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L'Économie politique

2007/4 (n° 36)


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La globalisation n'est pas tombée du ciel. Elle constitue une dimension inhérente à la dynamique du capitalisme. Comme l'écrivait déjà Karl Marx, " la tendance à créer un marché mondial est incluse dans le concept même du capital "[1][1] Karl Marx, Principes d'une critique de l'économie politique..., et c'est un moyen de contrecarrer la baisse tendancielle du taux de profit. C'est aussi, pour David Ricardo, un moyen d'éviter l'instauration d'un état stationnaire. Ces thèses ont été reprises par la suite par Rosa Luxemburg et Rudolf Hilferding. Elles ont été corroborées par l'analyse historique avec les travaux de Fernand Braudel et d'Immanuel Wallerstein sur l'" économie-monde ".

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Si la mondialisation est une constante du capitalisme, ses modalités, en revanche, se sont transformées dans le temps. Elle est une combinatoire complexe et dialectique, et non pas un phénomène unilinéaire et purement mécanique. Ainsi, dans une taxinomie que j'ai développée ailleurs  [2][2] Charles-Albert Michalet, Qu'est-ce que la mondialisation ?..., il m'a semblé possible de distinguer trois configurations successives : l'économie inter-nationale, l'économie multi-nationale et l'économie globale. Il s'agit, tour à tour : de la dimension des échanges commerciaux dans la configuration classique que je désigne comme inter-nationale ; puis de celle des firmes multinationales industrielles dans la seconde configuration qui a démarré dans les années 1960 ; et enfin, celle de la libre circulation des capitaux qui s'impose actuellement, la configuration de la globalisation à dominante financière, celle où l'impulsion est donnée par les banques d'affaires internationales, les institutions financières (fonds de pension, compagnies d'assurances) et, surtout, ces dernières années, les sociétés d'investissement (" private equity firms ") et les " hedge funds ".

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Or, chaque jour, les économistes, les journalistes et les hommes politiques dans leurs rapports, leurs articles, leurs discours, leurs ouvrages, etc., font comme si rien n'avait changé. Le changement de paradigme qui a marqué le dépassement de l'économie inter-nationale, celle que Ricardo a théorisée, ne s'est pas accompagné d'une prise de conscience du nécessaire abandon de certaines références conceptuelles parce qu'elles ne désignent plus la réalité actuelle, celle de la globalisation. Il y a donc un énorme effort de refondation à entreprendre au niveau de la théorie économique et, dans cette perspective, il semble possible de distinguer trois thèmes qui mériteraient d'être privilégiés : la remise en cause du statut de l'Etat-nation ; la remise en cause de la firme multinationale ; la remise en cause du concept de marché.

L'effacement de la notion d'Etat-nation

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La notion d'Etat-nation a été placée au coeur de la théorie des échanges internationaux par les grands classiques. Elle a servi à Adam Smith pour la définition de l'avantage absolu (les Etats doivent se spécialiser dans la production de tous les biens où ils sont les plus efficaces), à David Ricardo pour celle des avantages comparatifs (les pays doivent se spécialiser uniquement dans la production des biens pour lesquels leur efficacité relative est la plus forte) et à tous les théoriciens du commerce pour définir les conditions de l'échange entre les pays. La tradition historique, celle de la montée des nationalités et des grands traités du XIXe siècle visant l'équilibre des nations, a renforcé le primat donné à l'Etat-nation dans l'analyse économique. Ce sont aussi les monnaies et les banques centrales nationales qui ont servi de pivots à la conception des différents systèmes monétaires inter-nationaux.

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L'ordre inter-national a pourtant été bouleversé à partir des années 1960 par deux grands facteurs. D'une part, l'apparition d'un nouvel acteur, la firme multinationale, qui rivalise avec les Etats-nations dans le fonctionnement de l'économie mondiale. Et d'autre part, plus tard, la décision unilatérale du Président Nixon d'abandonner en 1971 le Gold Exchange Standard pour un système de taux de change flottants.

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Dans les deux cas, la référence suprême aux frontières nationales délimitant un espace spécifique a été sérieusement ébranlée et à plusieurs titres. En premier lieu, les investissements directs à l'étranger effectués par les firmes devenues, du même coup, multinationales ont opéré une double transformation des territoires nationaux. D'une part, en passant de l'exportation des marchandises à celle des usines qui les fabriquaient, en sautant par-dessus les barrières protectionnistes dressées aux frontières. De l'autre, en " envahissant " le territoire national, par des implantations de filiales rachetant ou concurrençant sur place les firmes nationales. " Who is US ? " s'interrogeait un économiste américain  [3][3] Robert Reich, " Who is US ? " Harvard Business Review,..., et sa question se posait au Nord comme au Sud. Cette mobilité des facteurs a encore été accentuée plus récemment par l'accélération du mouvement de délocalisation, qui peut se traduire non seulement par la fermeture des usines " nationales ", mais aussi, à plus ou moins court terme, par l'importation des marchandises autrefois produites sur le sol national. Mouvement qui se traduit par des menaces sur l'emploi des pays d'origine, non seulement sur la main-d'oeuvre non qualifiée, directement concurrencée par l'élargissement mondial du marché du travail, mais aussi sur l'emploi très qualifié. Car la fabrication des produits sophistiqués, la recherche-développement, les universités d'excellence se trouvent, elles aussi, ailleurs, hors des Etats-nations autrefois dominants. En conséquence, le seul espoir de ces derniers est que des investissements étrangers viennent créer des emplois et de la richesse sur le sol national. Paradoxalement, la vieille formule se retourne. Désormais : " Ce qui est bon pour Honda est bon pour les Etats-Unis ", et peut-être pourrions-nous dire aussi que ce qui est bon pour General Motors se trouve dorénavant hors des Etats-Unis.

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Il en résulte, en second lieu, une transformation radicale de la spécialisation internationale. D'une part, le maintien incertain de l'avantage comparatif des pays de la Triade (Etats-Unis, Japon, Union européenne) repose de moins en moins sur des politiques industrielles et technologiques nationales, d'inspiration colbertiste, qui constituaient la pratique habituelle des gouvernements. La politique industrielle " nationale " devient une politique de l'" attractivité ", qui doit répondre à la question : comment faire pour attirer les firmes étrangères sur le sol national et éviter la fuite des entreprises domestiques  [4][4] Cf. Charles-Albert Michalet, La Séduction des nations... ? D'autre part, la spécialisation des économies émergentes ne se fait plus ex ante en fonction de leurs dotations de facteurs (travail, capital...), comme dans la théorie ricardienne, mais ex post en fonction des choix de localisation effectués par les grandes firmes globales. En un certain sens, l'impératif d'afficher les conditions d'implantation les plus attractives pour les investisseurs internationaux dans tous les domaines exprime la recherche de l'avantage absolu. Avec la globalisation, Smith prend sa revanche sur Ricardo !

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En troisième lieu, sur le plan financier, il est devenu très difficile de mener une politique monétaire nationale avec le choix des taux de change flottants, l'abandon du contrôle des changes par les banques centrales des Etats-nations, la circulation instantanée des capitaux d'une place offshore à l'autre (dont l'antécédent est la création des " eurodollars " pour satisfaire les besoins de financement des multinationales américaines), la création dans le cadre de l'Union européenne d'une monnaie commune, l'euro, et d'une Banque centrale européenne. Il est devenu très difficile aussi, pour les Etats-nations européens, de conduire de façon autonome leur policy mix[5][5] Cf. Charles-Albert Michalet, Mondialisation, la grande....

De la firme multinationale à la " private equity firm "

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La firme multinationale qui, à partir du début des années 1960, était devenue le principal challenger de l'Etat-nation pour le fonctionnement de l'économie mondiale, se transforme progressivement en passant du modèle fondé sur l'internalisation à celui de l'externalisation  [6][6] On trouvera une excellente étude des transformations....

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Que ce soit pour fournir la demande de vastes marchés en forte expansion par l'implantation de filiales-relais ou pour réduire les coûts unitaires par l'implantation de filiales-ateliers spécialisées dans la fabrication de composants, les motifs de l'investissement direct à l'étranger sont différents, mais le principe de la structure organisationnelle restait le même : l'internalisation. Qu'est-ce que cela signifie ? D'un côté, l'implantation d'une entreprise à l'étranger n'est que la poursuite de l'exportation, par d'autres moyens, sur des marchés protégés par des barrières douanières. De l'autre, la multinationalisation vise à augmenter l'efficience de la firme par l'utilisation de facteurs moins coûteux dans les économies d'implantation, dont la main-d'oeuvre. Dans les deux cas, la réduction des coûts et de l'incertitude était parachevée par l'intégration forte des activités des différentes filiales du groupe au sein d'un espace homogène de circulation, hors marché. Cette " internalisation multinationale " permettait la réduction des coûts de transaction par la constitution d'un marché interne échappant aux disparités nationales. Dans cet espace intégré, les managers locaux sont des salariés du groupe, les prix des produits et des services sont des prix de transfert fixés par le groupe lui-même.

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Mais les coûts de l'organisation ont fini par peser trop lourd et à réduire la rentabilité des firmes. En conséquence, depuis une petite décennie, les firmes multinationales abandonnent le principe de l'internalisation pour le remplacer progressivement par celui de l'externalisation. Dorénavant, elles font faire à l'extérieur, entre autres par des partenaires à l'étranger, une part de plus en plus grande de leurs activités manufacturières et de services. Dans les pays qui ont la capacité scientifique et technologique suffisante, elles externalisent des activités à haute technologie et, de plus en plus souvent, des centres de recherche-développement. En Inde, la ville de Bangalore, par exemple, devient une nouvelle " Silicon Valley ". Les firmes ne cherchent plus à contrôler la gestion des partenaires étrangers par des prises majoritaires dans leur capital. A la place, elles passent des contrats avec les entreprises locales les plus performantes (coût, délais, qualité). De ce fait, les multinationales se transforment progressivement pour devenir des " firmes-réseaux ". La maison mère abandonne les activités manufacturières dans le pays d'origine pour n'y laisser - mais de moins en moins - que des activités de recherche et de développement. Elle se transforme en une " hollow corporation " ou une " virtual corporation ", une entreprise fantôme ou virtuelle. Devant cette évolution, la question de la désindustrialisation de l'économie d'origine est posée.

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Mais les mutations de la firme multinationale ne se bornent pas seulement à l'évolution de ses structures organisationnelles, elles tiennent aussi à l'apparition de deux nouveaux acteurs. En premier lieu, il s'agit de l'arrivée de plus en plus visible de multinationales en provenance d'économies émergentes : Brésil, Mexique, Corée, Chine, Hongkong... Les firmes des pays de la Triade sont en train de perdre leur prédominance absolue. En second lieu, les firmes financières se substituent de plus en plus aux firmes industrielles. Depuis le milieu des années 1990, les sociétés d'investissement (private equity firms) semblent prendre le pas sur les firmes multinationales industrielles dans la restructuration de l'industrie mondiale.

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Ce mouvement se manifeste à deux niveaux. D'abord, il faut faire mention du fantastique mouvement de fusions-acquisitions qui connut un pic au tournant de la décennie précédente, jusqu'à la crise des valeurs de technologies de la communication et de l'information (TCI), mais qui retrouve depuis quelques années une très grande vigueur. En juin 2007, la valeur des transactions sur les fusions-acquisitions a augmenté de 56 % par rapport à la même période de 2006, pour une valeur de 2 500 milliards de dollars selon le cabinet d'études Thomson Financial. Les banques d'affaires américaines (Goldman Sachs, JP Morgan, Morgan Stanley, Lehmann Brothers, City Group, Lazard...) et les sociétés de private capital (KKR, Blackstone, Bain, Apollo...), des fonds d'investissement, jouent un rôle essentiel dans le conseil et l'identification des rapprochements possibles entre entreprises et dans le financement de ces opérations par la technique de l'achat à effet de levier LBO (leverage buy out, en empruntant pour financer des opérations bien au-delà du capital qu'ils détiennent).

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La rationalisation des nouveaux ensembles industriels qui résulte des fusions-acquisitions entraîne des liquidations d'actifs et des délocalisations qui visent à augmenter la rentabilité des nouveaux groupes. Ces opérations restructurent du même coup les secteurs industriels à l'échelle mondiale. Se dessine ainsi une nouvelle configuration du marché dont des politiques industrielles gouvernementales sont les facilitateurs.

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Ensuite, par la pratique du LBO, ces fonds d'investissement achètent et revendent des firmes qu'ils ont rendues plus rentables soit par une gestion plus efficace, soit par leur dépeçage et leur vente " par appartements ", selon la formule consacrée. Il faut noter au passage que ces interventions portent principalement sur un changement dans les droits de propriété de firmes existantes, et non pas sur une réelle accumulation productive, ce qui constitue évidemment leur limite. Notre propos n'est pas de nous interroger ici sur l'effet à plus ou moins long terme de ces opération sur la dynamique du capitalisme ; il est surtout d'insister sur le fait que l'agent le plus dynamique de la globalisation est en mutation. Il semble que le rôle moteur des transformations actuelles des structures industrielles est davantage le fait des organismes financiers privés que celui des firmes multinationales ou des pouvoirs publics. Le private capital est en train de reconstituer l'ère des conglomérats multinationaux qui semblait avoir laissé définitivement la place au modèle du " pure player ", c'est-à-dire des entreprises " pures " car recentrées sur leur seul métier de base. Ces dernières étaient déjà le produit des institutions financières (fonds de pension, sociétés d'assurances), qui voyaient dans l'objectif de la concentration sur leur coeur de métier le meilleur moyen de créer de la valeur et de réduire le risque pour leurs placements.

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Les firmes multinationales classiques, dont la stratégie était essentiellement industrielle, cèdent le pas à de nouveaux acteurs financiers. Ces derniers accentuent encore l'effacement de la figure économique de l'Etat-nation. De plus, ils jouent un rôle de plus en plus important dans la transformation de la notion traditionnelle de marché.

Que devient la notion de marché ?

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S'interroger sur la notion même de marché semble relever de la provocation, dans la mesure où, pour la majorité des économistes, la globalisation est définie comme une extension planétaire du marché. Une vision du monde qui veut marquer une rupture avec la conception planifiée de l'économie supportée par l'existence du bloc soviétique avant la chute du Mur. La globalisation est dès lors confondue avec le triomphe de l'économie de marché et de la démocratie. Il s'agit d'une vision plus proche de la philosophie politique  [7][7] Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man... que de l'analyse économique.

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Néanmoins, si l'on veut développer le raisonnement au niveau du marché, il faut souligner que le passage de la configuration traditionnelle de l'économie inter-nationale à celle de l'économie multi-nationale, puis globale, s'est accompagné de l'impossibilité concrète de se référer aux traditionnels marchés purs et parfaits de la théorie standard. Ils constituaient encore l'arrière-fond de développement - pas si ancien que ça - de la théorie économique qui démontrait formellement que la spécialisation internationale conduisait nécessairement à une situation d'équilibre général. Il est intéressant de noter que l'effort théorique de Elhanan Helpman et Paul Krugman  [8][8] Elhanan Helpman et Paul Krugman, Market Structure and... pour tenter d'intégrer le phénomène des multinationales dans la théorie standard de l'économie internationale les a obligés à emprunter des concepts qui appartiennent au champ de l'économie industrielle et non à celui de l'économie internationale, comme celui de la différenciation des produits (une Renault n'est pas équivalente à une BMW) ou celui des économies d'échelle, qui sont liés à l'existence de marchés imparfaits.

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Il est indiscutable que la configuration de l'économie multi-nationale repose sur des marchés de caractère oligopolistique, dominés par quelques entreprises, voire par une seule. Notons au passage qu'ils obéissent à une logique de jeu à somme nulle, dans laquelle le meilleur rafle toute la mise - ce qui explique, en passant, le retour du concept smithien d'avantage absolu à la place de la conception ricardienne de l'avantage comparatif qui a déjà été noté plus haut.

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Avec la mise en place du principe organisationnel de l'internalisation, les firmes multinationales ont superposé, à ce caractère oligopolistique des marchés, la notion de marché interne. Ce qui revient à dire que l'avantage compétitif des groupes industriels repose largement sur leur capacité à développer leurs activités en leur sein même, hors marché. La circulation internalisée des biens et services représente actuellement près de la moitié du commerce mondial. C'est la raison pour laquelle, retrouvant les extrapolations de Karl Kautsky sur l'" ultra-impérialisme ", certains auteurs contemporains, comme Stephen Hymer, emportés par leur enthousiasme, voyaient l'économie mondiale comme un système planifié par les firmes sous la forme d'une pyramide reproduisant la structure des grandes multinationales  [9][9] Stephen Hymer, " The multinational corporation and....

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L'extension des pratiques de délocalisation et, surtout, la progression du mouvement de l'externalisation, comme la multiplication des conglomérats construits à l'initiative du private capital, vont avoir pour effet de transformer l'espace de l'économie mondiale, non pas selon le modèle d'une structure hiérarchisée verticalement, dans la ligne d'une conception à la Hymer, mais selon une vaste structure en réseau, horizontalisée. Pour emprunter une image à l'organisation des compagnies aériennes, le siége social devient le hub d'un tissu de partenaires. Bien plus, il n'est pas impossible d'imaginer que la flambée de fusions-acquisitions, à laquelle nous faisions allusion plus haut, conduise à un entrelacs complexe de " firmes-réseau " qui mailleraient la planète. Internet permet de gérer en temps réel de telles architectures, qui forment peut-être, du même coup et de plus en plus, l'armature d'une gouvernance mondiale que certains cherchent laborieusement à construire.

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Oligopoles, réseaux, conglomérats, l'énumération nous éloigne beaucoup de la conception idyllique d'un marché de concurrence pure et parfaite mondialisé assurant les conditions d'un optimum généralisé marquant la fin de l'histoire.

Le nouvel état du monde

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Le dynamisme de la globalisation bouleverse la conception habituelle des rapports Nord-Sud. Durant les années 1960, ceux-ci étaient conçus dans une problématique " centre-périphérie " marquée par l'inégalité et l'exploitation  [10][10] Cf. Samir Amin, L'Accumulation à l'échelle mondiale.... Pour sortir de la dialectique implacable du " développement du sous-développement "[11][11] Andre Gunder Franck, Le Développement du sous-développement..., il semblait que le meilleur choix fût celui de la " déconnection " du Sud d'une économie mondiale dominée par le Nord. C'est le contraire qui s'est passé. Tous les gouvernants des économies du Sud, et maintenant de l'Europe de l'Est, cherchent à s'intégrer à la mondialisation. L'inquiétude vient du risque d'être laissé sur le bord du chemin. Cette transformation s'est esquissée à partir du début des années 1980. Elle était largement liée à la question de l'endettement international et à l'effondrement du Bloc soviétique. Elle a conduit à l'abandon généralisé des modèles " import-substitution " pour des modèles " export-promotion ", avec l'appui des organisations financières internationales de Bretton Woods. L'apparition du soi-disant " consensus de Washington " symbolisait alors le nouvel état des choses. Celui qui se profile pour demain est novateur à plusieurs niveaux.

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En premier lieu, il inverse la relation impérialiste. Depuis Lénine, inspiré par Hobson, l'économiste anglais du tout début du XXe siècle, la thèse la plus répandue était que l'épargne excédentaire des économies les plus industrialisées de l'époque, la Grande-Bretagne et la France, nourrissait des exportations de capitaux vers les économies moins développées et, souvent, colonisées. Aujourd'hui, ce sont les capitaux accumulés par les économies émergentes qui financent l'économie la plus puissante du monde. Cette épargne provient des surplus d'exportation manufacturière de certains pays (au premier rang desquels la Chine) ou par les exportations des pays riches en pétrole et en gaz. Pour les auteurs précités, les Etats-Unis seraient sans doute le parangon actuel d'une économie impérialiste, mais la condition de l'exportation des capitaux n'est plus remplie !

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En second lieu, dans la même logique de remise en cause des idées reçues, depuis quelques années, le montant des flux privés d'investissements directs vers les économies moins avancées dépasse très nettement les flux de l'aide publique au développement. Certains pays d'Amérique latine, d'Afrique du Nord et d'Asie ont remboursé par anticipation leurs dettes au FMI ou à la Banque mondiale, ce qui revient à mettre en doute la raison d'être de ces institutions. Le FMI est en déficit, la Banque mondiale cherche sa voie. La liquidité du marché financier mondial, le bas niveau des taux d'intérêt permettent aux institutions financières privées, aux firmes de private capital, d'occuper un rôle de plus en plus déterminant dans le financement du développement.

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En troisième lieu, de nouvelles opportunités pour le développement industriel du Sud et de l'Est sont offertes par les nouvelles modalités de la globalisation. Le phénomène de délocalisation et d'externalisation a pour effet de menacer à terme les pays de la Triade de désindustrialisation, car les capacités industrielles se déplacent vers le Sud et l'Est. Le revers de la médaille de ce mouvement, qui inquiète de plus en plus l'opinion publique des économies les plus développées, c'est le processus d'industrialisation induit des économies moins développées. La segmentation de la chaîne de valeur ajoutée par les opérations d'externalisation risque de se montrer plus efficace que les " Plans de développement " lancés autrefois en grande pompe par les autorités étatiques du Sud.

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Enfin, là encore, le rôle de l'Etat-nation s'étiole ou, plutôt, se transforme, dans la mesure où il devient un instrument du mouvement de la globalisation. En effet, il lui appartient désormais de construire les conditions nécessaires pour l'accueil des investisseurs, qu'ils soient étrangers ou domestiques. La puissance publique doit forger le cadre institutionnel, juridique et judiciaire ainsi que les biens publics qui favorisent l'initiative privée  [12][12] Sur ce point, cf. Charles-Albert Michalet, Mondialisation,.... C'est donc la responsabilité de l'Etat de donner à l'école, à l'Université et à la recherche les moyens nécessaires à la formation d'une main-d'oeuvre qualifiée, capable d'utiliser, voire de perfectionner, les technologies les plus sophistiquées. C'est aussi une fonction régalienne d'entretenir le meilleur réseau de communications et de télécommunications permettant de relier efficacement l'économie nationale au reste du monde.

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Au terme de cette analyse, il est tentant de mêler la fameuse formule de Paul Valéry, qui annonçait que " Le temps du monde fini commence... ", et celle que Pierre Corneille mettait dans la bouche de Sertorius proclamant que " Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis ". Ces exhortations ne font plus seulement partie de la sphère littéraire, elles décrivent le nouveau champ de l'économie, qui s'accommode de moins en moins du cadre étroit de la comptabilité nationale. n

Notes

[1]

Karl Marx, Principes d'une critique de l'économie politique (1858, Gallimard, coll. " La Pléiade ", Oeuvres, t. 2, p. 258).

[2]

Charles-Albert Michalet, Qu'est-ce que la mondialisation ? (La Découverte, 2004).

[3]

Robert Reich, " Who is US ? " Harvard Business Review, janv.-févr. 1990).

[4]

Cf. Charles-Albert Michalet, La Séduction des nations (Economica, 1999).

[5]

Cf. Charles-Albert Michalet, Mondialisation, la grande rupture (La Découverte, 2007).

[6]

On trouvera une excellente étude des transformations de la firme dans Hubert Gabrié et Olivier Weinstein : " L'entreprise du XXIe siècle : vers une entreprise post-chandlerienne ? ", (contribution aux Rencontres économiques d'Aix-en-Provence du Cercle des économistes, 2007).

[7]

Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man (The Free Press, 1992).

[8]

Elhanan Helpman et Paul Krugman, Market Structure and Foreign Trade (MIT Press, 1985).

[9]

Stephen Hymer, " The multinational corporation and the law of uneven development ", in J. N. Bhagwati (ed.), Economics and the World Order (McMillan, 1972).

[10]

Cf. Samir Amin, L'Accumulation à l'échelle mondiale (Anthropos, 1969).

[11]

Andre Gunder Franck, Le Développement du sous-développement (Maspéro, 1970).

[12]

Sur ce point, cf. Charles-Albert Michalet, Mondialisation, la grande rupture, op. cit.

Plan de l'article

  1. L'effacement de la notion d'Etat-nation
  2. De la firme multinationale à la " private equity firm "
  3. Que devient la notion de marché ?
  4. Le nouvel état du monde

Pour citer cet article

Michalet Charles-Albert, « Comment la globalisation oblige à remettre en cause certains concepts économiques », L'Économie politique, 4/2007 (n° 36), p. 60-73.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2007-4-page-60.htm
DOI : 10.3917/leco.036.0060


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