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L'Économie politique

2007/4 (n° 36)


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Avec plus de 40 millions de personnes infectées dans le monde, le VIH/sida demeure un problème prégnant de la scène internationale, qui attire particulièrement l'attention des organismes d'aide au développement, non seulement en raison du nombre élevé de personnes séropositives vivant dans les pays en développement, mais également à cause de l'impact que cette pandémie peut avoir sur ces pays déjà fragiles.

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Malgré des différences importantes selon les régions, l'Afrique est particulièrement touchée. Le manque de ressources pour faire face à ce problème de santé publique et le retard dans la prise en charge de la maladie caractérisent l'ensemble du continent. C'est seulement au début des années 2000 que les premiers " sites pilotes " ont été mis en place, leur but étant de mettre fin aux doutes pesant sur la faisabilité d'un traitement à très long terme dans le contexte de pays pauvres. Si ces expériences ont un impact limité sur le nombre de malades traités, leur succès a rendu possible le nouveau mot d'ordre de la politique internationale de lutte contre le sida : garantir partout l'accès aux médicaments à ceux qui en ont besoin. L'augmentation concomitante des moyens financiers disponibles a rendu possible cette nouvelle orientation. La création, en 2002, du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme au sein des Nations unies est la pierre angulaire de la mise en place de systèmes de prise en charge dans les pays en développement. Il s'agit d'un système de subventions accordées aux pays sur la base du projet présenté et reconduit après évaluation des résultats.

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La problématique actuelle de la lutte contre le sida se concentre donc sur la nécessité de mettre en place des systèmes de prise en charge des patients séropositifs qui soient efficaces, viables sur le long terme et qui permettent une couverture nationale. Ce domaine mobilise, plus que d'autres problématiques de développement, des moyens financiers non négligeables, qui peuvent permettre ce que l'on appelle le " passage à l'échelle " : passer de sites pilotes bénéficiant d'aides et de suivis importants à un système national fonctionnant de manière plus autonome. Se posent alors de nombreuses questions quant à la capacité des pays en développement à organiser cette prise en charge dans le cadre de systèmes de santé nationaux déficients.

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Le Bénin fait partie de ces pays en développement qui ont eu droit à un financement du Fonds mondial de lutte contre le sida à partir de 2003. Il a donc pu mettre en place un système de prise en charge des patients séropositifs à l'échelle nationale alors même que son produit intérieur brut (PIB) par habitant et son indice de développement humain (IDH) le classent parmi les pays les moins avancés. Tout en n'étant pas parmi les pays connaissant les situations les plus dramatiques, puisque son taux de séroprévalence  [1][1] Le taux de séroprévalence est le pourcentage de la... le classe parmi les pays d'Afrique peu touchés par l'épidémie (1,9 %).

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Notre étude porte sur le département du Nord-Ouest du Bénin, l'Atacora, où la prise en charge des patients séropositifs s'effectue dans les deux villes principales, Natitingou et Tanguiéta. Si la prise en charge des patients y a été aussi rapidement et aussi complètement mise en place, c'est particulièrement grâce à l'appui d'une ONG française, Solthis  [2][2] Solidarité thérapeutique et initiatives contre le sida.... Cette ONG a été créée par des médecins de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière et bénéficie des fonds de la Fondation Bettencourt-Schueller. Elle a pour objet d'intervenir dans les pays en développement pour apporter un appui médical et financier à la mise en place de systèmes efficaces et pérennes de prise en charge des patients séropositifs. Au Bénin, son intervention s'est concentrée dans le département de l'Atacora.

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Pourtant, malgré des résultats positifs, la présence de Solthis a eu un effet décevant quant au nombre de patients réellement pris en charge dans le département. Fin 2006, on pouvait dénombrer moins de 300 patients réellement traités, un nombre particulièrement bas au regard d'un nombre de malades estimé à plusieurs milliers de personnes, même s'il faut y ajouter les patients suivis mais n'ayant pas encore besoin de traitement. Si l'on ajoute à cela que la prise en charge des patients séropositifs a été rendue gratuite par le gouvernement en décembre 2004 et qu'il y a trois sites de prise en charge dans ce département, ces chiffres évoquent irrémédiablement un échec. L'analyse du fonctionnement de la prise en charge peut alors fournir un outil précieux pour tenter de comprendre les causes de cet échec.

Un contexte difficile

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L'Atacora est le département le plus au nord du Bénin. Cette distance géographique qui le sépare des centres décisionnels du Sud joue un rôle non négligeable. La hiérarchie administrative qui est supposée relier centre et périphérie ne fonctionne pas aussi bien qu'elle le devrait. Et le caractère reculé de cette région a un impact sur sa capacité à attirer du personnel qualifié. Le manque de personnel de santé est un problème national, mais qui acquiert une dimension particulièrement dramatique dans le Nord. Deux conséquences principales peuvent alors être identifiées. Le taux de renouvellement du personnel qualifié est très fort et amoindrit l'efficacité des formations, et le personnel présent peut être amené à effectuer des actes qui devraient être réservés à des catégories de personnel plus qualifiées. Le manque de ressources se ressent également au niveau financier : les sites de prise en charge manquent généralement du matériel ordinaire nécessaire à une prise en charge de qualité.

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Mais l'Atacora est également l'un des départements les plus pauvres. Selon le gouvernement, la part des ménages pauvres et très pauvres dans cette partie du pays y atteint près de 70 % de la population. Si la prise en charge des patients séropositifs a été rendue gratuite, cette gratuité n'inclut pas le paiement d'ordonnances pour les infections opportunistes  [3][3] Infections provoquées par l'affaiblissement des défenses..., que les patients ont souvent du mal à payer. De plus, le transport, chaque mois, jusqu'au site de prise en charge et l'alimentation, dont le traitement suppose qu'elle soit équilibrée, sont à la charge du patient.

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La pauvreté de la région a donc des répercussions sur la façon dont les personnes infectées sont à même de suivre leur traitement. Or, l'observance  [4][4] Concordance entre le comportement d'un patient et les... de ce traitement est un facteur primordial de son succès. L'arrêt brutal de la prise des médicaments induit une détérioration de l'état de santé du patient et peut produire des résistances de la part du virus, et donc obliger le passage à des thérapies plus coûteuses.

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Un autre obstacle particulièrement présent et difficile à surmonter auquel se heurte la lutte contre le VIH/sida est la stigmatisation et le déni de cette maladie. Grâce aux campagnes de sensibilisation, presque tout le monde a entendu parler de l'épidémie. Mais de nombreuses personnes rejettent encore la réalité du sida, l'attribuent à de la sorcellerie et mettent en concurrence médecine occidentale et tradi-praticiens.

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La stigmatisation des personnes séropositives est due au fait que cette maladie touche à différents tabous. Jusqu'à présent, une personne atteinte du sida était une personne condamnée à mourir rapidement, d'où la peur face à cette terrible maladie. Mais la transmission du sida par voie sexuelle évoque aussi plus généralement des comportements immoraux et une faute de la part de la personne infectée. Les personnes impliquées dans la lutte contre le sida essaient, bien vainement, de transmettre l'idée selon laquelle c'est " une maladie comme toute autre ". Mais révéler son statut sérologique reste difficile : les patients craignent le rejet de la part de leur famille. Et le port du préservatif s'impose péniblement, surtout dans les couples, où le patient infecté n'ose pas révéler son statut à son partenaire.

Quels acteurs pour cette prise en charge ?

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Pour bien comprendre le fonctionnement du système de prise en charge dans le département, il convient d'abord d'en décrire les acteurs et leurs fonctions, avant de se pencher sur les problèmes induits par une telle organisation.

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Le sommet de la pyramide des organismes gouvernementaux de lutte contre le sida au Bénin est le Comité national de lutte contre le sida, qui développe les grands axes de la politique de lutte sous l'égide du président de la République. On en retrouve des entités décentralisées aux niveaux départemental, communal et villageois. Mais ces entités jouent un rôle d'encadrement purement administratif.

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L'organe le plus important au niveau national est le Programme national de lutte contre le sida, qui dépend du ministère de la Santé publique et qui est représenté dans chaque département par un Centre d'information, de prospective et de conseil (Cipec). Chaque Cipec est chargé de coordonner la prise en charge et la prévention à son niveau. C'est l'organe de référence de la lutte contre le sida dans chaque département. Un Cipec a donc été implanté dans l'Atacora, à Natitingou.

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Les patients entrent dans le système de soins au niveau local, le plus simple quant aux soins offerts et le moins cher de la pyramide sanitaire. Lorsque leur cas dépasse la compétence de ce niveau, le patient est référé au niveau supérieur, qui dispose de compétences plus grandes. Etant chef-lieu à la fois du département et de la zone sanitaire dont elle fait partie, la ville de Natitingou dispose d'un Centre hospitalier départemental (CHD) et d'un hôpital de zone. La ville de Tanguiéta compte un hôpital confessionnel fondé dans les années 1970 par les Frères de saint Jean de Dieu, dont la réputation dépasse les frontières. Par un accord avec le gouvernement, cet hôpital a été décrété hôpital de zone pour éviter la construction d'un hôpital supplémentaire par l'Etat. Ces trois structures sont donc responsables de la prise en charge des patients séropositifs dans le département. Elles en sont les acteurs principaux car leur rôle s'étend du dépistage à la délivrance des médicaments, en passant par les bilans et les consultations.

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Le rôle de Solthis consiste à apporter une aide médicale et financière. Cette ONG approvisionne l'hôpital confessionnel en traitements antirétroviraux, en matériel pour les bilans, et peut aussi régler les ordonnances de patients démunis. Elle apporte également un appui au CHD, où elle a créé un centre de prise en charge globale pour le suivi psychosocial des patients et le dépistage. Elle organise enfin des formations dans le département. L'équipe de Solthis sur place est très réduite et elle ne prend en aucun cas directement des patients en charge.

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La Banque mondiale a, elle aussi, mis en place un programme au Bénin. Son " Projet plurisectoriel de lutte contre le sida " vise à développer des actions de sensibilisation dans toutes les communautés du pays. Les ressources de ce projet lui ont permis de développer une aide financière aux patients séropositifs, mais de manière assez sporadique. Les organisations caritatives et les hôpitaux confessionnels jouent un rôle très important dans le système de santé publique du pays, de par leur vocation à pallier les carences de l'Etat en s'occupant des patients les plus démunis. Caritas Bénin a été la première à mettre en place, dans le Sud, un projet de soutien aux patients séropositifs sous traitement. Ce projet a été récemment développé dans le Nord, mais de manière limitée du fait de tensions avec l'hôpital confessionnel de Tanguiéta. Caritas offre tout de même un soutien alimentaire, psychosocial et parfois financier à certains malades de Natitingou. Et la paroisse de Tanguiéta lance à son tour une association d'aide aux patients. Les Soeurs missionnaires de la Charité, présentes à Natitingou, jouent enfin un rôle périphérique en payant certaines ordonnances de patients indigents.

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Le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies a également développé un projet d'appui alimentaire aux patients séropositifs pour tenter de faire face au problème de mauvaise ou de sous-alimentation des patients, qui peut mettre en péril le traitement. Cette distribution de vivres, bien que nécessaire et très efficace, souffre cependant d'un défaut intrinsèque : le PAM ne peut mettre en place que des projets à court terme, alors que le VIH/sida est une maladie chronique.

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Un schéma trop complexe, des acteurs en concurrence

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Les institutions à même de s'occuper des malades du sida dans l'Atacora ne manquent donc pas. Mais le caractère limité des ressources disponibles a une forte implication sur les capacités des différents acteurs à jouer leur rôle et à accomplir les tâches qui leur ont été assignées. Certains acteurs sont purement et simplement inexistants en pratique. C'est le cas de la pyramide administrative de comités décentralisés. Sans moyens et sans motivation, la plupart du temps court-circuités, leur rôle reste principalement théorique et l'encadrement hiérarchique local de la lutte contre le sida inexistant. Il n'existe alors aucun cadre de concertation pour les acteurs de la lutte contre le sida.

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La multiplicité des bailleurs de fonds qui interviennent dans le pays se répercute au niveau local : on assiste à une superposition des programmes et des activités. Par exemple, les visites à domicile aux patients sont inscrites dans la totalité des programmes, sans aucune harmonisation. Les visites sont donc multipliées, sans évaluation quant à leur efficacité.

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Cette multiplicité des acteurs induit également leur mise en concurrence. Il est possible de distinguer clairement trois entités : l'hôpital de zone de Natitingou, qui fonctionne en partenariat avec le Cipec (lequel est construit dans son enceinte) ; le CHD et Solthis, à Natitingou également ; l'hôpital de Tanguiéta, où l'appui de Solthis est plus en retrait. Cette organisation autour de trois entités concurrentes provient de plusieurs facteurs. La géographie porte ici une certaine responsabilité. Natitingou et Tanguiéta sont situées sur l'axe routier majeur reliant Cotonou au Burkina Faso. Elles sont éloignées d'une cinquantaine de kilomètres, ce qui représente une distance importante à cause du coût du transport. Le Cipec, pour des raisons politiques, a été construit près de l'hôpital de zone, et non près du CHD comme prévu, ce qui réduit les relations de ce dernier avec le Cipec. De plus, le CHD est dans un état déplorable, faute de moyens humains et financiers, et souffre d'un problème de réputation. Il est aussi difficile d'accès car il est pratiquement hors de la ville. Les rapports de force lui sont donc nettement défavorables, alors qu'il aurait dû être, avec l'aide du Cipec, le point de référence pour la prise en charge des patients séropositifs. Cette hiérarchie est complètement renversée par l'hôpital de Tanguiéta, dont la compétence et les liens avec l'Europe lui permettent d'avoir à sa disposition des ressources matérielles et humaines, indépendamment de la hiérarchie administrative béninoise.

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Solthis a permis d'améliorer la qualité de la prise en charge en évitant les ruptures de médicaments, en formant du personnel et en élaborant des mécanismes de garantie de l'observance. Mais l'ONG ne joue pas pleinement son rôle de vecteur de transfert d'une compétence médicale du Nord vers le Sud. Elle aurait pu chercher à renforcer les capacités du CHD, apporter de l'expertise médicale, voire harmoniser la prise en charge au niveau départemental en intervenant sur les deux villes. Mais son équipe sur place ne comprend qu'un administrateur et un secrétaire, qui ne peuvent apporter l'expertise médicale requise. Le directeur médical de cette mission ne passe que rapidement, de temps à autre, sur le site. Et l'hôpital de Tanguiéta a la capacité de déterminer avec ses propres réseaux de financement sa politique médicale.

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Face aux deux gros acteurs que sont Solthis et l'hôpital de Tanguiéta, le Cipec peine à jouer son rôle de " point focal de la lutte contre le sida " au niveau départemental. Les contraintes financières et l'encadrement très strict de ses activités, la hiérarchie compliquée à laquelle il doit répondre et le manque de moyens sont autant de problèmes auxquels il doit faire face. Dans le même temps, son personnel doit aussi prendre en charge les patients de l'hôpital de zone, où les médecins sont tous des coopérants chinois, exclus par avance de la prise en charge des patients séropositifs.

Des dysfonctionnements à l'intérieur de l'hôpital

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La grande majorité des tâches incluses dans la prise en charge des patients séropositifs se pratique à l'intérieur des hôpitaux, qui prennent donc en charge le patient depuis le dépistage jusqu'au suivi du traitement. Le malade n'a pas besoin de se rendre dans un autre lieu. Même les distributions de vivres du PAM s'effectuent dans l'enceinte de l'hôpital.

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Le dépistage s'effectue, volontairement ou au cours d'autres soins, au sein de l'hôpital, et les patients sont ensuite référés au médecin qui s'occupe de la prise en charge. Solthis a mis en place des centres de dépistage indépendants, mais leurs résultats ne sont pas très bons et le patient doit, de toute façon, être ensuite référé au centre de soins. Le parcours d'un patient comprend ensuite un passage chez le dispensateur  [5][5] Nom donné au pharmacien chargé de la distribution des... et au service social s'il existe. Puis des visites à domicile sont effectuées pour s'assurer que le patient suit bien son traitement. Il doit venir chaque mois le renouveler à l'hôpital.

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Le service de médecine générale est donc concerné, mais les services de pédiatrie et de maternité le sont également. Le premier a la charge des enfants séropositifs, et le second, celle du dépistage puis de l'accouchement sous protocole des femmes séropositives. Ces deux services connaissent cependant des difficultés de fonctionnement car peu d'enfants sont dépistés, et les femmes enceintes qui le sont ne reviennent pas toujours ou choisissent l'allaitement maternel, qui représente un risque pour l'enfant  [6][6] Le VIH/sida peut se transmettre de la mère à l'enfant.... Ces trois services au sein de l'hôpital ne collaborent pourtant pas de manière systématique et efficace. Chacun effectue ses tâches sans en référer aux autres.

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Il existe aussi, au sein des hôpitaux, une répartition distincte entre le personnel en charge des patients séropositifs et le reste du personnel. La nécessité du respect du secret professionnel restreint le nombre de soignants connaissant le statut sérologique des patients. De plus, une formation est bien souvent nécessaire pour annoncer le résultat d'un dépistage, assurer le suivi psychologique d'un patient séropositif, ou s'occuper de la dispensation de ces médicaments. Seul le personnel formé est donc inclus dans cette prise en charge. Le contact plus familier qui se crée entre soignants et soignés, du fait des nombreuses consultations des patients, joue aussi un rôle. Une relation de confiance est nécessaire et encouragée. C'est pour cette raison que la catégorie des aides-soignants, jugés par tous comme peu dignes de confiance, est évincée de cette prise en charge. Ils sont pourtant les plus proches des patients hospitalisés et les traducteurs indispensables, dans une région où il existe tellement de dialectes.

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Mais ce qui ressort surtout de cette filière indépendante au sein de l'hôpital, c'est l'attitude ambivalente du reste du personnel face à cette maladie. Le fait que le VIH/sida génère beaucoup de financements se ressent dans l'hôpital, et il est courant de penser que le personnel formé bénéfice d'un intéressement financier à cette prise en charge. Ce n'est pas la règle générale, mais les formations sont bien indemnisées. Ce refus de s'occuper des patients séropositifs de la part de la majorité du personnel est également dû à la peur de la transmission et à la stigmatisation que véhiculent cette maladie.

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Enfin, il ne faut pas oublier que le caractère gratuit de la prise en charge des patients séropositifs fait peser un coût sur l'hôpital. Le personnel, déjà restreint, utilise une partie de son temps pour s'occuper de consultations et de soins, généralement assez longs, qui ne représentent aucun gain pour l'hôpital. L'aspect positif de l'arrivée de ces traitements pour les hôpitaux doit cependant être souligné : le renforcement des défenses immunitaires de ces patients réduit le nombre d'hospitalisations nécessaires et libère les lits des services de médecine.

L'absence de prise en charge psychosociale

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La prise en charge des patients séropositifs est très particulière car elle relève d'une maladie chronique difficile à gérer pour le patient. En effet, la révélation du statut séropositif d'une personne est bien souvent difficile à accepter, et les enjeux de la maladie difficiles à comprendre. Les patients ont généralement besoin d'un soutien psychologique et d'un accompagnement pour l'observance. Cela est d'autant plus nécessaire que, pour limiter leur stigmatisation, les quelques agents de santé qui s'occupent d'eux à l'hôpital sont bien souvent les seuls à connaître leur statut, et donc leurs seuls interlocuteurs. Faire comprendre ce traitement complexe et astreignant à des patients analphabètes et non francophones n'est pas non plus toujours facile, et un suivi est donc nécessaire. Dans le contexte africain particulièrement, il est aussi important de s'assurer que le patient bénéficie de suffisamment de ressources pour une alimentation adaptée et suffisante et qu'il est en mesure de payer les ordonnances d'éventuelles infections opportunistes.

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Pourtant, cette dimension de la prise en charge est sans équivoque la moins bien développée. Les assistantes sociales sont inexistantes - comme dans le cas de l'hôpital de Tanguiéta, où il n'y a pas de service social -, ou elles sont une étape facilement esquivée dans le parcours du patient. A qui doit alors revenir le rôle d'assistance psychologique n'est pas clairement défini. Chacun (infirmier, médecin, dispensateur) tente de remplir partiellement cette fonction.

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Un mécanisme de " médiateur " a été mis en place. Ce sont des personnes vivant généralement elles-mêmes avec le VIH/sida, rattachées à l'hôpital, qui sont chargées de visites à domicile des patients afin de vérifier leurs conditions de vie et le bon suivi de leur traitement. Ce suivi personnalisé a pour ambition de limiter le nombre de " perdus de vue "  [7][7] Patients sous traitement qui l'arrêtent brutalement.... Ce mécanisme a été mis en place d'abord par Solthis, puis par le Programme national, mais ses résultats ne sont pas encore très probants. A cause de la stigmatisation, peu de personnes infectées acceptent de jouer ce rôle de médiateur et le choix est donc limité. Le recrutement de médiateurs officiels ignore les réseaux déjà existants. Et en ce qui concerne les femmes séropositives ayant accouché, le suivi est inexistant, alors même que c'est l'un des domaines où les perdus de vue sont les plus nombreux.

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La lutte contre le sida dans les pays du Nord montre l'importance de l'implication d'associations de patients qui soient à même de se faire entendre dans les orientations de la politique de lutte. Malheureusement, la stigmatisation toujours très forte dans les départements du Nord du Bénin étouffe toute velléité de constituer des associations de patients importantes. Les associations qui existent sont décevantes : elles sont dépendantes d'ONG qui les utilisent comme des moyens pour attirer des financements que des bailleurs extérieurs veulent bien leur octroyer. Autrement dit, elles n'existent bien souvent que de nom. Et les patients pratiquent le nomadisme associatif : ils adhèrent à plusieurs associations, en espérant bénéficier de plusieurs aides financières ou alimentaires.

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Les ONG qui veulent s'impliquer dans la prise en charge psychosociale des patients rencontrent généralement les mêmes problèmes de financement. Les bailleurs internationaux hésitent beaucoup à s'engager dans cette prise en charge qui, contrairement à des actions de sensibilisation, paraît sans fin. Ce domaine pourtant vital de la prise en charge est donc le grand perdant de cette répartition des ressources. La tâche en incombe alors aux sites de prise en charge, qui ne sont pourtant pas toujours en mesure d'assurer ce suivi correctement. Il existe aussi un " effet de mode " incitant les ONG à inscrire le VIH/sida au programme de leurs activités dans l'espoir d'attirer des financements, même si leurs activités en ce domaine sont restreintes.

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L'implication d'une ONG internationale dans le schéma de prise en charge de l'Atacora a eu pour très bon résultat d'enclencher une dynamique qui a permis d'inclure ce département de manière plus efficace et plus rapide dans ce schéma d'accès aux traitements. Il convient de ne pas oublier que, sans Solthis, la mise sous traitement des patients aurait certainement été retardée. Mais l'analyse du système de prise en charge tel qu'il se pratique dans le département montre également les limites de cette intervention. La complexité extrême de ce schéma de prise en charge et l'incapacité de certains des acteurs d'effectuer les tâches qui leur échoient ont eu pour résultat un nombre particulièrement bas de patients réellement traités. Cet exemple montre aussi qu'une ONG internationale qui intervient dans un pays en développement, même avec plus de moyens que les acteurs locaux, se heurte aux mêmes obstacles que ceux-là : pauvreté, stigmatisation, manque de personnel. Si les traitements sont maintenant présents, il reste néanmoins de nombreux problèmes à résoudre avant de pouvoir véritablement parler d'un système de prise en charge clair, défini et fonctionnel. La simplicité au service de l'efficacité est décidément un objectif difficilement atteignable. n

Notes

[1]

Le taux de séroprévalence est le pourcentage de la population d'un pays que l'on estime être infectéepar le VIH/sida.

[2]

Solidarité thérapeutique et initiatives contre le sida (Solthis) : http ://solthis.org. Merci à l'équipe de Solthis et à tous ceux qui, au Bénin, m'ont aidé à réaliser ce travail.

[3]

Infections provoquées par l'affaiblissement des défenses immunitaires dû au VIH.

[4]

Concordance entre le comportement d'un patient et les recommandations du médecin.

[5]

Nom donné au pharmacien chargé de la distribution des traitements antirétroviraux. Du fait de la gratuité et du besoin de confidentialité, il est indépendant de la pharmacie ordinaire de l'hôpital.

[6]

Le VIH/sida peut se transmettre de la mère à l'enfant pendant la grossesse, lors de l'accouchement, ou encore par l'allaitement maternel.

[7]

Patients sous traitement qui l'arrêtent brutalement en ne se présentant plus à l'hôpital pour renouveler leur ordonnance.

Plan de l'article

  1. Un contexte difficile
  2. Quels acteurs pour cette prise en charge ?
  3. Des dysfonctionnements à l'intérieur de l'hôpital
  4. L'absence de prise en charge psychosociale

Pour citer cet article

Bonvalet Perrine, « Apports et limites des ONG dans la lutte contre le sida au Bénin », L'Économie politique, 4/2007 (n° 36), p. 21-32.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2007-4-page-21.htm
DOI : 10.3917/leco.036.0021


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