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L'Économie politique

2007/3 (n° 35)


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L'Organisation mondiale du commerce (OMC) a été créée en 1995 mais, six ans plus tard, les nations qui en sont membres ont lancé un nouveau cycle de négociations pour réformer cette jeune institution. On ne peut donc être surpris que de tels pourparlers traînent en longueur : l'OMC aurait dû se concentrer sur son rôle originel plutôt que de chercher à élargir son mandat. Car les bienfaits de l'approche actuelle sont très limités et ses coûts potentiellement élevés.

Des gains potentiels en baisse

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Bien qu'en 1994 les négociations de l'Uruguay Round aient été un franc succès et aient conduit à la naissance de l'OMC en 1995, les pays en voie de développement protestèrent quand le monde développé proposa, en 2001 à Doha (Qatar), un nouveau round de négociations commerciales internationales. Dénonçant les défauts du cycle pré­cédent, ils n'acceptèrent en effet de s'y lancer qu'à la condition sine qua non de placer le développement au centre des débats.

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Les perspectives initiales semblaient prometteuses. Lors d'une réunion ministérielle de l'OMC, à Cancún en 2003, Eveline Herfkens, coordinatrice exécutive des " Objectifs du millénaire des Nations unies " (United Nations' Millenium Development Goals) et ancienne directrice générale de la Banque mondiale, avait affirmé : " Un round en faveur du développement pourrait améliorer le revenu mondial d'au moins 520 milliards de dollars et sortir 144 millions de personnes de la pauvreté. C'est pourquoi nous sommes des centaines à nous réunir aujourd'hui ". Mais de nouvelles études, utilisant les mêmes sources que Herfkens [2][2] Toutes les projections des bénéfices attendus du cycle..., estiment aujourd'hui ces gains potentiels à seulement 287 milliards de dollars pour 2015 - le tiers de ce qui avait été estimé deux ans auparavant (cf. tableau 1). Les projections de gains pour les pays en voie de développement chutent à 90 milliards de dollars (0,8 % du PIB), soit une baisse de 83 %, alors que leur part dans les gains globaux baisse de 60 % à 31 % [3][3] Les modifications des résultats des estimations entre.... Un problème important pour ces négociations censées être le " round du Développement " des discussions sur le commerce mondial [4][4] De nouveaux travaux menés dans le cadre du Carnegie....

Tableau 1. Doha : des gains potentiels en baisse en cas de libéralisation totaleTableau1
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Plus inquiétant encore, ces estimations tablent sur un scénario de libéralisation " totale " du commerce mondial. Autrement dit, les modèles supposent que toutes les barrières à l'échange, tarifaires ou non, seront totalement absentes du système économique mondial, un scénario hautement improbable dans le contexte du cycle actuel. Pour refléter fidèlement les résultats les plus probables des négociations en cours, de nouveaux rapports incluent des projections de libéralisation partielle, pour un " scénario de Doha probable ". Celui-ci prévoit des réductions tarifaires échelonnées dans le secteur agricole selon trois ou quatre niveaux : de 45 %, 70 % et 75 % des droits de douane existants pour les pays développés, et de 35 %, 40 %, 50 % et 60 % pour les pays en développement. Aucune réduction des tarifs douaniers agricoles n'est exigée pour les pays les moins avancés. Pour les tarifs non agricoles, les critères retenus sont une réduction de 50 % pour les pays développés et de 33 % pour les pays en développement, les pays les moins avancés en étant exemptés.

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Le tableau 2 résume les prévisions des modèles concernant les gains probables du cycle de Doha. Selon ce scénario, les bénéfices globaux prévus pour 2015 ne s'élèvent plus qu'à 96 milliards de dollars, dont à peine 16 milliards iront aux pays en voie de développement. Ils représentent 0,16 % du PIB de ces pays, soit 3,13 dollars par habitant, l'équivalent de moins d'un centime d'euro par jour. Bien que la plus grande importance ait été accordée à l'agriculture dans les négociations, les gains liés au secteur agricole, selon le scénario de réformes de Doha, s'élèvent, pour les pays en voie de développement, à moins de 0,1 % du PIB - seulement 9 milliards de dollars. Les gains en rapport direct avec les réductions des subventions des pays du Nord sont par ailleurs estimés à 1 milliard de dollars à peine [5][5] Kym Anderson, William Martin et Dominique van der Mensbrugghe,.... Parmi les pays en voie de développement, seuls quelques-uns vont pouvoir percevoir cette manne. La moitié des bénéfices sont supposés aller à seulement huit pays en voie de développement : l'Argentine, le Brésil (qui doit recevoir 23 % des bénéfices des pays en voie de développement), la Chine, l'Inde, le Mexique, la Thaïlande, la Turquie et le Vietnam [6][6] Thomas W. Hertel et Roman Keeney, " What's at stake :....

Tableau 2. De faibles gains attendus des négociations en coursTableau2
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Un autre domaine majeur concerné par les négociations de Doha est celui des services. Depuis les années 1980, le commerce des services se développe plus vite que le commerce des biens. Les pays développés poussent actuellement les pays en voie de développement à ouvrir leur marché des services - en particulier dans les secteurs financiers et des télécommunications - en échange de l'accès à leur marché agricole. La Banque mondiale a (aussi) mis au point des modèles pour les échanges de services, mais elle a fini par considérer leurs résultats comme étant trop " fortement incertains " pour les publier dans ses estimations sur les conséquences du round de Doha [7][7] Pour des estimations dans le secteur des services,.... Non seulement le commerce de services est difficilement quantifiable, mais les avantages qu'apporterait la suppression des entraves aux échanges de services doivent être extrapolés pour la modélisation, étant donné qu'il n'existe pas de tarifs douaniers mesurables dans ces secteurs. Les barrières à l'échange transfrontalier se traduisent plutôt par des réglementations visant à restreindre l'investissement ou l'entrée sur les marchés tertiaires d'un pays. Bien que la modélisation du commerce de services en soit à ses balbutiements et qu'elle doive être interprétée avec prudence, les avantages estimés de la libéralisation des services sont présentés dans le tableau 3 ci-dessous.

Tableau 3. Quels gains attendre d'une libéralisation des services ?Tableau3
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Comme dans les évaluations concernant le commerce de biens, la libéralisation des échanges de services devrait produire des gains relativement faibles, dont la majorité reviendrait aux pays développés. En cas de libéralisation totale, les avantages globaux pour le monde seraient de 53 milliards de dollars. Seulement 34 % iraient au monde en voie de développement, l'équivalent d'une augmentation ponctuelle de 0,31 point de PIB, soit moins d'un centime d'euro par jour et par habitant. Le scénario de la libéralisation partielle " probable " - réduction de 50 % des entraves aux échanges de services - rapporterait seulement 6,9 milliards pour le monde en voie de développement, soit 29 % des bénéfices totaux, beaucoup moins qu'un centime d'euro par personne et par jour pendant une seule année. Dans les deux scénarios, l'Inde, l'Afrique du Sud et la Chine reçoivent plus de la moitié des gains totaux des pays en voie de développement. Il faut cependant noter que, contrairement à la libéralisation des biens, les pays en voie de développement bénéficient davantage de la libéralisation des services mesurée en pourcentage de PIB, bien que dans les deux cas cette dernière soit inférieure à 1 % de PIB [8][8] Cf. note 2.. En additionnant la libéralisation des échanges de marchandises et de services, les gains totaux des pays en voie de développement s'élèvent à 123,5 milliards en libéralisation totale - 1,1 % du PIB - et à 28,7 milliards selon le scénario plus probable, soit en 2015 une augmentation ponctuelle de 0,28 point de PIB au niveau mondial [9][9] Par exemple, le Mexique n'a pu procéder à une augmentation....

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La Banque mondiale a développé ses modèles pour estimer dans quelle mesure la libéralisation des échanges permettrait d'élever les conditions de vie des plus démunis au-dessus des seuils de pauvreté. Comme les estimations des gains globaux de bien-être, celles qui concernent la pauvreté donnent maintenant des résultats plus modestes. L'estimation citée à Cancún par Herfkens, les 144 millions de personnes qui devaient théoriquement sortir de la pauvreté, a maintenant été révisée à la baisse à 66 millions dans le scénario de libéralisation complète. Le scénario probable de Doha estime à 6,2 millions le nombre de personnes passant au-dessus de l'indice de pauvreté de 2 dollars par jour, et à 2,5 millions les personnes franchissant celui de l'extrême pauvreté, fixé à 1 dollar par jour.

Des coûts réels

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Les bénéfices attendus de la libéralisation du commerce, même s'ils diminuent, sont réels. Mais les coûts le sont aussi. Coûts et bénéfices ne sont pas également répartis entre les pays, ni en leur sein. Trop peu d'attention a été accordée aux coûts de la libéralisation du commerce et à la manière dont les gains devraient être redistribués à ceux qui en subissent le plus de désavantages.

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Les coûts les plus importants de la libéralisation sont ceux qui sont associés aux ajustements à la libéralisation et résident dans les pertes de revenus douaniers et d'emplois. Le tableau 4 compare les bénéfices projetés de Doha et les estimations en termes de pertes de recettes fiscales. Les modèles de la Banque mondiale et les autres modèles de libéralisation des échanges supposent que les équilibres budgétaires des nations sont fixes. Autrement dit, toutes les pertes de revenus douaniers sont compensées d'office, par hypothèse. Cependant, dans le monde réel, de tels arrangements fiscaux sont difficiles à mettre en pratique et rencontrent une forte résistance [10][10] Les estimations des gains possibles proviennent de.... La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) a publié des estimations concernant les pertes de recettes douanières avec des hypothèses proches de celles du scénario probable de Doha. Elles sont présentées dans le tableau 4 avec les projections de gains réalisées par la Banque mondiale, pour le monde et pour une sélection de régions et de pays. Les pertes douanières peuvent être significatives : les pertes totales pour les pays en voie de développement concernant les négociations sur l'" accès aux marchés non agricoles " - les produits manufacturés - pourraient être de 63,4 milliards de dollars, soit presque quatre fois le niveau des gains [11][11] Jagdish Bhagwati, " From Seattle to Hong Kong ", Foreign....

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Pour de nombreux pays en voie de développement, tailler dans les revenus douaniers n'aura pas comme seule conséquence de réduire leur capacité à développer de nouvelles industries pour s'intégrer dans l'économie mondiale. Cela va également limiter la capacité des gouvernements à encourager les industries naissantes et à maintenir les programmes sociaux existants en faveur des pauvres. La majeure partie des pays en développement est dépendante des revenus douaniers pour plus du quart de leurs recettes fiscales. Pour les plus petites nations, dont les économies sont peu diversifiées, les revenus douaniers constituent l'essentiel du budget de l'Etat. Selon le South Centre, basé à Genève, les recettes douanières représentent plus de 40 % des revenus fiscaux en République Dominicaine, en Guinée, à Madagascar, en Sierra Leone, au Swaziland et en Ouganda. Dans la revue Foreign Affairs, Jagdish Bhagwati analysait la situation ainsi : " Si les pays pauvres qui sont dépendants des revenus douaniers pour leurs dépenses sociales risquent de perdre ces ressources en réduisant leurs barrières tarifaires, les institutions internationales telles que la Banque mondiale devraient se préparer à couvrir ces pertes jusqu'à ce que leurs systèmes fiscaux, une fois réformés, puissent lever des impôts par d'autres moyens plus appropriés "[12][12] Cf. M. Shahe Emran et Joseph E. Stiglitz, " On selective.... S'il est en effet évident que les taxes sur la consommation sont la meilleure manière de financer le bien-être social, les économistes ont montré que les droits de douane pouvaient être préférables dans les pays en développement, compte tenu de leurs vastes économies souterraines qui ne peuvent pas être taxées efficacement [13][13] Food and Agriculture Organization (FAO), The State....

Tableau 4. Un bilan globalement négatif pour les pays en développementTableau4
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Bien que les avantages nets escomptés soient positifs pour beaucoup de pays, de tels gains seraient le résultat de changements structurels significatifs fondés sur un éloignement des stratégies de développement s'appuyant sur la connaissance et le savoir, pour donner la priorité aux produits primaires et à la production de biens manufacturés à faible contenu technologique. Les prix des produits primaires sont aujourd'hui temporairement orientés à la hausse, mais leur trend de long terme n'est pas encourageant. Selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), le prix des produits primaires non énergétiques a diminué de 30 % entre 1980 et 2005, et il est susceptible de continuer dans cette voie. Par ailleurs, les termes de l'échange - le rapport entre les prix moyens des produits agricoles vendus par les pays en voie de développement et ceux des marchandises qu'ils se procurent auprès des pays développés - se sont dégradés de près de 70 % entre 1961 et 2001 [14][14] Cargill, Arthur Daniels Midland et Zen Noh contrôlent....

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Quand les cours des produits de base chuteront de nouveau, il n'y aura probablement que peu d'industries dans quelques pays en développement pour compenser cette dépression, puisque presque toutes les créations d'emplois attendues concernent l'agriculture ou les industries d'habillement. Les industries mécaniques, de métaux non ferreux, d'électronique et de véhicules à moteur seraient gravement touchées. Pour le Brésil et l'Argentine, ceci se traduirait en pertes d'emplois qui se répercuteraient dans les campagnes. En Asie, il y aurait des migrations d'employés depuis les secteurs de haute technologie vers les emplois textiles. Ces deux ajustements soulignent la dégradation potentielle des salaires et du niveau de sophistication technologique qui se produirait sous un scénario de libéralisation qui sous-estimerait l'importance des coûts d'ajustement.

Pourquoi les pays en voie de développement ont dit non

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Les pays en voie de développement ont compris que les négociations de Doha ne leur seraient pas salutaires et que leurs propositions étaient ignorées. Le thème des discussions était de déterminer comment faire bénéficier les pauvres du commerce mondial. Sur le papier, ceci est obtenu en démantelant les barrières douanières et autres restrictions aux importations, et en permettant à chaque nation de produire autant qu'elle peut en vendre les marchandises qu'elle produit le mieux. Si chaque pays faisait cela, les producteurs obtiendraient l'accès à plus de marchés et les consommateurs auraient un choix optimal de produits, à bas prix et de bonne qualité - toutes les nations en bénéficieraient. Sur le terrain, cependant, partout où les sociétés multinationales peuvent dicter leurs prix, le système entier est perverti. Il viole le principe de la " concurrence parfaite " dans le commerce. Une poignée de compagnies américaines se partagent par exemple les exportations de maïs [15][15] Cf. Peter Gibbon, " Africa, Tropical Commodity Policy.... Ce quasi-monopole leur permet d'exiger de bas prix de la part des fermiers américains, puis de déverser le maïs à grand volume et bas prix partout dans le monde. Ce dumping, combiné à d'importantes subventions pour certaines récoltes, rapporte d'énormes profits à l'agrobusiness, et ce aux dépens des petits fermiers aussi bien dans les pays riches que dans les pays pauvres. Ces compagnies géantes dominent le marché dans la plupart des secteurs les plus profitables de l'économie globale, tels que ceux des technologies de pointe, des automobiles, du secteur bancaire et de la distribution.

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Lors des discussions commerciales, les pays en voie de développement ont été invités à s'ouvrir aux entreprises mondiales, à leur accorder des réductions importantes de droits de douane et à lever les entraves réglementaires à l'investissement, alors même que les Etats-Unis et l'Europe limitaient leurs réductions de tarifs douaniers et de subventions agricoles. Les nations les plus pauvres se sentaient comme une équipe de gamins jouant au football contre l'équipe nationale d'Italie : leurs fermiers et leurs entrepreneurs industriels nationaux étaient condamnés à rester sur le carreau. Les évaluations de la Banque mondiale citées plus haut prouvent que les pays développés auraient gagné cinq fois plus que le monde en voie de développement, et que les gains de revenu moyen auraient été de moins d'un centime d'euro par jour et par personne.

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Néanmoins, après cinq années de négociations, un accord a semblé théoriquement possible : les pays en voie de développement pourraient avoir accès aux marchés agricoles des pays riches, lesquels auraient, en échange, accès aux marchés industriels des pays en développement. Le Bénin pourrait vendre son coton au marchand de vêtements Gap ; les Etats-Unis pourraient vendre leurs produits pharmaceutiques au Brésil. Cependant, les nations occidentales, où siègent la plupart des méga-compagnies, exigèrent que les pays en développement ouvrent leur marché immédiatement. Les pays les plus pauvres y virent la politique du " faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais ! ". Ils se sont rendu compte que les économies américaine et européenne, et plus récemment celles de la Corée du Sud et de la Chine, étaient entrées lentement dans le marché mondial, en protégeant leurs principales industries exportatrices avec des boucliers tarifaires en mesure de les fortifier dans le marché mondial. Le fabricant chinois d'ordinateurs Lenovo, par exemple, a été créé par le gouvernement chinois et protégé pendant des années ; il a récemment acheté la division PC d'IBM et est maintenant un leader dans les composants électroniques de haute technologie. Le taïwanais Acer Computer et les coréens du sud Hyundai et Kia Motors ont suivi des voies similaires.

Comment aller de l'avant ?

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Aujourd'hui, les négociations du round de Doha ne sont pas susceptibles de reprendre avec beaucoup d'entrain d'ici aux élections présidentielles américaines. Une telle coupure dans les négociations n'est pas nécessairement préjudiciable aux discussions, à condition que les nations usent de ce contretemps pour repenser le calendrier des pourparlers et les moyens de les réengager. Lors des négociations, les pays en voie de développement ont été réduits à la portion congrue du fait de leur poids marginal dans le marché mondial et de leur manque d'influence sur les décisions - même si les négociations devaient justement traiter cette question. En réintroduisant le développement à la conférence de Doha, des réformes pourraient naître afin de mettre le commerce international au service du développement des pays pauvres.

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Pour que ce scénario se produise, les pays en développement doivent opérer plusieurs changements dans leurs politiques. Premièrement, les Etats-Unis et l'Union européenne devraient s'accorder pour respecter les jugements de l'OMC qui ont considéré leurs subventions au coton et au sucre comme une violation des règles commerciales existantes, lesquelles interdisent d'exporter des produits à un prix inférieur à leur coût de production. Ceci offrirait un soutien tangible aux fermiers d'Afrique de l'Ouest et d'Amérique latine, tout en envoyant aux pays en voie de développement un signal fort de la volonté des nations développées de respecter les règles de l'OMC.

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En second lieu, les nations occidentales devraient sérieusement prendre en compte la proposition de beaucoup de nations africaines de réguler les firmes mondiales, qui exigent des prix injustes pour les ressources utilisées dans la production agricole et engrangent des milliards de bénéfices en revendant les produits finis. Ces nations ont fait de nombreuses propositions à ce sujet, en particulier pour que des accords internationaux de gestion des circuits d'offre poussent les prix à la hausse et limitent le comportement oligopolistique de ces grandes sociétés étrangères. Mais elles ont été ignorées par les nations développées [16][16] Voir par exemple Joseph Stiglitz , La Grande Désillusion,....

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Troisièmement, les négociateurs devraient ressusciter le vieux principe de l'OMC de " traitement spécial et différencié " pour les nations les plus pauvres. Les pays développés devraient revenir sur les lois sur la propriété intellectuelle, qui empêchent les nations les plus démunies de fabriquer des médicaments génériques bon marché, et les autoriser à s'exempter de la dérégulation sur les produits alimentaires de base de leurs économies, comme le maïs, le riz et le blé.

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Quatrièmement, une fois décidées les mesures décrites plus haut, les établissements internationaux comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale devraient faire un pas vers les pays en voie de développement pour les aider à couvrir certains coûts d'ajustement tels que les pertes de droits de douane et les reclassements professionnels, jusqu'à ce que les politiques appropriées puissent être développées sur place. Le " mécanisme d'intégration commerciale " du FMI est déjà en place pour une telle mission, mais il n'est pas assez ambitieux et ne devrait pas s'accompagner de clauses conditionnelles supplémentaires. Le mécanisme du FMI laisse également peu de place à l'intégration des coûts d'ajustement, et le Fonds est souvent critiqué pour coupler ses politiques avec des réformes superflues [17][17] United Nations Commodity Statistics Database (Comtrade),....

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Cinquièmement, il devrait exister un moratoire sur les accords commerciaux régionaux et bilatéraux. Ces accords exploitent la nature asymétrique du pouvoir de négociation entre les pays développés et en voie de développement, détournent le commerce des nations du véritable avantage comparatif, et réduisent la capacité des pays en voie de développement de déployer des politiques de développement efficaces.

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Aider les pauvres du monde n'est pas simplement une question de charité, mais également d'avantages mutuels. En 2005, plus de la moitié des exportations des Etats-Unis sont allées à des nations autres que le Canada, le Japon et l'Europe. Plus les pays en voie de développement croîtront, plus les Etats-Unis et l'Europe pourront leur vendre leurs produits.

Notes

[1]

Dernier livres parus : Putting Development First. The Importance of Policy Space in the WTO and IFIs (Zed Press, 2006) ; et avec Lyuba Zarsky, The Enclave Economy : Foreign Investment and Sustainable Development in Mexico's Silicon Valley (MIT Press, 2007).

[2]

Toutes les projections des bénéfices attendus du cycle de Doha présentées ici proviennent de : Kym Anderson et William Martin (eds.), Agriculture Trade Reform and the Doha Development Agenda (Washington DC, Banque mondiale, 2005), tableaux 10 et 12.14 ; Kym Anderson, William Martin et Dominique van der Mensbrugghe, " Global impacts of the Doha scenarios on poverty ", in Thomas W. Hertel et L. Alan Winters (eds.), Putting Development Back into the Doha Agenda : Poverty Impacts of a WTO Agreement (Washington DC, Banque mondiale, 2005), chap. 17. Pour une critique de ces estimations, voir Frank Ackerman, " The shrinking gains from trade : a critical assessment of Doha Round projections " (Global Development and Environment Institute, Tufts University, Medford, MA, working paper n? 05-01, oct. 2005).

[3]

Les modifications des résultats des estimations entre 2003 et 2005 sont dues à une amélioration des techniques de modélisation et au fait que le commerce a été largement libéralisé entre les deux dates. Plus précisément, la Banque mondiale est passée de 1997 à 2001 comme année de référence, ce qui fait que l'adhésion de la Chine à l'OMC est déjà prise (...)(...) en compte, de même que l'extension de l'Union européenne aux nouveaux membres, l'expiration de l'accord multifibres et un certain nombre d'autres données.

[4]

De nouveaux travaux menés dans le cadre du Carnegie Endowment for International Peace et utilisant les mêmes techniques de modélisation arrivent à un gain potentiel pour les pays en développement de 21,5 milliards de dollars. Voir Sandra Polaski, " Winners and losers : impact of the Doha Round on developing countries " (Washington DC, Carnegie Endowment for International Peace, 2006), graphiques 3.1-3.8.

[5]

Kym Anderson, William Martin et Dominique van der Mensbrugghe, op. cit.

[6]

Thomas W. Hertel et Roman Keeney, " What's at stake : the relative importance of import barriers, export subsidies and domestic support ", in Kym Anderson et William Martin (eds.), Agriculture Trade Reform..., op. cit.

[7]

Pour des estimations dans le secteur des services, voir Joseph François, Hans van Meijl et Frank van Tongeren, « Trade liberalization and developing countries under the Doha Round » (Rotterdam/Amsterdam, Tinbergen Institute, discussion paper n? 2003-060/2, 2003), tableau 4.4.

[8]

Cf. note 2.

[9]

Par exemple, le Mexique n'a pu procéder à une augmentation d'impôts durant les six années qu'a duré le mandat du président Vincente Fox.

[10]

Les estimations des gains possibles proviennent de Kym Anderson et William Martin (eds.), op. cit. ; les pertes de recettes fiscales de Santiago Fernandez de Córdoba et David Vanzetti, " Now what ? Searching for a solution to the WTO industrial tariff negotiations ", in Sam Laird et Santiago Fernandez de Córdoba (eds.), Coping with Trade Reforms (Basingstoke, Hampshire, UNCTAD/Palgrave MacMillian, 2006), tableau 11.

[11]

Jagdish Bhagwati, " From Seattle to Hong Kong ", Foreign Affairs, vol. 84, n? 7, déc. 2005.

[12]

Cf. M. Shahe Emran et Joseph E. Stiglitz, " On selective indirect tax reform in developing countries ", Journal of Public Economics, vol. 89, n? 4, p. 599-623, avril 2005.

[13]

Food and Agriculture Organization (FAO), The State of Agricultural Commodity Markets 2004 (Rome, FAO, 2004), p. 12 ; cf. World Bank, " Primary Commodity Prices ", in 2006 World Development Indicators, http ://devdata.worldbank.org/wdi2006/contents/Section6.htm, tableau 6.5.

[14]

Cargill, Arthur Daniels Midland et Zen Noh contrôlent 84 % du marché. Cf. Institute for Agriculture and Trade Policy, United States Dumping on World Agricultural Markets (Minneapolis, IATP, 2004), tableau 3.

[15]

Cf. Peter Gibbon, " Africa, Tropical Commodity Policy and the WTO Doha Round ", Development Policy Review, vol. 25, n? 1, janv. 2007, p. 43-70.

[16]

Voir par exemple Joseph Stiglitz , La Grande Désillusion, Fayard, 2002.

[17]

United Nations Commodity Statistics Database (Comtrade), New York, United Nations, 2007.

Résumé

Français

L'Organisation mondiale du commerce (OMC) a été créée en 1995 mais, six ans plus tard, les nations qui en sont membres ont lancé un nouveau cycle de négociations pour réformer cette jeune institution. On ne peut donc être surpris que de tels pourparlers traînent en longueur : l'OMC aurait dû se concentrer sur son rôle originel plutôt que de chercher à élargir son mandat. Car les bienfaits de l'approche actuelle sont très limités et ses coûts potentiellement élevés.

Plan de l'article

  1. Des gains potentiels en baisse
  2. Des coûts réels
  3. Pourquoi les pays en voie de développement ont dit non
  4. Comment aller de l'avant ?

Pour citer cet article

Gallagher Kevin P., « Un nouvel enjeu pour Doha : réintroduire le développement », L'Économie politique, 3/2007 (n° 35), p. 27-36.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2007-3-page-27.htm
DOI : 10.3917/leco.035.0027


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