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L'Économie politique

2007/1 (no 33)


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En 1973, peu avant le premier choc, vous publiiez Le Nouvel Enjeu du pétrole, un livre dans lequel vous annonciez l'imminence d'un choc pétrolier...

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Jean-Marie Chevalier : C'est un livre que j'ai écrit peu après avoir quitté le service d'Elf-Aquitaine pour rejoindre l'Université. Avec les professionnels que j'avais côtoyés, nous sentions que tous les ingrédients étaient réunis pour qu'un choc pétrolier intervienne. Le livre est sorti miraculeusement en octobre 1973. J'y exposais des facteurs structurels et conjoncturels. Un premier facteur structurel tenait au coût d'extraction du pétrole et son évolution. Pendant longtemps, l'industrie pétrolière a exploité l'or noir à des coûts de production décroissants. A partir des années 1960, il en est allé autrement avec le début de l'exploitation du pétrole en Alaska et en mer du Nord : on passait d'une courbe de coût décroissante à une courbe de coût croissante en raison des conditions d'extraction plus difficiles. Les prix du pétrole ne pouvaient donc qu'augmenter. Deuxième cause structurelle : les prix mondiaux du pétrole étaient - pour des motifs liés à des mécanismes complexes de quotas - inférieurs aux prix du pétrole américain. Tôt ou tard, ces prix devaient s'ajuster. Un autre changement majeur laissait présager une hausse des prix : la capacité de contrôle des prix acquise par les pays de l'Opep (l'Organisation des pays exportateurs de pétrole), au détriment des compagnies occidentales. Du côté des facteurs conjoncturels, il y a eu la pénurie de navires pétroliers intervenue au début des années 1970, à quoi se sont ajoutés des oléoducs défectueux, enfin, une élévation inattendue de la demande...

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Un mot sur le deuxième choc...

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J.-M. C. : Nous aurions pu l'éviter. Il y a bien eu une cause conjoncturelle - la guerre Iran-Irak -, mais il y eut aussi une erreur d'appréciation des pays producteurs, qui ont cru pouvoir fixer le prix au niveau qu'ils souhaitaient. Ils n'ont fait que provoquer une récession mondiale dont ils ont eu à subir les effets à court et moyen termes, notamment la relance des politiques de maîtrise de l'énergie dans les pays occidentaux.

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Quelle analyse faites-vous du choc pétrolier actuel ?

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J.-M. C. : Pour ma part, je ne parlerais pas de troisième choc pétrolier mais de changement de paysage énergétique. En effet, nous n'assistons pas à des changements brutaux du prix du pétrole, comme au cours des deux premiers chocs, mais à une transformation graduelle. On assiste aujourd'hui à la poursuite de la hausse enclenchée début 2004. Depuis, le pétrole a poursuivi une hausse régulière, passant d'un peu moins de 30 dollars à 70 ou 75 dollars - entre 1999 et 2003, le prix avait été maintenu grâce à l'Opep dans une fourchette de 22 à 28 dollars. Beaucoup d'éléments tendent à montrer que cette situation est appelée à durer, que nous sortons de l'ère du pétrole pas cher. Nous passons d'un paysage où l'énergie était abondante et bon marché à un paysage énergétique marqué par la rareté croissante des énergies pétrolières.

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Il y a une autre raison pour laquelle je ne parlerais pas de choc pétrolier : contrairement à ce qui s'est passé après les deux chocs, la hausse du prix du pétrole paraît aujourd'hui avoir peu d'incidences sur l'évolution économique des grands pays riches, du moins pour l'instant. Les deux premiers chocs avaient cassé la croissance économique et porté le prix du baril à un niveau qui, rapporté à l'inflation, était plus élevé qu'il n'est aujourd'hui. En dollars actuels, le baril était monté jusqu'à 80 dollars en 1980.

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Nos économies étaient, il est vrai, plus dépendantes à l'égard du pétrole. En 1980, il fallait deux barils de pétrole pour produire 1 000 dollars de valeur ajoutée ; aujourd'hui, à dollars constants, il ne faut plus qu'un demi-baril de pétrole. Soit une baisse par quatre de l'intensité pétrolière de la croissance économique. Ce moindre impact de la hausse actuelle du pétrole s'explique aussi par l'expansion de la sphère financière intervenue au cours de ces toutes dernières décennies. Elle permet de recycler désormais les pétrodollars plus facilement que par le passé.

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Les effets de la hausse du pétrole sont cependant autrement plus dramatiques pour les pays pauvres, qui ne sont plus en mesure de régler leur facture pétrolière. Or, pour plusieurs de ces pays, moins de pétrole, cela signifie moins de fioul, et donc l'arrêt des centrales électriques.

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Par changement du paysage énergétique, voulez-vous dire le passage à l'après-pétrole ?

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J.-M. C. : Oui, étant entendu cependant que nous disposons encore de quelques décennies devant nous. L'enjeu est aussi la moindre émission de gaz à effet de serre (GES), pas seulement la réduction de notre consommation de pétrole.

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Quelles sont les causes de ce changement du paysage énergétique ?

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J.-M. C. : Il y a à la fois des causes structurelles, et d'autres conjoncturelles. Parmi les causes structurelles, il y a les limites atteintes par l'Opep dans son pouvoir de régulation du marché. Jusqu'en 2003, cette organisation avait encore le pouvoir de compenser les " missing barels " (les barils manquants)  [1][1] " Missing barels " : barils non mis sur le marché (donc.... Même en 2003, au plus fort des tensions ayant concerné trois des grands pays producteurs (le bras de fer entre Chavez et la compagnie nationale du Venezuela, les troubles dans le delta du Niger, enfin la guerre en Irak), et malgré la baisse des exportations qui en a résulté, les prix n'ont pas flambé autant qu'on pouvait le craindre. Les pays de l'Opep, à commencer par ceux du Golfe (Arabie Saoudite, Koweït, les Emirats), et dans une moindre mesure l'Algérie, avaient pu augmenter leur production. Désormais, ces pays ne disposent plus de capacités excédentaires. Leur capacité de régulation du marché s'en trouve réduite.

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La montée en puissance de la Chine n'a-t-elle pas modifié la donne ?

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J.-M. C. : Elle joue bien évidemment un rôle dans cette évolution. Mais attention à ne pas surestimer le poids de la Chine qui, actuellement, n'importe qu'entre 2 et 3 millions de barils de pétrole par jour, contre 13 millions pour les Etats-Unis. Avec une population qui ne représente que 5 % de la population mondiale, les Américains consomment un quart de l'énergie produite dans le monde. Le taux de croissance de leur économie (environ 4 % actuellement) pèse plus que celui de la Chine à 10 % par an. Et ces deux pays ne sont pas seuls en cause. Le trend de croissance mondiale se situe entre 5 et 6 % pour l'année 2006. Cela se traduit mécaniquement par des besoins accrus de pétrole, une énergie encore dominante dans le monde.

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Comment ce paysage énergétique est-il appelé à évoluer encore ?

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J.-M. C. : Il y a plusieurs motifs d'inquiétude. D'abord, on est face à une situation très tendue au niveau de la production de brut mais aussi des produits raffinés. Pour l'instant on ne voit pas de changements qui pourraient détendre les marchés correspondants, sauf récession américaine...

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A qui la faute ? Ne paie-t-on pas le prix des investissements insuffisants consentis par les compagnies de pétrole ?

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J.-M. C. : Des investissements ont bien été réalisés, mais avec retard. D'où le décalage entre les besoins et les capacités d'offre. D'autres investissements seraient à réaliser pour améliorer encore ces capacités. Mais on est entré dans un univers tellement risqué qu'il n'est pas sûr qu'ils soient eux-mêmes réalisés à temps. J'ajoute que beaucoup des pays producteurs sont encore fermés aux investisseurs étrangers. C'est un autre facteur d'inquiétude sinon d'incertitude pour l'avenir.

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Revenons à l'hypothèse d'une récession américaine : ne risque-t-elle pas d'avoir des effets en chaîne ?

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J.-M. C. : Naturellement si ! Elle entraînera immanquablement la Chine (dont la croissance est tirée par les exportations vers les Etats-Unis) et, par un effet boule de neige, le reste du monde, Europe comprise. Cette récession se traduirait mécaniquement par une détente sur les marchés, qui pourrait entraîner une baisse des prix du baril. L'Opep retrouverait sa capacité de régulation, mais dans une fourchette qui oscillerait vraisemblablement entre 50 et 55 dollars, et non plus entre 22 et 28.

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D'aucuns tablent sur une substitution du gaz au pétrole, seulement ce passage n'est pas si simple, dites-vous, en raison des différences entre leurs économies respectives...

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J.-M. C. : Ces deux énergies correspondent en effet à deux économies différentes. Le gaz et le pétrole sont tous deux composés d'hydrocarbures, mais l'un est liquide quand l'autre est gazeux, ce qui implique des systèmes d'acheminement très différents et peu substituables. Un mètre cube de pétrole produit environ 100 fois plus d'énergie qu'un mètre cube de gaz. Ces différences se retrouvent sur le plan économique : l'économie du gaz n'a rien à voir avec celle du pétrole. Alors que le pétrole a un marché captif (la consommation des moyens de transport terrestres, maritimes et aériens), le gaz n'en a pas. Il peut éventuellement se substituer, mais pas automatiquement. Par ailleurs, l'acheminement du gaz est autrement plus difficile que celui du pétrole : le coût du transport du gaz est 7 à 8 fois plus élevé. Résultat : toute l'économie du gaz est obérée par le coût du transport, le prix du gaz comportant une part incompressible relativement élevée. Par ailleurs, l'industrie du gaz est moins intégrée. Alors que l'économie du pétrole repose sur de grandes compagnies aussi bien nationales de pays producteurs (Sonatrach, Petrobras...) qu'internationales (Exxon, Total, Mobil...), l'économie du gaz repose sur certaines de ces grandes compagnies, des groupes spécialisés (Gazprom), enfin, des groupes gaziers qui achètent le gaz pour le distribuer (Gaz de France, Suez, sans oublier EDF désormais).

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Ceci étant dit, la substitution n'est pas impossible. En témoignent ces initiatives prises par des villes de remplacer leur flotte de bus à essence par des bus fonctionnant au gaz. A l'échelle mondiale, on va bénéficier de la mise en production de gas to liquid (du carburant produit à partir de gaz) ; ce carburant-gaz peut utilement compléter sinon remplacer le carburant classique.

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Que recommandez-vous ?

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J.-M. C. : L'enjeu n'est plus seulement énergétique, il est aussi environnemental. Il s'agit désormais de produire l'énergie dont on a besoin tout en gérant le changement climatique. Cette équation entre énergie et environnement n'était pas encore au coeur des préoccupations lors des précédents chocs, hormis chez les écologistes. La prise de conscience a été longue. Désormais, les mesures sont à prendre à tous les niveaux, aussi bien mondial que national et local. Au niveau mondial, où il y a clairement un besoin de renforcer la coopération entre les Etats. Le climat est un bien public collectif qui implique la mobilisation de tous les pays. C'était l'ambition du protocole de Kyoto, dont les résultats sont moins décevants qu'on ne le dit. Certes, les Etats-Unis n'ont pas accepté de le signer, mais un certain nombre d'Etats ont commencé, avant même Katrina, l'ouragan qui a dévasté la Louisiane, à mettre en place des mesures de réduction autoritaire des émissions de GES.

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Est-il raisonnable de penser à une politique européenne de l'énergie ?

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J.-M. C. : Une politique énergétique européenne est indispensable. Le livre vert paru en avril 2006 est une avancée intéressante. Il met en évidence des points de convergence des 25 pays membres, à savoir : la réduction des GES, l'efficacité énergétique, la diversification des énergies. Enfin, une vision européenne de l'énergie, longtemps empêchée par les désaccords autour du nucléaire, émerge. Il s'agit certes d'un livre vert, donc uniquement de propositions ; il faudrait qu'il débouche maintenant sur un livre blanc, avec des engagements fermes. Il importe que l'Europe se fasse davantage entendre, au niveau mondial, sur les questions environnementale et énergétique. Pour cela, il lui faut parler d'une seule voix. D'ores et déjà, la construction européenne a, malgré les blocages institutionnels, des effets notables. Elle a impulsé une libéralisation du secteur énergé­tique qui laisse préfigurer un marché européen de l'énergie. Elle a contraint les Français à redéfinir le service public de l'électricité, à se poser la question du coût et de son financement. Voyez le dernier rapport annuel de la Commission de régulation de l'énergie (CRE)  [2][2] Rapport qui comptabilise chaque année le coût des obligations..., qui propose d'inclure dans le prix du kilowattheure les subventions aux filières de l'éolien et de la cogénération, l'effort de diversification énergétique et l'aide aux plus défavorisés.

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Le niveau national reste-t-il pertinent ?

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J.-M. C. : Il reste très largement pertinent. A ce niveau, l'Etat doit se montrer particulièrement exemplaire, à travers ses politiques publiques en faveur des transports en commun, des énergies renouvelables, jusqu'à la gestion des flottes de véhicules de ses administrations. Force est de constater qu'il ne fait pas preuve de volontarisme. Cependant, dans le nouveau paysage énergétique, les collectivités territoriales ont un nouveau rôle à jouer et à découvrir dans la gestion du couple énergie-environnement. Des municipalités commencent déjà à jouer un rôle actif dans la promotion des énergies renouvelables... En résumé, plusieurs niveaux de régulation sont envisageables. Le niveau mondial, où la régulation s'opère par le marché ; le niveau européen, où elle s'effectue par la fixation d'objectifs en matière de renouvelable et de réduction des GES ; le niveau national, par l'exemplarité de l'Etat et de ses administrations ; le niveau des collectivités locales, qui peuvent peser sur les comportements des consommateurs.

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Des formes de régulation multi-échelles, donc. Ceci étant dit, dans votre dernier ouvrage, c'est une vision on ne peut plus conflictuelle du secteur énergétique que vous esquissez. Vous annoncez une aggravation des conflits autour des enjeux énergétiques en soulignant la violence inhérente à chaque forme d'énergie...

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J.-M. C. : Avec le recul, je me rends compte que l'ouvrage que vous évoquez, je l'ai écrit de manière très impulsive, suite au déclenchement de la dernière guerre en Irak, qui a réveillé mes passions pétrolières (alors que mes travaux m'orientaient vers les secteurs du gaz et de l'électricité), sans me rendre compte de la violence que je décrivais. C'est l'éditeur qui me l'a fait observer et suggéré le sous-titre, Petit traité d'une économie violente. De fait, partout dans le monde, le pétrole est source de conflits, internes ou internationaux : en Irak, au Venezuela, au Nigeria... Mais chaque énergie a sa forme de violence. Il est clair que la violence du pétrole tient aux enjeux financiers qui existent autour de son exploitation. Le pétrole a pour lui d'être une matière première étonnamment peu coûteuse à produire : un baril de pétrole (c'est-à-dire 150 litres) ne coûte aujourd'hui qu'environ 7 dollars. Mais à la pompe, il rapporte 250 dollars... Où va la différence, me direz-vous ? Dans le transport, bien sûr, mais pour une infime part. L'essentiel arrive dans les caisses des pays consommateurs (via les taxes) et des pays producteurs, des compagnies et de tous les autres intermédiaires.

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Voulez-vous dire que l'économie du pétrole participe d'une économie de prédation ?

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J.-M. C. : Pas exactement. L'économie du pétrole est une économie violente non pas tant en raison de la rareté du pétrole, de son caractère non renouvelable, qu'en raison des profits qu'il génère, de son extraction à sa consommation. Il ne s'agit pas tant d'accaparer des richesses qu'une matière première qui génère des richesses fabuleuses. Mieux que l'or.

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Et le gaz, est-il aussi " violent " que le pétrole ?

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J.-M. C. : Le gaz, c'est différent, précisément parce qu'il engendre moins de richesse, en raison des coûts fixes liés au transport. Comparé à d'autres énergies, le gaz est de surcroît moins indispensable : autant vous ne pouvez vivre sans électricité, autant vous pouvez vous passer de gaz. Pour concurrencer d'autres énergies, les producteurs de gaz doivent rogner leur marge. Si violence il y a, elle se manifeste dans le cadre de négociations bilatérales, entre le pays producteur et le pays consommateur.

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Poursuivons avec la violence du charbon...

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J.-M. C. : C'est une violence liée aux modalités de son extraction. Voyez les accidents qui interviennent dans les mines, et tels que décrits par Emile Zola au XIXe siècle. Elle est toujours d'actualité dans les pays producteurs comme la Chine, où des accidents surviennent régulièrement. Et le nucléaire a lui aussi sa propre violence : une violence d'ordre plus technologique, qui se manifeste à travers son usage militaire, la nature des incidents susceptibles d'intervenir, mais aussi, en France, les pressions de ce qu'il faut bien appeler le lobby nucléaire...

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Les énergies renouvelables permettent-elles de sortir de ces violences inhérentes aux énergies fossiles et nucléaire ?

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J.-M. C. : Elles progressent lentement mais sûrement. Ceci étant dit, ce ne sont pas elles qui vont fondamentalement modifier la donne. Il faudra des cours du pétrole encore plus élevés pour accélérer leur diffusion.

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Ces différentes formes de violence ne découlent-elles pas d'une insuffisante mise en débat public des questions énergétiques ?

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J.-M. C. : On parle régulièrement d'un nécessaire débat sur l'énergie. Force est de constater qu'il n'a pas véritablement eu lieu et je crains qu'il n'ait jamais lieu. Voyez le débat public sur l'EPR  [3][3] European pressurized water reactor (réacteur européen.... Des ouvrages ont parfois plus d'effet sur l'orientation des politiques touchant à l'énergie. Précisément parce qu'ils aident à mieux poser les termes d'un débat. Est-il bon de bloquer actuellement les prix du gaz et de l'électricité ? Les bloquer, n'est-ce pas retarder le nécessaire changement de comportement des consommateurs ? Voilà des questions qui me semblent plus utiles qu'un débat pour ou contre telle ou telle énergie.

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Le faible coût du transport dans le monde a, au-delà des délocalisations, permis le développement d'un système productif fragmenté sur plusieurs continents. Dans quelle mesure le changement de paysage énergétique peut-il conduire à ce que d'aucuns commencent à appeler une démondialisation ?

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J.-M. C. : La question se pose en effet. Mais force est de reconnaître que nous sommes pour le moment démunis pour y répondre avec certitude. Une chose est sûre : malgré la hausse du pétrole, le coût de transport n'a jamais été aussi bas dans toute l'histoire de l'humanité. Dans l'hypothèse où le cours du pétrole poursuivrait sa hausse, il est probable que cela finisse par changer la donne, mais, pour l'heure, cela n'a guère d'incidence sur le coût d'un article importé. Ne perdons pas de vue que si les distances se sont allongées, les moyens de transport ont continué à connaître des progrès énormes en termes de capacité : là où une flotte était nécessaire pour acheminer une production, un bateau suffit désormais.

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Que vous inspire dans ce contexte la thématique de la décroissance ?

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J.-M. C. : Le changement de paysage énergétique modifie moins les comportements qu'il n'aggrave les inégalités. Entre les pays et au sein des pays. Le nombre de personnes n'ayant pas accès à une énergie pour se chauffer et s'éclairer augmente. Plutôt que de raisonner en termes de décroissance, il faut davantage penser à une meilleure répartition des fruits de la croissance. On accuse les compagnies pétrolières de faire des profits excessifs. Elles ont au moins un mérite : elles extraient le pétrole, l'acheminent et le transforment jusqu'aux stations-service. En revanche, on n'aborde pas les profits que les banques réalisent à partir d'un pétrole-papier. J'aimerais étudier cette question, mais c'est un domaine d'une grande opacité. On ignore tout des profits qu'elles réalisent en spéculant sur le marché du pétrole.

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Etes-vous optimiste quant à la capacité et la volonté des acteurs de tirer les conséquences du changement de paysage énergétique ?

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J.-M. C. : Les progrès sont très lents. Mais on ne peut changer un système énergétique du jour au lendemain. En l'état actuel des choses, le bilan énergétique mondial se caractérise encore par une forte domination des trois principales énergies fossiles : le pétrole (36 % de la consommation), le charbon (23 %), le gaz (22 %). Derrière ces chiffres, il faut imaginer des infrastructures puissantes et des filières intégrées... Pour s'en tenir au pétrole : derrière un baril de pétrole, il y a des puits d'extraction, des oléoducs, des raffineries, des pompes à essence, une industrie automobile qui produit des véhicules roulant encore pour l'essentiel au super ou au gazole... Sans compter les comportements individuels et collectifs : l'habitude de se déplacer en voiture, de se chauffer, etc. Autant de choses qui ne se modifient pas du jour au lendemain. On va sans aucun doute vers un bilan énergétique plus diversifié, avec probablement plus de gaz et moins de pétrole, plus d'énergies renouvelables, mais pas avant plusieurs décennies.

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Quel espoir fondez-vous sur les changements de comportement des consommateurs eux-mêmes ?

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J.-M. C. : Aujourd'hui plus que jamais, les consommateurs sont devant des choix à faire : continuer à utiliser sa voiture ou réduire sa consommation de carburant. L'Etat ne peut rien faire par rapport au prix du pétrole, qui est une donnée exogène. La réponse rationnelle est de consommer mieux sinon moins, en commençant par éviter de recourir à la climatisation. Naturellement, tout le monde n'est pas égal devant l'accès à l'énergie. Lorsque les cours du pétrole augmentent, ce sont les plus pauvres qui trinquent. Il faut peut-être envisager l'instauration d'une prime, comme il y en a eu pour le chauffage au fioul. Il faut penser aux personnes qui ne gagnent que le Smic et n'ont pas d'autre moyen que prendre leur voiture pour se rendre à leur travail.

Notes

[1]

" Missing barels " : barils non mis sur le marché (donc manquants) à cause des baisses de production au Venezuela, au Nigeria et en Irak.

[2]

Rapport qui comptabilise chaque année le coût des obligations de service public, dont les subventions versées pour le développement de la cogénération (production combinée de chaleur et d'électricité).

[3]

European pressurized water reactor (réacteur européen à eau sous pression) : réacteur nucléaire dit " de troisième génération " (NDLR).

Pour citer cet article

Allemand Sylvain, Chevalier Jean-Marie, « “ Produire le pétrole dont on a besoin tout en gérant le changement climatique ” », L'Économie politique 1/2007 (no 33) , p. 8-17
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2007-1-page-8.htm.
DOI : 10.3917/leco.033.0008.


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