1990 marquent pour le moins une inflexion. Le solde migratoire de la région est nettement négatif entre 1990 et 1999 (la différence entre ceux qui quittent l'Ile-de-France et ceux qui y viennent s'approche des 500 000 habitants) ; sur la même période, l'emploi y recule de près de 1 % quand celui de la province progresse de plus de 3 %, le chômage y augmente plus vite pour converger vers la moyenne nationale, l'écart de revenu par habitant des Franciliens avec celui des provinciaux se réduit nettement et la pauvreté (exprimée en nombre de personnes en âge de travailler vivant sous le seuil de pauvreté) y augmente plus rapidement qu'ailleurs, y compris dans la période de forte croissance de la fin des années 1990, alors que le nombre de pauvres diminue nettement en province.

De quelques idées reçues

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Les villes moyennes seraient, entend-on, condamnées au déclin. Là encore, les données disponibles sont contrariantes : si l'on considère les aires urbaines comprises entre 50 000 et 150 000 habitants, soit plus de 200 villes françaises, on constate que, globalement, elles ont plutôt mieux " marché " que le reste du pays : leur poids dans la population nationale est resté inchangé, voire a même légèrement progressé, depuis près de trente ans. Entre 1990 et 1999, nos 215 villes moyennes enregistrent une croissance de leur emploi (total, privé et salarié privé) plus rapide que celui du reste du pays, ainsi qu'une progression plus forte de leur revenu par habitant.

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Le milieu rural serait laissé à la désertification ? On observe au contraire que, si le poids démographique des communes extérieures aux aires urbaines a légèrement décru depuis 1975, leur population se remet à augmenter depuis 1990 et leur solde migratoire est, en moyenne, désormais supérieur au reste urbain du territoire national. Malgré des pertes très importantes d'emplois non salariés (surtout d'agriculteurs, dont le nombre se réduit de près d'un quart entre 1990 et 1999), nos communes du monde rural enregistrent une croissance du nombre d'emplois total sur la période, grâce à un emploi salarié qui progresse presque deux fois plus vite que la moyenne nationale (+ 10,2 %, contre 5,7 % pour l'ensemble de la France). Là encore, le revenu moyen par habitant a convergé vers la moyenne nationale et le nombre de pauvres s'est plus réduit, dans la période 1996-2000, que dans l'ensemble national.

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Les régions de reconversions industrielles seraient très durement affectées par une reconversion qui n'en finirait pas ? C'est, certes, encore en partie vrai, mais il est frappant d'observer que ça l'est aujourd'hui moins que ça ne l'a été... Prenons les cas typiques de trois territoires très pénalisés : le Nord-Pas-de-Calais, la Meurthe-et-Moselle et l'aire urbaine de Saint-Etienne. D'un point de vue démographique, d'abord, on assiste à un retournement de tendance : la population du Nord-Pas-de-Calais continue à croître, et des départements comme la Meurthe-et-Moselle ou des aires urbaines comme celle de Saint-Etienne renouent depuis 1990 avec la croissance démographique. Si, globalement, l'emploi et le revenu dans ces zones a eu tendance à augmenter moins vite qu'ailleurs, ils y ont quand même en général augmenté dans les années 1990. Dans le Nord-Pas-de-Calais, par exemple, sur les quinze zones d'emploi de la région, deux seulement voient leur nombre d'emplois se réduire entre 1990 et 1999 (Cambrésis et Sambre-Avesnois). Globalement, le taux de croissance de l'emploi de cette région est le même que celui de la province (et donc supérieur à celui de la France, du fait du recul francilien).

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L'emploi progresse aussi dans la Meurthe-et-Moselle, à un rythme certes inférieur à celui de la province, alors qu'il recule légèrement dans l'aire urbaine de Saint-Etienne (où cependant le seul emploi salarié privé augmente quand même de 13 % entre 1993 et 2000, soit presque autant que les 16 % du total national). Le revenu réel par habitant dans ces espaces progresse aussi significativement entre 1990 et 2000, comme dans l'aire urbaine de Saint-Etienne, avec un taux de croissance comparable à celui de la province et supérieur à celui de la France entière. Idem dans neuf des quinze zones d'emploi du Nord-Pas-de-Calais, dans lesquelles le revenu par habitant progresse plus rapidement que la moyenne nationale. Aucune de ces zones d'emploi n'a une évolution négative, et celle qui progresse le moins vite, Roubaix-Tourcoing, et qui n'est pas la moins riche, voit quand même son revenu réel par habitant augmenter de 4,5 % (contre 7,2 % au niveau national). Le revenu par habitant du département de la Meurthe-et-Moselle, avec + 6,7 %, progresse presque autant que le revenu moyen national.

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Du point de vue de la progression du chômage et de la pauvreté, sur ces trois exemples régionaux, on retrouve encore des évolutions souvent inattendues : le chômage progresse beaucoup moins vite dans l'aire urbaine de Saint-Etienne qu'en France entre 1990 et 1999. C'est le cas aussi, mais avec un écart moins important, de huit des quinze zones d'emploi de la région Nord-Pas-de-Calais et du département de la Meurthe-et-Moselle.

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Il conviendrait évidemment de nuancer et de détailler ces évolutions ; il ne s'agit pas de dire que tout va pour le mieux sur tous les territoires, et plus encore, systématiquement, pour ceux qui sont moins développés. Mais ces quelques données, robustes pour la plupart, suggèrent que, en moyenne et en général, le développement local tend plutôt aujourd'hui à se répandre qu'à se polariser. Les champions de la création nette d'emploi, de l'augmentation du revenu des ménages et de la réduction de la pauvreté (durant la période de croissance de la fin des années 1990) ne sont pas ou plus les métropoles et les régions les plus développées. Ce sont des villes moyennes ou des zones d'emploi du Sud ou de l'Ouest français, cet Ouest dont on nous a dit que, loin du coeur de l'Europe, il était laissé sur le bord de la route du développement. Qui crée le plus d'emplois entre 1993 et 2001 ? Ce sont des zones d'emploi comme Die-Crest, Vitré, Vendée-Ouest ou Redon !

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Alors, tous nos bons experts du développement territorial se trompent-ils quand ils nous disent que la relation du système productif au territoire a changé et produit plus de polarisation que jamais ? Que l'entreprise recherche aujourd'hui moins des bas coûts de production que des " écosystèmes relationnels complexes " et des ressources qualitatives dont seules sont dotées les grandes villes ? Que les gisements de productivité et d'efficacité sont à trouver aujourd'hui dans les seuls grands marchés de l'emploi fluides ? Qu'il n'y a que peu ou pas de place pour les villes moyennes, les bourgs et les communes rurales dans la cour des grands de mondialisation ? Non. Ils ont raison ; les évolutions que nous venons d'énoncer ne les contredisent en rien et il n'y a pas là, à y réfléchir, de paradoxe.

Les deux géographies

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En effet, ce qui est bon pour la firme ne l'est plus forcément pour le territoire, et vice versa. Les zones les plus concentrées du pays, les grandes métropoles, produisent certes une part croissante de la valeur ajoutée nationale et améliorent sans cesse la productivité de leurs secteurs exposés à la concurrence. Paris continue à capter une part majeure des actifs les plus qualifiés du pays et à développer le plus gros des emplois les plus " stratégiques ". Mais en même temps, cet ajustement a des conséquences sociales douloureuses : les emplois peu ou pas qualifiés, et même les emplois d'employés dans le cas francilien, ont de moins en moins de place dans les entreprises confrontées à la concurrence internationale. D'où la montée régulière du chômage en Ile-de-France.

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Pourtant, ces emplois peu ou pas qualifiés n'ont pas disparu de l'emploi français, loin de là. L'Insee a calculé récemment que ces emplois pèsent aussi lourd en 2001 qu'en 1982. Où sont-ils passés ? Là où est allé, et de façon croissante, le revenu des ménages. En effet, si ces emplois déclinent rapidement dans l'industrie et les activités exportatrices, ils ont rapidement progressé dans le secteur des services aux ménages. En bref, ces emplois se développent là où il y a de la population et du revenu, c'est-à-dire dans des territoires généralement plus performants dans le domaine résidentiel que dans celui de l'activité productive. En effet, dans le même temps, les mécanismes de formation du revenu des territoires ont été sérieusement bouleversés : nous ne sommes plus dans les années 1960, quand le revenu local dépendait de la production locale. Aujourd'hui, les mécanismes publics et privés de transfert de revenu entre les régions dissocient de façon forte et croissante la géographie de la valeur ajoutée et celle du revenu, la géographie de la croissance et celle du développement.

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L'arbre de la " mondialisation libérale " finit en effet par cacher la forêt de ce que sont nos régulations publiques. La mondialisation de la production a certes constitué un phénomène important durant les dernières décennies. La libéralisation des échanges internationaux a entraîné une mise en concurrence accrue entre les territoires productifs mondiaux, ainsi qu'une internationalisation du capital. Il ne s'agit pas pour autant d'un bouleversement absolu, pour aujourd'hui et moins encore pour demain, contrairement à ce que suggère l'émoi actuel des auteurs autour de la question de la mondialisation.

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Les grands pays, à vaste marché intérieur, ne sont affectés qu'à la marge par cette montée des échanges internationaux de biens et de services. Les Etats-Unis mais aussi le Japon n'ont ainsi pas franchi, et de loin, en termes de " taux d'exportation ", la barrière des 20 % de leur PIB et n'ont enregistré, depuis les années 1960, qu'une petite progression, en points de PIB, de leur ouverture au commerce international (une demi-douzaine de points pour les Etats-Unis, à peine un ou deux pour le Japon). Les petits pays, en revanche, comme la Belgique ou l'Irlande, du fait de leur taille, ont des taux d'exportation (et d'importation) plus proches des 70 %. Dit autrement, Dublin, Cork ou Anvers sont des villes autrement plus exposées à la mondialisation que ne le sont Tokyo, New York ou Los Angeles, qui, elles, entretiennent l'essentiel de leurs échanges avec leur pays respectif. Ces petits pays ont connu une croissance beaucoup plus forte de leur taux d'ouverture (de l'ordre de 30 points de PIB, par exemple, pour la Belgique), surtout du fait de leur petite taille et de leur croissance (plus de produits et de services demandés localement et ne pouvant être produits localement appellent plus d'importations et d'exportations).

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La France, pays de taille intermédiaire - et pionnière de l'intégration européenne -, enregistre une croissance significative de ses échanges internationaux, avec un taux d'ouverture  [5][5] Le taux d'ouverture est le rapport suivant : (exportations... de l'ordre de 13 % en 1960, de 20 % en 1990 et de 26 % en 2003, soit une progression de 13 points de PIB. Mais si on la compare avec ce qu'ont été d'autres changements socio-économiques majeurs opérés dans le même temps, il n'est pas sûr que la dynamique de mondialisation mérite à elle seule une telle focalisation de la littérature.

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La montée en puissance des fonds publics, notamment, a été dans le même temps générale dans les pays industriels, et peut-être plus forte en France que dans beaucoup d'autres pays. Les dépenses publiques représentaient, selon l'OCDE (Maddison, 1995), 28 % du PIB français en 1950, 39 % en 1973, 51 % en 1990 et 55,4 % en 2003. Soit une progression de l'ordre d'une vingtaine de points de PIB entre 1960 et aujourd'hui (à comparer aux 13 points de taux d'ouverture évoqués plus haut). Tous les pays industriels n'ont pas suivi exactement le même chemin, ni atteint les mêmes taux de dépense publique, mais la tendance est quand même générale : les pays de la zone euro, par exemple, se retrouvent en moyenne aujourd'hui avec des dépenses publiques représentant 49 % de leur PIB.

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On voit donc, à la lumière de ces quelques chiffres, que le changement le plus puissant des trente années passées a plutôt été la montée des régulations et des systèmes de mutualisation intra-nationaux - et, comme on le verra, à forts effets territoriaux - que celle des dérégulations et de la mondialisation libérale - également à forts effets territoriaux, certes, mais dans une moindre mesure. A force de déplorer, depuis des décennies, le " retrait de l'Etat ", un grand nombre d'auteurs critiques ont fini par y croire, alors que la réalité mesurable, sur la moyenne période, nous raconte l'inverse. L'idée, également, que la mondialisation, l'Europe et la décentralisation remettraient en cause celle de la nation - comme il est désormais convenu de l'affirmer - se heurte à l'observation d'une forte montée des mécanismes non marchands intra-nationaux. Et ce sont souvent ces mécanismes qui ont le dernier mot en matière de développement territorial.

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On ne se livrera pas ici à un examen détaillé de l'évolution observée dans les grands pays industriels dans différents domaines sociodémographiques ou financiers publics. Si l'on prend cependant le seul cas français, on peut montrer comment se " déclinent " concrètement de grandes évolutions qui n'ont pas un rapport immédiat avec la mondialisation et qui ont pu avoir des effets significatifs sur la géographie du développement territorial.

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En France, entre 1980 et 1996, les effectifs des agents publics passent de 4,6 à 5,4 millions d'employés, soit, en gros, du cinquième au quart de l'emploi français. C'est une augmentation de l'ordre de 800 000 emplois, dont pratiquement 400 000 pour la seule fonction publique locale. La croissance du nombre d'emplois salariés privés (Unedic), sur la même période 1980-1996, n'est que de 435 000, ce qui signifie que le seul secteur public local a créé pratiquement autant d'emplois salariés que les entreprises industrielles et commerciales dans la période (les " firmes " qui, pour les auteurs, font et défont les territoires).

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De 1982 à 1999, le nombre total d'emplois passe de 21,6 à 22,8 millions, soit une croissance de 1,2 million d'emplois. Le rapprochement de ces chiffres avec les données avancées plus haut suggère donc que, en gros, les deux tiers de la création nette d'emplois du pays, depuis vingt ans, a été le fait du secteur public... avec des effets sur les territoires qui n'ont évidemment que peu de raisons de ressembler à ceux que produit la compétition mondialisée des secteurs marchands.

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De 1980 à 1999, le nombre de femmes actives occupées progresse de 8,6 à 10,3 millions, quand le nombre d'actifs occupés masculins s'infléchit de 13 à 12,7 millions. En bref, quand le groupe des femmes actives occupées augmente de 1,7 million, celui des hommes se réduit de 300 000 unités. Ce changement majeur signifie que la création nette d'emplois n'est, depuis vingt ans, que le seul fait des femmes, et pour l'essentiel dans le secteur public ! La redistribution, au profit des classes moyennes et au détriment des couches les plus modestes, des revenus du travail entre les ménages - avec certains bi et d'autres mono-actifs - constitue à l'évidence, dans le registre des changements sociodémographiques, une explication au moins aussi importante de la montée des inégalités sociales et spatiales dans la société française que ne l'est la seule explication par la " mondialisation "...

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Le nombre de nouveaux retraités, entre 1982 et 1999, est 2,3 fois celui des nouveaux actifs occupés (+ 3,23 millions, contre 1,44). Les retraités représentaient 34 % des actifs occupés en 1982, 46 % en 1999. On a, là encore, un mécanisme puissant contribuant à une répartition du revenu entre les territoires différente - pour ne pas dire inverse - de celle qui ne sanctionnerait que les " productivités marginales du travail " des territoires.

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Tous ces mécanismes sociétaux, et d'autres encore, sont à l'oeuvre depuis plus de vingt ans dans les pays industriels, à des degrés divers, et posent la question du développement économique, social et territorial dans des termes plus complexes que ceux exposés dans le " manuel " tel qu'on l'enseigne à l'université.

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Avec des dépenses de l'ordre de 53 % du PIB, les budgets publics distribuent des revenus sur le territoire indépendamment de leurs performances économiques. Il n'est donc pas étonnant que, dans toutes les régions françaises, la somme des salaires publics et des prestations sociales, notamment de retraites, excède le montant des salaires privés distribués par les entreprises. A cela s'ajoute le fait qu'une partie de plus en plus importante du revenu gagné ici est dépensée là. Les Parisiens, par exemple, gagnent beaucoup d'argent à Paris, mais, selon l'Insee, passent près de deux mois par an - à consommer - à plus de 100 kilomètres de Paris, pour l'essentiel au titre de leurs loisirs... Plus généralement, les dépenses de tourisme en France, Français et étrangers compris, ont atteint environ 108 milliards d'euros en 2005, ce qui représente de l'ordre de 12 % de la consommation finale des ménages français (953 milliards d'euros).

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Tous ces flux de revenus irriguent les territoires indépendamment de leurs performances productives et produisent localement de puissants effets de multiplication sur l'emploi tourné vers les ménages, d'où les gains remarquables d'emploi, de revenu et de cohésion (réinsertion dans l'emploi des actifs les plus vulnérables dans les services aux ménages et réduction de la pauvreté) dans des territoires qui ne sont pourtant pas les plus productifs et qui sont généralement les plus résidentiels.

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Finalement, dans une société extrêmement régulée et socialisée comme l'est la France, mais aussi comme le sont la plupart des autres pays industriels, dans un contexte de réduction du temps de la vie consacré au travail et d'explosion de celui consacré à la consommation, il n'est pas étonnant que l'on assiste à cette dissociation entre la géographie de l'efficacité productive et celle du revenu et du développement social. Dans une économie nationale plus que jamais tournée vers l'offre compétitive, ce sont pourtant les mécanismes keynésiens de la demande qui apparaissent aujourd'hui comme les grands aménageurs du territoire ! Le revenu et la dépense locaux sont aujourd'hui les moteurs principaux du développement territorial, ou, dit autrement, le revenu des ménages n'est plus un output d'un modèle de développement productif local mais plutôt, et de façon croissante, un input qui va déterminer la dynamique de développement local.

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L'enrichissement plus ou moins rapide sanctionne la performance productive des individus et des nations. C'est, tendanciellement, de moins en moins le cas pour les territoires. Mais les élus ne doivent pas s'y tromper, à l'heure où plus de décentralisation invite à plus d'autonomie locale. Il ne faut pas qu'ils en concluent qu'un développement satisfaisant de leurs territoires sanctionne le succès d'un modèle économique " à visage humain " et la disqualification du modèle métropolitain. Ils ont besoin de métropoles qui réussissent pour alimenter leur développement. La croissance française n'est pas la somme des croissances de territoires juxtaposés et autonomes mais, et de plus en plus, le résultat consolidé d'un système complexe de flux physiques et financiers entre des territoires intégrés.


Bibliographie

  • Hobbs F. et Stoops N., 2002, Demographic Trends in the 20th Century, US Census Bureau, Population Division, Washington DC, US Government Printing Office.
  • Krugman P., 1995, Development, Geography, and Economic Theory, Cambridge (Mass.), MIT Press.
  • Maddison A., 1995, Monitoring the World Economy, 1820-1992, Paris, OCDE.
  • Talandier M. et Davezies L., 2006, " Croissance et développement territorial. Un examen des phénomènes et des représentations dans les pays industriels ", Rapport au Plan Urbanisme, construction, Architecture (Puca), ministère de l'Equipement, Créteil, OEil-Université de Paris XII, polyg.

Notes

[1]

Les analyses internationales présentées plus bas sont tirées de Talandier et Davezies (2006).

[2]

On considère que la réduction séculaire des coûts de transport n'en fait plus un facteur majeur de localisation des activités, mais on pourrait s'interroger sur la pérennité de cet univers de bas coûts de transport largement liés à une technologie insouciante de l'environnement, dans le contexte actuel de prise en compte croissante des coûts externes des transports (congestion, pollution, effet de serre...).

[3]

La période 1990-2002 a vu se succéder une récession puis une période de forte croissance et de nouveau un ralentissement au début des années 2000... Ces turbulences conjoncturelles ont un impact important sur les disparités, ce qui rend difficile la mise en lumière de l'évolution de leurs causes structurelles.

[4]

Et moins encore, car le mode de calcul des PIB régionaux surestime celui des régions centrales.

[5]

Le taux d'ouverture est le rapport suivant : (exportations + importations) / (PIB x 2).

Plan de l'article

  1. La polarisation territoriale ne s'est pas accrue
  2. De quelques idées reçues
  3. Les deux géographies

Pour citer cet article

Davezies Laurent, « Compétition internationale et intégration sub-nationale : des effets territoriaux contrastés », L'Économie politique 1/2007 (no 33) , p. 53-66
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2007-1-page-53.htm.
DOI : 10.3917/leco.033.0053.


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