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L'Économie politique

2007/2 (n° 34)


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La reponse de Christophe Ramaux appelle de ma part quelques réactions sur les points de désaccord qui m'apparaissent les plus importants.

La flexibilité et le marché du travail

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A long terme, l'instabilité de l'emploi n'a pas augmenté en France, mais cela résulte de deux mouvements contraires : l'allongement de l'ancienneté moyenne des uns - essentiellement les salariés en CDI - compense l'accentuation du nombre (et sans doute la réduction de leur durée d'emploi) des autres, essentiellement salariés en CDD. Le marché du travail français est donc de plus en plus dualiste. Le chômage de masse a vraisemblablement accentué le problème : la profusion de demandeurs d'emploi a incité nombre d'employeurs à adopter un comportement opportuniste, en puisant dans ce marché la main-d'oeuvre qu'il leur fallait au moment où il le fallait, pour la rejeter ensuite. C'est ce que j'indiquais dans mon texte (" Par facilité, manque d'imagination ou insuffisance de contrepoids syndical, trop d'employeurs se bornent à multiplier les emplois précaires [...] au lieu de proposer des emplois stables "). Je ne vois pas pourquoi Christophe Ramaux me cherche des poux dans la tête sur ce point.

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Reste que ces comportements opportunistes n'expliquent pas tout : les évolutions du système productif engendrent un besoin accru de flexibilité  [1][1] Cf. Marie Leclair et Sébastien Roux, " Mesure et utilisation.... Comment fait-on pour que ce besoin ne s'accompagne pas d'insécurité ? Christophe Ramaux me répond implicitement : le plein-emploi y pourvoira. Je ne le crois pas, même si, comme lui, je pense que la " flexicurité " ne doit pas dispenser de politiques d'emploi. Je ne le crois pas parce que le besoin de flexibilité accrue est structurel, parce que le renouvellement du système productif rend obsolètes certaines qualifications, parce que le bon appariement entre emploi et qualification demande du temps et parfois des essais-erreurs. Il faut donc mettre en place des institutions spé­cifiques - règles, protection sociale, structures juridiques (les groupements d'employeurs par exemple), modalités de financement, conventions sociales, etc. - pour éviter que les salariés ne paient les pots cassés. Institutions que l'on regroupe sous le terme de flexicurité, lequel, contrairement à ce que soutient Christophe Ramaux, ne se réduit pas à la formation et n'a pas pour fonction de masquer le chômage. En revanche, je pense que la flexicurité peut dynamiser l'emploi, à la fois parce que davantage de flexibilité (encadrée) peut amener davantage d'entreprises à embaucher, et parce que des salariés mieux formés trouveront plus facilement à être embauchés. Cela ne remplace pas, je le répète, les politiques d'emploi, et c'est pourquoi je pense que les réformes du marché du travail sont un facteur de second ordre, contrairement à ce qu'affirment, par exemple, les tenants d'un contrat de travail unique.

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Enfin, sur le Danemark, la question n'est pas " pourquoi le taux de chômage a-t-il baissé ? ", mais : " pourquoi est-il demeuré en 2005 à peu près au même niveau bas qu'en 2001 (4,8 % au lieu de 4,5 %), alors qu'en France, ce même taux de chômage a augmenté de 1,5 point (passant de 8,4 à 9,9 %), et ceci bien que la croissance cumulée en France depuis 2001 (+ 7,7 %) soit supérieure à celle enregistrée au Danemark (+ 7 %) ? ". En effet, il est clair que le premier déterminant de l'emploi est le taux de croissance de l'économie. Mais pourquoi, à taux égal, ou même moindre, le Danemark maintient-il l'emploi alors qu'il se dégrade chez nous ? La flexicurité est un candidat sérieux à l'explication, la démographie (croissance de la population active) pouvant jouer un rôle également, mais pas dans des proportions suffisantes pour tout expliquer. Enfin, nombreux sont les travaux  [2][2] Cf. le rapport du Conseil de l'emploi, des revenus... qui montrent que le sentiment d'insécurité est, en France, très élevé (même chez les salariés du secteur public), alors que c'est au Danemark qu'il est le moins élevé. Au total, la flexicurité, même si elle n'améliore pas quantitativement l'emploi (mais cela peut jouer cependant), contribue à améliorer la vie des salariés, qui se sentent moins jouets du destin. Quand ce ne serait que pour cela, elle est donc importante.

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Puisque le système productif a besoin de flexibilité, autant l'organiser correctement, plutôt que de rêver à un CDI pour tous avec le risque, en n'y parvenant pas, de maintenir un dualisme du marché du travail qui est la pire des situations. J'assume clairement cette position réformiste.

La politique économique

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Christophe Ramaux me somme de prendre position : micro ou macro, le chômage ? Macro, forcément macro ! Tout ce que j'ai écrit sur le sujet depuis la création d'Alternatives Economiques va dans ce sens. Mais... Car il y a un mais : l'importance du chômage de longue durée (1,2 million), qui illustre l'importance du désajustement, notamment chez les personnes peu ou pas qualifiées et chez les travailleurs âgés. Dans les deux cas, des gens demeurent durablement au chômage parce que, dans la file d'attente, ils sont relégués plus loin. Croissance ou pas, les mécanismes d'exclusion sont à l'oeuvre, et contre ces mécanismes, ce ne sont pas des solutions macro qui tiendront, mais de la formation, de l'accompagnement, de l'insertion professionnelle, etc. Bref, des solutions micro.

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Sur les responsabilités de la Banque centrale européenne (BCE), je me bornerai à renvoyer au dernier rapport du Cerc, La France en transition, 1993-2005[3][3] Rapport n? 7, La Documentation française, 2006., où il est expliqué que, entre 1993 et 2005, le taux de croissance annuel moyen de la France (2,1 %) la positionne en 10e position sur 12 pays de la zone euro, les trois pays non membres se situant tous à un niveau plus élevé, mais moindre que la moyenne non pondérée des 15 pays de l'Union européenne. Dit autrement : ne pas faire partie de la zone euro ne leur a pas permis pour autant de faire mieux, et faire partie de la zone euro n'a pas empêché une majorité de pays de faire nettement mieux que la France... Je le répète, même si les contraintes européennes ne sont sans doute pas pour rien dans les résultats plutôt médiocres de la zone euro dans son ensemble, le fait que la plupart des autres pays, soumis aux mêmes contraintes, s'en sortent plutôt mieux doit nous inciter à penser que la responsabilité de premier ordre est plutôt nationale.

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Un mot sur les arguments de Christophe Ramaux à propos du déficit budgétaire, faisant de ce dernier la conséquence de la (trop) faible croissance, distinguant ensuite entre dépenses sociales et dépenses publiques afin de soutenir que seul le déficit de ces dernières est de type keynésien, pour finir par attribuer au faible contenu de la dépense publique en investissements la responsabilité du manque d'efficacité de cette dépense publique sur la croissance. C'est ce qu'on appelle des arguments ad hoc. D'abord, parce qu'ils n'ont rien à voir avec la logique keynésienne. Keynes pensait que l'important était de dépenser, et que l'objet de la dépense était second. Ensuite, parce que le déficit de l'Etat stricto sensu (hors organismes sociaux et collectivités territoriales) a atteint un montant quasi inédit en France, représentant (entre 1993 et 1996 inclus) plus d'un quart des recettes, et ceci alors même que la France se situe désormais au troisième rang de l'UE pour ce qui est des prélèvements obligatoires. Enfin parce que tous les pays de l'Union européenne, à l'exception majeure de la France, de l'Allemagne et de l'Italie, ont réussi à réduire leur déficit au cours de la décennie écoulée et, malgré cela, ont obtenu aussi des rythmes de croissance économique plus élevés que nous.

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Quand les capitaux ont toute latitude pour se balader d'un pays à l'autre, quand règne la concurrence fiscale, faire du keynésianisme dans un seul pays devient difficile. Et du " kaleckisme " (parier sur le fait qu'une hausse des salaires réels engendrera plus de croissance, donc plus d'investissements, donc plus de profits) encore davantage. Bref, aujourd'hui, clairement, la politique budgétaire a peu de responsabilité dans nos difficultés.

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L'austérité salariale

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Pauvre Denis Clerc, pris - une fois de plus - en flagrant délit de délire. Pire : de mensonge. Voyons cela d'un peu plus près, même si c'est lassant pour nos lecteurs, ce dont je les prie de m'excuser.

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Je contestais que la part des salaires dans les sociétés non financières ait baissé de 8 à 10 points par rapport au début des années 1980. Voici les chiffres (sur la base du système de comptabilité nationale " SEC " base 2000) : 75,2 % en 1980, 68,4 % en 2005, soit un écart de 6,8 points. Soyons larges : si " le début des années 1980 " signifie " le maximum enregistré au cours de la décennie ", le ratio est monté jusqu'à 75,8 % (en 1981), soit un écart de 7,4 points par rapport à aujourd'hui. Même ainsi, on n'est pas dans la fourchette " 8 à 10 " que maintient Christophe Ramaux dans sa réponse avec beaucoup de force. Je chipote ? Oui, je le reconnais. Mais quand on veut rectifier une " erreur ", il faut le faire sans en commettre soi-même une autre.

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Au début de cette même décennie, écrit Christophe Ramaux " la France et ses entreprises n'étaient pas au bord de la faillite ". La France, peut-être pas, mais les entreprises ? En 1981, le profit brut (avant amortissements) des sociétés non financières s'élevait à 57,3 milliards. Après paiement des intérêts, primes d'assurance et autres éléments divers, mais avant versement de quelque dividende que ce soit, il leur restait 24,7 milliards alors même que leur " consommation de capital fixe ", c'est-à-dire l'usure du capital fixe utilisé, était évaluée à 28,8 milliards d'euros. En d'autres termes, l'ensemble des sociétés non financières, cette année-là, a dégagé des pertes. Imagine-t-on un système capitaliste qui pourrait fonctionner durablement dans ces conditions ? Globalement, les entreprises françaises étaient bien " au bord de la faillite ", ce qui s'est traduit, les années suivantes, par de sévères ajustements d'effectifs : disparition nette de 650 000 emplois non aidés entre 1980 et 1985.

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Par rapport aux années 1970, écrit Christophe Ramaux, la part des salaires " a baissé de l'ordre de 2 à 2,5 points ". Le recours direct aux données chiffrées est impossible, puisque, de 1970 à 1977 inclus, les comptes des entreprises sociétaires (baptisées alors " sociétés et quasi-sociétés ") étaient tenus dans un système de comptabilité nationale (SECN) différent de celui en vigueur actuellement (SEC). Christophe Ramaux, en instituteur qui vient de coincer un élève en flagrant délit de triche, me reproche de rapprocher des données non comparables, et rétablit donc ce qu'il pense être la vérité. Effectivement, faute de disposer de données homogènes, le plus simple est de prendre la moyenne des écarts entre SEC (base 2000) et SECN (base 1980) durant la période où l'on dispose des deux types de données, soit de 1978 à 1994 inclus. Cette moyenne montre que le système actuel chiffre la part des salaires en moyenne 2,3 points en dessous de ce qu'indiquait l'ancien système. Augmentons donc d'autant les données 1970 (issues de l'ancien système) pour les rendre comparables : au lieu de 67,4 %, on obtient alors 69,7 %, à comparer aux actuelles données 2005, soit 68,4 %. Bon sang, c'est Ramaux qui a raison : même s'il exagère un peu avec ses " 2 à 2,5 points ", ça a bien baissé, de 1,3 point !

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Sauf que Christophe Ramaux oublie complètement un " détail " : depuis 1992, les baisses de cotisations sociales des employeurs, compensées par l'Etat, reviennent en fait à faire prendre en charge par la collectivité une partie de ce qui incombe normalement aux employeurs au titre du " salaire indirect ". Que n'a-t-on entendu sur ce " cadeau au patronat " de la part de certains qui les contestent ! Mais si c'est un cadeau, il faut le réintégrer dans les comptes. " Toutes choses égales par ailleurs ", les employeurs auraient dû payer en cotisations sociales patronales 23 milliards d'euros de plus, soit... 1,3 % du PIB. Si l'on suppose que les sociétés ont bénéficié elles aussi de 1,3 % de réductions de cotisations par rapport à leur valeur ajoutée, la part salariale dans leur valeur ajoutée monte alors à (68,4 + 1,3)... 69,7 %. Le même chiffre qu'en 1970.

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Certes, il s'agit là d'un hasard. On pourrait soutenir que, dès lors que l'Etat soulage les sociétés du paiement d'une fraction de leurs cotisations sociales patronales, il aurait été légitime que les salariés bénéficient de ce " cadeau ", plutôt que les entreprises, et que, par conséquent, la rémunération des salariés aurait dû augmenter d'autant. Il y a bien eu, grâce à l'intervention de l'Etat, une amélioration de la part du profit. Mais cela ne s'est pas fait au détriment des salariés : simplement, une fraction de leurs " salaires indirects " (les droit sociaux acquis du fait du déroulement du contrat de travail) est financée par l'Etat au lieu de l'être par les entreprises. Si bien que, si l'on se place du point de vue des salariés, il n'est pas illégitime de dire que, en fait, tout se passe comme s'ils obtenaient 69,7 % de la valeur ajoutée des entreprises.

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Mais comme ma recension ne visait pas à expliquer tout cela dans le détail, je me suis borné à la conclusion, que je maintiens : la part des salariés n'a pas diminué dans le long terme (les Trente Glorieuses, d'une part, la situation depuis le début de la décennie 1990, d'autre part), comme trop de gens le proclament (d'où le terme de " fantasme " que j'ai employé). Que " des " sociétés engrangent des profits monstrueux ne signifie pas que " les " sociétés soient dans ce cas. En revanche, ce qui est vrai dans l'argumentaire de Christophe Ramaux, c'est que ces profits vont bien plus fortement dans la poche des actionnaires que ce n'était le cas auparavant (voir à ce sujet mon article dans le hors-série n? 71 d'Alternatives Economiques consacré à " L'Emploi "). On a là un vrai motif d'inquiétude et une vraie source d'inégalités : inquiétude quant à la capacité des sociétés à investir, inégalités entre les ménages détenteurs d'actions et les autres, ou entre les fonds de pension (ou sociétés d'assurance-vie) et les régimes de retraite par répartition.

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Alors, du point de vue du partage de la valeur ajoutée, tout va bien ? Non. Car si Christophe Ramaux me lisait un peu - et pas seulement les articles où je parle de lui ou de ses publications -, il saurait bien que telle n'est pas ma position. Il existe aujourd'hui une vraie paupérisation salariale. Mais elle ne résulte pas du niveau du Smic, qui, depuis 1995, a augmenté assez nettement plus rapide que le salaire mensuel de base des autres catégories de salariés. Elle résulte d'abord de la multiplication des emplois incomplets, qu'ils soient à temps partiel ou qu'ils soient à durée déterminée. Dans les deux cas, ces types d'emploi sont plus fréquemment payés au Smic que les emplois à temps complet (travail toute l'année à temps plein). Si bien qu'à un taux de salaire plus faible s'ajoute alors un temps de travail rémunéré réduit : les études du Cerc montrent que le deuxième élément l'emporte largement sur le premier. Augmenter le Smic aujourd'hui serait bénéfique pour les salariés à temps complet qui le perçoivent, mais très insuffisant pour que les travailleurs pauvres sortent de la pauvreté. Les 9/10 des travailleurs pauvres sont des travailleurs à temps incomplet : lutter contre les miettes d'emploi m'apparaît donc prioritaire. Cela passe évidemment par une augmentation du nombre des emplois, donc par une croissance plus soutenue. Mais cela passe aussi par une politique publique visant à décourager les emplois à temps partiel et les contrats de travail courts. Et, dans l'immédiat, la flexicurité, en assurant ou en améliorant une garantie de revenus entre deux emplois, pourrait améliorer sensiblement la situation.

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Ce que je reproche à Christophe Ramaux, ce n'est pas de penser ce qu'il pense, même s'il a tendance, ce faisant, à penser que les autres ont tort de ne pas penser comme lui. C'est d'être tellement sûr de lui qu'il ne voit pas les difficultés de la voie qu'il souhaite emprunter, et qu'il n'entend pas les propositions de ceux qui s'interrogent sur la façon d'atténuer rapidement la souffrance des victimes de l'exclusion, de l'insécurité ou de la paupérisation salariale, pour lesquels la promesse d'éventuels lendemains qui chantent ne suffit évidemment pas.

Notes

[1]

Cf. Marie Leclair et Sébastien Roux, " Mesure et utilisation des emplois instables dans les entreprises ", document de travail n? 2005/04, Insee, 2005.

[2]

Cf. le rapport du Conseil de l'emploi, des revenus et de la cohésion sociale (Cerc), La Sécurité de l'emploi face aux défis des transformations économiques (rapport n? 5), La Documentation française, 2005.

[3]

Rapport n? 7, La Documentation française, 2006.

Résumé

Français

La reponse de Christophe Ramaux appelle de ma part quelques réactions sur les points de désaccord qui m'apparaissent les plus importants.

Plan de l'article

  1. La flexibilité et le marché du travail
  2. La politique économique

Pour citer cet article

Clerc Denis, « Réponse à Christophe Ramaux », L'Économie politique, 2/2007 (n° 34), p. 105-112.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2007-2-page-105.htm
DOI : 10.3917/leco.034.0105


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