Accueil Revues Revue Numéro Article

L'Économie politique

2007/4 (n° 36)


ALERTES EMAIL - REVUE L'Économie politique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 46 - 59 Article suivant
1

La récente publication d'une traduction française d'un recueil de textes de Friedrich A. Hayek est l'occasion de revenir sur l'oeuvre de cet auteur, dont l'influence dépasse désormais le cercle des apologues de la concurrence. Dans Libéralisme et justice sociale (Dupuy, 1992, p. 241), Jean-Pierre Dupuy qualifiait par exemple Hayek de " philosophe majeur de notre temps ", et se démarquait tant de ses " zélateurs " que de ses " contempteurs ". Pour Dupuy, " la philosophie cognitive et sociale de Hayek est remarquable de justesse et profondeur, cependant ses conclusions éthiques et politiques n'en découlent aucunement " (ibid., p. 242). Dix ans plus tard, Dupuy qualifiait même Hayek de " génie ", en ajoutant que " tous ceux qui pensent que l'économie devrait s'ouvrir à tout un ensemble de disciplines voisines trouvent en Hayek le modèle idéal " (Dupuy, 2002, p. 191). Des affirmations similaires figurent dans plusieurs ouvrages récents, notamment dans Les Trous noirs de la science économique, de Jacques Sapir (2000). Cette idée, relativement répandue donc, selon laquelle l'approche de Hayek constitue une sorte de modèle idéal pour ceux qui plaident en faveur d'une approche pluraliste de l'économie, est fausse. A bien y regarder, la pensée de Hayek est remplie d'incohérences : une lecture erronée de nombreux auteurs, une méthode confuse et des propos souvent contradictoires.

L'obsession du " rationalisme "

2

Hayek affirme vouloir instaurer un " vrai libéralisme " fondé sur le respect de l'" ordre de marché ". Celui-ci serait un " ordre spontané ", né sans qu'il ait été voulu par personne et garantissant une liberté maximale. En fait, une bonne partie de la pensée de Hayek est construite en opposition : elle vise toujours à identifier - et contrer - les thèses pouvant conduire à la remise en cause de l'" ordre de marché ". Hayek emploie diverses expressions pour désigner ces menaces : le " rationalisme ", le " faux individualisme ", le " faux rationalisme ", le " scientisme ", le " rationalisme français ", le " constructivisme ", le " libéralisme continental ou constructiviste ". Il arrive que ces différents termes apparaissent dans un même ouvrage car Hayek estime que ces courants d'idées appartiennent tous à une même tradition. Il explique ainsi que l'idée d'écrire La Constitution de la liberté lui est venue " du constat que ce sont les mêmes tendances intellectuelles qui, sous des noms ou des déguisements divers, ont sapé la foi en la liberté dans le monde entier " et qu'il nous faut comprendre " quels éléments communs sous-tendent toutes leurs manifestations " (Hayek, 1960, p. 4).

3

Il est néanmoins difficile de saisir, à la lecture des ouvrages de Hayek, ce que ces différentes manifestations ont en commun. Si l'on recense les auteurs qu'il a un jour ou l'autre rangés dans le camp de ceux auxquels il s'oppose, on constate qu'elle comprend des penseurs appartenant à des horizons (époques, écoles, méthodes...) très divers. La liste est longue : Platon, Aristote, Descartes, Bacon, Leibniz, Hobbes, Locke, Grotius, Hegel, les Physiocrates, Helvetius, Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Condorcet, Saint-Simon, Bentham, Ricardo, James et John Stuart Mill, Comte, Marx, Freud, Russell, Keynes, Einstein, etc. Parmi les grands noms de l'histoire de la philosophie et de l'économie, seuls David Hume et Adam Smith semblent trouver grâce à ses yeux. De fait, Hayek voit des ennemis partout. Mais l'on serait bien en mal de trouver un point commun à tous les auteurs qu'il critique.

4

Lorsque l'on tente de déterminer le contenu exact de ce que Hayek entend par ce " rationalisme " à ses yeux si menaçant, on s'aperçoit qu'il emploie ce terme pour désigner deux positions très différentes. Il conçoit d'abord le rationalisme comme " un retour à une façon de pensée naïve " pour laquelle il y aurait " un inventeur personnel pour toutes les institutions humaines, que ce soit le langage ou l'écriture, le droit ou la morale " (Hayek, 2007, p. 143). Hayek insiste souvent sur cet aspect primitif du rationalisme. Mais il affirme aussi que, pour le rationalisme, " toutes les institutions qui profitent à l'humanité ont été, par le passé, et doivent être à l'avenir, inventées en connaissance des effets désirables qu'elles produisent " (ibid., p. 144). Le terme " rationalisme " désigne donc une théorie positive, selon laquelle les hommes ont consciemment créé toutes les institutions, ainsi qu'une doctrine normative qui préconise de créer des institutions en fonction de leurs " effets désirables ".

5

Dans les deux cas, sa critique du rationalisme est problématique. En effet, dans son premier sens, le rationalisme combattu par Hayek peut difficilement être pris au sérieux puisque personne n'a jamais défendu une telle position : aucun auteur digne de ce nom n'a prétendu que le langage et toutes les institutions sont le produit d'un choix effectué délibérément par un " inventeur ". D'ailleurs, Hayek est bien incapable de donner une seule citation qui aille dans ce sens. Mais si le rationalisme est la volonté d'améliorer toutes les lois et les institutions en fonction d'effets désirables recherchés, la plupart des auteurs que Hayek considère comme étant des représentants du " vrai libéralisme ", à commencer par Hume et Smith, doivent être classés parmi les rationalistes ! En fait, l'oeuvre de Hayek elle-même ne semble pas échapper au rationalisme défini de la sorte (cf. infra).

Le cas des " vrais libéraux "

6

Peu d'auteurs trouvent grâce aux yeux de Hayek, même pas John Locke, qu'il avait d'abord classé parmi les " vrais libéraux " mais qui aurait aussi sombré dans le rationalisme. Restent Edmund Burke (adversaire des Lumières et de la Révolution française), Frédéric Bastiat (que personne n'a jamais pris au sérieux), Herbert Spencer (tenant d'un " darwinisme social " radical  [2][2] Hayek se démarque parfois du " darwinisme social "....) et, surtout, David Hume et Adam Smith.

7

Hayek considère Hume comme le fondateur du libéralisme notamment parce qu'il met l'accent sur le rôle des traditions dans le maintien de la paix sociale. Hayek estime que " le point de départ de Hume est sa théorie antirationaliste de la morale " (Hayek, 2007, p. 175) et qu'il a élaboré un " concept d'évolution culturelle " (Hayek, 1979, p. 184)  [3][3] Pour une critique de l'interprétation hayékienne de.... En réalité, lorsque Hume défend la monarchie anglaise contre certains réformateurs de son époque, il le fait avec des arguments de raison, en expliquant pourquoi il l'estime meilleur que les autres du point de vue de ses effets sur le bonheur collectif, critère appelé par Hume " principe d'utilité ". Hayek écrit que cet utilitarisme est " indirect ". Il devrait surtout reconnaître que l'évaluation des institutions que propose Hume en fonction de leurs effets désirables (même indirects) correspond à sa définition du rationalisme.

8

La lecture hayékienne de Smith est tout aussi contestable. Ce n'est pas l'idée d'améliorer les institutions en suivant un plan aux objectifs fixés d'avance qui est condamnée par Smith, mais la volonté d'appliquer ce plan dans ses moindres détails et de façon immédiate. Il fustige seulement la " suffisance " qui rend le législateur " incapable de souffrir la moindre déviation par rapport à n'importe quelle partie (de son plan) " (Smith, 1759, p. 324). Smith se réfère d'ailleurs aux réformes de Solon  [4][4] Célèbre législateur ayant rédigé la première Constitution... pour expliquer ce que doit faire " l'homme d'esprit public " : " Quand il ne pourra établir le bon, il ne dédaignera pas d'améliorer le mauvais ; comme Solon, lorsqu'il ne pourra établir le meilleur système de lois, il s'efforcera d'établir le meilleur que les gens puissent supporter " (ibid., p. 323-324). Il ne s'agit pas de respecter un ordre spontané, mais bien d'établir un système législatif, même imparfait (cf. Vergara, 1992, p. 21-23 et p. 168-177).

Hayek et la connaissance des phénomènes sociaux

9

La critique que l'on peut faire à Hayek ne se limite pas à mettre en évidence sa lecture erronée de quelques grands auteurs. Hayek a toujours présenté sa critique du " rationalisme " comme un sous-produit de sa théorie de la connaissance. Celle-ci est fondée sur l'idée que nul ne peut appréhender le monde dans sa complexité et que toute tentative de planification économique, ou même de réalisation d'un projet de société, est vouée à l'échec en raison du caractère limité de nos connaissances. En réalité, l'ignorance ne justifie pas plus la non-intervention que l'intervention : le fait de ne pas connaître ne permet pas de décider s'il vaut mieux agir ou ne rien faire. Si vraiment l'on ne sait rien, la seule attitude cohérente est de garder le silence. Ce n'est visiblement pas celle qu'adopte Hayek, qui admet donc bien l'existence d'une connaissance, même très limitée, au sujet des phénomènes sociaux. En quoi consiste cette connaissance ?

10

Dans un article intitulé " Les degrés d'explication ", qui fait partie de ses écrits récemment traduits par Les Belles Lettres, Hayek explique qu'en biologie et en sciences sociales, la théorie peut seulement indiquer " à quel type d'événements nous devons nous attendre, dans un éventail donné, ou au sein d'ordres complexes d'un certain type " (Hayek, 2007, p. 50). La description de la méthode employée par une telle théorie demeure toutefois très vague. Hayek affirme qu'elle permet d'établir des " orientations " plutôt que des prédictions (ibid., p. 50).

11

Qu'est-ce que cela signifie exactement ? Hayek revient sur cette question dans les années 1960, notamment dans un texte intitulé " La théorie des phénomènes complexes " : " Le progrès de la science devra donc se faire dans deux directions : alors qu'il est certainement souhaitable de rendre nos théories aussi réfutables que possible, nous devons également nous engager dans des domaines où, à mesure que nous avancerons, le degré de réfutabilité décroîtra nécessairement. Tel est le prix que nous devons payer pour progresser dans le domaine des phénomènes complexes " (Hayek, 2007, p. 65).

12

Hayek souhaite donc que les théories puissent être empiriquement réfutées, tout en affirmant que cela est impossible dans le domaine des phénomènes complexes, et donc des phénomènes sociaux. On pourrait s'attendre à ce que ce positionnement s'accompagne d'une remise en cause de la scientificité de l'étude de ces phénomènes. Il n'en est rien, puisque Hayek parle de " progrès de la science ". Dans le cas des phénomènes sociaux, ce progrès nous acheminerait toutefois vers la production d'une connaissance irréfutable. Comment savoir, alors, si elle est valable ? Sur quelle base Hayek parle-t-il ici de progrès de la science ? Cela semble pour le moins confus.

13

Hayek entretient ainsi sans cesse l'ambiguïté au sujet de la possibilité de réaliser des prédictions. Il explique, dans son allocution lors de la remise du prix des Sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, que plus on étudie des phénomènes complexes et plus on est confiné aux " simples prédictions de structure " : " Bien souvent, nous ne serons en mesure de prédire que des caractéristiques abstraites de la structure (pattern) qui apparaîtra, c'est-à-dire des relations entre certaines sortes d'éléments dont nous ne connaissons presque rien au niveau individuel ". Mais, tient-il à préciser, " je suis obligé de répéter que nous réalisons néanmoins des prédictions qui peuvent être réfutées (falsified) et qui ont donc des conséquences empiriques " (Hayek 1974, p. 33), tout en affirmant dans le même discours que ces prédictions " ne portent pas sur des événements particuliers " (ibid., p. 32). Il n'emploie d'ailleurs jamais de données empiriques pour étayer ses affirmations sur les vertus de l'" ordre de marché ", le rôle des prix, le caractère néfaste de l'action de syndicats, etc.

14

Il faut également préciser que Hayek exclut la possibilité d'établir les lois des phénomènes complexes comme on en trouve en biologie ou en sciences sociales. Pourquoi ? Parce qu'il y intervient une multitude de relations causales qu'on ne peut isoler. Hayek juge qu'il est " nuisible " d'identifier la science à la recherche de lois (Hayek, 2007, p. 84), car il s'oppose à l'usage de relations causales dans le domaine des phénomènes complexes. Selon lui, la notion de cause ne serait adaptée qu'aux " problèmes à deux ou trois variables ", et donc pas aux sciences sociales (ibid., p. 81-82), une position très contestable dans la mesure où les sciences physiques font par exemple appel à des relations de cause à effet dépendantes de très nombreux paramètres. Hayek part donc d'une idée banale, à laquelle tout le monde souscrit : on ne peut pas, et on ne pourra jamais, tout connaître. Mais il en tire la conclusion que le chercheur en science sociale doit renoncer aux notions de cause, de loi et de prédiction, pour se limiter à expliquer des situations particulières. Admettons. Hayek suit-il ces principes ? Non. Il recourt souvent à des implications causales, comme lorsqu'il affirme, par exemple, que le chômage et l'inflation sont les effets des politiques keynésiennes et de l'action syndicale. Soit une telle implication est vraie et c'est une loi, soit elle ne l'est pas, mais alors il ne peut s'en prévaloir pour dénoncer l'intervention de l'Etat ou des syndicats. Comme le note Gilles Dostaler, " on peut s'interroger sur le degré de cohérence d'une démarche au terme de laquelle est niée la possibilité de l'opération que Hayek a lui-même entreprise, soit celle d'expliquer le fonctionnement de la société pour démontrer rationnellement l'impasse de l'interventionnisme " (Dostaler, 2001, p. 39).

15

Hayek propose en outre une théorie rendant le monde " plus familier ", " plus ordonné ", et qui permettrait au législateur ou à l'homme d'Etat " de cultiver plutôt que de contrôler les forces du processus social, (comme) le jardinier cultive ses plantations " (Hayek, 2007, p. 50-51). Hayek joue ici sur les mots : où est la différence entre " cultiver " et " contrôler " ? Quand un jardinier décide de ce qu'il va planter et à quel endroit, lorsqu'il arrache les mauvaises herbes ou décide de laisser en jachère une partie de son terrain, ne contrôle-t-il pas ce qui s'y passe ? Même la décision de ne rien faire, de laisser pousser ce qui vient, sans intervenir, relève d'un choix délibéré, avec une finalité propre.

Ordre spontané et institutions

16

Reste donc à aborder le point le plus dérangeant chez Hayek : les flagrantes contradictions au sein de ses analyses. Pour Hayek, le marché tient sa supériorité de ce qu'il est un " ordre spontané ", par opposition aux " ordres construits " ou " organisations ". L'une de ses thèses principales, selon ses propres termes, est que " bien qu'il y ait toujours à la fois ordre spontané et organisation, il n'est pourtant pas possible de mêler ces deux principes selon notre fantaisie ", car " pour la formation de l'un comme de l'autre type d'ordre, nous devons nous appuyer sur des règles " qui sont différentes d'un ordre à l'autre (Hayek, 1973, p. 57).

17

Ainsi, alors que les règles qui constituent l'" ordre construit " sont choisies délibérément, celles qui composent l'" ordre spontané " (nomos) sont le résultat d'une " évolution par adaptation ". La nature de celle-ci est assez vague. Hayek se réfère parfois à Darwin, parfois à une théorie portant sur l'organisation des " sociétés animales ", connue sous l'expression de " sélection du groupe ". Il n'est d'ailleurs pas toujours aisé de comprendre la façon dont Hayek entend appliquer aux sociétés humaines cette dernière théorie, qui est aujourd'hui complètement discréditée chez les biologistes (cf. Leroux, 1997). Les conceptions évolutionnistes de Hayek sont-elles néanmoins " profondes " et " géniales " comme l'affirme Dupuy ?

18

Pour Hayek, " les institutions se sont développées d'une manière particulière parce que la coordination des acteurs qu'elles garantissent s'est avérée plus efficace que les autres institutions possibles avec lesquelles elles se sont trouvées en concurrence et qu'elles ont remplacées " (Hayek, 2007, p. 166). Le problème que soulève immédiatement ce genre d'assertion est bien connu : si les institutions et les règles les plus efficaces s'imposent toujours en raison même de leur efficacité, pourquoi s'inquiéter de ce qui peut arriver ? Pour parer à cette critique fondamentale, Hayek est obligé de reconnaître, à d'autres endroits, que toutes les règles émergentes ne se valent pas : " il suffit en général qu'il existe une règle connue adaptée à la situation, et peu importe son contenu. Il y aura, cela dit, souvent plusieurs règles possibles répondant à cette exigence, mais toutes ne seront pas également satisfaisantes " (Hayek, 1960, p. 156). Hayek va même plus loin lorsqu'il affirme qu'il " se peut " que certaines d'entre elles soient " franchement mauvaises (be very bad) " (Hayek, 1973, p. 106).

19

L'évolution produit donc toutes sortes de règles ou institutions, dont certaines sont " adaptées à la situation ", " satisfaisantes ", et d'autres " mauvaises ". Hayek ne se contente pas de constater ce qui est, mais émet un jugement éthique sur les règles et institutions composant l'" ordre spontané ". Il procède ainsi, quitte à être incohérent, parce que les règles et les institutions telles qu'elles sont, fruits de l'évolution historique, ne lui plaisent pas. Hayek souhaite corriger cette évolution et reconnaît toujours, en fait, à un moment ou un autre, le caractère " construit " de l'ordre de marché. Mais il continue de le qualifier de " spontané ", et se contredit une fois de plus. Cette contradiction apparaît à deux niveaux : celui de l'origine de l'ordre et celui de son " évolution ".

Ordre spontané et règles délibérées

20

Hayek estime parfois que certaines règles de base (la propriété privée et le respect des contrats) sont à l'origine de l'" ordre spontané ", dont il dit qu'il est " bienfaisant ". Une fois ce préalable admis, on devrait laisser les hommes " découvrir " de nouvelles règles en fonction des circonstances, pourvu qu'elles surgissent d'elles-mêmes et soient compatibles avec les règles de base. Mais Hayek qualifie de " spontané " aussi bien ce qui émerge sans avoir été voulu, que ce qui perdure après avoir été institué volontairement : " Si les règles sur lesquelles repose un processus spontané peuvent être également d'origine spontanée, ce n'est pas nécessairement toujours le cas (...) ; il est possible qu'un ordre qui doit pourtant être désigné comme spontané repose sur des règles résultant entièrement d'un dessein délibéré " (Hayek, 1973, p. 53). La frontière entre les deux types d'ordre devient ici très floue ! Dissocier complètement la spontanéité de l'ordre de celle des règles contredit totalement l'argumentation que développe Hayek par ailleurs, à savoir qu'" il faut distinguer entre un ordre qui s'engendre de lui-même, ou ordre spontané, et une organisation, et que ce qui les différencie se rapporte aux deux sortes différentes de règles ou de lois qui s'y établissent " (ibid., p. 2, c'est nous qui soulignons).

21

La contradiction apparaît également lorsque Hayek propose d'ériger ce qu'il appelle une " utopie libérale " à partir d'une évolution initialement spontanée. C'est dans ce cadre que s'insère son projet de constitution, censé protéger les règles émergentes des interventions rationalistes en empêchant " toute confusion entre le pouvoir du gouvernement pour faire appliquer les règles sur lesquelles repose l'ordre spontané de la société, et les pouvoirs par lesquels il met en oeuvre les moyens confiés à sa gestion pour rendre des services aux personnes et aux groupes " (Hayek, 1979, p. 145). Hayek affirme aussi que les juges devraient effectuer un tri délibéré parmi les règles émergentes : " Bien que les règles de juste conduite, de même que l'ordre d'actions qu'elles rendent possibles, soient en un premier stade le produit d'une croissance spontanée, leur perfectionnement graduel demandera les efforts délibérés des juges " (Hayek, 1973, p. 120).

22

Hayek admet donc la nécessité d'effectuer un tri dans l'ordre issu de l'évolution, et même d'intervenir pour perfectionner certaines règles émergentes, ce qui revient à modifier la forme de cet ordre. Il semble être conscient qu'il y a là un problème : une évolution avec des " perfectionnements " délibérés ne peut être qualifiée de spontanée. C'est pourquoi il explique, immédiatement après voir admis la modification des règles, que leur structure n'est pas le résultat d'un dessein ou d'un plan : " Il n'en reste pas moins que le système des règles dans son ensemble ne doit pas sa structure au dessein de juges ou de législateurs. Il est l'aboutissement présent d'un processus évolutif " (ibid., p. 120).

23

Cette précision ne lève évidemment pas la contradiction ; c'est pourquoi Hayek considère l'intervention des juges comme faisant partie de ce " processus évolutif " : " les efforts du juge sont une partie du processus d'adaptation (...) par lequel se développe l'ordre spontané " (ibid., p. 143). Et pour améliorer cet ordre, le juge " doit chercher ses critères dans cet ordre même " (ibid., p. 144). Mais quel est " cet ordre " ? Tout ordre peut à présent être qualifié de " spontané " : la frontière entre le " spontané " et le " construit " disparaît lorsque Hayek explique que la sélection de règles par les juges est une partie du processus d'adaptation.

24

Ce problème (cette " tension ", diront certains) imprègne toute l'oeuvre de Hayek, qui considère le droit comme " un instrument intelligible pour induire un ordre spontané " (Hayek, 2007, p. 167), ce qui peut être considéré comme un projet rationaliste... Comme le résume Gilles Dostaler, " Hayek utilise parfois les armes théoriques dont il a longuement dénoncé les faiblesses. Il cherche ainsi à donner des fondements rationnels au libéralisme, alors qu'il accuse justement les partisans de l'intervention étatique d'être des rationalistes constructivistes. La constitution idéale dont il propose l'établissement (...) est d'ailleurs très "construite" et n'a rien d'un ordre spontané " (Dostaler, 2001, p. 111). Ce projet est si précis qu'il va jusqu'à prévoir une " Assemblée législative ", composée d'" hommes sages " de plus de 45 ans, élus pour quinze ans par les électeurs de plus de 45 ans, et une " Assemblée gouvernementale ", élue par un corps électoral dont seraient exclus " les fonctionnaires, les retraités âgés et les chômeurs " (Hayek, 1979, p. 142). Ces détails n'ont rien de spontané : ils sont le fruit d'un raisonnement très construit...

Ordre de marché et liberté

25

Enfin, il faut s'interroger sur le rapport entre la conception évolutionniste de Hayek et l'idéal de liberté qu'il vante tant. Parfois présentée comme un " principe suprême ", la liberté est en fait valorisée parce qu'elle offre au non-intentionnel l'occasion de s'exprimer : elle doit être défendue parce qu'elle permet l'émergence de règles formant un ordre " spontané " que Hayek identifie à un " ordre de marché " où les chances de chacun de réaliser ses objectifs personnels sont maximisées.

26

En réalité, on s'aperçoit bien vite que, pour lui, l'ordre de marché prime sur la liberté. Hayek affirme que les " attitudes morales " ayant permis l'instauration de la " société d'échange " ont reçu " l'adhésion de la plupart des habitants du monde occidental " car " ils avaient un idéal moral où l'estime allait à l'homme prudent, au bon chef de ménage qui pourvoyait à l'avenir de sa famille et de ses affaires en accumulant du capital " (Hayek, 1979, p. 197). Il reconnaît toutefois que le respect des règles n'est pas toujours " spontané ". L'usage de la coercition devient alors impératif : " Le respect spontané de ces conventions est une condition nécessaire pour qu'il y ait dans le monde où nous vivons un ordre qui nous permette de trouver notre route (...). En certains cas, si ces conventions n'étaient pas suffisamment respectées, il deviendrait impératif, pour assurer à la société un fonctionnement régulier (smooth running), d'imposer par la coercition une uniformité équivalente (...), ce qui revient à dire que la conformité volontaire est sans doute un ingrédient qui conditionne l'usage fructueux (beneficial) de la liberté " (Hayek, 1960, p. 61).

27

A la fin de sa vie, Hayek insiste de plus en plus sur les bienfaits supposés du conformisme et sur la nécessité d'imposer, y compris par la coercition, le respect des traditions. Cette tendance autoritaire culmine dans ses derniers textes. Les défenseurs de Hayek ont beau jeu de rappeler que La Présomption fatale (1988), publié du vivant de l'auteur, fut probablement corédigée par son éditeur. Mais le fait reste que les principales idées qui y figurent sont également présentes dans l'épilogue de Droit, législation et liberté (1979, p. 183-211) et dans différents textes publiés par l'Institute of Economic Affairs.

28

En outre, dans un entretien accordé au journal chilien El Mercurio à l'époque de la dictature Pinochet, Hayek explique qu'" une dictature peut être nécessaire pour une période transitoire " (12 avril 1981). Il précise même, dans un autre entretien : " Je préfère sacrifier la démocratie temporairement - je le répète, temporairement - que la liberté (...). Une dictature qui s'impose elle-même des limites peut mener une politique plus libérale qu'une assemblée démocratique sans limites " (19 avril 1981). Certains considèrent que les dernières positions de Hayek sont le résultat de son grand âge (près de 82 ans). C'est possible. Mais cette coexistence entre autoritarisme politique et libéralisme économique n'est pas incompatible avec les idées qu'il a défendues toute sa vie. En ce domaine, personne ne peut lui faire reproche d'incohérence. n


Bibliographie

  • Dostaler, Gilles, 2001, Le Libéralisme de Hayek, Paris, La Découverte, p. 39.
  • Dupuy, Jean-Pierre, 1992, Libéralisme et justice sociale : le sacrifice et l'envie, Paris, Hachette.
  • Dupuy, Jean-Pierre, 2002, " Friedrich A. Hayek, Law, Legislation and Liberty ", in Xavier Greffe, Jérôme Lallement et Michel de Vroey (dir.), Dictionnaire des grandes oeuvres économiques, Paris, Dalloz.
  • Hayek, Friedrich A., 1960, La Constitution de la liberté, Paris, Litec, 1993.
  • Hayek, Friedrich A., 1973, Droit, législation et liberté, vol. 1, Paris, PUF, coll. " Quadrige ", 1995.
  • Hayek, Friedrich A., 1974, " The pretence of knowledge ", in Friedrich A. Hayek, New Studies in Philosophy, Politics, Economics and the History of Ideas, Londres, Routledge, 1978, p. 23-34.
  • Hayek, Friedrich A, 1979, Droit, législation et liberté, vol. 3, Paris, PUF, coll. " Quadrige ", 1995.
  • Hayek, Friedrich A., 1988, La Présomption fatale : les erreurs du socialisme, Paris, PUF, 1993.
  • Hayek, Friedrich A., 2007, Essais de philosophie, de science politique et d'économie, Paris, Les Belles Lettres (textes publiés entre 1944 et 1967).
  • Le Jallé, Eléonore, 2003, " Hayek lecteur des philosophes de l'ordre spontané : Mandeville, Hume, Ferguson ", Astérion, revue de philosophie, histoire des idées, pensée politique, n? 1, (http ://asterion.revues.org/document17.html).
  • Leroux, Alain, 1997, " L'évolutionnisme de Friedrich Hayek, une double controverse révélatrice d'une double illusion ", Revue économique, vol. 48, n? 3, p. 751-760.
  • Sapir, Jacques, 2000, Les Trous noirs de la science économique, Paris, Albin Michel.
  • Smith, Adam, 1759, La Théorie des sentiments moraux, Paris, PUF, coll. " Léviathan ", 1999.
  • Vergara, Francisco, 1992, Les Fondements philosophiques du libéralisme, Paris, La Découverte " Poche ".

Notes

[1]

Pour plus de détails sur certains thèmes abordés dans cet article, on peut consulter la thèse de l'auteur : http ://lege2.free.fr/these.html

[2]

Hayek se démarque parfois du " darwinisme social ". Mais il apprécie beaucoup l'ultralibéralisme de Spencer, dont le darwinisme social est une conséquence logique. Hayek, qui considère les pauvres comme une population " additionnelle ", estime d'ailleurs que " toutes les existences humaines n'ont pas un droit moral à la préservation " (Hayek, 1988, p. 206).

[3]

Pour une critique de l'interprétation hayékienne de Hume, voir aussi Le Jallé (2003).

[4]

Célèbre législateur ayant rédigé la première Constitution athénienne au VIe siècle av. JC.

Plan de l'article

  1. L'obsession du " rationalisme "
  2. Le cas des " vrais libéraux "
  3. Hayek et la connaissance des phénomènes sociaux
  4. Ordre spontané et institutions
  5. Ordre spontané et règles délibérées
  6. Ordre de marché et liberté

Pour citer cet article

Légé Philippe, « Hayek : penseur génial ou incohérent ? », L'Économie politique 4/2007 (n° 36) , p. 46-59
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2007-4-page-46.htm.
DOI : 10.3917/leco.036.0046.


Article précédent Pages 46 - 59 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback