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L'Économie politique

2007/1 (no 33)


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L'espérance de vie à 60 ans était en 2005 de 21,5 ans pour les hommes et 26,5 ans pour les femmes. Jamais elle n'avait été aussi longue. Il faut dire que l'espérance à la naissance est passée en un siècle de 44 ans à 77 ans pour les hommes, et de 47 à 84 ans pour les femmes. Ce qui permet d'affirmer qu'un pourcentage important des sexagénaires de 2006 seront encore de ce monde en 2030. On estime qu'il y aura alors dans notre pays environ 20 millions de personnes de plus de 60 ans, contre 10 millions il y a trente ans.

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Dans le même temps, les baby-boomers ont été sérieusement bousculés depuis 1975 : le chômage de masse, les restructurations d'entreprises, les nouvelles technologies de l'information et de la communication, la " nouvelle économie " se sont invités dans leur vie quotidienne. Et la baisse relative des naissances a fait apparaître le problème structurel que nous montrons dans le tableau page suivante : un peu moins de jeunes et beaucoup plus de personnes âgées. La question des retraites a ainsi fait la une des médias pendant plusieurs années, et elle restera encore longtemps à l'ordre du jour politique et social. Mais ce n'est pas le seul problème : les conséquences économiques du baby-boom sur le prochain quart de siècle sont nombreuses et complexes. Nous avons choisi d'en explorer trois ayant un impact direct sur les territoires et notamment sur l'emploi : le niveau de vie des retraités, leur consommation et leur mobilité.

Le niveau de vie des retraités

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Le thème des revenus suscite beaucoup d'inquiétude chez les baby-boomers... et chez leurs enfants. C'est une question de première importance pour l'économie d'un pays dont les plus de 60 ans représenteront dans un quart de siècle près d'un tiers de la population.

Le baby-boom

Le baby-boom est un phénomène démographique singulier. Au départ, il n'est pas exceptionnel : un simple rattrapage de naissances après cinq ans de guerre. En 1945, on avait compté 625 800 naissances en France ; en 1946, on en comptait 844 000. Une progression de 35 % d'une année sur l'autre qui n'a rien de surprenant : en 1920, dans des circonstances comparables, le nombre de naissances avait plus que doublé par rapport à 1919 (+ 106 %) ! Ce qui est en revanche inédit, c'est la durée du phénomène, propre à notre pays : aux Etats-Unis, par exemple, il a été plus vigoureux mais plus court (vingt ans au lieu de trente). La France, elle, est restée sur un rythme élevé - entre 805 000 et 882 000 naissances par an - de 1947 à 1973. La dynamique démographique est également soutenue, pendant cette période, par un solde migratoire positif élevé : pour remédier au déficit des naissances de 1915 à 1919 et à la baisse de la natalité pendant l'entre-deux-guerres, les entreprises métropolitaines ont recruté massivement dans le Maghreb, notamment à la fin des années 1950. Dans le même temps, la décolonisation a fait rentrer en France près d'un million et demi de Français à partir de 1956, dont 650 000 rapatriés d'Algérie en 1962.

La fin du baby-boom peut être fixée à 1974, année à partir de laquelle le nombre des naissances décroît et où l'indice conjoncturel de fécondité, qui avait commencé à baisser en 1965, passe sous la barre des 2,1, taux assurant le renouvellement de la population nombre pour nombre. Par ailleurs, à partir du milieu des années 1970, le ralentissement de la croissance économique restreint fortement le flux d'arrivée de travailleurs étrangers, et l'immigration légale est surtout alimentée par le regroupement familial.

Tableau1
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Nous ne traiterons pas du financement des retraites, mais des conséquences pour les individus et les ménages de l'évolution de quelques-uns des facteurs qui conditionnent leurs revenus. Nous en avons recensé onze, et étudié leur évolution prévisible dans les vingt-cinq prochaines années. L'exercice est assez simple, dans la mesure où cinq de ces facteurs sont des tendances lourdes, à l'oeuvre depuis plusieurs décennies, et quatre autres des décisions actées dans les lois Balladur et Fillon sur les retraites, " digérées " par les salariés français et sur lesquelles personne ne reviendra réellement. Seuls deux changements restent incertains : les activités des futurs retraités (cumul emploi-retraite) et le sort des pensions de réversion des veuves.

Tableau2
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La combinaison de ces facteurs, probabilisés et pondérés par leur importance dans le revenu des ménages, montre que les réformes Balladur et Fillon des systèmes de retraite, qui avaient pour but de diminuer l'impact du vieillissement démographique sur le budget des Caisses de retraite et sur celui de l'Etat, ne feront que ralentir sa progression. En fait, jusqu'en 2020 ou 2025, les revenus des retraités vont être tirés vers le haut par des tendances lourdes sur lesquelles la loi n'a pas de prise. Cette augmentation ne bénéficiera pas à tous. Elle s'accompagnera d'une aggravation des inégalités, avec pour premières victimes les couples dont la femme n'a jamais eu d'activité professionnelle et les personnes seules. Ce qui représente du monde : la solitude va en effet devenir une caractéristique centrale de notre société. Les deuils, les divorces, les migrations font que, à l'horizon 2030, il y aura près de 11 millions de personnes seules en France (17 % de la population, près de 40 % des ménages  [1][1] Aujourd'hui déjà, en Suède, 54 % des ménages sont constitués...), contre 8 millions en 2005 (33 % des ménages).

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Pour mieux comprendre ces évolutions, examinons les deux facteurs les plus influents sur le revenu des retraités. Le premier est la déformation de la structure en professions et catégories socioprofessionnelles (PCS) : les retraités de demain sont les paysans, les ouvriers, les employés et les cadres d'hier et d'aujourd'hui. En 1985, les cadres et les professions intermédiaires représentaient 29 % des actifs en France, comme les ouvriers (30 %). Et il restait 7 % d'agriculteurs. En 2004, les premiers approchaient les 38 %, les ouvriers n'étaient plus que 25 %, et les agriculteurs moins de 3 %. Les autres catégories restaient stables. Comme les niveaux de vie des retraités varient du simple au double entre l'ancien ouvrier et l'ancien cadre, le niveau des retraites va mécaniquement augmenter.

Tableau3
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Un deuxième facteur capital est le taux d'activité féminin. Le tableau ci-dessous est particulièrement éloquent. La seule tranche d'âge pour laquelle le taux d'activité des femmes a régulièrement baissé est celle des 15-24 ans, l'entrée dans la vie active reculant à cause de la prolongation des études. On remarquera d'ailleurs que cette dernière tendance est en train de s'inverser nettement.

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Les conclusions sont claires : globalement, le revenu des retraités va continuer à augmenter en valeur absolue jusqu'en 2020-2025, même s'il perd du terrain en valeur relative par rapport au revenu moyen des ménages actifs.

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Cette constatation, plutôt positive, nous amène à poser deux questions : comment et où ? Comment nos baby-boomers vont-ils dépenser leur argent, et où vont-ils le dépenser, une fois qu'ils seront libérés de l'obligation de résider à proximité de leur bureau ou de leur usine ?

La consommation : une question d'âge, mais aussi de génération

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On connaît le discours traditionnel : " le vieillissement réduit les débouchés pour les biens durables et l'équipement du foyer, le marché n'étant plus que de renouvellement ". La réalité est plus complexe : les comportements, les attentes, les consommations ne varient pas seulement avec l'âge. Ils sont largement fonction de l'éducation que chacun a reçue, des habitudes contractées tout au long de sa vie d'adolescent et d'adulte, de ce que les sociologues appellent l'" effet de génération ", que l'on a cherché à mesurer.

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A revenu et taille égaux, lorsqu'on compare à une date donnée le comportement de ménages de générations différentes, la consommation des 60-64 ans représente 97 % de celle des ménages de 40-44 ans. On en conclut qu'en vieillissant, les ménages consomment moins (effet âge). Mais si l'on suit une même génération tout au long de sa vie, on voit que sa consommation à 60-64 ans représente 102 % de ce qu'elle aurait été à 40-44 ans si les ménages qui la composent avaient gardé le même revenu et la même taille. On en conclut que l'effet âge joue moins pour les générations plus récentes, qui consomment plus en vieillissant (effet génération).

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En 2000, les plus de 60 ans représentaient 20 % de la population. Ils seront 30 % en 2030. C'est une population relativement aisée et dont nous venons de voir qu'elle le resterait. Notre présentation est même pessimiste : à côté de leurs salaires et pensions, les baby-boomers disposent d'un patrimoine très supérieur à la moyenne nationale. Le patrimoine de l'ensemble des ménages français s'élevait en 2005 à 8 067 milliards d'euros, soit 4,7 fois le PIB annuel  [2][2] Insee, Comptes de la nation 2005, comptes de patri.... Les biens immobiliers (logements et terrains) en constituent 70 %. Et 76 % des ménages de retraités sont propriétaires d'un bien immobilier (ou de deux : un quart d'entre eux possèdent à la fois leur résidence principale et un autre logement), ce qui n'est le cas que de 59 % de l'ensemble des ménages.

Tableau4
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Nous avons donc là une population à fort pouvoir d'achat, et d'autant plus ouverte à des sollicitations commerciales qu'elle a beaucoup moins de contraintes financières qu'à l'époque où il lui fallait payer sa maison et subvenir totalement aux besoins de ses enfants (nombre de retraités aident leurs descendants, mais les sommes en jeu ne sont pas du même ordre). De plus, la plupart des seniors conservent une forme physique qui leur permet de voyager, de conduire, de sortir... Les entreprises s'y intéressent encore peu, et restent focalisées sur la " ménagère de moins de 50 ans " : en 2003, le segment des " seniors " ne mobilisait que 5 % des budgets marketing. Mais cette situation ne va pas durer, et les messages, annonces, magazines spécialisés et publi-reportages se multiplient en direction de cette cible d'avenir.

La mobilité, maître-mot du XXIe siècle

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La majorité des retraités vieillissent là où ils ont passé leur vie, notamment dans les zones périurbaines, ce qui va d'ailleurs poser des problèmes de transport et d'accessibilité des services, même dans des agglomérations situées à quelques kilomètres des centres-ville. Ces banlieues, construites pour accueillir des familles avec enfants, posent de redoutables problèmes pour des personnes qui se retrouvent seules dans des maisons individuelles trop grandes et trop difficiles à entretenir. D'autant qu'il arrive un jour où elles ne peuvent plus conduire - et que ce jour arrivera de plus en plus tôt, nombre de pays durcissant les conditions de maintien du permis de conduire aux personnes âgées.

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En attendant le moment où ils seront coincés dans leur quartier, voire dans leur appartement, une minorité non négligeable de seniors voyagent beaucoup et s'installent temporairement ou définitivement dans des territoires attractifs, en ignorant les frontières. Les plus mobiles sont les citadins aisés. Un Francilien sur quatre, un habitant de grande ville de province sur huit, migre lors de sa retraite vers une région agréable ou dans laquelle il a des racines. Beaucoup cherchent le calme, la nature, les endroits où la population est peu dense. Cette dispersion pose problème lorsque leur âge ou leur état de santé leur interdit de conduire, et l'on assiste alors à un recentrage sur les villes (mobilité dite " de quatrième âge ").

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De la même façon, nos voisins européens apprécient beaucoup la France. Une étude récente du cabinet ICM Research rapporte que 500 000 Britanniques passent plus de six semaines par an en France, et que 37 % souhaitent s'y retirer (contre 30 % voulant rester dans leur pays et 1 % qui préféreraient l'Allemagne)  [3][3] The Independent, 9 octobre 2006. D'ores et déjà, on estime à 100 0 00 le nombre de Britanniques, retraités ou encore actifs, venus s'implanter définitivement dans notre pays, avec un goût prononcé pour la façade atlantique et le Sud-Ouest. L'extension du réseau de compagnies aériennes low cost comme Ryanair traduit concrètement le goût pour notre pays des sujets de Sa Gracieuse Majesté et, dans un mouvement dialectique, leur permet de venir beaucoup plus fréquemment. En effet, la desserte à un tarif très bas de villes comme Limoges, Bergerac, Carcassonne ou Rodez au départ de Londres, voire de Liverpool, permet à des Anglais actifs de venir pour de longs week-ends. Les Britanniques ne sont pas les seuls : nombre d'Italiens et d'Américains achètent des appartements à Paris, les Espagnols aiment notre Pays basque et les Allemands passent volontiers le Rhin pour profiter de l'Alsace.

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Les commerçants, artisans et prestataires de services en tout genre des territoires d'accueil bénéficient de ces transferts de revenus gagnés ailleurs et dépensés chez eux, et il y a des emplois à la clé. Une étude faite par l'université du Wisconsin dans trois comtés du nord de cet Etat montre que l'arrivée d'un retraité engendre entre 0,2 et 0,7 emploi, selon le niveau de revenu des arrivants - un ménage de retraités aisés a un impact économique plus fort qu'un ménage au revenu médiocre  [4][4] Steven Deller, Martin Shields et Judith Stallmann,....

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Il y a un revers à la médaille. Ces mouvements peuvent entraîner des difficultés, à commencer par une forte montée des prix de l'immobilier (cf. la côte basque, la Bretagne, le Périgord, etc.) qui repousse de plus en plus loin les ménages modestes - voire les classes moyennes -, ce qui aggrave le manque de main-d'oeuvre dans certains métiers et augmente les risques de tensions intergénérationnelles. En effet, les espaces recherchés (villes balnéaires, régions méridionales) offrent de nombreux emplois dans les services aux personnes, mais les jeunes ont du mal à y accéder par impossibilité financière de s'y loger décemment.

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Enfin, on peut craindre des " conflits d'usage " autour d'aménagements productifs en zone résidentielle, les retraités venus chercher le calme appréciant peu les activités industrielles, les élevages " hors-sol " ou les plates-formes logistiques. Le risque existe, à travers le " pouvoir de dire non " des édiles locaux. Un maire élu par une majorité d'inactifs et de résidents secondaires n'est pas incité à se démener pour faciliter l'installation d'une entreprise rejetée par ses électeurs.

Les métiers de demain

Dans les dix prochaines années, les métiers qui recruteront le plus seront ceux d'" assistants maternels et aides à domicile ". L'Insee regroupe ainsi les soins aux jeunes enfants et ceux aux grands vieillards, mais la conjoncture démographique fait que ce sont probablement ces derniers qui alimenteront le plus la demande, sur le marché de l'emploi du prochain quart de siècle. D'ici 2015, il faudra remplacer 172 000 départs et créer 240 000 emplois relevant de cette famille professionnelle. Soit 412 000 postes à pourvoir, auxquels il faudra ajouter 260 000 aides-soignants et 201 000 infirmiers et sages-femmes.

Ces trois familles professionnelles (sur 80 retenues pour l'étude prospective de la Dares et du Plan à laquelle nous nous référons) représentent à elles seules 12 % du total des postes à pourvoir en France d'ici 2015. Si l'on ajoute les autres métiers de la santé, une partie de ceux du secteur du tourisme, et tous les artisans intervenant dans l'entretien des logements et jardins, on a une idée de l'impact direct du vieillissement démographique sur les métiers de demain. Personne, aujourd'hui, ne sait comment trouver près d'un million de personnes pour travailler dans des secteurs pour la plupart peu attractifs. La solution ne peut passer que par une " professionnalisation " de ces services, impliquant une meilleure qualification des salariés, une meilleure organisation du travail et des rémunérations à la hauteur de ce nouveau positionnement. Quant à l'artisanat, il serait peu réaliste de compter sur nos propres forces, même si l'apprentissage progresse. Le recours à l'immigration est inévitable. Le plombier polonais (s'il en reste) a de beaux jours devant lui, à côté du carreleur ukrainien et du médecin marocain...

Notes

[1]

Aujourd'hui déjà, en Suède, 54 % des ménages sont constitués d'une personne seule.

[2]

Insee, Comptes de la nation 2005, comptes de patrimoine.

[3]

The Independent, 9 octobre 2006

[4]

Steven Deller, Martin Shields et Judith Stallmann, " The impact of retirees and working-age families on a small rural region : an application of the Wisconsin economic impact modeling system ", Faculty paper n? 99-1, University of Wisconsin, novembre 1998.

Plan de l'article

  1. Le niveau de vie des retraités
  2. La consommation : une question d'âge, mais aussi de génération
  3. La mobilité, maître-mot du XXIe siècle

Pour citer cet article

Mousli Marc, « Les baby-boomers et le territoire », L'Économie politique, 1/2007 (no 33), p. 67-75.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2007-1-page-67.htm
DOI : 10.3917/leco.033.0067


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