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L'Économie politique

2007/1 (no 33)


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Comme toujours, lire une publication de Louis Chauvel ne laisse pas indifférent. Sa capacité à mobiliser des sources statistiques autant que des analyses sociologiques ou des réflexions économiques, le scalpel aiguisé avec lequel il dissèque la réalité sociale de façon approfondie, la rigueur de ses analyses, tout concourt habituellement à convaincre le lecteur. Pourtant, son dernier livre, Les Classes moyennes à la dérive [1][1] Coll. La République des idées, éd. Seuil, 2006., fait exception. Je ne vise pas ici ce qu'il dit des " classes moyennes " en général, encore que, à mon idée, sa définition, qui englobe la grande majorité de la population (du quatrième décile à la quasi-totalité du dernier décile de la distribution des revenus), me paraisse à l'évidence trop large et fondée davantage sur une conception médiatique qui assimile " classe moyenne " et " classe aisée ". Rappelons seulement que le niveau de vie médian - celui tel que moitié des personnes disposent de moins et moitié disposent de plus - est aujourd'hui de l'ordre de 1 350 euros par mois. Gagner trois à quatre fois ce montant, puisque c'est la limite haute que se fixe notre auteur, c'est faire partie des privilégiés, pas des moyens. Mais il s'agit là d'un autre débat.

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Je souhaiterais me concentrer, dans cette brève analyse critique, sur le chapitre central du livre de Louis Chauvel, " Les classes moyennes face au déclassement générationnel ", car c'est celui dans lequel s'articulent sa réflexion sur les classes moyennes et la problématique dominante de ses travaux  [2][2] Notamment Le Destin des générations, PUF, 1998 (2e..., à savoir le fait que les jeunes générations sont victimes d'un déclassement assez généralisé, alors que la génération précédente avait connu une amélioration substantielle de son sort. Une phrase résume cette thèse, qui court dans nombre de ses travaux : " Aujourd'hui (...), même avec deux ou trois années d'études supplémentaires, la jeune génération, en particulier celle des enfants des soixante-huitards, peut s'attendre en moyenne à un sort moins favorable que celui de ses propres parents. " Est-ce si sûr ? Je ne le crois pas.

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Commençons par le point le moins important : les questions de datation. Ceux dont nous parle Louis Chauvel sont, d'une part, les soixante-huitards, cette génération qui est arrivée sur le marché du travail en 1968 ou peu après et qui, par conséquent, est née au tout début du baby-boom (1945), voire un peu avant, et d'autre part, leurs enfants. Ces derniers sont donc nés dans la décennie 1970. Pour donner une date symbolique, disons vers 1975, une trentaine d'années après la naissance de leurs parents. Ils ne font donc plus partie du baby-boom, que l'on s'entend à déclarer terminé en 1974, lorsque le taux de fécondité tombe en dessous du seuil de renouvellement des générations (2,1 enfants par femme). En 1968, le taux de fécondité était de 2,6 enfants par femme, et le modèle social dominant était encore celui de la femme au foyer. C'est ce modèle dominant que 1968 va mettre par terre, sous la pression des femmes qui revendiquent leur autonomie et leur place dans un monde encore largement masculin. La jeune génération ne fait également plus partie des " Trente Glorieuses ", dont Jean Fourastié lui-même écrit qu'elles se sont terminées en 1975. Les enfants des soixante-huitards atteignent donc aujourd'hui la trentaine, ou s'en approchent pour les plus jeunes d'entre eux.

Un problème de dates

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Mais un doute nous saisit. Louis Chauvel, en effet, évoque (p. 67) " une génération (née vers 1960) à qui l'on a toujours promis la sortie prochaine du tunnel et qui n'a jamais connu l'emploi stable et durable de la société salariale ". Née vers 1960 ? Il ne s'agit donc plus des soixante-huitards (à moins qu'ils aient manifesté sur les épaules de leurs parents), ni de leurs enfants, mais d'une génération entre les deux. Un peu plus loin, Louis Chauvel évoque la " concurrence radicale, sans cesse exacerbée, autour de places raréfiées attend les jeunes à l'entrée de la vie adulte : ce mode de socialisation a marqué l'ensemble des générations de moins de 45 ou 50 ans aujourd'hui ". Moins de 50 ans aujourd'hui ? Donc nés entre 1955 et... La barre est relevée d'un cran. Mais un peu plus loin (p. 68), notre auteur affirme que " les fruits de la croissance économique, ralentie depuis 1975, ont été depuis réservés aux plus de 45 ans ". Donc à ceux qui sont nés avant 1960. Encore plus loin, il est question des recrutements dans la fonction publique " de la fin des années 1970 au début des années 1990 ", qui " ont été réduits de moitié " (j'y reviendrai). En supposant que l'on entre dans la fonction publique à 23 ans en moyenne, cela concerne ceux qui sont nés entre 1956 et 1968. Et un peu plus loin encore, il est question des " générations âgées de 30 à 34 ans aujourd'hui " (p. 69), soit nées entre 1972 et 1976. Je pourrais continuer ce jeu de piste chronologique.

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Cela n'a pas d'intérêt, me répondra-t-on. On voit bien que Louis Chauvel met en scène une génération sacrifiée, au regard de l'évolution sociale de celle de ses parents, et c'est cela seul qui importe : le fait que les uns aient eu les fleurs et les autres les épines. Certes, puisque telle est la thèse. Mais la datation n'est pas innocente pour déterminer les gagnants et les perdants. Ceux qui sont nés entre 1955 et 1975 - il y a presque une génération durant ces deux décennies incertaines, et cela représente 16,5 millions de personnes - font-ils partie des uns ou des autres ?

Les baby-boomers trinquent aussi

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Voici M. Dupont, né en 1955, en plein baby-boom. Comme 72 % de sa classe d'âge, il n'a pas passé son bac et a commencé à travailler à 16 ans, en 1971, comme ouvrier chez Citroën à Rennes, qui recrutait à tour de bras. Il fait partie de cette génération d'OS qui a mené la vie dure au patronat, avant de devenir OP - dans un atelier de peinture industrielle - sur le tas. Il s'est marié en 1978, a eu son premier bébé en 1981. Puis il s'est fait licencier en 1986 : c'est un robot qui l'a remplacé. M. Dupont a eu de la chance : il a retrouvé du travail, mais dans une société de gardiennage, qui le paye des clopinettes et le fait travailler essentiellement de nuit. En 2003, deuxième licenciement. Depuis, il enchaîne des " petits boulots ", entrecoupés de périodes de chômage plus ou moins prolongées. Il a du mal à payer la pension alimentaire versée à son ex, et loge depuis son divorce, en 1994, dans un ancien foyer de la Sonacotra : il n'a pas les moyens de se payer un vrai appartement. Sa crainte : ne pas retrouver un vrai travail, parce que, à 51 ans, on commence à le trouver trop vieux.

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M. Durand est né en 1971, dans une famille de profs. Ses parents connaissaient les bonnes filières et se sont arrangés pour lui faire choisir allemand 1re langue, option russe, si bien qu'il a pu atterrir à Louis-le-Grand, passer son bac (comme 50 % de sa classe d'âge) mais en section S, enchaîner avec une prépa dans le même bahut : en 1992, il a intégré l'Ecole nationale d'ingénieurs de Belfort, en est sorti en 1995, a été embauché par Peugeot dans la foulée et est aujourd'hui ingénieur en automatismes industriels, au salaire mensuel de 4 300 euros net. Il travaille beaucoup, rouspète après les syndicats et les 35 heures, plaint son petit frère qui vient - péniblement - de passer le Capes de Sciences économiques et sociales après avoir été trois ans maître auxiliaire : encore un fonctionnaire dans la famille, peste-t-il, mais il reconnaît volontiers que les 1 400 euros net de son frère ne sont pas cher payés.

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Ces cas - réels - sont-ils exceptionnels ? Je ne suis pas capable de le dire, mais ce qui est certain, c'est que, dans la génération des baby-boomers, beaucoup ont eu - et continuent d'avoir - une existence difficile, tandis que dans la génération suivante, beaucoup ont eu - et continuent d'avoir - une carrière professionnelle très valorisante. On pourrait, bien sûr, renverser les rôles, et illustrer la réussite des uns et les déboires des autres. L'important n'est pas là. Il est plutôt de dire que l'opposition tranchée entre générations que met en scène Louis Chauvel n'est pas aussi tranchée qu'il le soutient. Ce sont des baby-boomers qui constituent aujourd'hui les bataillons non négligeables des travailleurs seniors rejetés du marché du travail ou ballottés depuis dix ou quinze ans d'emplois aidés en dispenses de recherche d'emploi. Ce sont des pré-baby-boomers retraités qui ont vu, ces dix dernières années, leur pouvoir d'achat diminuer de 6 %  [3][3] Cf. le dernier rapport du Conseil de l'emploi, des....

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Et si les carrières salariales sont aujourd'hui en panne, cela concerne toutes les classes d'âge, et pas seulement les jeunes. Louis Chauvel souligne que l'écart de salaire entre les salariés de 30 ans et ceux de 50 ans s'est fortement creusé. Il était de 15 % en moyenne en 1975, et de 40 % en 2002. Il est trop fin statisticien pour être dupe : en 1975, moins d'un tiers d'une classe d'âge passait le bac. L'âge médian d'entrée sur le marché du travail était de 17 ans, si bien qu'à 30 ans, on avait déjà grimpé dans la hiérarchie salariale : la carrière salariale était déjà en partie faite. En 2002, 70 % d'une classe d'âge ont passé le bac, l'âge médian d'arrivée sur le marché du travail est de 21 ans, et il est bien plus élevé - de l'ordre de 25 ans - pour tous ceux qui constitueront le haut de la hiérarchie salariale. Si bien qu'à 30 ans, la carrière salariale est encore à faire pour la plupart de ceux qui ont fait des études post-bac. Dit autrement : les travailleurs de 30 ans aujourd'hui ne sont pas les mêmes que ceux d'il y a trente ans. En revanche, ce que montre l'enquête " Emploi " (source de ces données), c'est que, après 30 ans, l'écart diminue sensiblement, parce que, dans leur majorité, les jeunes diplômés en emploi connaissent de fortes évolutions salariales.

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Certes, il demeure un écart : mais il est entièrement dû aux interruptions d'emploi (chômage) et au temps partiel, aujourd'hui nettement plus répandus qu'en 1975. Les jeunes trentenaires en emploi ne sont pas les victimes que nous présente Louis Chauvel : leur niveau de vie  [4][4] Concept distinct du salaire : il s'agit du revenu (y... entre 1996 et 2004 a augmenté de 15 % selon l'Insee, contre 13 % pour l'ensemble de la population. Et si l'on s'intéresse aux " vingtenaires ", leur niveau de vie est en 2004 supérieur de 18 % à celui de la même tranche d'âge en 1996 : merci les fortes hausses du Smic ! Certes, on manque de recul, et l'analyse transversale (comparer la même tranche d'âge à huit ans d'écart) ne suffit pas à décrire la réalité : il faudrait aussi une analyse longitudinale (comment ont évolué les revenus de ceux qui avaient 30 ans en 1996 ?). Mais ces chiffres ne corroborent pas l'affirmation d'un retard qui s'accentuerait entre " jeunes " et " vieux ", soixante-huitards et post-soixante-huitards. Mieux - ou pis -, les données transversales disponibles montrent que, dans les années 1980, le salaire, qui progressait avec l'âge jusque vers 55 ans avant de décliner légèrement, s'infléchit désormais de plus en plus tôt (vers 51 ans) et décline plus fortement ensuite. Ce qui revient à dire que, depuis une quinzaine d'années, les " vieux salariés " dégustent davantage que les " jeunes " quand il s'agit de pouvoir d'achat.

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La réalité est donc plus complexe que cette opposition tranchée entre jeunes en situation de victimes et vieux en situation de nantis. Si les emplois à durée limitée (temps partiel ou contrats temporaires) se multiplient, cela concerne sans doute principalement les jeunes, mais aussi les fractions les plus fragiles du salariat, sans distinction d'âge : les travailleurs peu ou pas qualifiés, femmes en reprise d'emploi après un arrêt familial, travailleurs de faible ancienneté dans l'emploi qu'ils occupent sont les victimes prioritaires de l'instabilité et, souvent, de l'insécurité de l'emploi. Ce sont ces baby-boomers si choyés, paraît-il - je n'en fais pas partie, je peux donc les défendre sans attirer le soupçon de la partialité intéressée -, qui vont payer le prix de la réforme des retraites, puisque le taux de remplacement du dernier salaire net perçu devrait peu à peu passer en dessous de la barre des 70 % (contre plus de 85 % en 1995) du fait de l'indexation des pensions (et des salaires des années validées) sur le seul coût de la vie. A supposer que le pouvoir d'achat des salariés progresse en moyenne de 0,7 %, en vingt ans de retraite, nos baby-boomers verront leur pouvoir d'achat relatif diminuer de 15 %. Les suivants aussi, certes. Mais qu'on ne vienne pas me dire que la note est repoussée sur cette seule génération suivante : elle est supportée aussi par la génération qui va quitter le marché du travail dans les quinze années qui viennent. Peut-être moins qu'il n'aurait fallu, je l'accorde volontiers. Elle porte cependant également une part du fardeau.

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Pour illustrer sa thèse, Louis Chauvel s'appuie notamment sur les recrutements dans la fonction publique. " Pour les générations âgées de 30 à 34 ans aujourd'hui, écrit-il, la moitié des postes au sein des catégories intermédiaires de statut public ont simplement disparu et leurs équivalents dans le privé ont connu une croissance trop lente pour absorber l'expansion des candidatures. " Selon ses calculs, le déficit de recrutements de ce type dans la fonction publique représenterait 6 points " sur la totalité de la classe d'âge, soit plus de la moitié du taux de chômage spécifique à cet âge ". Dit autrement : s'ils avaient été recrutés dans la fonction publique de la même manière que leurs aînés, les jeunes de 30 à 34 ans ayant un diplôme de " catégorie intermédiaire " seraient deux fois moins fréquemment au chômage.

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L'affirmation, même soutenue par un graphique éloquent, (p. 70) surprend. Globalement, entre 1982 et 2000 - période retenue par l'auteur pour ses calculs -, l'ensemble des effectifs des trois fonctions publiques est passé de 4 millions à 4,7 millions : une progression de 17,5 %, contre une progression globale de l'emploi de 10 % dans l'ensemble de l'économie (France métropolitaine seulement) - ce qui a été d'ailleurs pointé négativement par les milieux libéraux, qui voient dans la progression de l'emploi public la preuve du gaspillage et de l'insouciance de l'argent privé dont l'Etat est censé faire preuve. Certes, Louis Chauvel centre son analyse sur les seuls 30-34 ans et sur les seules professions intermédiaires. Il est possible - je ne dispose pas des données détaillées qui me permettraient de trancher - que cette tranche d'âge et cette catégorie socioprofessionnelle aient été les délaissées des recrutements publics  [5][5] Encore que cela m'étonne, puisque c'est durant cette.... Mais on ne peut en tirer de conclusion générale sur l'ensemble des recrutements des jeunes diplômés, en grande majorité issus des classes moyennes. Car, manifestement, la catégorie des cadres (enseignants, professions de santé, etc.) a compensé, et au-delà. Sans compter l'extraordinaire envolée des travailleurs sociaux qui, sans être fonctionnaires, relèvent du secteur non marchand dans leur quasi-totalité, et dont les recrutements ont été d'une ampleur considérable tout au long de cette période  [6][6] Leur nombre a pratiquement doublé entre 1990 et 2005.... Il y a, dans le raisonnement de Louis Chauvel, un " effet loupe " destiné à faire prendre la partie pour le tout et que l'on ne peut que regretter.

Un manque de mise en contexte

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Mais il faut aller plus loin. S'il est souvent question, dans son livre, du baby-boom et des baby-boomers, l'analyse détaillée du contexte fait défaut. Rappelons-le. Entre 1935 et 1945, le nombre de naissances annuelles en France (métropolitaine) oscille entre 540 000 et 650 000 selon les années. Dans ces classes d'âge peu nombreuses, en outre, l'emploi féminin était peu développé : moins de 50 % des femmes en âge de travailler. Le flux entrant sur le marché du travail entre 1950 et 1962 a donc été particulièrement faible, de l'ordre de 420 000 chaque année en moyenne. Or il fallait pourvoir aux besoins d'une économie en très forte croissance (nous étions au coeur des Trente Glorieuses) et qui rattrapait à marches forcées le monde moderne : nos villes ont alors triplé de population, l'emploi agricole s'est effondré, le tracteur a remplacé le cheval, et l'élevage hors sol le poulailler des grands-mères. Pour dire les choses de façon caricaturale, les enfants d'agriculteurs (et parfois les agriculteurs eux-mêmes) ont quitté l'exploitation familiale pour l'usine, le bâtiment a recruté des immigrés et les enfants de la partie supérieure des classes populaires sont devenus cadres ou professions intermédiaires. Sans forcément avoir les diplômes, parce qu'il fallait aller vite. La structure sociale de la France s'est alors transformée à un rythme d'enfer, ce qui a provoqué un extraordinaire appel d'air dont ont profité tous ceux qui avaient quelque atout à faire valoir : un peu de formation, un peu de dynamisme, un peu de relations.

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L'année 1962, celle des rapatriés, a permis de réduire un peu les tensions, et à partir de 1965, le flux entrant a commencé de se gonfler, car les premières générations du baby-boom sont arrivées sur le marché du travail, soit un flux entrant d'environ 650 000 personnes. 1968 a contribué à accentuer ce chiffre, en modifiant en profondeur le comportement d'activité féminin, si bien que, depuis le début des années 1970, le flux entrant sur le marché du travail oscille entre 680 000 et 750 000 personnes, dont le niveau de formation moyen n'a cessé de s'élever jusqu'en 1995. Quant au flux sortant, il est resté de l'ordre de 550 000 jusqu'à 2005, date à laquelle il augmente d'un gros cran, du fait des premiers départs à la retraite des baby-boomers. Désormais, flux entrant et flux sortant vont être à peu près du même ordre de grandeur, ce qui n'est pas arrivé depuis soixante-dix ans environ. Et entre 1968 et 2005, la population active française (métropole uniquement) est passée de 20,7 millions à 27,6 millions : une progression de quasiment 7 millions de personnes en moins de quarante ans, du jamais vu dans notre pays depuis 1806 ...

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Ce sont ces données qui, pour l'essentiel, expliquent à la fois l'extraordinaire mobilité sociale des années 1950-1975 et les difficultés d'emploi des années 1975-2005. Durant les Trente Glorieuses, on a fait feu de tout bois pour nourrir le cheminement retardé (donc accéléré) vers la modernité du pays : l'ascenseur social a fonctionné à plein, dans un contexte de croissance générale du pouvoir d'achat, et l'on déroulait le tapis rouge pour accueillir les rares diplômés de l'enseignement supérieur  [7][7] Qui se souvient que, en 1960-1965, dans toutes les.... Puis, depuis 1975, retournement : le ralentissement de la croissance économique  [8][8] Qu'il convient de ne pas surestimer du point de vue..., l'importante augmentation de la population active et le fort ralentissement des changements de structure sociale font que, partout, des grains de sable se glissent dans l'ascenseur social, et qu'une partie de la population active est même victime du " descenseur " social. Mais soutenir que ce sont les enfants de la nouvelle classe moyenne, qui avait pris possession des lieux entre 1950 et 1975, qui payent le prix de cette triple mutation est excessif. Les principales victimes ont été les classes populaires, touchées par le chômage de masse : les emplois supprimés - dans l'industrie et l'agriculture essentiellement - ont déclassé ceux qui en étaient victimes, parce que, comme M. Dupont ou les ouvrières de Moulinex, ils n'ont rien retrouvé, ou seulement des emplois de mauvaise qualité. Pour eux, la crainte de l'exclusion n'est pas un vain mot : ils payent les pots cassés d'une société qui continue de se moderniser, mais à petit rythme, et sans créer suffisamment d'emplois pour accueillir tous les nouveaux arrivants.

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Faut-il, comme l'avance Louis Chauvel, interpréter ces évolutions comme l'illustration d'un " choix sociétal, délibéré ou non, de conserver les acquis de la génération qui a cueilli les fruits de la croissance, au détriment des intérêts de la suivante ", la preuve qu'" on a préféré traiter le flux des nouveaux entrants, qui ont été sacrifiés, faute de pouvoir prendre position sur le stock, inexpugnable " ? Certainement pas. D'abord, parce que, je le répète, les sacrifices ont touché sans doute davantage les classes populaires que les classes moyennes, et autant les vieux que les jeunes. Certes, des jeunes ont été touchés. Douloureusement. Mais des jeunes peu qualifiés bien davantage que des jeunes diplômés : pour la génération qui est arrivée sur le marché du travail en 2001, trois quarts des diplômés du supérieur accèdent rapidement et durablement à l'emploi, contre moins d'un tiers des jeunes non diplômés. Certes, s'engouffrer dans une filière de relégation, dont les débouchés sont bien inférieurs aux effectifs, n'aide pas, et nombre de jeunes issus des classes populaires, qui croyaient y trouver une forme d'ascension sociale, sont tombés dans le piège. Mais il s'agit de problèmes d'orientation plus que de la preuve d'un déclassement quasi généralisé des jeunes passant par l'enseignement supérieur. Certes, la primo-insertion professionnelle est beaucoup plus difficile qu'avant, même pour les jeunes diplômés. Mais cela se tasse avec le temps : à 30 ans, pour les diplômés, l'emploi est presque toujours durable (93 % des diplômés du supérieur entrés sur le marché du travail en 1998 sont en CDI en 2005), la carrière salariale commence, le rattrapage s'opère.

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Le tort de Louis Chauvel n'est pas seulement de prendre pour une évolution générale ce qui n'est vécu que par une fraction des jeunes, généralement issus des classes populaires bien plus que des classes moyennes ; il est aussi de transformer une analyse transversale - à un instant donné - en analyse longitudinale - ad aeternam. On peut faire partie d'une cohorte qui est moins bien traitée pendant une première période que la cohorte de ses parents au même âge, mais avoir in fine une évolution de carrière plus favorable qu'eux. Certes, ce n'est pas assuré, et en cela, le contexte a profondément changé. Mais cette diversification dans le sort des membres d'une même cohorte devrait encourager à analyser de façon longitudinale les différenciations et leurs causes  [9][9] Comme le font par exemple Thierry Debrand et Anne-Gisèle..., pas à entonner le couplet des vieux qui tirent la couverture à eux au détriment des jeunes, et encore moins celui d'une classe moyenne en proie à la désespérance et au déclassement. La " génération précaire " ne l'est finalement pas tant que cela, quand on regarde ce que sont devenus ses membres dix ans après. Certains ont coulé - jeunes munis de diplômes sans débouchés, ou en situation d'échec après le bac... - et mâchent leur rancune, non sans raison, face à une société qui ne les pas aidés. Mais d'autres ont pu reprendre pied - les emplois-jeunes ont aidé -, et la grande majorité, après un peu de galère, s'en sort plutôt bien. Toutefois - et Louis Chauvel l'a montré brillamment dans d'autres travaux  [10][10] Voir notamment " Le retour des classes sociales ? ",... -, progresser dans une société où les gains annuels moyens de pouvoir d'achat oscillent entre 0,5 et 1 %, avec toujours la crainte d'un accident de carrière, ce n'est pas la même chose que d'avoir travaillé dans la société des Trente Glorieuses, où ils progressaient de 4 % par an de façon quasi certaine. La désillusion, le sentiment d'être floué par rapport à la génération antérieure prend ses racines dans cette comparaison. La jeune génération mettra cinq à six fois plus de temps que celle de ses grands-parents à passer d'un statut social à un autre plus élevé. Prétendre que c'est la faute des vieux (" le phénomène étant clairement générationnel ") est un peu facile, non ?

Le problème du logement

Il est un sujet que Louis Chauvel aborde à quelques reprises, sans l'approfondir, mais avec lequel je souhaiterais marquer mon approbation totale : celui du logement. Oui, la génération des classes moyennes des Trente Glorieuses a bénéficié d'une chance incroyable dans ce domaine. Elle a pu accéder à la propriété dans des conditions qui ne se reproduiront jamais plus, avec des taux d'intérêt réels négatifs pour ses emprunts (merci l'inflation !) et une valorisation quasi continue de son patrimoine immobilier par la suite.

Certes, n'ayons garde d'oublier tous ceux qui ont été victimes de la crise du logement (sensible jusque dans les années 1960 : le bidonville de Nanterre existait encore en 1968...), ou tous ceux qui ont été logés dans les " grands ensembles " et qui ont ensuite été pris au piège du logement social, relégués dans des banlieues lointaines. Mais il s'est agi surtout de membres des classes populaires : les classes moyennes, elles, sont parties dès qu'elles l'ont pu et ont largement alimenté l'extension pavillonnaire, qui fait aujourd'hui de la grande agglomération urbaine l'antithèse du développement durable. Non seulement ces couches sociales ont pu financer à bon compte l'accession à la propriété, mais encore elles ont touché ou toucheront le pactole de la rente foncière en revendant - elles ou leurs héritiers - leur maison. Alors que les suivants, à partir de 1980, ont été pris entre le marteau de taux d'intérêt prohibitifs et l'enclume d'une rente foncière qui poussait à la hausse les prix de l'immobilier. La lutte pour les logements bien placés et confortables s'est terminée au bénéfice de quelques héritiers et de la couche très supérieure des classes moyennes.

Les jeunes, aujourd'hui, ont infiniment plus de mal à accéder au logement personnel que les générations nées entre 1940 et 1955. Non seulement les prix (loyers ou achat) sont élevés, les emprunts (en cas d'achat) lourds, mais le niveau de garanties exigées par les vendeurs expulse du marché tous ceux qui affrontent l'emploi précaire. Il y a là, clairement, un phénomène inquiétant pour l'avenir, et qui explique assez largement l'angoisse de la précarité. Louis Chauvel a mis le doigt sur une plaie purulente. On sait la soigner (par la confiscation de la rente foncière), mais cela est tellement éloigné du credo libéral qui est devenu le bruit de fond de la société tout entière - que l'on pense à la détestation dont sont l'objet l'ISF ou les impôts sur les successions - que nul n'ose dire à voix haute qu'il faudra un jour socialiser les sols pour en finir avec la spéculation foncière et la sélection par l'argent pour un bien qui fait partie des biens fondamentaux. Mais cela est une autre histoire, disait Kipling.

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Nous n'avons pas su créer assez d'emplois, en particulier d'emplois de qualité, et la responsabilité ne pèse pas sur une classe d'âge soucieuse de conserver ses privilèges. Elle provient bien davantage de trop faibles efforts de recherche, de formation au rabais dans le supérieur, d'un système scolaire qui n'a pas su réduire l'échec, d'une trop grande défense des emplois existants au détriment des emplois à créer, etc. On peut y voir la main des vieux, mais cela ressemble fort à une théorie du complot assez éloignée de la réalité. Car la réalité est que la grande majorité du corps social, jeunes inclus, a poussé dans ce sens. Quant aux déboires d'une classe moyenne qui croyait que ses enfants trouveraient à leur sortie du système éducatif le même boulevard qu'eux-mêmes avaient trouvé avec une moindre formation, ils tiennent bien davantage aux illusions nées des Trente Glorieuses qu'à une volonté perverse. Ce ne sont pas les jeunes qui n'ont pas eu de chance ; ce sont leurs prédécesseurs qui en ont eu, en vivant une période exceptionnelle qui ne se reproduira pas. Peut-on leur en vouloir d'avoir été placés par le hasard au bon moment et au bon endroit ?

Notes

[1]

Coll. La République des idées, éd. Seuil, 2006.

[2]

Notamment Le Destin des générations, PUF, 1998 (2e éd., 2002).

[3]

Cf. le dernier rapport du Conseil de l'emploi, des revenus et de la cohésion sociale (Cerc), " La France en transition, 1993-2005 ".

[4]

Concept distinct du salaire : il s'agit du revenu (y compris les prestations sociales et après déduction des impôts) du ménage dans lequel vit le trentenaire en question, divisé par le nombre d'unités de consommation du ménage. Pour être tout à fait honnête, il convient d'ajouter que le pouvoir d'achat des 50-59 ans a progressé encore davantage (+ 16,4 %), ce qui va dans le sens de la thèse de Louis Chauvel. Mais, pour l'essentiel, cette progression est liée au fait que, dans cette tranche d'âge, la proportion de ménages bi-actifs (avec deux revenus d'activité) a sensiblement progressé, ce qui n'est pas le cas des ménages trentenaires (voir Elena Stancanelli, " Les couples sur le marché de l'emploi ", Revue de l'OFCE, n? 99, oct. 2006).

[5]

Encore que cela m'étonne, puisque c'est durant cette période qu'a été supprimée la catégorie D de la fonction publique d'Etat, c'est-à-dire la catégorie correspondant aux plus faibles qualifications.

[6]

Leur nombre a pratiquement doublé entre 1990 et 2005 (les données de la Comptabilité nationale ne permettent pas de remonter plus tôt), ce qui, compte tenu des cessations d'activité ou des changements d'emploi, signifie des recrutements bruts multipliés par plus de deux. Entre 1982 et 2005, les recensements (DOM inclus) font apparaître que le nombre de personnes employées dans les professions intermédiaires a progressé de près de 2 millions (+ 50 %), et celui des cadres et professions intellectuelles supérieures, de 1,8 million, soit + 100 %.

[7]

Qui se souvient que, en 1960-1965, dans toutes les matières scientifiques, le nombre de candidats au Capes était inférieur au nombre de postes mis au concours ?

[8]

Qu'il convient de ne pas surestimer du point de vue de l'emploi : entre 1955 et 1975, alors que le taux annuel moyen de croissance économique était de 4,7 %, il a été créé 2,1 millions d'emplois en France métropolitaine - soit 100 000 par an en moyenne -, et il en a été créé 3,7 millions entre 1975 et 2005 - 125 000 par an en moyenne -, alors que le taux de croissance annuel moyen était de 2 %. Mais, durant cette deuxième période, les fluctuations dans les mouvements d'emploi ont été bien plus accentuées (par exemple, entre 1990 et 1993, destruction de 400 000 emplois ; entre 1997 et 2001, création de 1,9 million d'emplois) et les emplois créés ont été de bien moindre qualité (temps partiel, emplois aidés, intérim, CDD courts...).

[9]

Comme le font par exemple Thierry Debrand et Anne-Gisèle Privat dans " Salaires individuels et évolutions macroéconomiques en France ", Revue de l'OFCE, n? 89, 2004.

[10]

Voir notamment " Le retour des classes sociales ? ", Revue de l'OFCE, n? 79, 2001, et " Inégalité, conscience et système de classes sociales : les contradictions de l'objectivité et de la subjectivité ", revue Comprendre, n? 4, PUF, 2003.

Plan de l'article

  1. Un problème de dates
  2. Les baby-boomers trinquent aussi
  3. Un manque de mise en contexte

Pour citer cet article

Clerc Denis, « Les généralisations abusives de Louis Chauvel », L'Économie politique, 1/2007 (no 33), p. 76-88.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2007-1-page-76.htm
DOI : 10.3917/leco.033.0076


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