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L'Économie politique

2007/3 (n° 35)


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La sociologie économique apparaît aux yeux de nombreux chercheurs comme apportant une réponse à l'insatisfaction grandissante qu'ils éprouvent face à des sciences sociales de plus en plus spécialisées et, de ce fait, de plus en plus ignorantes les unes des autres. C'est ce que nous dit Philippe Steiner lorsqu'il écrit : " A rebours du mouvement qui porte les sciences sociales à diviser le travail intellectuel, à spécialiser les recherches, la sociologie économique suggère qu'il est nécessaire et utile de faire se rencontrer les théories économiques et sociologiques de manière à fournir de meilleures explications des faits économiques que ne le font l'un et l'autre de ces deux savoirs lorsqu'on les met en oeuvre d'une manière isolée ou, pire, contradictoire " (Steiner, 1999, p. 3). Pourtant, il ne faudrait pas se laisser tromper par la formulation symétrique qu'utilise cet auteur lorsqu'il met sur le même plan " théories économiques et sociologiques ", car c'est bien l'autonomisation grandissante de la théorie économique qui, aujourd'hui, pose problème, et c'est bien sur elle que convergent les critiques les plus fortes de la sociologie économique contemporaine.

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Ainsi, même si Mark Granovetter prend bien soin de se démarquer tout à la fois des approches sur-socialisées de la sociologie et des approches sous-socialisées de l'économie, lorsqu'il en vient à la définition de son projet de recherche, est-ce clairement la confrontation avec le nouvel impérialisme économique, oublieux des structures sociales, qui est au coeur de ses préoccupations. Il s'agit de lutter contre la " tendance extrême de l'individualisme méthodologique qui domine, en grande partie, l'économie moderne " (Granovetter, 2004, p. 121). Ce rôle essentiel que joue la critique de l'économie standard dans la définition de la " nouvelle sociologie économique " (NSE) apparaît également avec force dans le tableau que propose Richard Swedberg (1994, p. 30) lorsqu'il compare la théorie néoclassique et la sociologie économique. En effet, ce tableau donne à voir une opposition terme à terme entre ces deux courants théoriques, et cela sur tous les points essentiels (concept d'acteur, sphère de l'action, types d'action économique, résultat de l'action économique, statut de l'analyste, concept de temps et méthode scientifique). On retrouve cette même opposition radicale chez Granovetter lorsqu'il énonce les trois propositions qu'il place au coeur de son approche : " Ma critique (de l'impérialisme économique) se fonde sur trois assertions, dont chacune dérive de la tradition sociologique classique : 1) la poursuite d'objectifs économiques s'accompagne normalement de celle d'autres objectifs de nature non économique (...) ; 2) l'action économique (comme toute action) est socialement située et encastrée dans le réseau des relations personnelles (...) ; 3) les institutions économiques (comme toutes les institutions) sont socialement construites " (Granovetter, 2004, p. 121).

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Cette opposition théorique conduit la NSE à se présenter en concurrent direct de la théorie économique sur le propre terrain de cette dernière, à savoir celui de l'intelligibilité des faits économiques de base. Comme le souligne Steiner, la NSE " a vocation à prendre en charge les différents domaines du mécanisme marchand sur lesquels la théorie économique tient l'essentiel de son discours " (Steiner, 1999, p. 28). Cette posture offensive tranche singulièrement avec la situation antérieure, celle de la période allant des années 1930 aux années 1960, durant laquelle on assistait à un clair partage des " sphères d'influence " entre sociologie et économie. C'est là une originalité de la conjoncture contemporaine, fortement mise en relief par Granovetter : alors que l'ancienne sociologie économique, " parce qu'elle se concentrait sur les pré-conditions institutionnelles de la vie économique, n'avait pas besoin de proposer une description alternative de l'activité économique quotidienne ", la NSE " renverse l'impérialisme économique et propose des analyses sociologiques de thèmes économiques fondamentaux, tels que les marchés, les contrats, l'argent, le commerce et la banque " (Granovetter, 2000a, p. 203). Ce faisant, on retrouve une situation semblable à celle des tout débuts de la sociologie économique (Gislain et Steiner, 1995), époque durant laquelle cette dernière n'hésitait pas à aborder des sujets proprement économiques, comme la détermination des salaires ou le lien entre consommation et revenu.

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Pourtant, sur une question cruciale, la sociologie économique des débuts et la NSE se séparent radicalement : celle de l'unité des sciences sociales. Alors que cette unité était défendue sous des formes diverses aussi bien par Durkheim, Pareto, Schumpeter, Veblen que Weber, elle a aujourd'hui totalement disparu de l'agenda théorique de la NSE. A ma connaissance, on ne la trouve jamais revendiquée chez Granovetter. Cet auteur ne remet pas en question la légitimité épistémologique de la partition disciplinaire entre économie et sociologie. Les défenseurs de la sociologie économique conçoivent celle-ci comme relevant strictement de l'approche sociologique. Cette position n'a pas la rigueur de celle des " pères fondateurs " cités précédemment qui, affirmant que les faits économiques sont des faits sociaux (Gislain et Steiner, 1995, p. 49-57), étaient conduits logiquement à penser le caractère englobant de la " sociologie ", quels qu'en soient la définition proposée et les principes par lesquels cet englobement se réalisait. Il s'ensuit, chez Granovetter, un statut ambigu de l'économie, dont l'existence en tant que discipline autonome semble acceptée mais sur des bases non totalement explicitées. Ce flou apparaît clairement dans la citation suivante, un des rares passages où Granovetter s'exprime sur ce sujet : " Une sociologie économique raffinée ne rejettera pas complètement ce qu'il y a de valable dans le corpus du raisonnement économique, de même qu'elle en refusera les séductions si cela l'amenait à énoncer un argumentaire du type "choix rationnel", qui perdrait tout contact avec la tradition sociologique classique " (Granovetter, 2004, p. 123). Autant sont précises les critiques apportées au paradigme économique orthodoxe, autant la définition de ce que ce paradigme peut apporter de " valable " à la compréhension des faits sociaux reste informulée. On fera volontiers l'hypothèse que cette différence de perspective entre la période contemporaine et celle des pères fondateurs trouve sa source dans le développement toujours plus massif et triomphant de l'économie individualiste, dont, nolens volens, les conceptions et les outils tendent à s'imposer progressivement aux domaines les plus divers, y compris ceux qui semblaient devoir être réservés aux seuls sociologues. Comme l'écrit Richard Swedberg, peu suspect de partialité en faveur de la théorie économique, " Il est clair que, pour la plupart des spécialistes, la science sociale la plus importante de notre temps est l'économie, plus précisément le type d'économie qui est habituellement qualifiée de mainstream et qui trouve son bastion le plus puissant aux Etats-Unis, dans le corps professionnel de ses économistes " (Swedberg, 2006, p. 77). Devant cette réalité incontournable, la revendication d'une unité des sciences sociales organisée autour de la sociologie pourrait manquer de crédibilité.

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La perspective d'une science sociale unifiée, telle qu'elle a été défendue par les pères fondateurs de la sociologie, n'impliquait pas nécessairement la disparition de l'" économie pure " en tant que discipline autonome. Dans le livre qu'ils ont consacré à la naissance de la sociologie économique, Jean-Jacques Gislain et Philippe Steiner notent qu'on doit distinguer deux grandes façons de concevoir le projet défendu par la sociologie économique naissante dans son rapport à l'économie : " Deux groupes d'auteurs se distinguent nettement sur ce sujet. Le premier va tâcher de penser la coexistence des domaines et, donc, va placer la sociologie économique en compagnie de l'économie pure et de la sociologie. Le second, au contraire, se saisit de l'idée d'une sociologie économique pour proposer une reformulation complète de l'économie politique " (Gislain et Steiner, 1995, p. 57). Selon la première perspective, à laquelle sont associés les noms de Weber, Schumpeter et Pareto, la définition de la sociologie économique ne remet pas en cause la validité de l'économie pure " dans le domaine restreint de la statique et des actions économiques rationnelles " (ibid., p. 48). Weber, Schumpeter et Pareto considèrent comme valide l'économie pure, à savoir une théorie économique construite indépendamment de considérations psychologiques, sociologiques ou autres. Le domaine de l'économie pure étant reconnu et légitimité, la question essentielle devient celle de ses limites, dont l'interprétation varie en fonction des auteurs : " parce que l'économie pure ne permet pas de saisir l'évolution économique (Schumpeter), parce qu'il faut considérer comment les autres faces des faits sociaux interviennent dans la formation de l'équilibre social (Pareto), parce que, dit Weber, "je ne mélange pas les problèmes concernant les valeurs ultimes avec la question 'Pourquoi le prix du porc à Berlin aujourd'hui est de x pfennigs ?' et je ne saurais accepter l'ensevelissement de tout ce qui est finalement capable d'agir sur l'âme humaine sous des concepts flasques comme celui de 'productivité'" " (ibid., p. 58-59). Dans cette première perspective, la sociologie économique trouve place à côté de l'économie pure pour prendre en charge les questions que cette dernière laisse en suspens, le partage des domaines procédant de principes en amont, édictés par l'approche englobante.

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Tout autre est l'optique défendue par Durkheim, Simiand et Veblen. A leurs yeux, l'économie politique n'est pas acceptable et doit être remplacée : " Leur conception de la sociologie économique les entraîne à chercher un nouveau fondement général alternatif à l'ancienne économie politique " (ibid., p. 67). Simiand écrit de manière forte : " Telle que nous la concevons, la science économique positive s'oppose, d'une part, et tout autant, à l'économie politique traditionnelle, dite abstraite ou pure, que, d'autre part, à l'historicisme économique ou à la description pure et simple des faits " (ibid., p. 73). Aussi, à ses yeux, la sociologie économique a-t-elle pour but de se substituer aux discours inadéquats de l'école marginaliste et de l'école historique pour proposer une analyse véritablement scientifique des faits économiques.

L'unité des sciences sociales

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Dans un récent texte de synthèse, un ensemble d'économistes rappellent collectivement leur attachement à l'idée, aujourd'hui désuète, d'unité des sciences sociales : " Plutôt qu'une approche pluri- ou multidisciplinaire qui conjoindrait simplement les contributions de disciplines différentes, notre perspective cherche à traverser les frontières entre économie et sociologie pour dégager des fondements communs aux deux disciplines, et les reconsidérer " (Eymard-Duvernay et alii, 2006, p. 25). Je propose le terme " unidisciplinaire " pour qualifier une telle perspective. L'unidisciplinarité défend l'idée que les faits économiques sont des faits sociaux et qu'en conséquence ils partagent avec ceux-ci un même modèle d'intelligibilité. Cette prise de position unidisciplinaire a suscité de vives critiques. Les plus charitables y ont vu une thèse naïve et utopique, sans portée pratique, parce qu'à leurs yeux la partition disciplinaire s'impose de facto comme le cadre naturel du devenir des sciences sociales. Les plus mal intentionnés y ont vu l'expression dissimulée d'une stratégie de domination visant à élever l'" économie des conventions ", à laquelle se rattachent ces auteurs, au statut de science des sciences ! A mon sens, c'est ne rien comprendre à l'enjeu véritable de cette prise de position, qui est d'une tout autre nature. Il s'agit d'affronter sans faux-fuyants les questions que l'économie individualiste pose à la NSE : quel est son statut ? que faire de ses résultats ? que dire de ses modèles ? A l'heure actuelle, l'attitude de la NSE vis-à-vis de ces questions est ambiguë, pour ne pas dire contradictoire.

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D'une part, sur le plan des principes théoriques, la NSE développe à l'égard de l'économie orthodoxe un discours fondamentalement critique, dont les assertions de Granovetter constituent la colonne vertébrale. Il s'agit de pourfendre le " réductionnisme de l'individualisme méthodologique de l'économie moderne " (Granovetter, 2004, p. 123). Cette critique porte essentiellement sur la nature sous-socialisée de l'approche économique : " Les acteurs ne se comportent pas, et ne prennent pas leurs décisions, comme des atomes, indépendants de tout contexte social (...). Au contraire, les actions qu'ils entreprennent pour atteindre un objectif sont encastrées dans des systèmes concrets, continus de relations sociales " (Granovetter, 2000b, p. 84). Aussi, penser de manière judicieuse l'action individuelle nécessite-t-il que celle-ci soit replacée dans ce qui constitue son contexte pertinent, celui des liens interpersonnels par le jeu desquels s'exerce l'influence du monde social. C'est ce qui confère sa supériorité à l'approche sociologique : parce qu'elle est seule capable de penser l'encastrement de l'action économique, elle seule est capable de produire une analyse empirique pleinement pertinente, c'est-à-dire intégrant la multiplicité des déterminations qui façonnent la réalité historique. Cette perspective justifie le caractère offensif de la NSE, qui, comme on l'a déjà souligné, n'hésite pas à s'attaquer à l'étude des phénomènes économiques centraux.

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Pour autant, bien que dénonçant théoriquement, de la manière la plus ferme, le caractère inadéquat du formalisme économique, " oublieux des structures sociales ", la NSE ne milite pas pour ce qui semblerait être la conséquence logique de cette dénonciation théorique, à savoir le refus de considérer l'économie individualiste comme étant une science sociale. Mais alors, si la NSE ne rejette pas l'économie individualiste, quel statut lui accorde-t-elle ? Quel dialogue propose-t-elle de nouer avec elle ? Comment concilier ce dialogue avec les critiques qui lui sont adressées sur le plan des principes ? Parce que ces questions ne sont jamais abordées de front, mais seulement de manière indirecte et fragmentaire, ici ou là [2][2] A titre d'exemple, dans le recueil des articles de..., il n'est pas aisé de savoir quelle est, à leur sujet, la position exacte des sociologues économistes.

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En prenant appui sur ces réflexions fragmentaires, on peut cependant tenter l'interprétation suivante : la NSE voit dans l'approche sous-socialisée de l'économie contemporaine un discours de nature essentiellement logico-abstraite, recourant aux mathématiques pour analyser un monde hypothétique dans lequel interagissent des individus atomisés et rationnels, supposés n'avoir pour seule motivation que la maximisation de leur profit économique. Vue sous cet angle, la NSE reprend à son compte la position de Simiand : " l'économie définit des mondes possibles, c'est-à-dire des résultats théoriques logiquement possibles " (cité in Steiner, 1999, p. 32). Cependant, alors que Simiand, sur la base de ce constat, concluait logiquement à l'inadéquation de l'économie théorique et à son rejet hors des sciences sociales, la NSE, comme le dit Steiner, reprend la position de Simiand, " mais en la dépouillant de sa charge critique " (ibid. p. 32). Quel sens faut-il donner à une position apparemment si contradictoire ? Ou encore, en reprenant à nouveau la lucide analyse de Steiner : " Définir les résultats logiquement possibles, c'est-à-dire logiquement cohérents, étant donné une multitude d'acteurs agissant rationnellement dans le but d'obtenir l'utilité la plus grande, est le premier intérêt de la théorie économique du marché. Que ce résultat entretienne un rapport délicat et controversé avec l'explication des comportements empiriques est une autre chose, et cela n'autorise pas à rejeter ou négliger la théorie économique tant qu'elle ne commet pas l'erreur de prendre ses modèles pour la réalité " (ibid., p. 32-33). Pour le moins, cette position demande à être précisée. Si les modèles de la théorie économique ne doivent pas être interprétés comme exprimant la réalité, quel usage le sociologue économiste peut-il en faire ? Toute la question est là, et il est clair que la NSE ne lui apporte pas une réponse nette. Elle ne dit pas clairement ce que cette théorie, dont on critique avec tant de vigueur la démarche sous-socialisée, coupée de la réalité, peut apporter de positif à la connaissance des faits socio-économiques.

Un trop grand respect de l'économie

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Pour illustrer cette contradiction, je prendrai comme exemple ce que Granovetter (2004) nous dit de ses recherches concernant l'industrie électrique aux Etats-Unis. Il y cherche à établir les raisons qui font que, aux Etats-Unis, la production électrique est prise en charge par des entreprises à capitaux privés et non pas par une vaste entreprise publique, style EDF, ou par une production privée, décentralisée dans chaque foyer et dans chaque firme. On peut présenter la ligne générale d'argumentation de la manière suivante : l'industrie électrique aux Etats-Unis se trouve dans un type de situation où " les problèmes économiques et la technologie ne produisent pas automatiquement ou inconditionnellement une forme organisationnelle déterminée : ces conditions économiques ne font que restreindre le champ des possibles. Ensuite, l'action individuelle ou collective, canalisée par les réseaux personnels existants, détermine quelle possibilité sera effectivement choisie. Aussi, même si les conditions économiques et politiques sont identiques, la forme finale peut-elle varier complètement si les structures sociales sont différentes " (Granovetter, 2004, p. 131). Ces réflexions donnent à voir une forme très particulière d'articulation entre analyses économique et sociologique. Dans un premier temps, l'analyse économique détermine quels sont les équilibres possibles, compte tenu des contraintes économiques et technologiques existantes. Dans le cas considéré, cette analyse conclut à l'existence de trois systèmes d'équilibre possibles : " la propriété publique, la production privée et décentralisée, ou un système d'entreprises à capitaux privés " (ibid., p. 132). Mais l'analyse économique ne peut pas aller plus loin. Elle n'est pas capable de déterminer la solution qui se trouvera effectivement retenue.

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C'est là qu'intervient le sociologue qui se porte au secours de l'économiste défaillant. Comme le souligne Granovetter, cette situation est " similaire aux situations de dynamique économique caractérisées par une multiplicité d'équilibres stables (...). Les constructivistes sociaux peuvent aider à rendre les modèles économiques dynamiques des institutions plus sophistiqués. Ces modèles sont décevants dans la mesure où il n'y a que peu de façons satisfaisantes de résoudre leur indétermination. Comme dans les cas d'équilibres multiples en physique, on ne peut comprendre quel état le système a atteint qu'en étudiant son histoire. Mais les contingences qu'implique cette histoire se situent nettement en dehors du champ économique et semblent donc ad hoc et non pertinentes pour les économistes ; néanmoins, une approche sociologique permet de les traiter systématiquement " (ibid., p. 132). Ce passage est d'une grande clarté. Les mérites respectifs de l'économie et de la sociologie s'y trouvent nettement exprimés. Selon Granovetter, l'analyse sociologique a pour qualité essentielle de permettre une contextualisation historique des modèles économiques. Cette contextualisation permet de sortir de l'indétermination du modèle économique, qui se contente d'établir la liste des équilibres possibles sans pouvoir déterminer celui qui prévaudra effectivement. Le principe de cette contextualisation se trouve dans l'explicitation sociologique des réseaux sociaux. En effet, spécifier la forme du réseau, c'est se donner les moyens de comprendre comment l'action individuelle et collective se trouvera canalisée et conduira à la réalisation de telle option plutôt que telle autre. En résumé : " Une partie importante de l'argumentation concernant de telles situations consiste à caractériser les circonstances donnant lieu à une multiplicité d'équilibres, puis à spécifier les réseaux d'action collective qui ont déterminé le résultat finalement observé " (ibid., p. 132).

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Ce mode d'articulation entre sociologie et économie repose implicitement sur une conception de ce que la théorie économique est capable de penser tout à fait différente de celle qui est soutenue sur le plan des principes par cette même NSE lorsqu'elle stigmatise la sous-socialisation de l'approche économique. La contradiction est patente : Granovetter ne considère pas que les modèles économiques sont des jeux abstraits, sans rapport avec la réalité ; le reproche qui leur est fait est d'une autre nature, à savoir leur incapacité à rendre intelligible la totalité de cette réalité. Dans le mode d'alliance entre économie et sociologie esquissé ici, l'approche économique du monde de l'électricité, approche pourtant sous-socialisée, reposant sur la mise en concurrence d'homo oeconomicus atomisés et parfaitement rationnels, uniquement mus par la recherche du profit maximal, est considérée par lui comme fournissant une description limitée mais pertinente de la réalité historique !

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Mon propos n'est pas ici de prendre parti sur ce modèle spécifique d'alliance entre économie et sociologie, ni même de soutenir que l'on retrouve ce même modèle d'alliance dans tous les travaux de Granovetter. Il est plus modeste et consiste à souligner le manque de cohérence théorique de la NSE quant à la question du statut de l'économie individualiste, question qui est pourtant centrale dans la perspective d'un dialogue renouvelé entre sciences sociales : alors que, théoriquement, elle n'y voit qu'un discours sous-socialisé, sans rapport à la réalité, " pratiquement ", elle soutient qu'il ne faut pas rejeter complètement ce qu'il y a de valable dans le corpus du raisonnement économique, mais sans expliciter de quoi ce " valable " est fait.

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Les racines de cette situation sont à trouver dans le refus de la NSE d'affronter la question unidisciplinaire. Le prix à payer en est élevé. Du côté des sociologues, parce que la NSE reste dans le flou vis-à-vis de l'économie théorique, autorisant ainsi les démarches les plus sectaires comme les plus opportunistes. Du côté des économistes, parce qu'elle ne propose aucun terrain d'entente et de travail en commun, y compris aux économistes critiques, pourtant tout prêts à l'entendre. En conséquence, on assiste à un développement des deux disciplines qui se fait de manière parallèle, chacun affirmant sa vocation universelle au détriment de l'autre mais sans dialogue véritable, sans se donner le souci d'avoir à s'intéresser aux résultats de l'autre. C'est alors laisser le terrain libre aux purs rapports de force interdisciplinaires qui, aujourd'hui, conduisent à une domination tendancielle des conceptions économiques.

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Au fond, tout mon argument revient à dire qu'il est dans la nature même de la sociologie économique de s'inscrire dans une perspective unidisciplinaire. Elle doit se tenir à cette position et avoir pour finalité de construire un cadre théorique où économie et sociologie puissent dialoguer. Telle est sa raison d'être. Cela apparaît lorsqu'on considère la naissance de la sociologie économique (1890-1920), période au cours de laquelle l'unidisciplinarité est hautement revendiquée (cf. Gislain et Steiner, 1995). Cela apparaît également aujourd'hui, mais a contrario, dans les contradictions auxquelles conduit la volonté de la NSE d'écarter cette question de son agenda pour accepter le statu quo disciplinaire et considérer la sociologie économique comme une branche de la sociologie. Dans un premier temps, cette position prudente peut sembler réaliste car conforme à l'état actuel des rapports de force dans les sciences sociales. En effet, imagine-t-on aujourd'hui la sociologie, fragmentée comme elle l'est en de multiples chapelles concurrentes, revendiquer en son nom l'unité des sciences sociales, face à une économie toujours plus conquérante, investissant les domaines les plus variés, comme la réciprocité, l'identité, le langage, la religion, les interactions sociales, le crime ou la famille (cf. Gautié, 2004) ? Quelle serait sa crédibilité ? Pourtant, cet argument a ses limites. Comme on l'a souligné, faute d'une pensée affirmée des rapports que devraient entretenir l'approche économique et l'approche sociologique, la NSE se montre incapable d'offrir aux économistes une véritable perspective de travail en commun ou même de dialogue, sinon au coup par coup, en fonction des personnes et des conjonctures.

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Il est à craindre, dans un tel contexte, que ces alliances locales suivent la pente de plus forte déclinaison et voient ainsi la NSE entrer, sans le dire et progressivement, dans l'orbite de l'économie individualiste. De cette façon, l'unidisciplinarité que la NSE se refuse à envisager serait, en fin de compte, mise en oeuvre par l'économie individualiste, qui n'a pas ces scrupules. Comme l'écrit Gautié, " Becker et de nombreux post-beckeriens rendent de fait souvent hommage à la sociologie pour ses "big and broad questions". Mais cet hommage est plus qu'ambigu : il reste en fait profondément ancré dans la vision traditionnelle selon laquelle la sociologie, discipline ancillaire, est au mieux pourvoyeuse d'intuitions et/ou de constats empiriques que seule l'économie est à même de formaliser dans un cadre théorique cohérent - vision qui semble d'ailleurs intériorisée par certains sociologues " (Gautié, 2004, p. 20-21).


Bibliographie

  • Eymard-Duvernay, François, Favereau, Olivier, Orléan, André, Salais, Robert, et Thévenot, Laurent, 2006, " Valeurs, coordination et rationalité : trois thèmes mis en relation par l'économie des conventions ", in François Eymard-Duvernay (ed.), L'Economie des conventions, méthodes et résultats, t. 1 : Débats, Paris, La Découverte, coll. " Recherches ", p. 23-44.
  • Gautié, Jérôme, 2004, " Les développements récents de l'économie face à la sociologie : fécondation mutuelle ou nouvel impérialisme ? ", mimeo, 2 février, 29 p.
  • Gislain, Jean-Jacques, et Steiner, Philippe, 1995, La Sociologie économique, 1890-1920, Paris, Presses universitaires de France, coll. " Sociologies ".
  • Granovetter, Mark, 2000a, " L'ancienne et la nouvelle sociologie économique : histoire et programme ", in Le Marché autrement. Essais de Mark Granovetter, Paris, Desclée de Brouwer, coll. " Sociologie économique ", chap. 5, p. 193-222.
  • Granovetter, Mark, 2000b, " Action économique et structure sociale : le problème de l'encastrement ", in Le Marché autrement. Essais de Mark Granovetter, Paris, Desclée de Brouwer, coll. " Sociologie économique ", chap. 2, p. 75-114.
  • Granovetter, Mark, 2004, " Les institutions économiques comme constructions sociales ", in André Orléan (ed.), Analyse économique des conventions, Paris, Presses universitaires de France, coll. " Quadrige ", chap. 3, p. 119-134.
  • Steiner, Philippe, 1999, La Sociologie économique, Paris, La Découverte, coll. " Repères ".
  • Swedberg, Richard, 1994, Une histoire de la sociologie économique, Paris, Desclée de Brouwer, coll. " Sociologie Economique ".
  • Swedberg, Richard, 2006, " Quand la sociologie économique rencontre l'économie des conventions ", in François Eymard-Duvernay (ed.), L'Economie des conventions, méthodes et résultats, t. 1 : Débats, Paris, La Découverte, coll. " Recherches ", p. 77-92.

Notes

[1]

Ce texte reprend la première partie modifiée et mise à jour d'un article paru dans la revue L'Année sociologique, vol. 55, n? 2, déc. 2005.

[2]

A titre d'exemple, dans le recueil des articles de Granovetter traduits en français sous le titre Le Marché autrement (Granovetter, 2000), on ne trouve aucun traitement systématique de ces questions.

Plan de l'article

  1. L'unité des sciences sociales
  2. Un trop grand respect de l'économie

Pour citer cet article

Orléan André, « Les ambiguïtés de la sociologie économique », L'Économie politique, 3/2007 (n° 35), p. 66-77.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2007-3-page-66.htm
DOI : 10.3917/leco.035.0066


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