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L'Économie politique

2007/4 (n° 36)


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D'un côté, il y a la " Shining India ", " l'Inde qui brille " de sa croissance et de son insertion croissante dans la mondialisation. De l'autre, il y a la campagne, ses huttes en bois, en boue, en dur parfois, ses chemins en terre, ses rues absentes... Dans un district de la banlieue de la grande Kolkata (Calcutta), capitale de l'Etat du West Bengal (Bengale-Occidental), voisin du Bangladesh, l'Inde rurale tente de s'organiser, notamment par la constitution de groupes de femmes, désignés là-bas sous le nom de " self help groups " (SHGs), qu'il est possible de traduire approximativement par " groupes pour s'aider soi-même ". Ce sont des ensembles de dix à vingt femmes qui se réunissent dans le but de lutter contre leur pauvreté et pour acquérir une certaine indépendance. Au sein de ces groupes, on met l'accent sur la participation de chacun des membres à une logique coopérative et sur leur autonomisation progressive et maximale par rapport aux appuis extérieurs. Il s'agit de construire des moyens d'action collective et les bases d'un capital social qui permettent ensuite l'amélioration des conditions de vie des membres du groupe et de leur entourage (famille, voisins et habitants du même village).

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Elément important, ces groupes sont encadrés tout au long de leur existence. Les deux acteurs possibles de ce travail incontournable, et que nous nommerons par la suite " moniteurs ", sont les organisations non gouvernementales (ONG) et le gouvernement local. C'est ainsi que l'initiative de formation des groupes est dans 90 % des cas le fait d'ONG ou de fonctionnaires locaux, qui en assurent la promotion dans les villages, tandis que 10 % des initiatives sont le résultat d'un mouvement spontané de villageois, déterminés à s'unir, et qui sollicitent alors l'appui des ONG ou des fonctionnaires disponibles. Le personnel des ONG ou les fonctionnaires rencontrent ensuite les candidats à la formation d'un groupe, évaluent leurs motivations et décident de créer un groupe ou non.

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Avec l'appui de ces moniteurs, les groupes développent des activités de microfinance, mais aussi d'alphabétisation, de promotion de la santé, de mise en place de programmes de développement du village, au cours de réunions hebdomadaires ou bimensuelles. Il incombe d'abord aux moniteurs d'expliquer aux femmes les règles de fonctionnement des groupes, leur rôle au sein du village, le pourquoi et le comment de l'épargne et des prêts. Ensuite, ils assurent le suivi des groupes et en surveillent le bon fonctionnement. Par exemple, ce sont eux qui délivrent des services de microfinance et des séances d'éducation à la santé.

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C'est un modèle normé et encadré, avec des règles de formation et de fonctionnement. Ainsi, tous les groupes s'organisent à leurs débuts autour d'activités de microfinance, qui en sont donc une composante majeure. Elles en sont même l'élément fédérateur qui doit permettre de réunir les femmes autour d'une base commune de motivation. Cependant, cette composante ne doit en aucun cas constituer l'unique activité : elle doit être complétée par des actions plus larges de développement, qui ne soient pas uniquement de dimension matérielle et qui permettent d'améliorer les conditions de vie des membres et du village.

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L'instigateur de ces règles est le gouvernement indien, qui s'intéresse de très près au modèle, valorisé en tant que moyen de lutte contre la pauvreté à une échelle microéconomique. En particulier, le premier département d'Etat pour la promotion et le suivi des SHGs a été fondé en 2006 au West Bengal, qui est le lieu de notre enquête de terrain  [1][1] J'aimerais remercier ici mon institut d'accueil, l'Institute.... Les règles officielles sont, bien sûr, plus ou moins respectées ensuite dans la réalité.

L'éducation à la santé au sein des groupes

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Dans ces villages, certains SHGs reçoivent de l'éducation à la santé : lors de courtes séances, à l'issue des réunions hebdomadaires des groupes, les moniteurs expliquent aux femmes les comportements quotidiens favorables à une bonne santé et les encouragent à adopter ces comportements. Des sujets de base, donc : nutrition des enfants, purification de l'eau, hygiène de vie (se laver les mains avant de cuisiner, avant de manger), importance de l'allaitement, des vaccins, de l'accouchement en centre de santé, par exemple. Le principal à retenir est que l'éducation à la santé repose sur une logique de responsabilisation et d'autonomisation des femmes : il s'agit pour elles d'apprendre à devenir actrices de leur bon état de santé et de celui de leur entourage, cible à atteindre dans des villages où les enfants meurent souvent de diarrhée et les femmes des suites de couches.

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Appelons " intégration " ce choix de délivrer de l'éducation à la santé seulement aux membres des groupes. On pourrait, en effet, fort bien adresser les mêmes recommandations à tous les villageois. Pourquoi donc cette diffusion de l'éducation à la santé au sein des groupes seulement ? Parce que seuls les groupes permettent la combinaison de trois éléments qui s'entendent fort bien, et interagissent même, pour contribuer à l'amélioration de l'état de santé de leurs membres, à savoir : l'augmentation des revenus du fait des services de microfinance ; les interactions sociales qui se créent entre les femmes lors des réunions et de par leurs intérêts communs (remboursement des prêts, gestion de petits business, souci d'émancipation et de réduction de la pauvreté) ; les enseignements de santé qui leur sont dispensés.

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L'éducation à la santé transmet d'abord aux membres des groupes les connaissances nécessaires à des comportements adaptés. Ensuite, l'accroissement des revenus grâce aux services de microfinance fournit les moyens économiques d'appliquer les connaissances acquises : bonne alimentation, purification de l'eau, achat de médicaments, visites à des services de santé, par exemple. Le tout est renforcé par les mécanismes de dialogue social et de communication qui se développent au sein des SHGs et contribuent à installer de nouvelles normes de comportement par rapport à la santé. Car l'adoption de ces comportements nouveaux est perçue comme un changement fort, qui requiert non seulement des connaissances, mais aussi une légitimité sociale que l'on peut trouver notamment au cours de discussions entre voisines. Dès lors, le capital social créé au sein des SHGs est un important facteur de succès de l'éducation à la santé : les messages s'en trouvent véhiculés et renforcés au sein du groupe par la confiance qui règne entre ses membres. Notons par ailleurs que, sans éducation à la santé, une simple augmentation des revenus d'un foyer ne contribue pas per se à l'amélioration de la santé de ses membres. Quant à l'éducation à la santé combinée à de faibles revenus, elle n'est que peu efficace.

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La combinaison des trois composantes, dès lors, prend des airs de recette miracle : elle est la formule qui permet d'amplifier l'effet positif final de l'éducation à la santé. Elle est la plus-value de ce modèle d'intégration au sein des SHGs, par opposition au modèle de diffusion de l'éducation à tout le village : les interactions entre dialogue social, éducation et augmentation des revenus amplifient les chances d'amélioration de la santé. Un ensemble d'études statistiques mettant en relation ces trois variables permet de le confirmer.

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De plus, l'intégration permet de réduire de beaucoup les coûts de réception de l'éducation à la santé pour les membres des groupes. En effet, de façon générale, à quiconque assiste à des séances d'éducation à la santé, s'impose un coût temporel (du transport et de la réunion en soi) qui représente un réel problème pour les femmes, dont le rythme quotidien est celui d'une présence et d'un travail ininterrompus au foyer. Ensuite, au coût financier du transport (pour les réunions d'éducation à la santé qui se tiennent au sein de l'ONG et non pas dans les villages), se joint le coût familial ou social : interdictions a priori ou sanctions physiques a posteriori, il est très difficile pour une femme de justifier son assistance à des réunions d'éducation à la santé qui n'intéressent pas leur entourage masculin (mari et beau-père).

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" Tous les maris dans le village, ils s'en vont en courant quand nos enfants sont malades, nous commentent une jeune mère et sa soeur. Ils nous laissent prendre soin des enfants toutes seules. Ils sont pas intéressés par les questions de santé et les réunions. Dans ce village, ils sont pas intéressés, ce sont des mauvais maris. Ils ne pourraient jamais nous permettre, jamais permettre à leurs femmes, de manquer à notre rôle de femme à la maison à cause d'une réunion sur la santé. "

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Enfin, n'oublions pas le coût psychologique, celui de s'exprimer dans une assemblée nombreuse sur des sujets personnels. Pas toujours facile, pour des femmes qui ont appris la réserve et l'effacement depuis leurs plus jeunes années.

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En bref, pour n'importe quelle femme de ces villages, les coûts de réception de l'éducation à la santé sont élevés, très visibles et de court terme. Quant aux avantages, ils sont difficiles à identifier et à relier directement à l'éducation à la santé, parce qu'ils ne se manifestent qu'à long terme (amélioration de la santé à long terme). La conséquence est simple à déduire : les femmes, de manière générale, sont peu motivées par les séances d'éducation à la santé.

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Or, ce manque de motivation est résolu en grande partie, pour les femmes membres des groupes, par l'intégration de l'éducation à la santé au sein de SHGs, qui élimine bon nombre des coûts de réception de l'éducation. En effet, il n'y a pas de coût supplé­mentaire de transport (ni temporel, ni matériel) par rapport aux déplacements pour se rendre aux réunions ordinaires des groupes. Le coût social est réduit car les maris acceptent de mieux en mieux la participation de leurs femmes aux groupes, lorsqu'ils constatent les revenus supplémentaires qui découlent des services de microfinance. Quant au coût psychologique, il est atténué lui aussi, puisqu'une confiance s'instaure entre membres d'un même groupe. Ne reste alors guère plus que le coût temporel de l'éducation en elle-même. Mais il est faible.

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L'intégration est aussi une manière habile de séduire les femmes avec un programme de microcrédit, pour ensuite leur faire comprendre peu à peu l'importance de l'éducation à la santé, à laquelle elles n'auraient pas participé spontanément du fait des coûts occasionnés (même s'ils sont faibles) : l'éducation à la santé est dispensée à l'issue des réunions des groupes, centrées autour des services de microfinance.

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Ce modèle offre donc bien des avantages a priori. Pour multiplier les chances de réussite de l'éducation à la santé, il cible une partie de la population seulement, qui accède à la combinaison de trois éléments complémentaires. De plus, c'est un modèle qui encourage les membres à une bonne assistance à l'éducation, grâce à la réduction des coûts de réception et à l'attraction exercée par la microfinance. On s'attend donc à une bonne participation des femmes membres aux séances d'éducation à la santé qui suivent les réunions habituelles des groupes. Et a ce qu'elles se transforment ensuite, dans le village, en meneuses des changements de comportement qui influencent l'état de santé. On compte après sur les discussions de voisinage et les comportements d'imitation pour que ces savoirs diffusent dans tout le village. Si discussions de voisinage il y a, et si les foyers à revenus faibles peuvent se le permettre...

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Justement, dans les villages où nous avons enquêté, une ONG joue le rôle de moniteur présenté plus haut : elle encadre les groupes présents, leur délivre des services de microfinance, et a décidé de leur dispenser aussi de l'éducation à la santé. En théorie, les membres de ces groupes doivent donc être les championnes de la bonne santé de leur village, ou au moins de son amélioration. Or, il n'en est rien : les membres des groupes ne profitent pas d'un meilleur état de santé que les autres villageois, toutes choses égales par ailleurs. Pourquoi donc ce modèle idéal ne fonctionne-t-il pas dans ces villages ?

Encore faut-il bien mettre en place l'intégration

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Parce que, comme souvent, du modèle théorique jusqu'à l'expérience sur le terrain, il est beaucoup d'éléments qui interfèrent. Il en est un, en particulier, qui importe et que les économistes affectionnent : les motivations des acteurs. Le modèle, certes, présente une plus-value, mais encore faut-il bien savoir le mettre en place et en avoir envie.

Du côté de l'ONG

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Or, l'envie manque, du côté des femmes employées de l'ONG qui sont en charge d'encadrer les groupes et de leur dispenser de l'éducation à la santé. On les appelle là-bas les shaikas : ce sont des villageoises recrutées par l'ONG pour assurer le rôle d'intermédiaire entre l'ONG et les groupes, à travers l'encadrement de ceux-ci. Elles jouent donc le rôle de moniteurs. Mais elles sont mal formées par l'ONG. Leur capacité à communiquer des messages clairs, synthétiques et pédagogiques aux femmes membres des groupes est donc limitée. Elles sont rémunérées à la commission sur la base de la quantité d'épargne et de prêts de chacun des groupes. C'est dire que leur rémunération ne comporte aucune motivation matérielle à la diffusion d'éducation à la santé.

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Cependant, les shaikas pourraient être incitées à diffuser de l'éducation à la santé par leur conscience personnelle de l'importance de cette éducation. Ce fut la règle au début du programme de promotion des groupes, lorsque ces derniers ne comportaient pas encore de composante de microfinance : les groupes, qui ne recevaient alors aucun prêt, étaient encadrés par des femmes des villages, volontaires et non rémunérées, dont l'activité principale était d'alphabétiser les membres des groupes et de leur diffuser de l'éducation à la santé. Travail qu'elles ont à cette époque mené à bien avec motivation et application. Puis les services de microfinance ont été incorporés aux groupes, en même temps que le nouveau principe de rémunération des femmes encadrant les groupes, qui tendait à professionnaliser leur travail. Dès lors, se sont proposées, pour assurer ce travail de shaika, des femmes dont le salaire était la principale motivation : c'est un travail difficile, chronophage et qui ne semble pas bénéficier d'une reconnaissance sociale forte dans les villages. Conséquence : le travail des shaikas répond à une logique exclusive de maximisation des revenus et se concentre sur la dimension microfinance des groupes, au détriment de toute la dimension immatérielle.

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" Je cherchais un boulot, je voulais travailler, nous explique l'une des shaikas, qui exerce son métier depuis six ans. J'ai demandé au prof de mon fils, et il m'a dit d'organiser un groupe. Et j'ai organisé un groupe. Mais maintenant, c'est beaucoup de travail, trop de travail. Je dois aller dans toutes les maisons. Ça me prend deux ou trois jours entiers pour collecter l'argent de tous les membres, et après il faut que j'aille à l'ONG une fois par semaine ; c'est loin, c'est difficile. "

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Mais, en remontant d'un échelon, on comprend que ce manque de motivation et de discipline des shaikas est lui-même le résultat de l'attitude et des motivations de l'ONG en tant qu'institution. En effet, l'ONG présente un biais en faveur des activités de microfinance des groupes, au détriment de leurs autres activités. Ainsi, la visite hebdomadaire de la shaika au siège de l'ONG pour le dépôt de l'argent collecté est l'occasion d'un échange rapide avec les responsables de la branche microfinance, mais uniquement à propos des sommes épargnées, prêtées, collectées. Aucune vérification des autres dimensions des groupes n'intervient. De même, l'ONG n'alloue ni les ressources matérielles, ni les ressources humaines nécessaires à la formation des shaikas à l'éducation à la santé, alors même que le coût économique en est faible. Enfin, la rémunération des shaikas n'a pas été bien pensée en termes de conséquences sur l'éducation à la santé, et elle n'est pas remise en cause par la direction. Pour expliquer ce biais, il nous faut préciser que les groupes ne sont liés directement à aucune banque. Ils sont responsables de leurs prêts devant l'ONG, ce qui représente beaucoup de travail de gestion (en temps et en ressources humaines) pour celle-ci et l'incite donc à négliger les autres dimensions pour essayer de maximiser les volumes d'épargne et de prêts, enjeux de leur rentabilité financière (non atteinte aujourd'hui).

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Qui plus est, à un échelon encore supérieur, l'ONG n'est soumise à aucune surveillance ou discipline sérieuses. Elle se finance assez facilement - et sans conditionnalité - auprès de bailleurs internationaux. Pas de vérification des formations du personnel, donc, ni de contrôle du travail qu'ils mènent dans les villages. Quand les relations prennent le pas sur la compétence...

Du côté des villageoises

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Passons maintenant de l'autre côté des acteurs, celui de la demande d'éducation à la santé par les villageoises membres des groupes. L'envie manque également de ce côté-ci, parce que les femmes savent que l'éducation délivrée par les shaikas est de mauvaise qualité et parce qu'elles acceptent mal le coût temporel occasionné. Surtout, elles savent contourner et modifier les règles du jeu pour obtenir ce qu'elles considèrent comme productif, les services de microfinance, sans payer le coût d'une éducation à la santé qu'elles jugent mal faite.

Quand les deux côtés s'entendent

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C'est ainsi qu'elles ont mis en place une stratégie de " détournement " du programme de l'ONG. Beaucoup des femmes membres des groupes, en effet, expliquent individuellement à la shaika qu'elles n'ont pas le temps d'assister aux réunions hebdomadaires et lui proposent de venir collecter l'argent de l'épargne et des prêts chez elles. La plupart des shaikas acceptent, du fait même de leur rémunération, car elles craignent, sinon, de perdre des membres, et une partie de leur salaire en conséquence. Elles acceptent aussi parce qu'elles n'ont pas été bien formées à l'éducation à la santé et sont donc peu conscientes de son importance, ou se sentent peu capables d'en assumer la mission. Notons bien que la démarche des membres ne répond pas à une volonté de réduire les groupes à la collecte d'épargne et aux remboursements des prêts. Mais leurs contraintes personnelles de temps et de sortie hors du foyer les incitent à solliciter auprès de la shaika un statut d'exception, qui se diffuse ensuite à l'ensemble des groupes et se renforce en même temps qu'il se diffuse : moins il est de membres qui se rendent aux réunions, moins il devient pertinent de continuer les réunions. C'est dire que la stratégie opère à une échelle individuelle qui se veut la plus discrète et la moins répandue possible. Chacune des membres qui n'assiste pas aux réunions de groupes en espère pourtant le maintien, parce que c'est précisément ce qui lui assure de pouvoir rester, elle, dans un statut d'exception pour minimiser ses coûts d'accès aux services de microfinance.

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Nous voici donc confrontés à la problématique du passager clandestin. Le problème, dans notre histoire, c'est que toutes les femmes membres des groupes se convertissent peu à peu en passager clandestin. Et les réunions de disparaître. Pas d'éducation à la santé, donc pas d'amélioration de la santé non plus. L'équilibre se fait précaire, du simple fait d'un calcul coût/avantage - qui n'est pas explicitement formulé ou réalisé, par celles qui reçoivent cette éducation comme par celles qui la dispensent, mais qui est pourtant bien présent. Les membres des groupes, en conséquence, ne sont dans leur village ni championnes de santé, ni promotrices de comportements nouveaux d'hygiène et de nutrition.

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Il importe de souligner ici que les deux catégories d'acteurs de ces séances sont très réactives l'une à l'autre. La demande d'éducation réagit en effet à l'offre d'éducation à la santé : les femmes ne veulent pas des séances d'éducation, parce qu'elles savent que la qualité en est mauvaise. Quant à nos shaikas, elles se passent fort bien de délivrer ces séances en réaction au manque d'envie manifesté par les femmes des groupes, par peur de les perdre en tant que membres si elles insistent sur le caractère obligatoire des séances. Tout cela sous la coupe de la direction de l'ONG, qui néglige l'éducation à la santé. La situation est donc bloquée, en raison de cette réactivité réciproque de l'offre et de la demande d'éducation. Il serait pourtant assez facile d'en sortir, et dans l'intérêt de tous. Le changement de rémunération et de formation des shaikas suffirait à les inciter à délivrer une éducation à la santé de qualité et les femmes à y assister. Il suffirait de bien peu de chose, en fin de compte.

Des potentialités du modèle et de ses coûts

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Pour finir, remarquons bien que la malheureuse expérience de ces réunions qui n'ont pas lieu ne fait en rien perdre de sa valeur au modèle d'intégration. Si l'éducation à la santé était menée avec qualité, les membres des groupes accepteraient les règles du jeu de ces groupes, à savoir leur présence aux réunions hebdomadaires qui doivent permettre la construction d'un capital social. C'est dire qu'il est bien possible de mettre en place l'intégration d'éducation à la santé au sein des SHGs, qui se traduit par l'obligation stricte pour les membres d'assister à l'éducation à la santé à l'issue des réunions ordinaires. L'intégration pourra dès lors faire montre de toute sa plus-value.

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N'oublions pas, cependant, les coûts de distribution de cette éducation intégrée aux SHGs, que l'on a passés sous silence jusqu'ici. En particulier, il en va de la perte de spécialisation des moniteurs : à vouloir encadrer toutes les dimensions des groupes (et notamment celles de microfinance et d'éducation à la santé), les moniteurs ne sont plus spécialistes d'aucune et peuvent en devenir moins efficaces ou moins disciplinés. Ils peuvent se retrouver coincés entre des contraintes ou obligations contraires exigées par les différentes dimensions des groupes : contrainte de rentabilité, pour la partie microfinance, et objectifs d'éducation ou de socialisation, qui ne font, par exemple, pas toujours bon ménage. Ceci ouvre la voie à un modèle d'intégration dans lequel l'offre d'éducation à la santé et celle de microfinance seraient dispensées par deux acteurs différents, deux moniteurs différents. Par exemple, des groupes en relation directe avec des banques en charge de la partie microfinance, et encadrés par des moniteurs traditionnels (ONG ou gouvernement local) pour les appuyer dans la dimension d'éducation et de socialisation. Ces moniteurs-là, déchargés du travail et de la préoccupation liés à des objectifs de gestion financière, peuvent se concentrer sur, et se spécialiser dans, la gestion large de toutes leurs dimensions des groupes. On aura ainsi compris le rôle clé des moniteurs qui encadrent les groupes : sans moniteurs efficaces et appliqués, le modèle perd toute sa valeur.

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En particulier, la qualité de l'éducation qu'ils délivrent est un élément clé de la motivation des destinataires. C'est ainsi qu'une partie importante des membres des groupes - à savoir un quart d'entre eux - se rend à des séances consacrées à la santé, dispensées à l'école primaire, parce que les caractéristiques de ces réunions-là sont différentes de celles qui sont proposées aux membres des SHGs et présentent des avantages beaucoup plus évidents, qui conduisent les femmes à en accepter les coûts. Tout d'abord, les séances d'éducation à la santé de l'école primaire sont délivrées par l'instituteur, à son entière initiative. L'instituteur, en conséquence, est un acteur motivé. Il est de plus compétent, de par sa formation. C'est pourquoi les femmes, assurées de la bonne qualité des réunions, sont nombreuses à y participer. A la question " Iriez-vous à des réunions supplémentaires d'éducation à la santé si on vous le proposait ? ", les femmes du village répondent, presque en choeur : " Oui, si elles sont de qualité "... Ensuite, l'instituteur a su, lors des premières réunions sur la santé, renforcer l'envie et le taux d'assistance des femmes par des " compensations " en nature de leur effort, sous la forme de distribution de nourriture. Puis, peu à peu, les compensations se sont faites de plus en plus discrètes, jusqu'à disparaître. Les femmes, pourtant, continuent d'assister aux réunions : on a créé chez elles l'habitude et la prise de conscience de leur importance. Qualité des séances et compensation en nature : voici donc de quoi faire peser plus lourd les avantages de l'éducation à la santé dans la balance de réflexion des femmes. Jusqu'à dépasser les coûts de cette éducation. Belle réussite.


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Notes

[1]

J'aimerais remercier ici mon institut d'accueil, l'Institute for Development Studies of Kolkata, et en particulier son directeur, le professeur Amiya Kumar Bagchi, pour nous avoir permis de mener la recherche en partenariat avec l'Institut, ainsi que MM. Subrata Mukherjee et Biban Kanti Dhas, pour leur appui à ce projet. De manière générale, je voudrais remercier tout le personnel de l'Institut pour sa gentillesse et sa disponibilité.

Plan de l'article

  1. L'éducation à la santé au sein des groupes
  2. Encore faut-il bien mettre en place l'intégration
    1. Du côté de l'ONG
    2. Du côté des villageoises
    3. Quand les deux côtés s'entendent
  3. Des potentialités du modèle et de ses coûts

Pour citer cet article

Baron Julie, « Les difficultés de l'éducation à la santé en Inde », L'Économie politique 4/2007 (n° 36) , p. 9-20
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2007-4-page-9.htm.
DOI : 10.3917/leco.036.0009.


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