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L'Économie politique

2007/3 (n° 35)


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La nouvelle économie mondiale est née sous le signe de la transition à l'Est mais surtout du réveil des deux grands géants asiatiques. L'émergence de l'Inde est plus tardive, mais un seul chiffre en dit long sur l'enjeu : la population indienne des 15-59 ans pourrait passer de 662 à 886 millions entre 2005 et 2025, alors qu'elle tomberait à 94 millions en Europe occidentale et qu'elle baisserait de 890 à 742 millions en Chine.

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Pourtant l'Inde continue de susciter une image brouillée. Son économie est vue tantôt comme un océan de problèmes - pauvreté, défis écologiques, de santé, d'éducation, voire de stabilité politique -, tantôt comme une force remarquable dans quelques domaines clés : marché intérieur en plein rattrapage, services internationalisés, et grands groupes remarquablement gérés et offensifs sur leur territoire et à l'international [1][1] Au rythme actuel, l'équipement en téléphones mobiles.... Ces contrastes rappellent la symbolique de Shiva, un des dieux de la trinité hindoue. Trois yeux, quatre bras, parfois plus, et autant de mantras (une formule symbolique) et de yantras (une représentation géométrico-numérique) que d'aspects de ce dieu, jusqu'à une vingtaine. On parle ainsi en Inde aujourd'hui du mantra de la globalisation, ou du mantra de la consommation de masse de produits de l'infiniment petit et bon marché, à destination des deux tiers de la population qui vivent avec moins de 2 dollars par jour, etc.

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L'Inde se vit et doit s'analyser dans cette diversité. Son modèle de rattrapage économique emprunte manifestement le paradigme bien mis en lumière dès 1958 par l'économiste Albert Hirschman du " développement comme séquences de déséquilibres "[2][2] Albert O. Hirschman, The Stategy of Economic Development,.... Pour aller jusqu'où ? L'économie indienne s'est installée sur la trajectoire du retour au coeur de l'économie mondiale, à l'instar de ce que fut son poids économique jusqu'au XVIIIe siècle [3][3] Angus Maddison, L'Economie mondiale, statistiques historiques,....

Un puissant mouvement ascendant dans la foulée de la Chine

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Avec une croissance annuelle moyenne de 10 %, la performance de la Chine est bien connue de tous. L'Inde n'a pourtant pas du tout à rougir face à ce résultat. Depuis 1965, les deux économies ont connu une accélération tendancielle et parallèle de leur régime de croissance. Si l'Inde a effectivement affiché une croissance moyenne de deux points en dessous de la Chine, elle ne s'est pas fait distancer, avec même une tendance à la convergence dans les toutes dernières années. Certes, le produit intérieur brut (PIB) chinois est aujourd'hui plus de deux fois supérieur à celui de l'Inde, alors qu'il était comparable en 1980. Mais cela tient à deux phases exceptionnelles de la croissance chinoise : l'un après le tournant des réformes de 1979, et l'autre après les événements de Tienanmen dans les années 1990.

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L'Inde a pour sa part connu une évolution plus graduelle au cours des années 1980. L'ouverture extérieure qui a suivi la crise des paiements de 1991 n'a pas conduit à un cycle de surchauffe comme l'économie chinoise en connaît régulièrement. Au cours de la troisième phase, qui a commencé vers 2000 - 2003 pour l'Inde -, les deux régimes de croissance se sont en fait rapprochés, avec une croissance du PIB non agricole de l'Inde qui a dépassé 10 % en 2006. Rien ne dit que l'éléphant indien ne fera pas mieux que le dragon chinois dans l'avenir, en raison de son profil démographique décalé et de réformes qui sont sans doute moins brutales mais non moins assurées sur les plans politique et social.

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D'ores et déjà, en dépit d'un décollage graduel, la contribution de l'Inde à la croissance mondiale depuis 1980 est significative, et l'accélération de la croissance au-dessus de 8,5 % en moyenne ces trois dernières années l'a mise au même niveau que la contribution de l'Union européenne si l'on raisonne en parité de pouvoir d'achat (PPA). Compte tenu du niveau de vie moyen indien encore très bas, nous avons ici des indices sérieux du déplacement du centre de gravité mondial vers l'Asie, avec non pas une mais deux locomotives que sont la Chine et l'Inde, le fameux " Chindia ".

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Ce déplacement du centre de gravité du monde ressort bien de la plupart des projections disponibles à l'horizon 2050, dont celles de la banque Goldman Sachs, célèbres depuis la publication fin 2003 de son étude " BRIC " (pour Brésil, Russie, Inde et Chine). Comme l'écrit Michel Aglietta à propos de la Chine [4][4] Michel Aglietta et Yves Landry, La Chine vers la superpuissance,..., le paysage économique mondial est en train de connaître un bouleversement probablement inéluctable. Les courbes qui montrent l'évolution des PIB totaux à prix courant (et non en PPA, ce qui accentuerait très nettement le poids de l'Inde) indiquent que le PIB chinois, qui vient de dépasser celui du Japon, pourrait rattraper le PIB américain à l'horizon 2030-2040. Il montre surtout que l'économie indienne est le véritable joker sur la scène mondiale, partant d'un niveau très bas mais se situant aussi sur la trajectoire d'une superpuissance économique. Selon les prévisions initiales de 2003, le PIB indien dépasserait celui du Japon vers 2030, celui des quatre principales économies européennes vers 2040, pour se rapprocher en fin de période du PIB américain.

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La révision à la hausse de la croissance indienne dans la dernière étude Goldman Sachs - de 5,7 % à 8 % - rapproche de près de dix ans le mouvement de rattrapage. Certes, l'économie indienne reste le plus petit des grands, avec un PIB en dollars courants de 900 milliards de dollars environ, contre près de 3 000 pour l'Allemagne par exemple, ou avec un poids dans le commerce mondial inférieur à 1 %. Mais c'est déjà le quatrième PIB mondial en parité de pouvoir d'achat. Et au rythme de 8 à 10 % par an, l'Inde va chaque année grignoter des places dans la hiérarchie mondiale, jusqu'à faire partie des trois ou quatre futurs grands vers 2030, selon que l'Union européenne saura trouver ou non des réponses à sa crise de croissance. Or tel est bien l'horizon des entreprises, qui ont désormais toutes placé l'Inde sur le radar de leurs priorités mondiales, comme le montre le triplement des investissements étrangers en deux ans, qui a atteint près de 20 milliards de dollars en 2006. La montée en puissance de l'Inde va s'appuyer sur une multitude d'atouts, dont le premier est démographique.

Une fenêtre d'opportunité démographique

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Le monde va connaître dans les cinquante prochaines années une importante redistribution des rapports de force démographiques, avec un poids relatif des zones développées connaissant une contraction assez brutale et l'émergence de trois énormes poids lourds : l'Afrique, la Chine et l'Inde. La Chine, avec un cinquième de l'humanité et une population supérieure à 1,5 milliard d'habitants en 2050, fait souvent la une. Mais l'Inde est en train de connaître une véritable révolution démographique, au point qu'elle dépassera la population chinoise vers 2030, année où la population africaine pourrait à son tour dépasser les populations indienne et chinoise, pour s'en détacher rapidement ensuite. En bref, le potentiel de marché et de main-d'oeuvre va jouer de plus en plus en faveur de l'Inde sur la période qui nous sépare de 2030.

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Mais le véritable facteur à l'oeuvre dans le réveil de l'éléphant indien n'est pas fondamentalement dans sa population en nombre absolu. Il est dans ce que les économistes et démographes appellent sa " fenêtre d'opportunité démographique ". Il s'agit de moments exceptionnels dans l'histoire démographique des nations - qu'ont connus la plupart des pays développés actuels - où la croissance de la population active dépasse celle de la population totale, avec une chute du taux de dépendance des inactifs par rapport aux actifs. L'avantage n'est pas celui du simple rajeunissement de la population, car une population trop nombreuse de jeunes dépendants est au contraire un fort handicap, cas actuel de l'Afrique et pour encore une bonne vingtaine d'années. Il repose plutôt sur le poids croissant des forces productives relativement à la population totale, évolution qui déclenche un ensemble de phénomènes vertueux bien connus, tant du côté de l'offre que de la demande : un taux d'épargne et donc d'investissement en hausse jusqu'à atteindre des sommets de 40 % du PIB, comme on le voit en Chine mais demain probablement en Inde autour de 35-38 % (32 % en 2006) ; un capital humain de plus en plus jeune en moyenne et donc davantage formé aux technologies les plus récentes, plus vigoureux, plus énergétique, capable de prendre plus de risques, ayant une vision plus longue de l'avenir ; et aussi une poussée de la consommation du pays car les jeunes s'installent, fondent des familles et désirent les produits les plus récents.

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Or que nous montrent les profils chinois et indien quant à leur fenêtre d'opportunité démographique ? Que celle de la Chine est effectivement plus précoce et plus ample que celle de l'Inde, mais qu'elle est aussi beaucoup plus courte, puisque 2007 restera dans les annales comme l'année de l'inversion de sa fenêtre d'opportunité démographique, avec un vieillissement de la population qui va devenir progressivement un problème majeur pour ce pays. Inversement, celle de l'Inde est plus tardive, moins ample, mais beaucoup plus étalée dans le temps, puisqu'elle se prolonge jusqu'en 2040 environ. Il faut donc resituer le match Inde-Chine dans cet horizon de temps et comprendre que l'accélération de la croissance chinoise des deux dernières décennies est aussi l'expression d'un facteur temps beaucoup plus resserré pour la Chine que pour l'Inde, ce qui relativise les meilleures performances chinoises de ces vingt dernières années. Toutes choses égales par ailleurs, la croissance indienne n'a pas besoin d'être aussi tendue que la croissance chinoise car le temps joue en sa faveur un peu comme dans la fable du lièvre et de la tortue.

Une politique économique graduelle et très pragmatique

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Une fenêtre d'opportunité démographique ne désigne qu'un potentiel, et nombre de pays dans l'histoire n'ont pas su ou pas pu saisir cette chance historique pour décoller et rejoindre le groupe des pays développés. Ce qui apparaît comme une chance, l'arrivée massive de jeunes actifs, peut tout aussi bien devenir un handicap s'ils restent au chômage, sous-employés ou condamnés à l'émigration comme dans de très nombreux pays en développement. L'Inde se donne-t-elle les moyens d'un tel rattrapage historique ? Il faut ici revenir sur la séquence en quatre temps du changement historique de modèle économique entrepris par l'Inde depuis le début des années 1980, tant elle illustre bien le caractère tout à fait pragmatique et systémique du pilotage de la politique économique indienne.

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Le premier temps, trop souvent négligé par les observateurs de l'histoire des réformes économiques en Inde, est celui de la libéralisation interne au cours des années 1980, qui a profité aux puissantes forces entrepreneuriales de ce pays. Revenue au pouvoir après l'échec de l'état d'urgence en 1975, Mme Indira Gandhi puis son jeune fils Rajiv Gandhi vont progressivement démanteler le système économique socialiste post-Indépendance. Ils vont donner la main aux milliers de groupes d'affaires familiaux que ce pays avait vus naître au cours des siècles, les fameuses castes marchandes et d'entrepreneurs, les Banias sous leurs diverses appellations selon les régions de l'Inde : les Marwari, partis du Rajasthan, qui vont essaimer dans toute l'Inde moderne et notamment à Calcutta et Bombay dans le sillage des Britanniques (les familles Birla ou les Ruai d'Essar), les Gujaratis, véritables templiers de la route de la soie (les familles Ambanis ou Tulsi Tanti), les Parsis venus de Perse (les Tata), les Penjabis bien sûr, comme la famille Singh du groupe Ranbaxy, ou encore des communautés musulmanes comme les Boras (Wipro), sans oublier les castes brahmanes, dont certaines vont utiliser leur remarquable connaissance scientifique pour entrer dans le monde des affaires, comme les maharajas de l'informatique que sont Krishnamurthy d'Infosys ou le groupe Satyam.

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En quelques années, l'Inde ainsi près connaître une renaissance de son esprit d'entreprise et mettre en place les conditions d'une concurrence domestique saine, vigoureuse, bref, d'une économie de marché moderne, avec une redistribution des cartes entre les entrepreneurs dynamiques, audacieux, innovants, et ceux qui avaient pris les mauvaises habitudes de rentiers de l'ancien système. Aujourd'hui, l'Inde compte pas loin de 6 000 sociétés cotées en Bourse, contre un peu plus de 1 000 en Chine. C'est clairement un atout majeur dans le monde globalisé, comme Areva en a fait l'expérience avec la société Suzlon dont le dirigeant, Tulsi Tanti, est issu d'une famille indivise d'entrepreneurs textiles du Gujarat.

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Deuxième temps : la libéralisation externe, qui ne commence qu'après la crise des paiements de 1991, comme le montrent les évolutions comparées du PIB total, des exportations et des importations. En quelques années, ce pays auparavant totalement fermé aux échanges et aux investissements étrangers, et qui était tombé à moins de 0,5 % du commerce mondial, va relever le défi de la mondialisation. Ses sociétés, qui ont profité d'une décennie de libéralisation interne pour se moderniser et se développer, vont même adopter au bout de quelques années le mantra de la globalisation consciente, seul moyen de survivre dans une économie ouverte où elles ont notamment un clair handicap technologique mais de véritables atouts : un savoir-faire managérial hors pair et un marché intérieur au potentiel de rattrapage immense. C'est d'ailleurs une différence notable vis-à-vis de la Chine, qui suit de son côté davantage un modèle de croissance extravertie par le commerce mais très protectionniste sur le plan interne. Les ratios d'ouverture de l'Inde sont ainsi deux fois plus faibles que ceux de la Chine, mais l'internationalisation des entreprises indiennes est environ deux fois plus forte que celle des entreprises proprement chinoises.

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Le troisième temps est celui du décollage de l'économie domestique, autour du schéma vertueux que nous avons bien connu en Occident, notamment après la guerre en Europe : une production de masse couplée à une consommation de masse reliant baisse des prix unitaires et diffusion croissante des produits et des profits, permettant des investissements de capacité et de rationalisation. Un bon exemple est celui des téléviseurs, véritables objets de luxe lors de mes premiers voyages en Inde au début des années 1980 et dont le taux d'équipement des familles est aujourd'hui de l'ordre de 83 %. Un autre exemple plus récent est celui des téléphones mobiles, totalement inexistants encore au milieu des années 1990 et dont les ventes mensuelles dépassent aujourd'hui 6 millions d'unités, avec un parc qui devrait passer de 140 à près de 500 millions d'ici 2010. Mais le plus frappant est la mise en place aujourd'hui d'un nouveau mantra de l'infiniment petit et bon marché pour atteindre les 600 millions de consommateurs, insolvables d'après nos standards, y compris cette voiture à 1 500 euros mise au point par Tata, et un réseau de vente au détail aux quatre coins du pays appartenant au premier groupe privé du pays, Reliance, aujourd'hui sur les rangs pour racheter Carrefour. C'est ce nouveau paradigme qui a servi de base au récent rapport du World Ressource Institute, " The next 4 billion : market size and business strategy at the base of the pyramid ", d'où est venu le fameux concept de marketing BOP pour " base of the economic pyramid ".

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Le quatrième temps est celui d'une économie compétitive globalement grâce à cette politique économique graduelle bien pensée et qu'illustre l'essor extraordinaire de l'Inde dans les services informatiques, dont elle devient le premier hub mondial, à l'instar de la Chine dans la production manufacturière de masse. La différence toutefois est que ce sont les entreprises indiennes qui ont été à l'origine de la montée progressive en gamme du pays sur ce segment du commerce mondial en pleine expansion (+ 30 % par an). Elles ont ainsi développé elles-mêmes un business model qui s'impose aux entreprises étrangères, lesquelles n'ont d'autre choix désormais que de venir s'installer en Inde pour bénéficier des avantages compétitifs du pays et se couler dans un modèle qui tend à devenir la norme. Inversement, si le " prix chinois " est devenu la norme pour le secteur manufacturier mondial, 80 % des exportations chinoises sont encore le fait d'entreprises étrangères installées dans des " zones économiques spéciales ". D'où ce paradoxe récent que les entreprises indiennes procèdent à plus d'acquisitions dans le monde que leurs homologues chinoises, et qu'elles pourraient même en 2007 investir plus à l'étranger que ne le font les étrangers en Inde.

Un modèle paradoxal de forces et de faiblesses

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Pour autant, les défis de l'Inde restent immenses. Les autorités indiennes le savent bien et restent prudentes, au-delà de certaines déclarations publiques volontaristes tout à fait légitimes lorsqu'on veut mobiliser toutes les énergies d'un jeune pays disposant d'un tel potentiel. N'importe quelle approche mesurée, intelligente, de l'Inde pourrait s'inspirer de ce grand roman de Rohinton Mistry : A Fine Balance[5][5] Rohinton Mistry, A Fine Balance, Toronto, McClelland.... Sa philosophie offre une vision dynamique de la coexistence quasiment systémique du meilleur et du pire, des forces et faiblesses de l'Inde, avec ce paradoxe que ce sont souvent les faiblesses mêmes du pays qui sont à l'origine de ses points forts, et vice versa. Si l'on fait ainsi un bilan atouts-handicaps, on peut identifier six points forts et six faiblesses, tous de nature paradoxale.

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Du côté des points forts, citons : une démocratie parlementaire et de solides institutions, mais dont le paradoxe est cette communautarisation (castes, régions, etc.) qui pourrit la vie politique et rend la gestion par le centre fédéral totalement instable ; des réformes graduelles et consensuelles, mais qui restent prisonnières des lobbies les plus organisés et notamment du monde des affaires, dont un des plus grands patrons, Narayana Murthy, s'en est pris lui-même à ce mouvement typiquement indien d'accaparement des terres agricoles sous forme de zones économiques spéciales ; une dette externe tout à fait gérable mais qui se traduit par une ouverture accélérée du compte capital alors que le système financier domestique reste fragile ; un système d'éducation fournissant un énorme pool de capital humain, mais totalement inégalitaire et qui va laisser une bonne moitié de la population à l'écart ; enfin, une bonne, parfois excellente, qualité de ressources et de services, mais également un système administratif toujours aussi archaïque et corrompu.

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Du côté des points faibles, citons : une croissance de la population encore rapide dans les Etats les plus pauvres, qui pourrait en même temps assurer une deuxième fenêtre d'opportunité démographique au cours des années 2030 si la transition politique se passait bien dans ces Etats ; un fort analphabétisme et une grande pauvreté, qui touche entre un quart et un tiers de la population mais qui pourrait permettre à l'Inde d'éviter le modèle extraverti de la Chine si son mantra du BOP réussit ; des infrastructures très déficientes mais qui ont justement permis au pays de décoller par les services, et des économies régionales beaucoup plus intégrées qu'en Chine, où la concentration sur les zones côtières pose d'énormes problèmes d'équilibre au pays ; de fortes inégalités et instabilités régionales, qui sont aussi le mécanisme par lequel la croissance se diffuse au travers notamment d'un Etat-providence comme aucun pays n'en a connu à ce stade de développement ; une dette publique interne élevée (de 80 à 100 % du PIB) mais qui est aussi la seule contrainte qui aiguillonne la réforme de l'administration, au point que l'Inde pourrait avoir dans les prochaines décennies une des administrations les plus efficaces du monde ; enfin, une forte dégradation de l'environnement rural et urbain, mais qui n'est pas sans expliquer pourquoi l'Inde est désormais parmi les premiers producteurs d'énergie éolienne et solaire, ou encore qu'elle pourrait bien être le théâtre de mise en place du modèle énergétique et environnemental le plus efficient du monde. N'est-ce pas, encore une fois, une entreprise indienne jusque-là méconnue qui a disputé à Areva le rachat du n? 2 allemand de l'éolien, RE Power, pour finalement l'emporter contre toute attente ?

Trois scénarios

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Comment lire en dynamique cette dualité des forces et faiblesses de l'Inde ? D'abord en rejetant l'approche simpliste de tous les exercices de projection. Ces derniers fournissent un ordre de grandeur quantitatif du " potentiel " de croissance d'un pays, mais ne renseignent pas beaucoup sur les trajectoires et les ruptures possibles compte tenu des réalités politiques, sociales et économiques à l'oeuvre. On doit leur préférer, bien sûr, la méthode des scénarios qualitatifs, qui tentent de décrire l'espace des possibles avant de procéder à un chiffrage tout à fait légitime une fois posé le format des modèles économiques qui ont une certaine probabilité de réalisation [6][6] Cf. Jean-Joseph Boillot, " L'avenir de l'économie indienne.... On peut rappeler ici les résultats d'un travail de première importance sur l'avenir de l'Inde réalisé par une centaine d'experts indiens et étrangers au cours de l'année 2005.

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Que nous disent ces experts ? Que l'Inde est confrontée aujourd'hui à trois scénarios possibles, au carrefour de deux axes structurants : un type de modalité d'insertion dans la globalisation, et un régime de croissance excluant ou incluant. Le premier scénario, " Bollyworld " - par jeu de mots avec le fameux cinéma indien Bollywood -, conjugue une globalisation extrême, centrée en particulier sur les services informatiques, avec une croissance excluante, notamment des zones rurales et de la main-d'oeuvre non qualifiée. La croissance, rapide dans un premier temps, retomberait à partir de 2015, avec une société de moins en moins consensuelle. Le deuxième scénario, " Atakta Bharat " (l'Inde qui erre), conjugue un environnement international médiocre et des réformes trop lentes, notamment dans les infrastructures comme l'eau et l'énergie, de sorte que les dividendes de la globalisation et la croissante excluante engendreraient une conjoncture instable et le retour à un Hindu growth rate de 4 % vers 2025. Enfin, le scénario " Pahale India " (l'Inde d'abord) tente de concilier intégration internationale rapide et croissance incluante, grâce à une politique économique active réinvestissant les dividendes de la globalisation dans les programmes volontaristes de santé, d'éducation, de lutte contre la pauvreté, d'infrastructures physiques, et enfin de bonne gouvernance interne et de bon voisinage avec les voisins immédiats. La croissance, qui resterait assez forte, même dans un environnement international médiocre (la demande interne compensant), s'accélèrerait même après 2015 pour converger vers un rythme à la chinoise de 10 % par an vers 2025.

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Ce jeu de scénarios présente ainsi une fourchette de croissance assez large et, plus encore, un profil contrasté de l'avenir économique de l'Inde, qui justifie une assez grande attention sur l'évolution de quelques paramètres cruciaux comme la gouvernance d'ensemble, les investissements publics dans les infrastructures physiques et sociales, et enfin le régime salarial.

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Faut-il alors en rester à ce simple constat, ou encore déterminer des probabilités de réalisation, comme le font certains prospectivistes ? L'observation la plus récente des variables économiques et des acteurs indiens laisse plutôt penser qu'on pourrait en fait connaître un jeu de tensions permanentes entre les trois, un peu comme un modèle intégré de la fameuse " croissance antagoniste " du même Albert Hirschman cité en introduction. Les dynamiques politiques, sociales, mais aussi culturelles à l'oeuvre montrent toutefois que le scénario Pahale India devrait prendre le pas sur les deux autres. Un modèle d'exclusion va en effet à l'encontre du modèle politique de démocratie parlementaire mais aussi de l'intérêt bien compris du capitalisme indien, qui veille jalousement sur son marché intérieur et qui a compris que le paradigme fordiste est bien celui qui a assuré la prééminence de l'Amérique au siècle dernier. Une attitude arrogante dans la globalisation apparaît ensuite incohérente avec la faiblesse même de l'Inde face à la Chine, par exemple, et, au-delà d'un rapprochement indéniable avec les Etats-Unis, une alliance structurelle avec les Américains n'est pas vraiment dans l'air du temps à New Delhi compte tenu des expériences amères du passé. Il est significatif de ce point de vue que la moitié des acquisitions par des entreprises indiennes en 2006 ait concerné l'Europe.

Notes

[1]

Au rythme actuel, l'équipement en téléphones mobiles devrait passer de 140 à 500 millions d'unités. Le défi lancé par les maharajas de l'informatique aux multinationales occidentales comme IBM a été bien analysé dans le dossier du 7 avril 2007 de The Economist.

[2]

Albert O. Hirschman, The Stategy of Economic Development, Yale University Press, 1958 (trad. fr. : Stratégie du développement économique, Les Editions ouvrières, 1974).

[3]

Angus Maddison, L'Economie mondiale, statistiques historiques, Paris, OCDE, 2003.

[4]

Michel Aglietta et Yves Landry, La Chine vers la superpuissance, Economica/Groupama AM, 2007.

[5]

Rohinton Mistry, A Fine Balance, Toronto, McClelland & Stewart Inc., 1995, publié en français sous le titre L'Equilibre du monde, Albin Michel, 1998, et disponible en Livre de Poche.

[6]

Cf. Jean-Joseph Boillot, " L'avenir de l'économie indienne ", revue Futuribles, oct. 2006, et " India and the World : scenarios to 2025 ", World Economic Forum et Confederation of Indian Industry (CII), Genève.

Résumé

Français

La nouvelle économie mondiale est née sous le signe de la transition à l'Est mais surtout du réveil des deux grands géants asiatiques. L'émergence de l'Inde est plus tardive, mais un seul chiffre en dit long sur l'enjeu : la population indienne des 15-59 ans pourrait passer de 662 à 886 millions entre 2005 et 2025, alors qu'elle tomberait à 94 millions en Europe occidentale et qu'elle baisserait de 890 à 742 millions en Chine.

Plan de l'article

  1. Un puissant mouvement ascendant dans la foulée de la Chine
  2. Une fenêtre d'opportunité démographique
  3. Une politique économique graduelle et très pragmatique
  4. Un modèle paradoxal de forces et de faiblesses
  5. Trois scénarios

Pour citer cet article

Boillot Jean-Joseph, « L'Inde ou l'économie Shiva », L'Économie politique 3/2007 (n° 35) , p. 78-89
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2007-3-page-78.htm.
DOI : 10.3917/leco.035.0078.


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