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L'Économie politique

2007/3 (n° 35)


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Du livre de Joseph Stiglitz Un autre monde. Contre le fanatisme de marché (Fayard, 2006), un commentateur un peu paresseux de la formule dirait sans doute qu'il marque " par sa liberté de ton ". Sur le fond, pourtant, on serait bien obligé de partager peu ou prou son avis... Mais alors pourquoi inventer un commentateur imaginaire, lui chercher immédiatement des noises, pour finir par souscrire à son propos ? Remarquer combien le discours de la louange ordinaire emprunte à une métaphysique de la vertu et à sa grammaire morale - l'" audace ", le " courage " et bien sûr la " liberté " - est en soi une discussion philosophique intéressante mais, en première approximation, déplacée ici. Moyennant une légère variation cependant il est possible de lui faire dire des choses plus " utiles ", et notamment d'en tirer l'occasion de ramener les illusions lyriques de la liberté, en particulier celles de la liberté intellectuelle, à des considérations plus " terrestres ". De ce point de vue, il faut envier la lucidité spéciale d'une plaisanterie de juristes qui, posant la question " Qu'est-ce qu'un juge libre et indépendant ? ", répond : " Un premier président de la Cour de cassation, grand-croix de la Légion d'honneur "... On aurait cependant tort de compter sur la double particularité de la formule - ce sont des juristes, ils sont très français - pour se débarrasser de sa vérité générale : même des économistes, et des Américains, peuvent en être... justiciables. Au demeurant, on ne voit pas quel déshonneur il y aurait à se la voir appliquer : à qui la chose aurait éventuellement échappé, il est utile de souligner que la formule ne vise pas en premier lieu des personnes, sauf le cas échéant pour dégonfler un peu leurs prétentions héroïques à la " liberté " - et ce n'est pas le cas de Joseph Stiglitz. Elle a surtout pour effet de mettre en cause des institutions.

Avant et après le Nobel, ou les effets libérateurs de la consécration

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" Etre libre ", c'est avoir renoué un certain rapport aux institutions. En toute rigueur, marquer ce déplacement demanderait d'abandonner le lexique de la liberté pour celui de l'affranchissement : être libre, c'est s'être affranchi des intérêts institutionnels, non pas qu'on les ait récusés dès le premier jour par un geste admirable de désintéressement, mais au contraire parce qu'on les a tous conquis ! Cette liberté-là n'a donc rien d'une qualité métaphysique spéciale ; elle est entièrement un effet sociologique - dans le cas présent, d'une sociologie de la science. Car voilà ce qu'on pourrait dire à propos de Joseph Stiglitz de moins convenu que les évocations stéréotypées de sa " liberté de ton " : il est un reproche vivant adressé aux institutions académiques de la science économique. Joseph Stiglitz après le prix Nobel dit des choses qu'il ne disait pas avant, ou les dit d'une tout autre manière qu'avant. " Pour pouvoir dire tout ce que je me permets de dire aujourd'hui, il a fallu que je rompe, et c'était plus facile dès lors que je n'avais plus rien à y gagner... parce que j'avais épuisé tous les gains possibles. " Echapper aux censures d'un univers institutionnel n'est l'effet d'aucun miracle charismatique et n'advient guère qu'aux deux positions antinomiques du réprouvé et du consacré, l'une et l'autre libérant la parole parce qu'il n'y a plus rien à gagner, mais la première parce qu'il n'y a jamais rien eu à gagner, et la seconde parce que tout a été gagné. A l'opposé du minoritaire ostracisé, qui a toujours le loisir de dire ce qu'il veut, mais ne sera entendu par personne car sa parole est réputée sans valeur, le grand consacré jouit des autorisations les plus larges, y compris celle de dire leurs quatre vérités à ceux qui l'ont porté à cette place. Edmond Malinvaud [1][1] Edmond Malinvaud, " Pourquoi les économistes ne font..., jadis, en avait usé pour tenir sur le champ de la science économique des propos que nul autre - minoritaires négligeables mis à part - n'aurait pu se permettre. C'est de cette " liberté " que Stiglitz s'est emparé pour, à son tour, dire des choses, et pour les dire d'un ton, qui rendent assez évidente la césure entre un " avant " et un " après ".

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Pour être tout à fait honnête, il faut sans doute créditer Joseph Stiglitz d'avoir commencé à l'" ouvrir " - on ne voit pas comment mieux dire - avant d'être complètement consacré et alors que, délaissant momentanément la carrière académique, il s'était engagé en politique, d'abord aux côtés de Bill Clinton, dont il a présidé le Council of Economic Advisors, puis surtout comme économiste en chef à la Banque mondiale - beaucoup ont sans doute encore en mémoire les noms d'oiseaux échangés avec Stanley Fisher, son homologue au Fonds monétaire international (FMI), à l'époque des crises financières de 1997-1998. On pourra sans doute y voir un signe avant-coureur des usages qu'il fera ensuite de la légitimité Nobel. Il reste pourtant qu'entre les propos du Stiglitz des années 1980 et ceux du Stiglitz des années 2000, il y a une sacrée différence ! - dont la cause ne devrait échapper à personne.

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On voit sans difficulté tout ce qui porte les scientifiques, et sans doute spécialement ceux de l'économie, à trouver détestable ce genre d'analyse puisque à peu près toutes les idées reçues - et pas seulement du grand public - sur les scientifiques souverains et la science inconditionnée y font naufrage. Comment ne pas remarquer que l'élu se met à faire des choses inhabituelles, et à les faire de si bon coeur, avec une si visible allégresse, qu'il est impossible de ne pas y voir, non pas un effet de liberté, mais un effet de libération ? Cette rupture est peut-être l'indice le plus flagrant des censures antérieures, celles-là mêmes qui se trouvent implicitement et pragmatiquement dénoncées par les discours et les comportements d'aujourd'hui. Car voilà ce que nous dit implicitement le prix Nobel enfin sorti de ses gonds : " Dans l'univers de la recherche libre et de la pensée pure, il reste pas mal de choses qui ne sont pas bonnes à dire ; voilà tout ce que j'avais en réserve et que j'avais dû conserver par-devers moi sauf à mettre en danger les espérances légitimes de ma brillante carrière. " La liberté, redéfinie comme la faculté de dire ce que l'on veut sous la seule régulation de la raison, n'est donc pas si universellement distribuée que le proclame la charte constitutive du champ scientifique. Si, pour parler librement, c'est-à-dire sans prendre le risque de conséquences académiques fâcheuses, il faut attendre le prix Nobel, voilà qui met assez haut le ticket d'entrée au club des hommes libres...

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Evidemment, si on interrogeait ceux qui, n'ayant pas encore atteint ces niveaux conjugués de la consécration et de l'autorisation, n'ont pas encore pu acquérir cette forme de distance au groupe, on se doute qu'il s'en trouverait bien peu pour reconnaître une quelconque diminution de leur " liberté " - comme, au lieu d'y voir un effet sociologique, ils en font une qualité essentielle du sujet, c'est-à-dire d'eux-mêmes, comment ne s'offusqueraient-ils pas qu'on les soupçonne d'en être privé, fût-ce au degré le plus minime ? Aussi tous s'estiment-ils " parfaitement libres " de leurs pensées et de leurs paroles, et aucun ne reconnaîtrait la moindre forme d'interdiction, ni de la part des autres, ni, encore moins, de soi-même. Il est vrai qu'il fait partie de la constitution psychique des intellectuels d'avoir tendance à se penser comme les figures mêmes de la " liberté "... Tous ceux-là, il faudrait les prendre au mot : à quand un ouvrage dévastateur sur le capitalisme comme il va ? A quand un brûlot où nul, et surtout pas les " chers collègues ", n'est épargné ? Car, ici, Stiglitz balance des noms et y ajoute des qualifications - pas toujours confraternelles. Les défenseurs walrassiens du libre-échange international ? Des " imposteurs " (p. 112) ! Au défaut d'être dans l'erreur théorique, ils ajoutent celui d'être politiquement nuisibles - le fleuret n'est pas moucheté et le pistolet tire à balles réelles. On attend que se manifestent les " hommes libres " (mais pas encore Nobel) capables de prendre la parole sur ce ton.

Destins contrastés du néo-keynésianisme

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Comme décidément les effets d'éclairages incidents de cet ouvrage sont puissants, ce dernier n'offre pas seulement une vue du champ de la science économique en plan large, mais raconte également une histoire plus circonscrite en son sein, celle d'un groupe d'économistes du début des années 1980 déterminés à contester l'hégémonie monétariste. Mais comment être de nouveau keynésien sans prêter séance tenante le flanc à toutes les critiques qui ont précisément conduit à la relégation universitaire et politique du keynésianisme dès la fin des années 1960 ? La géniale trouvaille consiste à devenir " néo "-keynésien ! Ce ne serait pourtant pas faire justice à ce courant que de le présenter comme un simple ripolinage cosmétique dont tout l'effort se serait épuisé dans le " néo ".

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En vérité, cette entreprise de reconquête du pouvoir dans le champ académique - et au-delà - a été portée par une stratégie de grande envergure et un investissement de très long terme consistant en un vaste mouvement tournant destiné à l'emporter sur le néoclassicisme monétariste avec ses propres armes. Car dès la décennie 1970, le champ a considérablement évolué et a irréversiblement consolidé une norme de scientificité élaborée autour de la formalisation intensive, bien sûr, mais aussi de la consécration des fondements microéconomiques et des hypothèses de rationalité étendues aux anticipations. Il n'est aucune légitimité dans le champ, et par conséquent aucune accumulation possible de capital scientifique, en vue d'une éventuelle reconversion en influence politique hors de cette norme. Le projet néo-keynésien prend acte de cet état des choses et, plutôt que de chercher à le transformer, prend le parti de " faire avec ". Là où les vétéro-keynésiens s'étaient laissé disqualifier en demeurant dans la macro non microfondée, les diverses théories du circuit ou les anticipations simplement adaptatives, leurs ambitieux successeurs font le choix d'une stratégie de respectabilité théorique qui consiste à adopter ostensiblement la syntaxe néoclassique... mais pour mieux faire passer des messages sémantiquement keynésiens. Moyennant, bien sûr - car on n'a rien sans rien -, quelques variations sur les hypothèses de départ, des modèles impeccablement microfondés, munis de toutes les anticipations réglementairement rationnelles, vont alors établir qu'il n'y en a pas moins parfois des échecs de marché, des problèmes de coordination et des sous-optimalités diverses qui rendent utiles... des interventions de l'Etat. De l'art de réhabiliter l'idée d'une politique économique active en parlant la grammaire des néoclassiques libéraux, pour reconquérir simultanément la gloire scientifique et l'influence politique. On accordera que le plan grandiose ne manquait pas d'allure.

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Presque trois décennies plus tard, l'ouvrage de Stiglitz, sans pourtant rien évoquer formellement de cette aventure, et du seul fait de son existence, permet de dresser un bilan plus mitigé. Du point de vue des accomplissements académiques, la réussite est tout simplement remarquable. Ce néo-keynésianisme est devenu à peu de chose près la puissance dominante et le centre de gravité du champ. Les plus grandes revues sont sous son influence, ses meilleurs représentants font partie des économistes internationalement les plus en vue, certains ont même décroché le prix Nobel - parmi eux, un certain Joseph Stiglitz. Mais du point de vue politique ? La question n'est pas déplacée, car le projet initial visait bel et bien à contester l'imperium monétariste sur le double terrain de la science et de l'influence, et le vaste mouvement tournant néo-keynésien avait pour vocation de réhabiliter par des moyens actualisés la défense et illustration de l'intervention publique, opposée à la libéralisation totale et à la neutralisation de l'Etat des néoclassiques libéraux. Sous ce rapport, il faut bien le reconnaître, le bilan est infiniment plus décevant.

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Pas plus que d'autres les néo-keynésiens n'auront pu vaincre cette sorte de fatalité qui grève irrémédiablement la plupart des stratégies de subversion " du dedans " et leurs efforts de " peser de l'intérieur ", et cette fatalité tient sans doute au fait, maintes fois attesté par l'expérience, que le propre des détours de production de respectabilité est, la plupart du temps, de ne jamais se refermer. Joseph Stiglitz, pas seulement par son prix Nobel " sec ", mais par son désir d'en reconvertir instantanément le capital scientifique en capital politique, est l'exception qui confirme la règle, le miracle de dernière minute qui sauve de justesse toute la stratégie intellectuelle du néo-keynésianisme. Car, pour toutes ses réussites académiques, combien d'égarés politiques ? Stiglitz, qui jouit maintenant de la liberté de donner des noms, tient les comptes sans indulgence : Lawrence Summers, secrétaire au Trésor de Clinton et cheville ouvrière de la propagation du consensus de Washington ; Andreï Shleifer, perdu dans la thérapie de choc à l'Est, les privatisations russes et les délits d'initiés - il aurait pu également parler de Gregory Mankiw, à la tête du Council of Economic Advisors de... George W. Bush. Pas très brillant bilan, en effet. On pense à Marx corrigeant Hegel à propos des grands événements survenant deux fois dans l'histoire : car Keynes lui-même, en son temps, avait déjà embrassé cette stratégie des compromis académiques et théoriques pour mieux promouvoir ses idées de politique économique. Mais lui n'avait pas perdu sa boussole politique en cours de route.

(Encore un effort pour) une économie politique de la mondialisation

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Evidemment, si le livre de Joseph Stiglitz a cette propriété d'éclairer ainsi d'une lumière rasante les fonctionnements ordinaires du champ de la science économique, il le doit, autant qu'à la vigueur de son ton, au fond de ses thèses et à leur inhabituelle dissonance d'avec les propos peu rebelles usuellement tenus par les économistes " légitimes " au sujet de ce processus de déréglementation générale qu'on nomme la mondialisation. Certes, on entend bien de temps en temps quelques imprécations, mais sous la forme de l'admonestation, pour regretter que le processus n'aille pas assez vite et enjoindre les gouvernements de se presser. Or, nous dit Stiglitz, le problème de la mondialisation n'est pas qu'elle n'aille pas assez vite, c'est surtout qu'elle va dans une très mauvaise direction. Dire cela est déjà assez pour mettre en question l'univocité de sa définition. A côté de la mondialisation-déréglementation, Stiglitz lui-même avait d'ailleurs suggéré, dans un ouvrage précédent [2][2] La Grande Désillusion, Fayard, 2002., que la mondialisation pouvait aussi être entendue comme la nécessité de politiques publiques coordonnées au niveau mondial, voire d'une politique publique mondiale, du fait de la nouvelle échelle territoriale des effets d'externalité. L'instabilité financière internationale, la criminalité sans frontières ou le réchauffement climatique sont des problèmes d'une extension qui rend simplement ridicule d'envisager les traiter au niveau national. Il est cependant assez évident que les deux définitions ne sont pas indépendantes et que les progrès de la mondialisation-déréglementation ne cessent d'engendrer des déséquilibres appelant impérativement une réponse de la mondialisation-coordination. En effet, il va falloir songer à une régulation financière internationale, maintenant que tous les grands marchés de capitaux ont été libéralisés... et que les fluctuations géantes se succèdent en conséquence. Le problème, fait remarquer Stiglitz, c'est que la " réponse " est sacrément à la traîne.

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Au moins saisit-il ce retard, et surtout ses désastreux effets, pour faire entendre, contre le bruit de fond dominant, que la déréglementation forcenée n'a aucune des vertus que lui prêtent ses cautions " scientifiques " néoclassiques. Evoquer explicitement, comme le fait Stiglitz, un " fanatisme de marché " (p. 64) devrait être assez pour faire entendre que la déréglementation générale, aveugle et indifférente, c'est-à-dire la déréglementation pour la déréglementation, est une entreprise à caractère principalement idéologique. On ne saurait sous-estimer l'intensité de la charge polémique, et particulièrement en France où, pays réputé figé dans l'étatisme, le prosélytisme idéologique du marché se porte comme un charme, au point d'ailleurs de donner lieu à des formes d'aberration intellectuelle qu'on n'attendrait pas de la part d'" experts " ou, pire encore, d'universitaires, comme celle qui n'hésite pas à présenter toute critique de la mondialisation sous l'espèce d'un refus pur et simple de l'économie de marché [3][3] Ainsi Marc Lazar : " La France, cet étrange pays (...),.... On mesure mieux l'intensité du débat et le degré de distorsion intellectuelle où il se trouve quand, à l'encontre des distinctions conceptuelles élémentaires entre " économie de marché " et " formes de la concurrence ", opposer à la déréglementation générale ses excès et, en fait, son bilan devient prendre position " contre l'économie de marché " - et sans doute flatter les bas instincts du peuple dans ses aspirations indécrottablement soviétoïdes. A ce stade où faire la différence entre économie de marché - définie comme une économie sans coordination centrale, où les centres productifs jouissent d'une autonomie de décision - et " intensité de la concurrence en économie de marché " a cessé d'être évident, la qualité argumentative du débat est dangereusement détériorée. Entreprendre de redresser ce genre de grossier contresens, tel qu'un enseignant de premier cycle universitaire le sanctionnerait sévèrement dans une copie, n'est alors simplement plus possible... sauf à ce que la rectification vienne d'un prix Nobel en personne. Car tout autre que lui, tenant ce genre de propos, eût été qualifié séance tenante de gauchiste avéré ou de marxiste impénitent, les deux formes de la disqualification bien faite pour clore les débats sans avoir eu à les ouvrir. Et pourtant, c'est bien Joseph Stiglitz, professeur à Columbia, prix Nobel d'économie, qui parle et qui dit cette chose scandaleuse : il y a un fanatisme du marché ! Or - le croira-t-on ? - Joseph Stiglitz n'est pas partisan du retour au Gosplan. Comment les évangélistes du marché vont-ils pouvoir tenir ensemble ces deux propositions ? C'est qu'ils n'ont le choix que de se contredire ou de soutenir que ce prix Nobel est un âne. Le plus vraisemblable est qu'ils choisiront d'en ignorer une - on devine laquelle -, mais si jamais par ce livre il y avait un " effet Stiglitz " dans le débat public, il aurait pour caractéristique de rendre cette ignorance un peu plus difficile.

Carence institutionnelle et politique de la mondialisation

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Il n'est pas très facile d'ôter à tout ce commentaire son caractère polémique quand le livre qu'il prend pour objet l'est tellement lui-même - mais au meilleur sens du terme. L'y réduire, cependant, serait bien mal lui rendre justice car, dans le cas présent, la polémique est analytiquement armée. Joseph Stiglitz ne s'offusquerait certes pas de s'entendre dire que la plupart des idées exposées dans son livre ne sont pas totalement neuves. Ça n'est pourtant pas une raison de ne pas y revenir car, pour avoir été déjà formulées ailleurs, par d'autres économistes, elles n'en sont pas moins restées ignorées - du fait d'ailleurs de ne pas avoir été avancées dans les bonnes conditions de légitimité -, aussi toute occasion de les faire parler à nouveau est-elle bonne à prendre. Si la déréglementation pure est vouée à l'échec, c'est pour n'avoir pas compris la différence entre le capitalisme réel et la fiction d'une économie de marchés walrassiens. Le capitalisme, disent depuis longtemps les hétérodoxes institutionnalistes [4][4] En particulier la théorie de la régulation, voir Robert... parqués dans leur réserve, n'est pas juste le libre marché. Il a impérativement besoin d'un appareil d'institutions pour contenir les problèmes d'instabilité, de coordination ou d'asymétrie d'information qui naissent sans cesse du face à face des agents. Pour se déployer selon un pattern à peu près ordonné, l'accumulation du capital a besoin de régulations, lesquelles ne se réduisent pas, comme le pensent ceux qui prennent la concurrence parfaite pour l'" économie de marché ", à l'intervention de l'Etat - quoiqu'elle ne l'exclue en rien, bien au contraire. Or la fabrication des institutions est un processus essentiellement politique. Et nous voilà au coeur du message de Stiglitz : la mondialisation est une affaire politique.

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Bien sûr, c'est là un énoncé qu'on pouvait déjà comprendre indépendamment comme la mise en évidence du caractère de projet politique de l'entreprise de déréglementation, qui avantage certains intérêts, est activement promue par eux, pour ne rien dire du fait qu'elle progresse le plus souvent à la faveur de décisions de politiques publiques. Mais ce n'est pas là ce que Stiglitz a en tête. Dire que la mondialisation doit être nécessairement politique signifie qu'elle n'est pas un processus soutenable sans des régulations institutionnelles qu'il appartient au politique d'installer. Il faut une économie politique à la mondialisation, c'est-à-dire une pensée des compromis politiques et des constructions institutionnelles hors desquels elle ne saurait être viable. Tout le paradoxe du livre tient alors à ce que, sur cette idée d'une économie politique de la mondialisation, il est à la fois le plus convaincant... et le plus vulnérable. Car il n'est que de prendre au sérieux sa thèse même d'une économie politique de la mondialisation, et d'aller au bout de ce qu'elle peut livrer, pour être rendu au constat de tout ce qui manque - et risque de manquer encore longtemps - afin de réussir l'institutionnalisation internationale que Stiglitz appelle de ses voeux.

Le commerce international comme " état de nature " infra-politique

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De toutes les matières abordées par le livre, il en est une qui, plus que les autres, a la propriété de concentrer ce paradoxe et d'accuser cette ambivalence du solide et du fragile : il s'agit des accords de commerce international (chapitre 3). Le propos de Stiglitz n'est jamais si percutant qu'aux moments où il montre, description institutionnelle et témoignage très informé à l'appui, ce qui se passe vraiment dans les cénacles du commerce international, et combien l'idée d'en saisir les mécanismes par les seules armes d'une économie pure, c'est-à-dire d'une économie qui ne serait pas politique, est vouée à l'insignifiance. Car le commerce international est une arène plutôt sauvage. Il est utile d'avoir en mémoire l'intensité des rapports de puissance, la violence des conflits et la rudesse des affrontements - spectaculairement restitués par Stiglitz - qui structurent fondamentalement ces abstractions qu'une macroéconomie légèrement déréalisatrice saisira ensuite sous les vocables d'" offre " et de " demande ", d'" importation " et d'" exportation ". Puissance et conflits : nous voilà tout à coup dans la grammaire du politique, bien plus que dans celle des " marchés ". Or ce choix de syntaxe s'impose à quiconque prend connaissance des pratiques de la " négociation " - seul l'évitement du recours à la violence physique semble encore justifier le terme - du commerce international. Mais si, quoiqu'il soit bel et bien question d'économie internationale, nous voilà dans un bain très politique, autant y plonger carrément et aller chercher là où ils se trouvent les instruments de pensée adéquats.

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Si donc il faut moins compter sur la théorie pure des marchés que sur les acquis des sciences politiques, et pourquoi pas de la philosophie politique, pour comprendre ce qui se joue dans les arènes du commerce international dès lors qu'elles sont des lieux intensément conflictuels, où ne cessent de s'exprimer des rapports de puissance, on ne devrait pas être davantage étonné que les affrontements asymétriques de l'OMC prennent le relief de grandes scènes spinozistes et semblent rejouer, quoique autour de nouveaux objets, les chapitres les plus marquants du Traité politique. Seule une conception un peu étriquée de la classification des savoirs pourrait dissuader d'opérer des rapprochements pourtant parlants et faire écarter avant tout examen la suggestion - un peu baroque au premier abord, je le reconnais ! - de convier un philosophe du XVIIe siècle à éclairer les coulisses des institutions naissantes de la mondialisation capitaliste du XXIe. Et pourtant : rompant avec les fictions délibératives du " contrat social ", Spinoza est peut-être, de tous les philosophes, celui qui prend le plus au sérieux l'idée de la puissance, et l'idée corrélative du politique comme coexistence problématique des puissances. Or, sauf à être médiatisée par des institutions installées, la coexistence des puissances ne produit rien d'autre que l'écrasement des petites par les grandes.

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C'est à peu de choses près le spectacle qu'offrent les négociations de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) peintes par Stiglitz, dont la densité en coups retors, mensonges variés, bras de fer, abus répétés de la force et pressions de toutes sortes fait irrésistiblement penser à la définition spinoziste du droit naturel comme puissance - un droit naturel dont il faut tout de suite dire que, contrairement aux apparences, il n'a rien d'un concept juridique et demande à être entendu en un sens quasi anthropologique : " le droit naturel de chaque individu s'étend jusqu'où va sa puissance "[5][5] Spinoza, Traité politique, chap. II, parag. 4.. Il est le brutal et positif constat de ce que, sans les régulations externes d'un encadrement institutionnel suffisamment robuste, la puissance s'efforce toujours d'aller au bout de ce qu'elle peut, sans égard pour les violences qu'elle exercera sur les autres. Ainsi, le droit naturel " n'interdit rien sinon ce que nul n'a le désir ou le pouvoir de faire : il n'est contraire ni aux luttes, ni aux haines, ni à la colère, ni à la tromperie, ni à rien absolument de ce que l'appétit conseille " [6][6]  Ibid., chap. II, parag. 8.. Et telle est bien la nature des forces à l'oeuvre dans un univers du commerce international si faiblement institutionnalisé qu'il ne fait guère davantage que mettre en scène les affirmations de puissance : " les règles (de l'OMC) sont fixées par marchandage, notamment entre pays pauvres et pays riches, et dans ce genre de marchandage ce sont généralement les riches et les puissants qui l'emportent (p. 122) ; " Le succès des pays industriels avancés est en grande partie lié à la fixation de l'ordre du jour : ils déterminent le programme des négociations de façon à ouvrir les marchés des biens et services où ils ont un avantage comparatif " (p. 125) ; " pendant quarante ans, la libéralisation du commerce s'était proposé d'ouvrir les marchés aux biens manufacturés - qui étaient surtout, à l'époque, l'avantage comparatif des Etats-Unis et de l'Europe. Aujourd'hui, c'est la Chine et d'autres pays qui ont un avantage comparatif. Avec la contraction de l'industrie dans le monde développé (...), (les négociateurs occidentaux) devaient pour satisfaire leurs mandants rapporter quelque chose sur les services et sur les droits de propriété intellectuelle. Ils ont réussi " (p. 124) ; " (Dans les procédures anti-dumping), nous (les Etats-Unis) étions à la fois le procureur, le juge et le jury, et les règles de la preuve auraient fait rougir le "juge" d'un "tribunal" mafieux " (p. 144) ; " Les Etats-Unis estiment que l'usage par les autres pays de ce type de restrictions (les obstacles techniques) contre certains de leurs produits est une entrave au commerce, mais que leurs propres restrictions sont raisonnables (comme les moucherons invisibles qui ont justifié à une époque la fermeture de leur marché aux avocats mexicains) " (p. 145). Echos spinozistes : " Ce que chacun (...) juge utile pour lui-même, que ce soit sous la conduite de la saine raison ou sous l'impulsion des affects, il lui est permis par un droit souverain de nature de le convoiter et de le saisir de n'importe quelle manière, par force, par ruse, par des prières ou de tout autre façon qui lui sera le plus commode " [7][7] Spinoza, Traité théologico-politique, chap. XVI, parag..... Morale de l'histoire ? " Les poissons sont déterminés par la nature à nager, les gros à manger les petits, et c'est donc par un droit naturel souverain que les poissons sont maîtres de l'eau et que les gros mangent les petits " [8][8]  Ibid., chap. XVI, parag. 2....

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Ainsi, les arènes du commerce international sont si faiblement institutionnalisées que les rapports de puissance s'y expriment presque à nu, avec pour simplissime issue que " les gros poissons mangent les petits ". On imagine sans peine l'iniquité ou la fragilité des contrats conclus dans pareilles conditions. Dans la configuration ante-institutionnelle et ante-politique que Spinoza nomme l'" état de nature ", " nul ne promettra, sinon par tromperie, de renoncer au droit qu'il a sur toute chose et absolument personne ne tiendra ses promesses sinon par crainte d'un plus grand mal ou par espoir d'un plus grand bien "[9][9] Ibid., chap. XVI, parag. 6.. Il en résulte, sans surprise, qu'" un pacte ne peut avoir de force qu'eu égard à son utilité ; celle-ci ôtée, le pacte est du même coup supprimé "[10][10] Ibid., chap. XVI, parag. 7.. Stiglitz : " Après coup, beaucoup de pays en développement ont eu le sentiment de s'être laissé duper en acceptant le grand marchandage : les pays développés n'avaient pas fait leur part du chemin. Les quotas sur le textile resteraient en place pour dix ans et la fin des subventions agricoles n'était pas en vue " (p. 123). Promesses reniées, engagements bafoués, saisies unilatérales, mensonge et mauvaise foi, et tous les procédés qui, assez loin des paisibles équilibres walrassiens, font la réalité du commerce international, sont le lot des univers à basse pression institutionnelle. Mais l'idée d'une composition harmonieuse des intérêts par les forces pacificatrices du marché est si profondément installée dans la théorie économique que le choc du détour anthropologique et politique spinoziste n'est pas de trop pour en secouer les habitudes de pensée, et notamment toutes celles qui, intentionnellement ou non, nourrissent cette formidable dénégation de la violence des rapports marchands. L'OMC est une infra-institution : insuffisamment puissante pour être le modérateur des rapports de force, elle n'en est que la chambre d'écho. Stiglitz : " les négociateurs ne recherchent pas la cohérence intellectuelle, ni un accord fondé sur des principes, mais seulement l'équilibre des intérêts rivaux " (p. 126). Et en effet, qui pourrait les convaincre de se dessaisir de leur droit naturel ? Par quel miracle seraient-ils tout à coup pris du désir de " complaire à un autre " et de renoncer aux avantages que leur force leur permet de capter unilatéralement ? Seule une puissance institutionnelle peut les déterminer à ce genre de renoncement - et il est évident que l'OMC ne le peut pas.

La communauté politique manquante

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Elle ne le peut pas pour une raison très profonde qu'il faut bien mesurer, sauf à se bercer d'illusions quant à la possibilité de combler le déficit institutionnel de la mondialisation. Cette raison tient au fait qu'une instance ne peut faire plier des intérêts particuliers et arbitrer entre eux, c'est-à-dire faire davantage qu'enregistrer la domination des plus puissants, qu'à la condition d'être adossée à une communauté politique constituée. Dans un Etat, les diverses arènes où se rencontrent, pour négocier, des groupes d'intérêts conflictuels ne dégénèrent pas en " état de nature " car toutes se trouvent sous le surplomb d'une entité politique de rang supérieur, plus puissante qu'eux et qui détient les moyens de canaliser les comportements, de faire exécuter les contrats, de sanctionner les manquements ou d'obtenir de certains qu'ils consentent à des renoncements impossibles autrement. L'anthropologie philosophique et politique de Spinoza a le rustique mérite de rappeler que, seule la puissance venant à bout de la puissance, il n'y a guère d'autre choix qu'entre la lutte directe, non médiatisée, des puissances entre elles et le régime d'une communauté politique authentique comme puissance supérieure à toutes les puissances, seule capable de les modérer en un ordre collectif. Pour l'heure, à l'étage de la mondialisation, il n'y a aucune communauté politique de cette sorte, dont on ne connaît d'ailleurs guère que la forme " Etat " - ce qui ne signifie pas qu'il ne se puisse en inventer une autre... pourvu, bien sûr, qu'elle dispose des mêmes caractéristiques de force. Or, faute de tout équivalent fonctionnel de l'Etat, les négociations internationales retournent nécessairement vers l'état de nature, où la foire d'empoigne n'est modérée que par ce qui reste d'intérêts imbriqués. L'OMC ne répond en aucun cas au cahier des charges d'une communauté politique constituée, c'est pourquoi elle est vouée à demeurer, et pendant longtemps encore, une simple arène de confrontation de puissances, incapable de se dépasser par ses propres moyens en une communauté véritablement politique. On se demande d'ailleurs comment l'on pourrait être surpris que l'OMC re-parcoure peu ou prou le destin de toutes les organisations internationales, en tout cas de toutes celles qui n'ont à leur disposition que les armes de la bonne volonté [11][11] Le FMI et la Banque mondiale, eux au moins, disposent... et dont la faiblesse congénitale tient à la pauvreté de leurs moyens d'enforcement. Impuissantes à contraindre, elles sont par conséquent impuissantes à réguler.

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Evidemment, qui ne souhaiterait, comme Joseph Stiglitz et comme Marcel Mauss avant lui, " qu'il y ait plus de bonne foi, de sensibilité, de générosité dans le contrat " [12][12] Marcel Mauss, Essai sur le don (1924), in Sociologie... ? En matière d'endettement international, " Il pourrait être utile de créer un service de médiation internationale pour établir des normes " (p. 329) - mais quelle pourrait être son autorité ? A propos du commerce international : " il suffirait que les plus riches ouvrent simplement leurs marchés aux plus pauvres, sans réciprocité, sans conditions économiques ni politiques " (p. 130) - certes, " il suffirait "... ; " il faut une instance judiciaire mondiale indépendante pour déterminer s'il y a eu ou non dumping, et, si oui, quel doit être le montant des droits anti-dumping " - ce serait très bien, en effet, et mieux encore si elle était respectée ; " tous les pays du monde, les Etats-Unis compris, doivent signer la Convention sur la biodiversité " - mais ils n'ont signé ni Kyoto ni le tribunal pénal international...

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L'insuffisance des propositions de Stiglitz, ou plutôt l'incapacité à faire seulement entrevoir comment toutes ses excellentes suggestions de réforme pourraient prendre force institutionnelle concrète, est d'autant plus désarmante qu'il a par ailleurs lui-même dressé avec une extrême lucidité un état des forces qui ne laisse aucun doute quant à la probabilité de leur surgissement par génération spontanée : à peu près nulle. Les chances d'obtenir du système électoral ploutocratique des Etats-Unis un affranchissement du pouvoir politique en place des intérêts privés qui l'ont antérieurement financé, ou même tout simplement de s'engager dans un processus d'institutionnalisation internationale, c'est-à-dire de contrainte consentie, qui ne peut que détériorer ses avantages de court terme de puissance dominante, sont des plus faibles. Et qu'on n'aille pas voir là une mise en cause de la puissance américaine et d'elle seule : c'est la logique de la puissance tout court, ou plus exactement la logique de la puissance sauvage, hors institution, non régulée, qui est en cause, et pas autre chose. L'Europe dès qu'elle en a les moyens, elle aussi, force son passage. Comme le ferait n'importe quelle autre force équivalente en situation. C'est d'attendre qu'il en soit autrement qui relève de l'acte de foi. Aussi toutes les propositions de réforme qui n'indiquent pas de quelle puissance elles sont décidées à s'armer sont-elles vouées à rester des songes creux et des paroles en l'air, appels hypothétiques à la victoire spontanée de la vertu ou des bons sentiments. Mais ça n'est pas exactement ainsi que le monde tourne, et il n'est de sortie possible du wishful thinking qu'à la condition d'être tout à fait au clair sur les moyens disponibles d'arraisonner effectivement, c'est-à-dire autrement qu'en comptant sur le seul effet des bonnes paroles, des puissances pour l'heure débridées. C'est bien là que le projet estimable de l'accompagnement institutionnel d'une mondialisation politique rencontre sa limite. Car on ne voit nulle part les conditions d'engendrement de cette puissance-là.

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L'impasse où conduisent ces questions pour l'heure sans réponse tient beaucoup au fait que la densité politique-institutionnelle qui réalise la concentration de puissance permettant effectivement de produire ce genre de régulation a un nom : la souveraineté. Mais l'univers international, celui où se déploie la mondialisation, en est tout à fait vide, et pour encore un moment. Le plus curieux, dans l'ouvrage de Stiglitz, réside dans le fait que sa propre argumentation dessine en creux toutes les limites, et peut-être toutes les impossibilités, des réformes qu'il persiste néanmoins à lancer. Car un cas d'arraisonnement de puissances économiques, l'histoire nous en livre, et Stiglitz n'omet même pas de le mentionner : si le capitalisme a " trouvé " l'armature institutionnelle seule à même d'en réguler les contradictions intrinsèques, c'est parce qu'il s'est d'abord déployé à l'échelle nationale, et qu'à l'échelle nationale, il y a l'Etat ! Non pas que ce soit l'Etat en direct qui ait intégralement pris en charge cette régulation, mais parce que, la fabrique des institutions étant un processus essentiellement politique, y compris quand il s'agit des institutions économiques, elle supposait une communauté politique pré-existante, dotée de la concentration de puissance requise pour imposer aux intérêts privés les renoncements adéquats ; or cette communauté politique était immédiatement là, précisément sous la forme de l'Etat-nation. Contrairement à la pensée indigente qui ne parvient pas à sortir de l'antinomie scolaire de l'" Etat " et du " marché " - généralement soutenue par les mêmes qui considèrent que critiquer la mondialisation, c'est être " contre le marché ", c'est-à-dire, par prolongement du même subtil raisonnement, " pour l'Etat " -, les hétérodoxies institutionnalistes telles que la théorie de la régulation s'efforcent de longue date de suggérer que la régulation du capitalisme est le fait d'une myriade d'institutions, l'Etat n'en étant qu'une parmi beaucoup d'autres, mais que, parallèlement, bon nombre de ces institutions n'auraient pas vu le jour si elles n'avaient été élaborées sous l'égide de l'Etat. On pourrait dire de l'Etat qu'il est une sorte de méta-institution, ou de transcendantal institutionnel, c'est-à-dire la condition de possibilité de la plupart des autres institutions. Et là encore, non pas parce qu'il en serait directement le démiurge - quoiqu'il doive l'être pour certaines -, mais parce qu'il fournit à la production des institutions quelques-unes de ses ressources essentielles, notamment comme garant du droit, détenteur de la violence " légitime " ou prêteur en dernier ressort de capital symbolique [13][13] Pierre Bourdieu, Raisons pratiques, Paris, Seuil, 1994,....

Une communauté politique ne s'institue pas par décret

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Il suffit alors d'une transposition homothétique du problème de l'institutionnalisation nationale du capitalisme pour saisir combien le niveau international, celui de la mondialisation, promet de poser des difficultés autrement importantes. Car là, pas de souveraineté, pas de communauté politique, pas d'Etat ou équivalent, bref, pas de puissance au-dessus des puissances particulières. " Nous devrons penser et agir plus "mondialement". Aujourd'hui, ce "sentiment d'identité mondiale" est trop rare ", nous dit Stiglitz (p. 376). C'est malheureusement très juste - et aussi très dommage pour l'idée de la mondialisation politique. Car ce " sentiment d'identité mondiale ", cette propension à " penser plus mondialement " sont d'autres façons de nommer cette communauté politique qui fait précisément défaut. En appeler à la génération spontanée de ce sentiment est voué à rester lettre morte, ou bien supposer le problème résolu. Penser mondialement serait le propre des membres d'une politeïa mondiale constituée... mais elle n'existe pas. Or, pour le coup, si certaines institutions sont à la portée d'une entreprise de construction délibérée, la constitution d'une communauté politique, qui en est la condition de possibilité, est, elle, hors d'atteinte de toute ingénierie sociale concevable - en témoignent assez les difficultés d'émergence d'une Union européenne qui soit davantage que celle des comités. Il y a là matière à regretter, une fois de plus, que la " pensée économiste " [14][14] Laquelle, loin de se réduire à la pensée " économique..., qui prend une si large part à l'impulsion de ces aventures risquées que sont la construction européenne ou la mondialisation, soit si ignorante de la grammaire profonde du politique et de ses réquisits impératifs. L'ingénierie économique surestime gravement sa capacité propre à " produire " du politique : l'euro ni le grand marché n'ont engendré ipso facto la " société européenne ", comme beaucoup le croyaient, pas plus que la mondialisation économique ne fait advenir par elle-même le " monde plat " fantasmé par Thomas Friedman [15][15] Dans The World Is Flat. A Brief History of the 21st..., représentant typique de la microfrange des habitués de la classe affaires qui vit sa condition particulière sur le mode du cosmopolitisme réalisé.

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Cette insuffisance politique de la " pensée économiste " est très regrettable car elle confère aussitôt à tous ses " grands projets " un caractère hautement hasardeux. Il suffirait pourtant de laisser opérer les charmes de la division du travail intellectuel, et d'aller voir ce qu'ont pensé " avant ", parfois " longtemps avant ", ceux pour qui le politique n'est pas simplement de l'ordre des impedimenta, mais bien la question centrale de la vie des sociétés. Or voici ce que nous dit Spinoza en matière de " constitution " des communautés politiques, et qui mériterait d'être médité à nouveau : " la multitude vient à s'accorder et veut être conduite comme par une seule âme sous la conduite non de la raison mais de quelque affect commun : crainte commune, espoir commun, ou l'impatience de venger quelque dommage subi en commun " [16][16] Spinoza, Traité politique, chap. VI, parag. 1.. Ce ne sont donc pas les arguments de la délibération rationnelle mais des " affects ", et plus précisément des affects " communs ", qui saisissent les multitudes et les précipitent en véritables communautés - et Stiglitz, à la recherche du " sentiment d'identité mondiale ", revient sans le savoir sur des traces spinozistes. Un affect commun est en effet ce qui détermine la pluralité des individus à éprouver un intérêt partagé suffisamment intense pour l'emporter sur leurs intérêts particuliers - et, partant, à agir de concert. L'affect/intérêt commun est la force centripète qui permet de contenir les tendances centrifuges des intérêts particuliers. Nul démiurge ne peut prétendre produire délibérément pareil affect commun - ce sont l'histoire et ses conjonctures qui s'en chargent, parfois. Ainsi, par exemple, cas particulier de la mondialisation, le problème du réchauffement climatique est dans le processus incertain d'engendrement de son affect commun. A l'évidence, seule une " crainte commune ", celle de la détérioration planétaire d'ensemble, est à même de désarmer les " droits naturels " pollueurs - alias les comportements " défecteurs " de la théorie des jeux. Et à l'évidence, tout autant, nous n'y sommes pas encore ! Trop peu intense, trop peu répandue, souvent en compétition avec des affects liés à des urgences beaucoup plus immédiates, la " crainte écologique commune " demeure dominée par des intérêts fragmentés, et la communauté politique de l'écologie mondiale est encore dans les limbes. De même les dégâts sociaux de la sous-institutionnalisation du capitalisme mondialisé sont encore trop hétérogènes, trop inégalement répartis, entre les pays et à l'intérieur des pays, pour produire un affect commun capable de structurer une communauté politique de la mondialisation économique et sociale. Ceci ne veut pas dire que ces affects communs sont voués à ne jamais survenir, mais qu'il faudra probablement en arriver à des situations extrêmes pour les voir se former - la situation écologique mondiale est déjà passablement dégradée, et l'on pressent pourtant qu'on n'est pas encore au bout de nos peines pour que se produise le " sursaut ".

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Aussi le livre de Stiglitz nous laisse-t-il, pour ainsi dire, au milieu du gué. Qu'un économiste aussi légitime que lui mette, sur le tard, un peu - et même pas mal - d'" économie politique " dans sa " science économique ", c'est déjà en soi une sorte de petit miracle. Mais Stiglitz ne va pas au bout de sa propre démarche, et l'envie vient de lui dire : " Encore un effort pour être tout à fait économiste politique ! " Le ferait-il que ses conclusions s'en trouveraient hélas sensiblement fragilisées. Car, si un peu d'économie politique nous rapproche de la mondialisation rêvée, beaucoup - quitte à ce que ce soit sous la forme un peu bizarre d'une éco-philosophie politique, ou même, disons-le, d'une économie politique spinoziste - nous en éloigne à nouveau. Le bout du bout de l'économie politique de la mondialisation, c'est que la mondialisation politique, seule à même de rendre soutenable la mondialisation économique, n'est pas pour demain, et il en est ainsi parce que ne sont pas réunies les conditions de possibilité d'une institutionnalisation internationale suffisamment substantielle pour contenir effectivement les tensions et les contradictions d'un capitalisme redéployé à l'échelle mondiale. Peut-être celles-ci existeront-elles un jour, et de ce point de vue les exhortations d'un économiste aussi distingué que Joseph Stiglitz sont assurément utiles. Mais quand ? Comme souvent, les questions en apparence les plus platement pratiques - " quand ? " - se révèlent également les plus décisives. Car, en attendant que la mondialisation politique cesse d'être à l'état de simple voeu et que les institutions aient fini par rattraper le capitalisme en fuite, la " période intermédiaire " dure et s'étire indéfiniment. Comme durent les dégâts variés occasionnés entre-temps par la carence institutionnelle de la mondialisation. Or ces dégâts sont suffisamment sérieux, et même parfois suffisamment dramatiques, pour que, rapportés à l'extrême éloignement de leur éventuel règlement, il faille se poser à propos des processus d'ajustement institutionnel la même question que Keynes en son temps adressait déjà aux processus d'ajustement des marchés : dans le long terme, ne serons-nous pas tous morts ?

La Terre de nouveau ronde

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De même qu'en mathématiques les passages à la limite réservent parfois des discontinuités, de même ici l'augmentation de l'" intensité en économie politique " du discours sur la mondialisation peut produire des renversements assez brutaux. Prenons un peu au sérieux la grammaire politique, et nous en tirons que le capitalisme mondialisé appelle nécessairement son institutionnalisation - sauf à connaître les plus grands déséquilibres. Prenons-la complètement au sérieux, et il apparaît malheureusement que cette institutionnalisation est une entreprise hautement problématique à un horizon raisonnable, peut-être même impossible, autant que peut l'être, vu d'ici, l'idée d'un Etat mondial ou d'une communauté politique mondiale, pourtant strictement requis par elle. Ceci ne signifie pas que rien ne puisse être fait à échéance pas trop lointaine en cette matière de " mondialisation politique ", mais que ce sera sans doute assez peu, et même beaucoup trop peu rapporté aux nécessités institutionnelles véritables.

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Evidemment, le message de Joseph Stiglitz s'en trouve presque complètement bouleversé. L'éditeur français, un peu filou et qui connaît bien son public, a choisi de traduire le titre de l'ouvrage en un " Un autre monde " délibérément chargé d'ambiguïtés et bien fait pour fonctionner comme un test projectif : à la manière des taches de Rorschach, chacun aura la possibilité d'y voir ce qu'il désire. Mais le titre originel n'offrait pas toute cette latitude : " Making Globalization Work " désigne un programme autrement moins sous-déterminé. " La bonne mondialisation est possible ", voilà le credo de Joseph Stiglitz. C'est déjà mieux que " la mondialisation heureuse ", mais différent de " un autre monde ", en tout cas comme on l'entend habituellement. Se pourrait-il alors que, sans le vouloir, et vraisemblablement dominé par des mobiles fort peu intellectuels, l'éditeur français ait finalement vu juste dans la liberté d'" adaptation " qu'il s'est accordée ? Car si la mondialisation appelée de ses voeux par Stiglitz n'est pas pour bientôt, il se pourrait qu'il faille abandonner la dialectique de la " bonne " et de la " mauvaise ", et que l'idée de mondialisation " tout court " doive être plus directement mise en question. Un régime général d'échange international libéralisé est-il soutenable ? Si la réponse est " oui, à la condition d'institutions " qui ne seront pas là de sitôt... c'est que la réponse est non.

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On n'est pas forcé d'en conclure, comme le feront sans doute certains esprits déliés, que le retour aux kolkhozes est déjà programmé. Mais, s'il est permis de sortir d'antinomies aussi subtiles que " la mondialisation telle quelle " ou " la Corée du Nord ", on pourrait considérer l'idée que les avancées de la libéralisation doivent demeurer strictement indexées sur les possibilités d'accommodation des institutions du moment. Il ne devrait pas y avoir de déréglementation ultérieure - et dieu sait qu'il s'en annonce une liste longue comme le bras : après l'énergie, l'éducation, la santé, etc. - sans progrès institutionnels parallèles, et même préalables. En d'autres termes, il aurait fallu, dans l'ordre, d'abord construire une véritable institution du commerce international, puis libéraliser celui-ci. Et si incapable, s'abstenir.

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Nul doute que ce renversement des préséances, donnant l'avantage au préalable de la régulation sur la libéralisation, pourrait être de nature à grandement stimuler les imaginations institutionnelles et les efforts politiques, peu incités lorsque le coup est parti et les marchés grands ouverts. Seule l'idéologie forcenée du " monde plat " a pu faire oublier cette vérité première que la Terre a d'abord été ronde, comprendre : qu'on ait pu vivre - mais oui ! - dans un monde où les échanges internationaux n'étaient que modérément libéralisés. Toujours à l'usage des subtils, à qui il vaut mieux expliquer les choses deux fois qu'une, il s'agit moins là d'un appel politique à la restauration fordienne que d'un argument logique, voulant qu'un seul contre-exemple suffise à venir à bout d'une proposition à prétention de généralité. La généralité qui veut que la déréglementation totale, intransigeante, par " fanatisme ", soit la seule forme d'organisation du système économique mondial, que la moindre restriction apportée au jeu des marchés soit ipso facto un obstacle à la croissance, cette généralité est fausse - et c'est l'histoire qui l'a montré. On comprend mieux dès lors les avantages, pour certains, de persister dans la pensée dichotomique et de refuser l'idée même du tiers terme, car il suffit d'avoir installé à l'un des deux pôles de l'antinomie un repoussoir absolu pour avoir, à l'autre extrémité, le champ absolument libre. La mondialisation sans limite ni rivage n'est une perspective admissible que si l'on interdit de la mettre en regard de quoi que ce soit d'autre qu'une bonne tyrannie stalinienne.

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A tous ceux qui s'efforcent de maintenir par habileté les termes de cette mauvaise antinomie - pour ceux qui y adhèrent au premier degré, on ne peut de toute façon plus grand-chose -, la lecture du livre de Stiglitz, revêtu de toute sa force légitimatrice, promettait d'être inconfortable, en dépit même de sa sous-estimation des nécessités profondes du politique. Elle le sera a fortiori si on prolonge ses analyses - au risque même de contredire in fine leur auteur - pour leur faire atteindre leurs dernières conséquences, car en bout de course se tient non plus l'idée de la mondialisation accomplie, mais celle d'une mondialisation " intermédiaire " et prudemment graduée, où les déréglementations ne sont admises qu'à concurrence des encadrements institutionnels qui leur auront été préalablement inventés. Mais la " mondialisation graduée ", ou " intermédiaire ", est-ce encore vraiment la mondialisation ? Il est probable que non. On voit bien l'inconvénient se profiler : il va falloir abandonner les vocables ronflants de la " mondialisation " pour en revenir à des notions de plus petite envergure, plus modestes et moins fringantes, mais plus pertinentes, comme " interdépendances économiques " ou " système international des échanges ", qui établissent clairement l'idée d'une connexion des espaces économiques nationaux mais sans en préjuger le degré. Evidemment, tout ça manque du charme puissant des eschatologies hégéliennes dont se sont souvent entourés les discours de la mondialisation. Mais rapportées à leurs effets réels, ces griseries intellectuelles ne devraient pas trop nous manquer. Il faudra juste consoler quelques réguliers des business lounges et gentiment réhabituer Thomas Friedman à l'idée que la Terre est ronde. ??????? ??????

Notes

[1]

Edmond Malinvaud, " Pourquoi les économistes ne font pas de découvertes ", Revue d'économie politique, vol. 106, n? 6, nov.-déc. 1996.

[2]

La Grande Désillusion, Fayard, 2002.

[3]

Ainsi Marc Lazar : " La France, cet étrange pays (...), impliqué dans la mondialisation (...) mais qui refuse l'économie de marché " (Le Monde, 1er juin 2005) ; ou encore Yves Mény : " On ne peut interdire (les délocalisations) par décret sauf à instaurer une économie soviétisée (...). Le libéralisme est devenu péché mortel, comme si nous ne vivions pas (...) dans une économie de marché " (Le Monde, 1er juin 2005).

[4]

En particulier la théorie de la régulation, voir Robert Boyer et Yves Saillard (eds.), Théorie de la régulation. L'état des savoirs, La Découverte, 2002.

[5]

Spinoza, Traité politique, chap. II, parag. 4.

[6]

Ibid., chap. II, parag. 8.

[7]

Spinoza, Traité théologico-politique, chap. XVI, parag. 3.

[8]

Ibid., chap. XVI, parag. 2.

[9]

Ibid., chap. XVI, parag. 6.

[10]

Ibid., chap. XVI, parag. 7.

[11]

Le FMI et la Banque mondiale, eux au moins, disposent de l'arme de la finance - extrêmement convaincante. On n'aura donc pas à s'inquiéter de leurs " ressources d'autorité ".

[12]

Marcel Mauss, Essai sur le don (1924), in Sociologie et anthropologie, PUF, coll. " Quadrige ", 1997, p. 263.

[13]

Pierre Bourdieu, Raisons pratiques, Paris, Seuil, 1994, p. 122.

[14]

Laquelle, loin de se réduire à la pensée " économique " ou à la pensée " des économistes ", désigne le primat de la vue économique, c'est-à-dire la propension à envisager tous les problèmes de la société au filtre des problèmes économiques.

[15]

Dans The World Is Flat. A Brief History of the 21st Century, Penguin Books, 2005 (trad. fr., La Terre est plate. Une brève histoire du XXe siècle, Ed. Saint)Simon, 2006).

[16]

Spinoza, Traité politique, chap. VI, parag. 1.

Plan de l'article

  1. Avant et après le Nobel, ou les effets libérateurs de la consécration
    1. Destins contrastés du néo-keynésianisme
  2. (Encore un effort pour) une économie politique de la mondialisation
    1. Carence institutionnelle et politique de la mondialisation
    2. Le commerce international comme " état de nature " infra-politique
    3. La communauté politique manquante
    4. Une communauté politique ne s'institue pas par décret
  3. La Terre de nouveau ronde

Pour citer cet article

Lordon Frédéric, « Le prix Nobel, l'économie politique et la mondialisation », L'Économie politique, 3/2007 (n° 35), p. 90-112.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2007-3-page-90.htm
DOI : 10.3917/leco.035.0090


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