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L'Économie politique

2007/2 (n° 34)


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Un autre monde, une autre Europe, une autre France, d'autres villes et d'autres campagnes sont possibles, mais aussi de nouvelles façons de faire de la politique sont possibles ! Autrement dit, cette conviction forte qui fonde les progrès du mouvement altermondialiste, depuis le tournant du millénaire, s'affirme à tous les niveaux de l'action collective. Car il ne s'agit plus d'entendre la politique comme relevant du seul champ des décisions de l'Etat, ni même de celui de l'ensemble des institutions politiques, internationales ou décentralisées. La politique, c'est tout autant, sans hiérarchie, le domaine de l'ensemble de nos actions collectives, qu'elles soient sociales, économiques, culturelles ou écologiques...

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On nous objectera les contraintes de la " mondialisation " ou, plus idéologiquement encore, du " marché ", même si ce dernier n'est qu'une abstraction face à l'extrême diversité des innombrables marchés concrets. Il est vrai que, depuis les années 1980, nous sommes entrés dans une nouvelle phase de l'histoire du capitalisme, dominée par une doctrine et une pratique, relativement cohérentes entre elles, que l'on peut qualifier de " néo-libéralisme financier et commercial ". Celui-ci prétend s'inspirer du vieux libéralisme hérité du XVIIIe siècle, celui d'Adam Smith (la " main invisible ") et de Ricardo (le " libre-échange ") ; il en a repris le discrédit de l'intervention publique, mais il a été échaudé par son échec historique dans les années 1930, qui a vu naître sur ses décombres, tout à la fois Roosevelt et la social-démocratie nord-européenne, les fascismes et les fronts populaires des pays latins, européens ou sud-américains. Dès lors, ce néo-libéralisme a réalisé sa mutation : l'archéo-libéralisme était optimiste et conservateur ; héritier du naturalisme du XVIIIe siècle, ou plus précisément du Pangloss de Voltaire, il pouvait encore prétendre que le libéralisme politique et culturel était cohérent avec le libéralisme économique. La terrible impasse historique de son devancier a conduit le néo-libéralisme économique à être pessimiste et réactionnaire (creuser les inégalités devient le test de sa " modernité "), et cela le conduit, pour imposer sa loi au plus grand nombre, à s'opposer aux libertés publiques et privées, à tenter de contourner les règles démocratiques, à remettre en cause la laïcité et à nourrir tous les intégrismes religieux, qu'ils soient musulman, juif ou chrétien. Sur le plan international, il engendre la guerre des civilisations ; sur le plan des nations, il est devenu, en lieu et place d'un marxisme défaillant, la véritable doctrine de la lutte des classes, même s'il ne peut évidemment pas l'avouer tel quel.

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C'est ainsi que, depuis un quart de siècle, notre planète, notre continent, notre pays, nos quartiers et nos villages, tous les aspects de notre vie sont dominés par la logique d'une accumulation financière globalisée. Sans doute, la recherche du profit maximum a été, en permanence, au coeur de la dynamique de toute économie capitaliste, et celle-ci induit inévitablement un processus d'accumulation financière. On se souvient de la célèbre apostrophe de Karl Marx : " Accumulez, accumulez, c'est la loi et les prophètes ! " Mais la novation essentielle des années 1980 est la libéralisation sans frein des mouvements internationaux de capitaux, qui nourrit désormais ad nauseam cette accumulation tout autour de la planète.

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Derrière son masque, cette logique a un visage, celui d'un oligopole de grandes banques internationales  [1][1] François Morin, article à paraître dans la revue Mouvements,... qui réalisent plus de 93 % des transactions internationales, quand les échanges de biens et de services n'en représentent qu'un peu moins de 3 % et que les transactions boursières sur les actions et les obligations comptent à peine plus ! Cet oligopole de quelques dizaines de banques qui a pris " le poste de commande du financement de l'économie mondiale " réduit même à l'impuissance les banques centrales, dites indépendantes, mais finalement consentantes à cette nouvelle dépendance ; ces grandes banques internationales ont en outre, depuis peu, pris le contrôle des sociétés qui gèrent les fonds d'investissement.

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Or, ces derniers, à commencer par les fonds de pension américains, exigent dans le monde entier, depuis la fin des années 1980, une norme financière commune à toutes les entreprises qu'elles contrôlent, y compris les plus grandes multinationales : ce standard international est une rentabilité financière sur fonds propres de 15 %, alors même que la croissance de l'économie mondiale est de l'ordre de 4 %, et de 2 % en Europe  [2][2] Ce taux est de 4 % dans la zone euro, en tenant compte... ! Dès lors, il n'y a plus d'entreprises, grandes ou petites, que de nom : toutes ne sont plus que des segments d'une division mondiale du travail, modelée par les gestionnaires financiers à la recherche éperdue de la valorisation exponentielle du capital financier. Elles peuvent être dépecées, délocalisées, fermées, aucune loi ou convention collective ne peut prétendre les sauvegarder durablement. Il ne suffit pas de prétendre être compétitif ou rentable : il faut rapporter au moins 15 % par an ! Si tout va bien, les actionnaires autophages peuvent alors décider de racheter les actions de leurs propres entreprises : ainsi la valeur boursière monte et permet des plus-values qui sont autant d'enrichissement sans contrepartie, et donc sans légitimité ; et quand vient le temps de la distribution des dividendes, ils sont d'autant moins nombreux à se partager la masse distribuée. Sinon, une décision venue d'un ailleurs anonyme, d'un fonds financier installé dans un paradis fiscal ou d'une salle capitonnée d'une grande banque, peut décider à tout moment de votre vie... ou de votre mort.

Quatre attitudes politiques possibles

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Face à cette logique de l'accumulation à l'ère de la globalisation financière, laquelle surexploite tout, phagocyte tout, pourrit tout, pollue tout, il y a, en schématisant, quatre attitudes politiques possibles.

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La première est celle du renforcement de cette logique d'accumulation, au nom de la modernité : poursuivre les " réformes de structures " - entendez par là les contre-réformes antisociales, cherchant à démanteler l'ensemble des conquêtes sociales et démocratiques réalisées depuis un siècle. Tourner à l'envers le film de la social-démocratie, tel est le dessein de la plupart des grands technocrates internationaux (de Washington et New York à Bruxelles et Francfort) et celle des partis de la droite dure, inévitablement poussée à l'autoritarisme et à la manipulation médiatique, parce qu'elle aggrave objectivement la situation d'une large majorité de citoyens, et en particulier de l'ensemble du monde du travail et de ses couches les plus défavorisées. C'est clairement la démarche d'un Bush et de ses relais européens (Aznar, Berlusconi, etc.), tous aujourd'hui désavoués par leurs concitoyens au moment même où un clone français apparaît sous les traits de Nicolas Sarkozy pour mieux tromper les Français.

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La deuxième attitude politique, face à l'hégémonie établie par cet oligopole des grandes banques internationales, est celle de l'accompagnement plus ou moins social de cette dynamique. On essaie ainsi de préserver ce qui peut l'être des valeurs et des acquis de la " belle époque " où le capitalisme national était régulé par une triple influence : le fordisme (les salaires pouvaient progresser au rythme des gains de productivité, qui étaient élevés en Europe, du fait notamment d'effets de rattrapage après les guerres mondiales) ; Beveridge et l'Etat-providence ; Keynes, enfin, qui fournissait tout à fois le fondement scientifique d'un policy mix des politiques budgétaires et monétaires (gérant au mieux un " stop and go " qui minimisait les désagréments alternés du chômage et de l'inflation) et le financement des équipements et des services publics. Nous avons montré dans cette revue, avant même les élections municipales de 2001, puis la présidentielle de 2002, que cette démarche, qui est devenue depuis de longues années celle d'une partie de la gauche politique et syndicale en France comme dans les autres pays européens, pour honorable qu'elle puisse paraître, était condamnée à toujours échouer : " Il ne peut y avoir de base électorale pour une politique social-libérale, parce que l'électorat de droite préférera toujours l'original aux contrefaçons, et l'électorat de gauche préférera rester chez lui "[3][3] Dominique Taddei, " Keynésiens et/ou sociaux-libéraux ?.... Nous ne savions pas encore que, travaillé par le sentiment d'insécurité économique et sociale tout autant que personnelle, ce même électorat pourrait se déplacer dans de telles proportions pour des candidats de la droite extrême...

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La troisième attitude face à la mondialisation financière est d'être non seulement contre, mais de proposer un retour aux règles antérieures. D'abord est née une forme d'antimondialisme, dénonçant pêle-mêle ses causes et ses effets. De nombreuses mobilisations se sont ainsi développées à travers le monde, à la fin du dernier millénaire, contre les différents " sommets ", l'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI) ou l'Organisation mondiale du commerce (OMC), avec un succès inespéré. Elles ont même réussi à bloquer un certain nombre de décisions qui auraient manifestement aggravé soit la libéralisation financière, soit certaines de ses conséquences. A cet égard, l'échec même du Traité constitutionnel européen (TCE) dans deux pays fondateurs (la France, puis les Pays-Bas), où les questions économiques et sociales ont joué un rôle déterminant, s'inscrit dans cette droite ligne de l'antilibéralisme. Mais s'opposer à de nouvelles aggravations ne constitue évidemment pas une stratégie suffisante, face à une accumulation financière qui se poursuit de façon exponentielle, même quand elle ne peut abattre toutes les règles préexistantes.

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Certes, on peut déceler, au sein de ce courant antilibéral, une volonté assez nouvelle de ne pas seulement s'opposer, mais d'être capable de proposer. Nourris de traditions " révolutionnaires " et/ou nationales et dites " souverainistes ", une partie de ses membres entend maintenant promouvoir un " protectionnisme altruiste " : soit à l'échelle des 27 membres de l'Union européenne, en réévaluant le traité de Rome et son tarif extérieur commun - de façon assez paradoxale de la part de ceux qui ont combattu toutes les étapes de la construction européenne ; soit, à défaut, au niveau de l'Hexagone, en s'appuyant tout à la fois sur le précédent de la " chaise vide " du général de Gaulle et sur la défense (évidemment souhaitable) de nos services publics. Ce néo-protectionnisme, comme l'ancien, aboutirait à ressusciter la Sainte Alliance des capitalistes et des prolétaires des pays riches contre l'ensemble des populations des pauvres et émergents, comme l'a justement démontré Thomas Coutrot. Au-delà de l'archaïsme de ses postures (qui ne proposent des solutions que dans le passé), la faiblesse fondamentale de cette démarche est sa sous-estimation des questions financières et monétaires au profit d'une dénonciation évidemment plus commode des aspects commerciaux  [4][4] Il est à cet égard intéressant d'observer la crise... : pourtant, qu'est-ce qu'un droit de douane, quand les taux de change peuvent varier de plus de 50 % en un an, en affectant non seulement les importations mais tout autant les exportations ?

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Petit à petit, une quatrième attitude commence à émerger. C'est ainsi que, malgré quelques résistances, l'antimondialisme s'est transformé en un " altermondialisme ", et que l'antilibéralisme, jusque-là trop souvent indifférencié, commence à mieux opposer les dites libertés financières et commerciales - qu'il entend combattre - et les libertés politiques et culturelles - qu'il entend, au contraire, promouvoir. Ceci signifie que ce courant doit être à la fois en mesure de développer une politique internationale (mondiale et européenne) et des alliances, capables de s'en prendre à l'oligopole des banques internationales, et une stratégie multidimensionnelle qui tende à contrer, puis réparer et construire sur tous les terrains, qu'il s'agisse des champs sociaux, écologiques, citoyens, féministes, culturels...

Reprendre le contrôle de la finance et de la monnaie

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Au coeur de toute stratégie de transformation : bâtir une autre gouvernance mondiale et européenne, afin de reprendre le contrôle de la finance et de la monnaie.

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Si l'analyse précédente est correcte, au moins dans ses grandes lignes, les inégalités ne peuvent évidemment que s'aggraver, au niveau mondial comme au niveau français. Certains experts soutiennent que le capitalisme est en train de s'autodétruire. Plus militants, un nombre grandissant de citoyens pensent qu'il continuera d'en être ainsi tant qu'on ne parviendra pas à mettre en oeuvre une mobilisation citoyenne internationale suffisante, dont notre pays peut donner l'exemple. Il s'agit en effet, à l'accumulation financière, de substituer l'accumulation des droits, c'est-à-dire progresser dans toutes les directions d'une gouvernance mondiale et européenne véritablement démocratique. Car on ne pourra imposer une régulation légitime à l'oligopole des grandes banques internationales que si l'on met fin d'un même mouvement à l'internationale technocratique qui aujourd'hui la protège plus ou moins sciemment à Washington, New York, Bruxelles, Francfort et Paris.

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La tâche est moins utopique qu'il n'y paraît, parce que si ces banques dominent les marchés financiers, elles ne peuvent le faire qu'avec la protection des grandes institutions publiques que sont le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale, la Banque des règlements internationaux (BRI), l'OMC, etc. La tâche prioritaire de l'ensemble des forces progressistes doit donc être de constituer désormais une large alliance, afin d'intégrer ces organismes financiers et commerciaux, au sein du système des Nations unies, dans le respect de sa charte et des décisions de ses organismes normatif (l'Assemblée générale) et exécutif (un Conseil de sécurité lui-même réformé dans un sens démocratique)  [5][5] Cf. les propositions du Forum de la gauche citoyenne..., afin de mettre en oeuvre une régulation d'ensemble des flux et des marchés financiers.

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Il est clair qu'une majorité de pays y a grandement intérêt et que le blocage essentiel est évidemment celui de l'administration américaine. Mais le dramatique échec de sa politique au Moyen-Orient et l'hostilité qu'elle soulève sur la plus grande partie de la planète (de l'Amérique latine à l'Asie, en passant par le monde musulman, l'Union européenne et la Russie) ouvrent dans l'opinion publique aux Etats-Unis, et pour le prochain président américain, une occasion particulièrement favorable qu'il faut savoir saisir. Toute la question stratégique de l'altermondialiste est de ne pas se complaire dans une attitude d'antiaméricanisme primaire, cautionnée par quelques intellectuels et artistes, certes talentueux et sympathiques, mais de convaincre une majorité de Nord-Américains que leur pays doit sortir de son dilemme historique entre isolationnisme et impérialisme, pour entrer dans une véritable logique multilatérale, concrétisant le passage du " leadership " au " partnership " qu'énonçait John F. Kennedy peu avant son assassinat. Comme l'écrit si justement Pascal Boniface, directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), la question centrale est celle de la capacité de la France et de l'Europe à réimposer au monde " le choix du multilatéralisme, la prééminence des organisations internationales et la condamnation de la guerre comme moyen admissible de régler les différends "[6][6] Pascal Boniface, Lettre ouverte à notre futur(e) président(e)....

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Avec une réforme plus ou moins satisfaisante de la gouvernance mondiale, la question urgente est évidemment celle du financement d'un développement durable de l'humanité. Celui-ci comporte deux dimensions essentielles : celle d'un financement enfin garanti des plus pauvres, et celui d'une politique environnementale forte, reposant sur la décroissance énergétique des plus riches.

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La question du financement des plus pauvres a presque toujours été posée en termes de transferts Nord-Sud, sous d'innombrables variantes, dont l'expérience montre, depuis un demi-siècle, qu'elles ne fournissent au mieux que des solutions très partielles, quand ce ne sont pas des illusions : stabilisation des cours des matières premières, aide publique au développement, annulation de la dette... Le fait est que toutes ces tentatives ont en commun de préserver l'orthodoxie monétaire, en se refusant à créer les moyens de paiement dont manquent cruellement tant de projets sociaux, sanitaires, éducatifs, écologiques et autres dans les zones les plus déshéritées de la planète. Pourtant, l'instrument est là, à portée de main, qui fut créé il y a plus de trente ans pour aider l'Amérique de Nixon à payer ses dettes... Ce sont les droits de tirage spéciaux (DTS), cette monnaie internationale émise par le FMI et que Joseph Stiglitz, prix d'économie de la Banque de Suède en mémoire d'Alfred Nobel, a proposé d'émettre à nouveau en vue de lutter contre le sous développement. Ceux-ci pourraient être mis à la disposition des Banques régionales de développement pour financer les projets collectivement retenus, avec le concours des Etats et des ONG pour leur mise en oeuvre, évitant ainsi détournements corrupteurs et dérapages inflationnistes. Bien entendu, la régulation d'ensemble des marchés financiers serait de la responsabilité de ces instances financières mondiales intégrées au système des Nations unies, dont la logique et la légitimité rejoindraient enfin celles proposées par le plan Keynes de 1944.

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La dimension écologique est non moins planétaire, mais elle a au moins pour elle que les mesures positives unilatérales peuvent bénéficier à tous et à leurs initiateurs mêmes ! Les enjeux sont multiples, mais pour ne mentionner que le plus urgent, désormais universellement reconnu, la lutte contre l'émission de CO2 passe avant toute autre chose par la décroissance énergétique. Là encore, les solutions partielles (les énergies renouvelables) doivent être utilisées mais ne doivent pas nous détourner de l'objectif essentiel, qui remet en cause radicalement nos modes de vie, de production et de consommation. Il faut souhaiter que les périls du réchauffement planétaire, de la perte dramatique de biodiversité, du manque d'eau potable, des pollutions en tout genre permettent aux diplomaties françaises et européennes d'aboutir à des accords mondiaux conséquents. Mais tout le monde doit désormais comprendre qu'écologie bien ordonnée commence par soi-même, depuis notre vie quotidienne et notre collectivité locale jusqu'aux engagements nationaux et internationaux. Sans doute cela a-t-il un coût monétaire à court terme, tant il est vrai que, n'en déplaise aux libéraux, les marchés sont gravement défaillants pour limiter les externalités négatives qu'engendre l'accumulation du capital.

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Il faudrait désormais un livre entier pour énumérer l'ensemble de ces pratiques aussi vertueuses qu'efficaces. Nous en distinguerons ici une seule, parce qu'elle est, matériellement et symboliquement, au coeur de notre mode de développement : une taxe sur les kilomètres parcourus, pondérée par l'émission de CO2 engendrée par l'activité, peut être unilatéralement décrétée par la France, et son produit être réparti en trois parts : un tiers en chèques-transports pour les déplacements domicile-travail ; un tiers pour le financement des transports collectifs ; un tiers versé au budget européen, afin de financer des projets de même ordre dans les zones les moins développées de notre continent et d'ailleurs. On aura noté que cette écotaxe s'oppose au caractère inévitablement chauvin de tout droit de douane, puisqu'elle s'applique à tous nos échanges internes et à nos exportations autant qu'à nos importations. Gageons que le coup de tonnerre européen d'une telle décision ne manquerait pas de faire des émules...

Une dimension européenne essentielle

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Parmi les multiples chantiers qui s'entremêlent, au niveau de notre continent, nous en retiendrons quatre pour leur importance prospective ou pour leur urgence.

L'Europe sans frontières : pour une Union euro-méditerranéenne

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Depuis ses origines, la construction européenne repose sur un double mouvement d'approfondissement et d'élargissement. Privilégier le second, comme l'ont fait les instances officielles tout au long de ces dernières années, fut une erreur qui menace la construction d'ensemble. Prétendre maintenant faire l'inverse, au motif plus ou moins avoué que les prochains candidats sont balkaniques ou musulmans, est une erreur tout aussi fatale, parce qu'elle définit implicitement les frontières d'un continent qui ne peut être, comme l'écrivait François Perroux, qu'une Europe sans rivages. L'Europe est déjà passée de 6 à 27, et elle comportera dans les décennies à venir 40 ou 50 pays, au sein d'une Union euro-méditerranéenne (la vraie UEM) retrouvant plus ou moins les contours de la civilisation gréco-romaine, à la condition évidente que chacun de ces nouveaux membres accepte l'ensemble des valeurs qui sont les nôtres et qui sont assez bien établies par le Conseil de l'Europe.

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Utopique ? Moins que d'imaginer, il y a un quart de siècle, que les pays baltes seraient membres de l'Union européenne ! Et connaît-on une meilleure perspective, pour sortir par le haut des drames de la Palestine, d'Israël et du Liban, ou encore du terrible cocktail de frustration qui se développe sur toute la rive sud de la Méditerranée, que d'ouvrir la perspective de l'UEM ? Craignons plutôt que ceux qui s'efforcent aujourd'hui sans le dire de " bunkériser " un ensemble arbitrairement fixé à 27 pays soient dangereusement coupés des réalités du monde tel qu'il change. C'est pourquoi le nécessaire approfondissement de l'Union actuelle doit avoir notamment pour ressort essentiel notre capacité à préparer ces élargissements successifs.

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La solidarité à 27 et plus, si affinités

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Cette Union européenne doit dans le même temps approfondir ses mécanismes de solidarité interne et externe, ce qui passe inévitablement par une augmentation substantielle du budget européen, dont le doublement (2 % du produit intérieur brut de l'Union) pourrait servir de repère. Bien entendu, les ressources propres devront y jouer un rôle grandissant, au détriment des paiements nationaux qui alimentent, depuis Mme Thatcher, dans l'ensemble des pays riches, une démagogie antieuropéenne lamentable : on a vu que les écotaxes auraient un rôle essentiel à jouer dans ce budget européen.

Des institutions démocratiques pour l'Europe

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L'Union européenne perd jusqu'à sa raison d'être, au fur et à mesure que l'eurocratie se substitue à la démocratie. Aujourd'hui, l'Union est encalminée dans des règles absurdes, imaginant rendre irréversibles un ensemble mortifère de politiques néo-libérales à travers un aberrant projet de traité constitutionnel qui n'a été approuvé que par une majorité de citoyens espagnols et luxembourgeois (pour des raisons particulières, sur lesquelles il n'est guère nécessaire de s'étendre) et qui, au-delà des Français et des Hollandais, n'aurait jamais été accepté par les Anglais ou les Polonais... Il lui faut donc un traité institutionnel (puisque le beau terme de constitution a été galvaudé) et qui ne soit que cela.

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Celui-ci ne pourra être légitime que s'il est élaboré démocratiquement, c'est-à-dire par une Assemblée élue au suffrage universel et ayant ce mandat. Cela devrait être le prochain Parlement européen, et le temps qui nous sépare de cette élection (juin 2009) nous en laisse tout à fait le temps. Il appartiendra à ce Parlement de consulter les gouvernements et Parlements nationaux, de même que les représentants des forces sociales, économiques, culturelles et autres de tous nos pays.

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Au demeurant, une grande partie des dispositions institutionnelles qui figuraient dans le défunt TCE pourraient sans doute être conservées, pourvu que trois types de précautions soient pris. D'abord, supprimer le clivage redoutable entre petits et grands pays, en généralisant une règle de double majorité, une décision n'étant acquise que si elle est acceptée par une majorité de pays représentant la majorité de la population concernée. Ensuite, en donnant à la Commission toute sa place, mais rien que sa place : son monopole d'initiative doit être supprimé, le droit d'initiative étant au contraire ouvert aux gouvernements et Parlements nationaux, ainsi qu'aux référendums citoyens ; ses jugements, en matière de droit de la concurrence, doivent pouvoir faire l'objet d'un appel devant le Parlement européen, car elle ne peut être à la fois l'instance d'instruction et celle de jugement ; en matière monétaire et financière, sa subordination à l'égard de l'Eurogroupe doit être clairement affirmée puisque, représentante des 27, elle ne peut prétendre dicter sa conduite aux 13 pays membres de la zone.

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Enfin, la proposition que tous les pays ratifient ce traité institutionnel le même jour est une idée simple, honnête et efficace.

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L'euro au service des peuples : un Pacte de coopération économique et sociale (Paces)  [7][7] Sur le paragraphe suivant, nous nous permettons de...

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La mal-gouvernance de la zone euro est aujourd'hui observée avec consternation par tous ceux - dont nous sommes - qui n'ont cessé de soutenir l'importance de l'euro, face à l'ancienne hégémonie du dollar et du mark. L'urgence n'est pas de réviser les traités (tâche évidemment impossible), mais de faire beaucoup mieux : le Pacte proposé repose, notamment, sur une définition des taux de change par l'Eurogroupe ; sur une définition de la stabilité des prix - conforme à une politique de plein-emploi - par le Parlement européen (comme c'est le cas au Royaume-Uni) ; sur l'harmonisation fiscale et sociale ; sur une appréciation des finances publiques par ces mêmes instances, Parlement et Eurogroupe, qui ont seules la légitimité pour le définir et en contrôler la mise en oeuvre. Ce Pacte de coopération économique et sociale est possible et nécessaire à 13 (il concerne la gouvernance de la zone euro), mais pas à 27 (compte tenu des positions britanniques et en Europe de l'Est).

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Faute de place (et par esprit de contradiction), nous avons choisi d'ignorer ici les questions hexagonales. Nous ne ferons in fine qu'une exception : nous avons besoin de changer la politique, si nous voulons changer de politique ; changer les institutions, bien au-delà d'un petit toilettage ; mettre en oeuvre une démocratie à la fois plus représentative et plus délibérative (ce qui dépasse les simples procédures consultatives) ; changer les organisations politiques, là où le dramatique essoufflement démocratique des partis réclame l'émergence de coordinations et de collectifs de citoyens militants...

Notes

[1]

François Morin, article à paraître dans la revue Mouvements, et François Morin, Le Nouveau Mur de l'argent. Essai sur la finance globalisée, Seuil, 2006.

[2]

Ce taux est de 4 % dans la zone euro, en tenant compte de la hausse des prix. Car, dans nos pays, la seule inflation effective - dont la Banque centrale européenne est complice - est l'inflation des profits, des stock-options et des " parachutes dorés ".

[3]

Dominique Taddei, " Keynésiens et/ou sociaux-libéraux ? ", L'Economie politique, n? 11, 3e trim. 2001.

[4]

Il est à cet égard intéressant d'observer la crise récente qui a traversé Attac (créé à l'origine pour lutter contre la libéralisation financière). Au-delà d'un problème de gouvernance interne, la principale organisation altermondialiste a semblé privilégié une discussion sur les politiques commerciales, vieille de deux siècles (entre Ricardo et Frédéric List), tombant ainsi dans le piège idéologique des partisans du libre-échange, occultant par trop les questions monétaires et financières, malgré la grande expertise de bien des membres de son conseil scientifique.

[5]

Cf. les propositions du Forum de la gauche citoyenne dans la revue Confluences et sur son site Internet ((www. forumgc. org). Celles-ci ne peuvent concerner que le domaine économique ; c'est ainsi que la disparition-transformation de l'Otan en une organisation strictement chargée de mettre en oeuvre les décisions du Conseil de sécurité ferait perdre à l'Occident son rôle autoproclamé de gendarme du monde et contribuerait plus facilement à éviter un choc des civilisations.

[6]

Pascal Boniface, Lettre ouverte à notre futur(e) président(e) de la République sur le rôle de la France dans le monde, Armand Colin, 2007.

[7]

Sur le paragraphe suivant, nous nous permettons de renvoyer au rapport et à l'avis voté par le Conseil économique et social : Dominique Taddei, Nouvelles Politiques conjoncturelles et dialogue macroéconomique en Europe et en France, Editions des Journaux officiels, 2003.

Résumé

Français

Un autre monde, une autre Europe, une autre France, d'autres villes et d'autres campagnes sont possibles, mais aussi de nouvelles façons de faire de la politique sont possibles ! Autrement dit, cette conviction forte qui fonde les progrès du mouvement altermondialiste, depuis le tournant du millénaire, s'affirme à tous les niveaux de l'action collective. Car il ne s'agit plus d'entendre la politique comme relevant du seul champ des décisions de l'Etat, ni même de celui de l'ensemble des institutions politiques, internationales ou décentralisées. La politique, c'est tout autant, sans hiérarchie, le domaine de l'ensemble de nos actions collectives, qu'elles soient sociales, économiques, culturelles ou écologiques...

Plan de l'article

  1. Quatre attitudes politiques possibles
  2. Reprendre le contrôle de la finance et de la monnaie
  3. Une dimension européenne essentielle
  4. L'Europe sans frontières : pour une Union euro-méditerranéenne
  5. Des institutions démocratiques pour l'Europe

Pour citer cet article

Taddéi Dominique, « Les alternatives françaises passent par le monde et par l'Europe », L'Économie politique 2/2007 (n° 34) , p. 49-59
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2007-2-page-49.htm.
DOI : 10.3917/leco.034.0049.


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