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L'Économie politique

2007/4 (n° 36)


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Après que l'Organisation des Nations unies (ONU) a désigné l'année 2005 comme " Année internationale du microcrédit ", le prix Nobel de la Paix a été attribué en 2006 au Bangladais Muhammad Yunus et à sa banque spécialisée dans le microcrédit, la Grameen Bank. Ces dernières années, toutes les attentions politiques se sont portées sur la microfinance, considérée comme un outil privilégié de lutte contre la pauvreté. En conséquence, les institutions de microfinance se multiplient, de même que s'accroissent les financements qu'elles reçoivent.

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Il est donc nécessaire d'évaluer, concrètement, l'impact de ces acteurs financiers. Jusque dans les années 1990, cette évaluation se fondait sur des critères économiques et financiers, qui visaient à tester leur solidité et leur efficacité économiques. Néanmoins, ce type d'évaluation s'est avéré inadéquat pour déterminer si la microfinance atteignait ou non son objectif premier : réduire la pauvreté ; c'est pourquoi sont apparues les études cherchant à en mesurer spécifiquement l'impact social. Ces évaluations veulent répondre aux deux questions suivantes : les microcrédits permettent-ils d'améliorer la situation économique et sociale des personnes qui les reçoivent ? Quels changements peuvent être effectués par l'institution de microfinance pour que son action réponde au mieux aux besoins de ses bénéficiaires ?

Quelques éléments de contexte

L'institution de microfinance argentine Avanzar por el Desarrollo Humano

L'ONG argentine Avanzar a été créée en 2000 à l'initiative de Marta Bekerman, par ailleurs directrice d'un centre de recherche économique à l'université de Buenos Aires. Aujourd'hui, cette institution octroie des microcrédits à environ 500 personnes qui vivent dans des bidonvilles ou des quartiers défavorisés de Buenos Aires. Sa population cible est donc plus pauvre que celle des autres institutions de microfinance argentines. En outre, 73 % des bénéficiaires sont des femmes, 69 % sont des étrangers, et 45 % ne sont pas allés au-delà de l'école primaire.

Les crédits octroyés varient de 200 à 2 000 pesos argentins (50 à 500 euros) et doivent être remboursés en 1 à 6 mois par des versements hebdomadaires. Ce sont majoritairement des crédits individuels, mais il y a aussi des crédits de groupe. De plus, l'argent prêté doit être investi dans une activité rémunératrice (" microentreprise ") : commerce, production, services, ou production et commerce à la fois. On peut signaler l'importance des domaines du textile et de l'alimentation.

La méthode d'Avanzar est fondée sur des " incitations dynamiques ". Ainsi, le premier crédit est au maximum de 300 pesos, et le montant augmente au fur et à mesure des renouvellements du crédit, à condition que le bénéficiaire ait respecté les délais de paiement et la régularité des versements. Si le bénéficiaire a eu du retard, le montant du prochain crédit est diminué en fonction de l'importance de ce retard. Enfin, l'octroi de microcrédits est complété par un suivi régulier des microentreprises par les " agents de crédit ", ainsi que par des ateliers de formation et des réunions mensuelles.

La situation économique et sociale de l'Argentine

Il est important de rappeler que l'Argentine sort d'une crise économique profonde (déclenchée en décembre 2001) et connaît encore des problèmes de chômage et surtout de maîtrise de l'inflation. Bien que la pauvreté et les inégalités aient augmenté constamment depuis trente ans, la prise de conscience correspondante ne s'est faite qu'avec la crise de 2001. Ce n'est donc que depuis 2002 qu'ont été mises en place des politiques publiques de lutte contre la pauvreté.

Le secteur de la microfinance en Argentine

Le secteur de la microfinance ne s'est développé en Argentine que tardivement, à partir des années 1990 et surtout après 2001, en réponse à l'augmentation de la pauvreté et des restrictions de l'accès au secteur bancaire. C'est un secteur qui est pour l'instant embryonnaire, avec environ 25 000 bénéficiaires dans tout le pays, à comparer avec les 900 000 bénéficiaires du Pérou ou les 380 000 de la Bolivie... Enfin, ce domaine est encore très peu régulé ; de ce fait, les institutions de microfinance argentines n'ont aucune activité de collecte d'épargne.

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Au vu de la grande diversité des institutions de microfinance, l'évaluation de leur impact social ne peut se faire de manière globale. Il s'agit toujours d'évaluer l'action d'une organisation en particulier. Le cas étudié ici est celui de l'institution de microfinance argentine Avanzar por el Desarrollo Humano (" Avancer par le développement humain ", voir encadré), qui accorde des crédits à environ 500 personnes habitant pour la majorité dans des bidonvilles de Buenos Aires  [1][1] Avanzar por el Desarrollo Humano : wwww. econ. uba..... Une étude de terrain permet de bien comprendre la façon dont elle modifie la situation économique et sociale des bénéficiaires - des projets de microentreprises aux conséquences sur les foyers et les individus - et de montrer que son impact positif le plus important consiste en la réduction de la vulnérabilité sociale des bénéficiaires des microcrédits, ce qui constitue un progrès décisif en matière de lutte contre la pauvreté.

De l'impact économique à l'impact social

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Avant de donner les résultats de notre enquête de terrain, une précision s'impose quant à la meilleure façon d'évaluer les institutions de microcrédit. Pendant les premières décennies de leur développement, ces institutions de microfinance ont dû prouver que prêter aux pauvres était possible. En d'autres termes, il fallait démontrer que l'activité de microfinance était viable, et possible sur le long terme. C'est pourquoi la première génération d'évaluations visait à mesurer le risque et la performance de ces institutions en se fondant sur des indicateurs institutionnels, financiers et commerciaux. Aujourd'hui, l'utilisation de ces indicateurs reste toujours d'actualité, mais pour d'autres raisons : certaines organisations ont atteint une telle taille qu'il est indispensable d'en apprécier régulièrement la solidité, les consé­quences d'éventuelles faillites pouvant être très importantes, surtout depuis que nombre d'entre elles ont une activité non négligeable de collecte d'épargne.

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Experts et institutions internationales considéraient alors que l'évaluation des performances financières, institutionnelles et commerciales était suffisante pour démontrer l'impact positif des microcrédits sur les bénéficiaires : si les clients utilisent les services proposés par l'institution de microfinance de manière répétée et remboursent les prêts à temps, cela signifie qu'ils valorisent ce service et le considèrent comme utile, voire indispensable. En d'autres termes, la fidélité des bénéficiaires était considérée comme un indicateur d'impact positif et, comme cette fidélité était une condition nécessaire à la rentabilité de l'institution de microfinance, la rentabilité était par conséquent, indirectement, une preuve suffisante de l'impact positif. Cependant, cette approche fut l'objet de critiques qui donnèrent naissance aux études d'impact social.

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Tout d'abord, la critique de la génération précédente d'évaluation ne portait pas sur son utilité en tant que telle, mais sur son incapacité à rendre compte des effets de la microfinance sur ses clients. En effet, la fidélité des clients est une preuve nécessaire, mais pas suffisante, de son impact positif. Plus vraisemblablement, la fidélité peut aussi s'expliquer par d'autres facteurs, comme l'absence d'une source alternative de financement (Copestake, 2002). De même, le fait de procurer des crédits de manière efficace d'un point de vue comptable n'apporte aucune information sur l'évolution de la situation économique et sociale des bénéficiaires. Dans le cas précis des populations pauvres, l'endettement peut parfois être davantage source de problèmes que de bénéfices (Cheston et Reed, 1999).

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Le besoin s'est donc fait sentir de mettre au point des indicateurs pour évaluer si les institutions de microfinance atteignaient l'objectif de réduction de la pauvreté qu'elles s'étaient fixé. Au-delà des indicateurs financiers et institutionnels, centrés sur l'offre, il s'agissait dorénavant de porter l'attention sur la demande de microfinance, afin d'évaluer l'adéquation des produits et services proposés, ainsi que leur impact sur les bénéficiaires. Par ailleurs, l'orientation de plus en plus commerciale de certaines institutions de microfinance faisait craindre un abandon de l'objectif social initial, c'est-à-dire une recherche de la rentabilité au détriment d'un ciblage des plus pauvres.

Comment la microfinance permet de lutter contre la pauvreté

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L'essentiel de notre étude repose sur une comparaison entre 100 bénéficiaires d'Avanzar por el Desarrollo Humano, recevant des microcrédits depuis plus d'un an, et 60 personnes vivant dans les mêmes quartiers, ayant une activité économique comparable et étant sur le point de recevoir leur premier microcrédit. L'idée principale est d'évaluer si les personnes bénéficiant des microcrédits depuis un certain temps ont ou non une meilleure situation économique et sociale que ceux qui n'en bénéficient pas encore.

Au niveau de la microentreprise

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Tout d'abord, en ce qui concerne les résultats de la microentreprise, il ne semble pas y avoir d'impact significatif des microcrédits. En d'autres termes, les personnes bénéficiant d'un microcrédit n'ont pas connu d'évolution différente de ceux ne bénéficiant pas de microcrédit : ni les bénéfices de leur microentreprise, ni leurs ventes, ni la taille de leur microentreprise, ni le nombre de produits ou services qu'ils proposent, ni le nombre de leurs lieux de vente n'ont augmenté davantage que ceux des personnes ne recevant pas de microcrédit.

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Cependant, la microfinance permet des améliorations de la microentreprise via d'autres biais. D'une part, le fait de bénéficier de microcrédits permet aux microentrepreneurs de réduire leurs coûts : ils peuvent acheter la matière première ou la marchandise en plus grande quantité et ainsi bénéficier de prix de gros. C'est d'ailleurs un des principaux avantages des microcrédits, souligné par une bénéficiaire d'Avanzar lors d'un entretien : quand nous lui avons demandé ce qu'elle avait fait du premier crédit, elle nous a répondu : " J'ai acheté plus de quantité, et ainsi le prix est inférieur. "

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D'autre part, nos résultats révèlent que les microcrédits facilitent l'acquisition de capital physique. En effet, une des difficultés des personnes à bas revenu est de réussir à épargner, à accumuler du capital pour investir ; le fait de bénéficier d'un microcrédit leur permet de rassembler suffisamment d'argent à un moment donné pour pouvoir acheter de nouvelles machines ou renouveler celles qui étaient trop usées. Enfin, les microcrédits facilitent l'embauche de main-d'oeuvre supplémentaire. On remarque aussi que cet impact positif est davantage visible dans le secteur de la production que dans celui du commerce : 71 % des personnes ayant embauché de nouveaux employés exercent une activité productive. Ceci est assez compréhensible au vu de la charge horaire dans le secteur de la production, où 50 % des microentrepreneurs travaillent plus de 70 heures par semaine (26 % dans le secteur commercial). Cependant, il faut reconnaître que cet impact reste quelque peu limité, puisque seuls 17 % des bénéficiaires (7 % des non-bénéficiaires) ont accru leur main-d'oeuvre au cours de la dernière année.

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Enfin, on peut citer l'exemple de réussite d'une bénéficiaire qui, il y a trois ans, a acheté sa première machine à coudre grâce aux microcrédits, puis a agrandi petit à petit son activité et possède aujourd'hui un véritable atelier, avec huit machines et deux employés.

Aux niveaux du foyer et de l'individu

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Au niveau du foyer, l'impact positif des microcrédits octroyés par Avanzar est attesté. En premier lieu, il apparaît que les revenus du foyer ont davantage augmenté chez les personnes recevant des microcrédits que chez celles n'en bénéficiant pas. Plus intéressant est l'impact positif sur le bien-être du foyer via l'amélioration du logement. Cela est important puisque les réparations ou agrandissements du logement réalisés sont des investissements, et qu'ils ont donc un impact positif à long terme. D'une part, cela améliore les conditions de vie des personnes concernées, et d'autre part, cela augmente la valeur de leur logement s'ils désirent le vendre dans l'avenir. Les microcrédits ont aussi un impact positif sur le bien-être des foyers par l'amélioration de leur régime alimentaire. Cela leur permet notamment d'acheter davantage de viande et de produits laitiers, biens alimentaires auxquels ils avaient difficilement accès auparavant. Cependant, ce dernier impact est moins marqué que les précédents.

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Au niveau individuel, les résultats montrent que les microcrédits facilitent la constitution d'une épargne individuelle. Ainsi, 49 % des bénéficiaires possèdent de l'épargne, quand c'est le cas de seulement 26 % des non-bénéficiaires. On remarque que, par rapport au secteur des services, les personnes ayant une activité commerciale (commerce et, surtout, commerce et production) ont plus de difficulté à épargner. De plus, l'éducation a un impact positif sur la constitution d'épargne : les personnes ayant atteint un niveau d'éducation plus élevé ont davantage de capacités pour gérer leur argent et planifier leurs dépenses.

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Par ailleurs, les résultats révèlent aussi que l'action d'Avanzar a un impact positif sur les capacités de gestion de ses bénéficiaires. Cette amélioration a eu lieu grâce à l'accompagnement des microentrepreneurs assuré par le personnel d'Avanzar, et surtout grâce à un atelier de formation organisé par cette ONG, au cours duquel les bénéficiaires apprennent à bien calculer les coûts associés à leur activité, afin de déterminer les bénéfices de leur microentreprise. Les bénéficiaires des microcrédits tendent davantage également à séparer l'argent destiné à la microentreprise de l'argent destiné aux dépenses personnelles et/ou du foyer. Ceci montre une certaine professionnalisation des microentrepreneurs, une séparation de l'activité rémunératrice et de la consommation du ménage.

Un très fort impact en ce qui concerne la vulnérabilité

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Ainsi, en ce qui concerne la vulnérabilité de la microentreprise, seuls 2 % des bénéficiaires ont dû suspendre leur activité à un moment donné de l'année, alors que c'est le cas de 30 % des personnes ne recevant pas de crédits. De plus, la durée de cette " crise " est beaucoup plus longue dans le cas de ces derniers, allant jusqu'à 36 semaines d'arrêt d'activité  [2][2] Seuls deux bénéficiaires ont subi un arrêt d'activité :.... Par ailleurs, on remarque que le secteur des services est moins vulnérable que les autres, ce qui est cohérent avec les résultats précédents, qui montraient que les personnes exerçant ce type d'activité avaient davantage d'épargne. Ceci peut s'expliquer par le fait que les personnes travaillant dans ce secteur ont généralement moins d'investissements lourds à effectuer. Le fort impact des microcrédits en ce qui concerne la vulnérabilité des microentreprises peut s'expliquer par le fait que ceux-ci permettent aux microentrepreneurs d'acquérir un certain nombre d'actifs, et surtout de disposer en permanence d'un capital minimum servant de fonds de roulement pour leur activité.

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Quant à la vulnérabilité du foyer, l'impact des microcrédits se révèle aussi important. Ainsi, seuls 2 % des bénéficiaires ont dû restreindre leur alimentation à un moment de l'année, alors que 12 % des personnes ne recevant pas de microcrédit ont subi ce choc. De nouveau, la durée de cette période de crise est beaucoup plus longue pour ces dernières (16 semaines en moyenne, et 52 semaines au maximum) que pour les bénéficiaires (4 semaines en moyenne). Au niveau du foyer, les microcrédits jouent donc un rôle très important, puisqu'ils permettent aux ménages de lisser leur consommation et de préserver la qualité de leur alimentation tout au long de l'année. Cela est primordial pour la santé des membres du foyer, que ce soit pour les enfants, qui ont besoin d'une alimentation saine pour leur croissance, ou pour les adultes, qui ont besoin d'être en bonne santé afin d'être productifs. En effet, une mauvaise alimentation peut entraîner à terme un état de santé fragile, donc des dépenses de santé accrues, et surtout de possibles arrêts de travail : c'est un exemple typique des " trappes à pauvreté ".

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La réduction de la vulnérabilité est un indicateur essentiel du fait que le microcrédit est un bon outil de lutte contre la pauvreté, puisqu'une des caractéristiques principales des populations pauvres est leur vulnérabilité. Par définition, c'est en devenant moins vulnérables que ces personnes peuvent sortir des cercles vicieux de la pauvreté et donc espérer améliorer leur situation économique et sociale de façon durable.

Améliorer les produits et services proposés

Les retards de remboursement

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L'autre objectif d'une étude d'impact social est de fournir des informations afin d'améliorer l'adéquation des produits et services proposés par l'institution de microfinance. Une des activités importantes réalisées par le personnel de l'ONG, plus précisément par les " agents de crédit ", est le suivi des bénéficiaires. Un des objets de ce suivi est de garder un contact régulier avec les microentrepreneurs, de les aider dans la gestion de leur activité et d'éviter les retards de remboursement. Il est donc important d'évaluer si les actions mises en oeuvre par cette institution sont efficaces.

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Tout d'abord, nous constatons que cette institution applique effectivement les politiques de sanctions annoncées contre les retards de remboursement, et que celles-ci semblent avoir des effets positifs en termes d'incitation et d'apprentissage. En effet, on retrouve moins de " mauvais " payeurs parmi les bénéficiaires les plus anciens et ceux qui ont reçu plus de crédits. Ceci peut s'expliquer par le fait que, dans les premiers temps, les crédits accordés sont d'un montant inférieur et donc plus faciles à rembourser. De plus, on peut penser qu'il y a un effet d'apprentissage : lorsque la personne bénéficie de crédits depuis de nombreuses années, elle a intégré cette contrainte dans son budget et s'est habituée à effectuer des versements réguliers, notamment dans le souci de pouvoir obtenir des crédits d'un montant chaque fois plus élevé. Enfin, les bénéficiaires très anciens tendent à être moins en retard que la moyenne des bénéficiaires car l'on peut supposer que, au bout d'un certain temps, il ne reste que des " bons " payeurs, l'institution de microfinance refusant de renouveler les crédits à ceux qui sont chroniquement en retard.

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En ce qui concerne les raisons avancées pour les difficultés de remboursement, il semble intéressant de faire une analyse croisée entre ce que pensent les agents de crédit et les arguments le plus souvent donnés par les bénéficiaires.

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Dans des entretiens, deux des principaux agents de crédit d'Avanzar nous ont expliqué qu'il existe plusieurs raisons aux retards de remboursement. Nous les citons dans l'ordre donné par ces deux personnes :

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  • le bénéficiaire a eu des problèmes personnels : santé, problème familial (réponse donnée par 31 % des bénéficiaires) ;

  • la microentreprise n'était pas assez rentable (réponse donnée par 2 % des bénéficiaires) ;

  • le bénéficiaire ne veut pas payer ;

  • le bénéficiaire n'a pas eu le temps de venir payer (réponse donnée par 21 % des bénéficiaires).

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C'est avec l'expérience que les agents de crédit arrivent à distinguer ceux qui sont en retard parce qu'ils ne veulent pas payer de ceux qui ne peuvent tout simplement pas payer : " Il y a ceux qui ne peuvent pas payer, mais veulent payer. On s'en rend compte car ils nous racontent leurs problèmes, ils nous expliquent toujours leurs raisons. Ceux qui veulent payer, on n'a aucun mal à les trouver. " En cas de grandes difficultés, certains agents de crédit proposent alors un " refinancement ", c'est-à-dire que la durée de remboursement du crédit est allongée, afin que les montants à verser chaque semaine soient moins importants : " La personne se sent dans une impasse, et comme je lui donne cette option, elle se sent plus tranquille, elle sent qu'elle respecte ses engagements et qu'elle pourra avoir accès à un renouvellement ensuite. "

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Quant à ceux qui ne veulent pas payer, le moyen de les contraindre est d'aller les voir le plus souvent possible : " Avec ceux qui ne veulent pas payer, si tu te fâches, ils ne vont pas te payer du tout. Il faut y aller doucement, gagner à l'usure, leur rendre visite très souvent. "

L'évaluation de l'institution par ses bénéficiaires : la " satisfaction client "

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Jusqu'à présent, nous avons tenté de déterminer par quels biais l'action de cette ONG avait une influence sur la situation économique et sociale de ses bénéficiaires. Il est important de savoir aussi ce que les bénéficiaires pensent : pourquoi sont-ils devenus clients et pourquoi le sont-ils restés ? Y a-t-il des éléments qu'Avanzar pourrait changer pour améliorer son impact et l'adéquation de ses services et produits ?

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En premier lieu, nous leur avons demandé ce qu'ils valorisaient le plus chez cette institution de microfinance. La moitié des personnes interrogées a répondu que le plus important était le fait que peu de garanties étaient exigées pour avoir accès au crédit. Ces populations pauvres sont totalement exclues du système bancaire traditionnel, le simple fait qu'on accepte de leur octroyer un crédit est un changement essentiel. Ce fait est confirmé par les différents entretiens approfondis : " J'aime Avanzar parce qu'ils donnent aux gens qui n'ont pas de feuille de salaire, comme moi. C'est quelque chose, pour les gens qui n'ont rien. De plus, quand j'ai commencé, je ne savais pas quoi faire et ils m'ont aidée. " Cette citation nous conduit à la deuxième réponse, fournie par 46 % des bénéficiaires : l'attention et la confiance du personnel d'Avanzar. Cela montre bien que cette institution n'est pas perçue comme une simple banque pour les plus pauvres ; c'est une organisation qui, en plus de l'octroi des crédits, assure un suivi personnalisé de ses bénéficiaires et qui leur apporte un accompagnement afin de les aider dans la gestion du crédit. Enfin, 35 % des bénéficiaires valorisent les microcrédits car ils leur fournissent une source continue de fonds de roulement : cela confirme nos résultats précédents indiquant qu'une des caractéristiques essentielles de la microfinance est le fait qu'elle fournit une protection face aux chocs extérieurs, qu'elle rend les bénéficiaires moins vulnérables. Dans un entretien, une bénéficiaire expliquait que les microcrédits assuraient une certaine stabilité à son activité : " Cela me donne confiance. Je sais que je termine de payer et ensuite je peux demander de nouveau et plus. "

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Par ailleurs, nous avons demandé aux bénéficiaires ce qu'ils n'aimaient pas ou voudraient changer dans le fonctionnement d'Avanzar. La réponse la plus fréquemment donnée fut " Rien " (34 %). Cependant, près d'un tiers des bénéficiaires a souligné que le montant des crédits n'était pas assez élevé (31 %). Cela concernait notamment le montant très faible du premier crédit, ce qui en réalité fait partie des moyens mis au point par cette institution de microfinance pour cibler les plus pauvres  [3][3] En effet, les " moins pauvres " s'excluent de fait,.... De plus, il faut signaler que, fin 2006 et début 2007, le montant du premier crédit ainsi que le plafond des crédits offerts ont été un peu augmentés

Un bilan positif

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L'évaluation de l'impact social d'une institution de microfinance a deux finalités principales : démontrer la validité des microcrédits en tant qu'instrument de lutte contre la pauvreté, et améliorer les produits et services offerts aux bénéficiaires. Ce type d'étude doit donc pouvoir servir à la fois aux bailleurs de fonds, qui désirent évaluer si leurs subventions et/ou prêts sont utilisés de manière efficiente, et aux dirigeants des institutions de microfinance, qui travaillent à l'adéquation de leurs actions avec la population cible. Dans leur majorité, les changements des situations économiques et sociales des bénéficiaires prennent du temps. C'est pourquoi il est nécessaire de reproduire ce type d'étude régulièrement. Notre étude nous permet de conclure que l'action de l'institution de microfinance argentine Avanzar por el Desarrollo Humano contribue à améliorer la situation économique et sociale de ses bénéficiaires. Il est important de noter que l'impact a lieu sur le court terme, via la réduction des coûts de la microentreprise par exemple, mais aussi, et c'est le plus important, sur le long terme, les microcrédits permettant des investissements en capital physique, des réparations et agrandissements du logement, des améliorations des capacités de gestion du bénéficiaire.

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Quant à l'évaluation d'Avanzar par ses bénéficiaires, les résultats de notre étude montrent qu'ils sont globalement très satisfaits des services proposés. En effet, ces populations pauvres, habitant pour la plupart dans des bidonvilles et comptant une majorité d'immigrés, ont l'habitude d'être exclues et de souffrir de discriminations. C'est pourquoi la confiance que leur accorde cette institution de microfinance en leur prêtant de l'argent sans demander de garanties réelles apporte un changement remarquable dans leur quotidien. Les microcrédits leur permettent de mettre en oeuvre des projets et des investissements qui, en leur absence, auraient été très difficilement réalisables.

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Enfin, nous avons la conviction qu'un des résultats les plus importants est la réduction notable de la vulnérabilité des bénéficiaires. En effet, la vulnérabilité est une des caractéristiques principales des populations pauvres : si une personne est vulnérable, le risque d'arrêt de son activité économique - pour des raisons de santé ou des raisons financières - est plus grand, et cette suspension d'activité entraîne une réduction de ses revenus et augmente donc encore sa vulnérabilité. Par conséquent, c'est en réduisant cette dernière qu'il est possible de mettre un terme aux cercles vicieux de la pauvreté : les microcrédits contribuent à assurer la solidité des microentreprises et à garantir une source stable de revenus aux bénéficiaires, les rendant donc moins vulnérables aux chocs extérieurs.


Bibliographie

  • Bekerman, Marta, et Cataife, Guido, 2004, " Las microfinanzas en Argentina : teorías y experiencias ", Problemas de desarrollo, vol. 35, n? 136, janvier-mars, p. 115-136.
  • Cerise (Comité d'échanges, de réflexion et d'information sur les systèmes d'épargne-crédit), 2003, " L'évolution récente des enjeux et outils de l'analyse d'impact ", Techniques financières et développement, n? 70, mars, p. 52-56.
  • Cheston, Susy, et Reed, Larry, 1999, " Measuring transformation : assessing and improving the impact of microcredit ", Journal of Microfinance, vol. 1, n? 1, p. 20-43 (il existe une traduction en français).
  • Copestake, James, 2002, " Management of development : notes on impact assessment and microfinance ", MSc in International Development, University of Bath.
  • Holzmann, Robert, 2001, " Risk and vulnerability : the forward looking role of social protection in a globalizing world ", in " Asia and Pacific Forum on Poverty : Policy and Institutional Reforms for Poverty Reduction ", communication,Asian Development Bank, Manille, 5-9 février.
  • SEEP (Small Enterprise Education and Promotion), 2001, Connaître la clientèle des IMF : outils d'analyse pour les praticiens de la microfinance, Washington DC, AIMS (http ://lamicrofinance.org/files/14589_Connaitreclienteledes_IMF.pdf).

Notes

[1]

Avanzar por el Desarrollo Humano : wwww. econ. uba. ar/ avanzar

[2]

Seuls deux bénéficiaires ont subi un arrêt d'activité : l'un pendant 2 semaines, et l'autre pendant 18 semaines.

[3]

En effet, les " moins pauvres " s'excluent de fait, n'étant pas intéressés par un crédit si peu élevé. D'autre part, le faible montant du premier crédit permet de limiter le risque supporté par l'institution de microfinance.

Plan de l'article

  1. De l'impact économique à l'impact social
  2. Comment la microfinance permet de lutter contre la pauvreté
    1. Au niveau de la microentreprise
    2. Aux niveaux du foyer et de l'individu
    3. Un très fort impact en ce qui concerne la vulnérabilité
  3. Améliorer les produits et services proposés
    1. Les retards de remboursement
    2. L'évaluation de l'institution par ses bénéficiaires : la " satisfaction client "
  4. Un bilan positif

Pour citer cet article

Renaud Juliette, « L'impact social des microcrédits : le cas d'une institution de microfinance argentine », L'Économie politique 4/2007 (n° 36) , p. 33-45
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2007-4-page-33.htm.
DOI : 10.3917/leco.036.0033.


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