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L'Économie politique

2008/1 (n° 37)


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L'autonomisation de l'économie relativement aux autres sciences sociales, au début du XIXe siècle, naît de la conviction profonde que la sphère économique, qui rassemble les activités ayant trait à la production et la distribution des richesses, est le lieu d'un phénomène unique au sein des affaires humaines : l'existence d'un ordre autonome, spontané, ne reposant sur aucun accord explicite ni aucune volonté collective. Le lieu ou se manifeste cet ordre spontané, c'est le marché, dès lors qu'il induit une concurrence suffisante entre les différents acteurs. Le mouvement de l'économie politique repose ainsi sur cette conviction que le marché peut, en économie, débarrasser la collectivité humaine de la question de l'accord collectif, que celui ci prenne la forme du contrat social (et du Léviathan), comme chez Hobbes, ou bien encore de la convention, comme chez Hume. En économie, chacun serait ainsi " libre de tous les autres ", débarrassé de l'épineuse question de la coordination ou de la coopération avec les autres, affranchi de tout cadre d'action commun, et ce tout en contribuant par cette liberté même à l'intérêt collectif.

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Cet idéal est suffisamment fort pour que les économistes y aient consacré une large part de leurs travaux depuis l'intuition smithienne. Il est aussi suffisamment fort pour qu'aujourd'hui encore les différents acteurs de l'économie fassent référence régulièrement aux lois de marché, aux impératifs de la concurrence, à la nécessité de la flexibilisation ou de la contractualisation, supposant par là même l'existence d'une procédure marchande permettant aux acteurs de se libérer de la tutelle étatique. Le discours économique libéral repose sur une idée simple et forte : les individus ne sont vraiment libres que sur et par le marché, et ce sont ces choix libres qui doivent guider le devenir de la collectivité humaine.

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Bien sûr, cette référence constante au marché engendre des critiques, nombreuses, émanant des adversaires de la régulation concurrentielle et du libéralisme économique. Ces critiques mettent fréquemment en évidence le fait que le marché n'assure pas le plein-emploi, dissimule des structures d'exploitation, génère des injustices, ne répond que partiellement à la demande sociale en matière de biens publics. Pour pertinentes qu'elles soient, ces critiques laissent cependant à peu près vierge l'idée d'un marché qui laisserait chacun libre de tous les autres. Elles portent sur le résultat de l'allocation marchande, davantage que sur le processus lui-même.

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Cette courte contribution propose un angle critique, différent mais complémentaire : il consiste à démontrer que le concept même d'un marché autonome, permettant l'accord des individus en dehors de toute perspective collective et de tout autre mode de lien social, est illusoire. S'il existe un point d'accord des économistes, ou à tout le moins un résultat indiscutable des recherches menées sur le marché comme modalité d'allocation des ressources, c'est en effet bien celui-là : pour fonctionner, le marché suppose l'existence d'une société assurant entre les agents des liens suffisamment forts pour qu'ils ne fassent pas défection. Autrement dit, le marché n'est certainement pas ce qu'il parait être : nul ne peut prétendre que le marché résolve de lui-même la question de l'accord social. De ce fait, derrière les phénomènes de contractualisation de la société, il convient toujours d'identifier les liens de dépendance entre acteurs. C'est à cette certitude que nous souhaitons amener le lecteur, à partir d'une argumentation fondée sur l'histoire de l'analyse théorique du processus marchand.

L'intuition smithienne : le marché comme dispositif de véridiction

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La publication récente des cours de Michel Foucault au Collège de France  [1][1] Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, coll.... permet de mettre en lumière la puissance de l'intuition smithienne concernant le marché et l'influence qu'elle exerce aujourd'hui encore sur notre représentation de la politique. Foucault souligne que, dans la théorie économique classique, initiée par Smith, le marché agit comme un " dispositif de véridiction ". Par cette expression très juste, il souligne l'idée smithienne selon laquelle le marché est le seul dispositif permettant de révéler à la communauté humaine la juste et vraie valeur des biens qu'elle produit. Cette vertu informationnelle du marché se joue en particulier à travers ce que Smith qualifie de " théorie de la gravitation " des prix (voir encadré ci-contre).

La théorie de la gravitation

Le prix " naturel ", ou normal, d'un bien correspond pour Smith à l'addition des rémunérations normales des facteurs de production concourant à la production du bien : travail, terre, capital. Il n'est en effet pas possible que la production d'un bien donne durablement lieu à un salaire, une rente ou un taux de profit spécifique différent des rémunérations moyennes constatées dans l'économie. En effet, dès lors qu'un acteur - capitaliste, travailleur ou propriétaire terrien - identifie l'existence d'une rémunération supérieure à celle qu'il touche dans un autre secteur de l'économie, il fera tout pour se porter dans ce secteur. Ainsi, un prix de marché supérieur au prix naturel (générant donc une rémunération des facteurs supérieure à la normale) attire l'offre sur ce marché... et fait donc baisser le prix de vente du produit. De même, un prix de marché inférieur au prix naturel (générant donc une rémunération des facteurs inférieure à la normale) dissuade les offreurs, ce qui provoque une baisse de l'offre et fait remonter le prix.

Ce mécanisme est imparable, sauf à s'y opposer en entravant les mouvements naturels de l'offre. C'est pourquoi le prix de marché " gravite " autour du prix naturel.

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Cette théorie met en évidence une vertu de la concurrence entre producteurs qui consiste à les contraindre à produire au moindre coût pour vendre au meilleur prix. Un producteur ne peut en effet perdurer s'il vend ses produits plus cher que ses concurrents. Il est donc contraint, d'une part, d'appliquer toute innovation productive susceptible de faire baisser le coût du produit et de la répercuter sur son prix de vente, de manière à satisfaire la demande sur le plan quantitatif, et d'autre part, de suivre au plus près les mouvements de la demande, afin de la satisfaire sur le plan qualitatif. Tout échec sur l'un de ces deux plans voit le producteur incapable d'écouler sa production. Il lui faut produire ce que veut la demande au moindre coût possible... tout en s'assurant à lui-même et ses partenaires productifs un revenu normal (faute de quoi il cesse de produire ses produits habituels pour en produire d'autres...).

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Ce dispositif concurrentiel simple et d'apparence anodine permet de mettre au jour ce qui est autrement invisible : le temps de travail nécessaire pour produire un bien dans des conditions de production efficaces. Il révèle ainsi la " valeur " du bien, c'est-à-dire, pour les classiques, le temps de travail humain (direct et indirect, c'est-à-dire incorporé dans les machines) que la production de ce bien nécessite. Qu'une innovation vienne à apparaître et elle sera, par la vertu du mécanisme de marché, immédiatement inscrite dans le prix des produits : sa diffusion se fera automatiquement, par mimétisme entre producteurs soucieux de ne pas perdre des parts de marché. De même, qu'un engouement social pour un bien ou une pénurie particulière vienne à intervenir et provoque un engorgement de la demande, devenue supérieure à l'offre, et ce bien sera immédiatement inscrit dans des prix de marché supérieurs à la moyenne, ce qui provoquera mécaniquement un afflux d'offreurs prêts à pallier cette demande sociale non pourvue.

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Voilà ainsi, par la grâce du marché, des offreurs aimantés par la demande, cherchant en permanence à la satisfaire au moindre coût, à suivre ses évolutions, à lui prodiguer toute l'attention possible... sans que personne ne les y oblige. Car c'est tout à fait librement, et pour leur propre intérêt, que les offreurs, sur le marché, veillent à chaque instant à satisfaire la demande au moindre coût. Le marché réalise ainsi ce que même un souverain bien attentionné ne saurait faire - il manquerait à ce dernier le don d'ubiquité et l'information universelle sur les désirs de la population et les meilleures techniques possibles permettant de les satisfaire sans lesquels personne ne peut dire ce que doit valoir un bien. Le marché dit le vrai, et il est le seul dispositif à pouvoir en permanence réaliser cette prouesse.

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Cette vertu informationnelle est essentielle puisqu'elle semble permettre d'organiser l'économie de manière décentralisée, en se fondant exclusivement sur l'intérêt personnel des individus, comme le souligne Smith : " Chaque individu s'efforce continuellement de trouver l'emploi le plus avantageux pour tout le capital dont il peut disposer. Il est bien vrai que c'est son propre bénéfice qu'il a en vue et non celui de la société, mais les soins qu'il se donne pour trouver son avantage personnel le conduisent nécessairement à préférer précisément ce genre d'emploi qui se trouve être le plus avantageux à la société (...). En cela comme en de beaucoup d'autres cas il est conduit par une main invisible pour remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent plus efficacement pour l'intérêt de la société que s'il avait réellement pour but d'y travailler "[2][2] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes.... Autrement dit, le marché met naturellement et harmonieusement en phase les intérêts personnels des individus, sans qu'aucun accord coercitif ne soit nécessaire. L'opulence collective procède de la liberté : c'est cette promesse qui donne l'élan au mouvement de l'économie politique jusqu'à nos jours.

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Ce mécanisme marchand est cependant, chez les classiques, le lieu de révélation d'un phénomène logiquement antérieur : la production. C'est en effet le processus de production qui attribue leur valeur aux biens, non seulement parce que ce sont les conditions de production qui déterminent le prix naturel, mais encore parce que l'origine même de la valeur se situe dans les quantités de travail nécessaires à la production du bien, et non pas dans le désir de possession du bien. La théorie classique des prix est en ce sens une théorie des prix de production. L'univers classique n'est pas purement marchand. Les individus y sont, avant d'être échangistes, des producteurs (capitalistes, propriétaires terriens ou travailleurs), situés socialement en fonction du facteur de production qu'ils possèdent (travail, terre ou capital). Ils sont socialisés en premier lieu dans la sphère de la production, qui leur attribue un rang social que les classiques savent être relativement stable (comme en témoigne la " loi d'airain " des salaires expliquant que ceux-ci ne peuvent qu'exceptionnellement s'écarter du minimum vital), avant de se rencontrer dans celle de l'échange. Le marché, chez les classiques, se déroule donc sur fond de relations productives " contraintes ".

L'approche walrasienne : équilibre général et économie d'échange pure

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C'est précisément cette dépendance du phénomène marchand à l'égard de la sphère productive, et par là même à l'égard de l'organisation sociale, que la " révolution marginaliste " va chercher à rompre, initiant ainsi la méthode d'analyse depuis qualifiée de " néoclassique ". Walras, initiateur avec Jevons et Menger  [3][3] Le Français Walras publie en 1874 ses Eléments d'économie... de la théorie néoclassique et concepteur de la théorie de l'équilibre général, vise en effet explicitement à donner un fondement rationnel au mythe smithien de la main invisible. Pour y parvenir, il lui paraît nécessaire de concevoir un marché véritablement autonome, c'est-à-dire débarrassé de la sphère de la production, qui est première chez les classiques. Tant que le processus marchand est second, situé dans le prolongement de l'activité productive, comment en effet s'assurer que c'est bien le marché et lui seul qui réalise l'accord et permet de parvenir à une distribution optimale des ressources ?

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Les théoriciens néoclassiques vont réaliser cette coupure et achever d'isoler le processus marchand en considérant que l'origine de la valeur se situe non pas dans les quantités de travail incorporées, mais exclusivement dans la sphère subjective et individuelle du désir. Dès lors, le marché cesse de révéler une essence de la valeur qui aurait son siège dans un autre lieu social (la production). Avec l'approche néoclassique, le marché devient l'unique lieu où les biens prennent une valeur " objective " sous l'effet de la confrontation concurrentielle des désirs subjectifs des individus. Le marché devient ainsi le siège, non pas seulement de l'apparition, mais bien de la constitution de la valeur objective des biens. Le prix de marché n'est plus déterminé par le coût de production, mais découle de la confrontation des désirs des agents. C'est le premier point de clarification analytique qu'apporte l'approche néoclassique.

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Le deuxième point porte sur la figure de l'agent. Tandis que les classiques arrivaient à l'individu à partir d'une conception de la société stratifiée en classes sociales en fonction du rôle des agents dans le processus productif, l'analyse néoclassique construit un individu souverain, exclusivement défini par sa rationalité et ses préférences subjectives. Ces préférences ne relèvent pas de l'analyse mais sont supposées être cohérentes. Sa rationalité est uniquement définie sous l'angle instrumental : l'individu choisit le meilleur moyen en vue d'une fin donnée (la maximisation de son intérêt), et ce indépendamment de toute réflexion éthique ou politique sur la nature des moyens employés. Autrement dit, homo oeconomicus considère que " la fin justifie les moyens " et se borne à raisonner pour déterminer les moyens les plus efficaces de parvenir à ses fins.

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Le troisième point de clarification consiste à proposer une définition d'un processus de marché qui permette de s'assurer que les prix découlent du processus concurrentiel et seulement de ce processus. Il faut dans cet objectif s'assurer que les agents ne peuvent, en aucun cas, manipuler seuls le prix des biens portés à l'échange, faute de quoi le mécanisme de révélation des prix serait faussé. La seule manière de s'en assurer vraiment est de poser une extériorité absolue entre la détermination des prix et chacun des agents, ce que garantit en deux temps la procédure de marché conçue par Walras.

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Le premier pilier de cette procédure est l'hypothèse (dite de nomenclature) selon laquelle les biens et services échangés sont parfaitement définis (sur le plan technique, mais aussi en ce qui concerne leurs conditions de disponibilité temporelle et spatiale : un bien représentant une série de caractéristiques aussi précises que nécessaires, une date de livraison, un lieu de livraison, etc.)  [4][4] Gérard Debreu, dans sa Théorie de la valeur (1959),.... C'est une hypothèse sans doute lourde, mais pas totalement irréaliste : il est aisé en effet de constater à quel point les biens que l'on trouve par exemple au supermarché sont détaillés très précisément (jusqu'à énoncer l'intitulé des différents composants chimiques, probablement incompréhensible par le commun des mortels...). Elle assure que l'individu n'a besoin d'aucune médiation dans son rapport aux biens. Chacun des biens ainsi définis fait l'objet d'un marché autonome, ce qui évite tout biais dans la détermination des plans d'offre et demande des individus. Ainsi, il existe autant de marchés et autant de prix qu'il n'existe de biens particuliers.

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Le second pilier se constitue de ce qu'il est convenu d'appeler la procédure de " tâtonnement ", personnifiée par le " commissaire-priseur " (voir encadré ci-dessous). Cette théorie propose un dispositif de détermination des prix d'équilibre qui permet de poser clairement la question de la stabilité du processus marchand.

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Walras fait l'hypothèse que la procédure de tâtonnement converge vers un système de prix d'équilibre, pour lequel chacun des marchés est à l'équilibre : c'est ce que l'on qualifie d'équilibre général. Cette représentation de la formation des prix s'appuie sur l'hypothèse selon laquelle les modifications des quantités demandées sont négativement corrélées aux mouvements de prix, et que les modifications des quantités offertes sont au contraire positivement corrélées à ceux des prix. Autrement dit, ce que Walras est parvenu à faire, c'est de montrer très précisément à quelles conditions la formation des prix ne dépend " que " de la loi de l'offre et de la demande, qui est ici simplement " supposée " fonctionner au niveau général.

Le processus de tâtonnement

Walras propose de se représenter la formation des prix à partir d'une procédure simple mais centralisée qui évite toute distorsion de prix et qui assure que chacun des biens fasse l'objet d'un prix unique. La procédure repose sur l'existence d'un " centre " du marché, que Walras qualifie de " commissaire-priseur " et qui a pour tâche d'annoncer les prix des biens, de recueillir les plans d'offre et demande des individus, et de s'assurer qu'aucun échange ne se tient avant que les prix d'équilibre aient été tous déterminés. Cette procédure comprend quatre temps :

  • le commissaire-priseur annonce un système de prix indiquant le prix de chacun des biens et services disponibles ;

  • le commissaire-priseur reçoit de chacun des agents les quantités de chacun des biens et services qu'il désire offrir ou demander ;

  • le commissaire-priseur totalise les quantités offertes et demandées pour chacun des biens. Il identifie les marchés faisant l'objet d'un déséquilibre entre offre et demande ;

  • le commissaire-priseur calcule un nouveau système de prix en appliquant la règle suivante (qui reprend la loi de l'offre et de la demande) : hausse du prix pour les biens faisant l'objet d'une demande excédentaire, baisse du prix pour les biens faisant l'objet d'une offre excédentaire. Le commissaire-priseur notifie ensuite les nouveaux prix à chacun des agents, qui revoient leur plan d'offre et demande en fonction de ces nouveaux prix : on en revient donc à la première étape.

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Cette mise au point conceptuelle met en évidence une question essentielle. Pour que le processus marchand fonctionne sans entrave, Walras montre qu'il est crucial que les individus n'entrent à aucun moment en contact direct avec leurs semblables. Chacun, en effet, est dans un rapport exclusif aux marchandises, d'une part, et au commissaire-priseur, d'autre part. Ainsi, la condition pour que le processus concurrentiel soit " non faussé " est que les individus ne se rencontrent jamais durant le processus concurrentiel. L'apport de Walras revient ainsi, finalement, à avoir montré que le marché fonctionne mieux... sans échange  [5][5] Il faut bien sûr souligner que si l'échange n'est pas... ! In fine, le processus de concurrence est " non faussé " lorsque les individus ne peuvent pas se rencontrer. C'est un sérieux problème, dès lors que l'on a souligné que, dans une économie d'échange pure, le marché est l'unique lieu de socialisation... Cela tend à montrer que le marché, en soi, ne peut pas être le bon endroit pour établir le lien social, autrement que par la médiation d'une institution centralisatrice comme celle du commissaire-priseur. Ainsi, comme le soulignait déjà la théorie de Hobbes, l'entreprise théorique de Walras montre la nécessité, lorsque l'on se représente des interactions entre individus libres et exclusivement intéressés par leur intérêt propre, d'une institution centralisatrice imposant aux agents des " règles du jeu " précises. Walras, sur ce point, débouche donc sur une conclusion assez contraire à celle de Smith.

Résultats... et échec de la théorie de l'équilibre général

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Dans le cadre formel mis au point par Walras, ses continuateurs, au premier rang desquels Kenneth J. Arrow, parviennent à d'importants résultats qui vont entretenir l'espoir d'une démonstration permettant d'établir une fois pour toutes que le marché, comme modalité d'organisation de l'économie, se suffit à lui-même. Arrow démontre en 1951 que l'équilibre concurrentiel représente une distribution optimale des ressources  [6][6] Kenneth J. Arrow, " An extension of the basic theorem.... Le même auteur démontre, avec le Français Gérard Debreu, en 1954, qu'il existe un système de prix assurant l'égalité de l'offre et de la demande sur chacun des marchés  [7][7] Kenneth J. Arrow et Gérard Debreu, " Existence of an.... Ces deux résultats forment un élément essentiel du programme de recherche fixé par Walras (et impulsé au fond par les intuitions de Smith). Ils prouvent, de manière définitive, que l'on peut concevoir un équilibre général de marché constituant une allocation optimale des ressources.

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Il reste cependant une étape, essentielle, qui consiste à déterminer comment se forment les prix, c'est-à-dire comment, partant d'une situation de déséquilibre, le système marchand se stabilise automatiquement en générant des prix d'équilibre. Les théoriciens modernes de l'équilibre général reprennent là encore le cadre walrasien, et cherchent à démontrer que le processus de tâtonnement converge effectivement vers l'équilibre. Cependant cette ultime étape ne débouche finalement que sur un constat très noir établi simultanément par Sonnenschein en 1972 et confirmé par Debreu et Mantel par la suite  [8][8] Hugo Sonnenschein, " Market excess demand functions.... Ce résultat, resté dans la théorie sous l'appellation de " théorème de Sonnenschein ", indique que, compte tenu de ce que l'on sait du comportement d'un consommateur et d'un producteur rationnel, il n'est pas possible de conclure quoi que ce soit de l'évolution des fonctions de demandes globales. Ainsi, s'il est prouvé que, sous les hypothèses walrasiennes, la baisse de prix d'un bien provoque la hausse de la consommation de ce bien par un individu rationnel, ce résultat n'est pas extrapolable au niveau global. Ce théorème ruine donc tout espoir d'établir le caractère convergent de la procédure de tâtonnement dans un cadre walrasien : la supposition faite par Walras selon laquelle les mécanismes d'ajustement de l'offre et de la demande fonctionnent au niveau global est condamnée à rester une supposition non fondée. La loi de l'offre et de la demande n'est pas une loi qui puisse être démontrée dans un cadre walrasien. Ainsi s'achève la quête débutée une centaine d'années plus tôt et visant à démontrer formellement l'existence d'une main invisible assurant un ajustement parfait de l'offre à la demande par la flexibilité des prix. La main invisible reste, dans le cadre walrasien, un mythe.

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L'interprétation de ce résultat n'est pas aisée. Mais on peut en tirer une conclusion simple : le cadre walrasien, fondé sur l'exclusivité du lien individu/marché à l'exclusion de tout lien direct entre individus, ne permet pas de dire quoi que ce soit de la formation des prix. D'une certaine manière, cette théorie ne laisse pas suffisamment de place à l'échange et à l'interaction pour représenter un cadre adéquat à l'étude de la formation des prix. Pour le dire encore autrement : le marché walrasien repose à ce point sur l'individualisation des agents que rien, pas même le système de prix, ne parvient à les réunir de manière convaincante. Cette découverte va induire une évolution dans la représentation du marché.

Les enseignements de la " nouvelle microéconomie "

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Dans les années 1970, le paradigme de l'équilibre général est donc en crise. Il apparaît que la démonstration de l'intuition smithienne est finalement hors de portée du cadre walrasien et de la définition du " marché-sans-échange " qu'elle soutient. Pour retrouver Smith, il faut donc renouveler l'analyse du marché, et les économistes vont le faire en réinjectant de l'échange dans le marché. L'étude microéconomique du marché prend ainsi, durant les années 1970, une orientation davantage interactionniste  [9][9] Une référence accessible sur ce point : Pierre Cahuc,....

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Cette nouvelle orientation agit comme un révélateur des impasses du principe de l'autonomie marchande. Car toutes les recherches convergent en effet pour souligner qu'au coeur de l'échange réside la question de la confiance en l'autre, ou tout au moins en son comportement. S'engager dans l'échange implique en effet de s'assurer que l'autre contractant va également assumer sa part d'engagement : par exemple donner le bien correspondant à la somme versée, ou bien encore la somme conclue pour l'obtention du bien ou service délivré. Or, fondamentalement, rien ne suggère que deux homo oeconomicus puissent mutuellement se faire confiance : leur caractéristique est en effet de n'accéder à aucun repère moral concernant la conduite à tenir. La conséquence de cet état de fait théorique est simple : l'échange ne peut pas se tenir, et le marché se dissout par l'absence de lien social ou moral entre individus. Telle est la conclusion célèbre de l'étude par George Akerlof du marché des " lemons "[10][10] La démonstration est précisée dans l'article d'Alessandro..., mais aussi celles auxquelles parvient Arrow à propos des conséquences de la prise en compte de l'incertitude  [11][11] Parmi les articles célèbres sur ce point, citons :.... Ainsi, la question de l'altérité, enfouie par Walras par le biais d'une représentation totalisante du marché, refait surface : dès lors que la coordination ne s'opère plus par un dispositif centralisateur comme le commissaire-priseur, la question de la confiance entre acteurs réapparaît. Or, cette question est insoluble si on l'appréhende dans le strict cadre d'une interaction entre individus tout à fait autonomes et sans repères moraux.

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Cette prise de conscience récente des impasses d'une représentation du marché fondée sur l'autonomie et l'indifférence parfaite des agents les uns vis-à-vis des autres a conduit les économistes à insister sur le rôle central des dispositifs non marchands dans la possibilité même de l'échange. Arrow souligne ainsi : " Des contrôles non marchands, qu'ils soient internalisés, comme les principes moraux, ou imposés de l'extérieur, sont, jusqu'à un certain point, nécessaires pour assurer l'efficience économique "[12][12] Kenneth J. Arrow, " The economic of moral hazard :..., ou bien encore : " des éléments éthiques entrent en jeu dans toute transaction, sans eux aucun marché ne pourrait fonctionner "[13][13] Kenneth J. Arrow, " Information and economic behavior.... Les codes éthiques (comme le serment d'Hippocrate, qui permet la confiance en son médecin), les conventions sociales (par exemple celles qui gèrent la mesure du travail), les règles juridiques (qui constituent le droit de la concurrence) forment un ensemble de dispositifs collectifs qui ont pour premier objet de rendre l'échange possible, malgré le caractère intéressé des échangistes. Sans cet arrière-plan social, qui réunit les acteurs en dehors du marché et signe leur appartenance à une même société, le marché ne peut tout simplement pas exister.

Derrière les marchandises, des rapports éthiques et des rapports de force

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Comment doit-on interpréter ces résultats désormais classiques de la science économique contemporaine ?

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Le premier point important porte sur l'autonomie que les individus gagneraient par la généralisation de la régulation marchande. Depuis Smith, en effet, l'idée forte du libéralisme est que le marché permet aux individus de parvenir à une situation optimale tout en se désintéressant des autres. Le mythe marchand repose sur ce principe de l'autonomie individuelle vis-à-vis des règles sociales. Or, ce mythe sort mal en point d'une étude solide du déroulement des échanges : sans attaches sociales ou morales communes, les agents sont incapables de s'accorder, la confiance leur fait défaut. Les recherches récentes de la nouvelle microéconomie mettent ainsi en lumière l'arrière-plan collectif de la coordination interindividuelle. En cela elles agissent comme une preuve de l'encastrement social du marché. Pour que l'échange ait lieu, il apparaît nécessaire que les agents partagent plus que le simple désir d'échanger : certaines règles de sociabilité entrent en jeu dans toute transaction marchande. C'est là un acquis essentiel

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Le second point important est le questionnement de la rupture traditionnelle entre marchand et non marchand. Les analyses rationalistes de l'échange mettent en évidence la nécessaire imbrication des éléments institutionnels et des éléments marchands. Cette imbrication souligne que l'expression " société de marché " est parfaitement illusoire... mais aussi que l'expression même d'économie de marché est trompeuse. Le marché repose en effet sur des modalités précises de mise sur le marché des biens échangés, qui sont définies en dehors et en amont du marché. Il ne peut se dérouler que sur fond de dispositifs communs d'organisation des échanges déterminés collectivement en dehors du marché  [14][14] C'est l'un des grands apports de l'approche économique....

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Cela nous amène vers le troisième point important, qui consiste à éclairer les institutions permettant le déroulement des échanges. C'est à travers le concept d'organisation que les économistes ont le plus systématiquement abordé cette question, en particulier à partir de la théorie néo-institutionnaliste d'Oliver Williamson, qui reprend et approfondit les intuitions de Ronald Coase et les réflexions sur la rationalité de Herbert Simon  [15][15] Sur cette thématique néo-institutionnaliste, cf. Oliver.... Or, étrangement, l'étude de l'organisation débouche sur la nécessité, du point de vue de l'efficacité collective, de concevoir des dispositifs organisationnels hiérarchiques... et coercitifs. L'organisation, dans la thématique néo-institutionnaliste, est en effet conçue comme un dispositif cognitif et disciplinaire : elle modèle le comportement individuel en assurant une bonne répartition de l'information, d'une part, et, d'autre part, en obligeant les individus à renoncer à leur opportunisme  [16][16] On reconnaîtra ici la séquence logique initié par Hobbes....

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Ce mouvement théorique est extrêmement précieux en ce qu'il montre comment les économistes, partis, avec Smith et contre Hobbes, à la recherche de la coordination spontanée entre individus libres, retrouvent finalement les " vertus " de la coercition collective menée au nom de l'efficacité. En définitive, derrière le marché, on découvre non seulement la nécessité d'une forme de lien social antérieur qui permette aux individus de ne pas faire défection, alors qu'il serait rationnel d'agir ainsi, mais plus précisément la nécessité d'une forme de coercition sociale suffisamment forte pour que le marché puisse se dérouler. Cependant, cette séquence théorique ne suffit pas. Endossant sans plus de recul critique le principe d'efficacité propre à la coordination marchande, elle ne permet pas de penser les lourds problèmes politico-éthiques que pose la défense de la coercition au nom de l'efficacité productive dans un mode de production capitaliste. Au-delà de ce premier mouvement uniquement axé sur le principe d'efficacité, il convient donc de penser et interroger la dimension éthico-politique de la coordination marchande.

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Les liens institutionnels qui rendent possible la coordination marchande ne sont en effet pas d'ordre technique. Ils sont toujours de nature éthico-politique, c'est-à-dire qu'ils soutiennent une certaine vision du monde " légitime " et tranchent des conflits en fonction de rapports de force institués entre acteurs. Il en va ainsi de la définition des marchandises échangées, qui entraîne avec elle une série de spécifications économiques, sociales et environnementales (comme en témoigne l'émergence de modes de consommation " bio ", " équitable " ou " responsable "). Mais le même mécanisme est à l'oeuvre pour ce qui concerne la marchandise particulière, ou fictive, qu'est le travail : l'existence et le fonctionnement d'un marché du travail sont suspendus à l'existence d'une série d'institutions collectives qui permettent de transformer l'activité humaine en marchandise appropriable.

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Cette transformation est d'une manière très générale ce qui est à l'oeuvre dans le principe salarial : le calcul du temps de travail, de la productivité, du salaire, de la rémunération des périodes de non-travail (chômage, maladie, retraite). Or, cette transformation du travail en marchandise est au fondement même de la régulation marchande de nos économies. Elle règle la question du rapport salarial, rapport hiérarchique de dépendance entre un employeur et son salarié. C'est à cet endroit que se joue la construction, conflictuelle, d'une forme de compromis socialement acceptable au coeur du capitalisme. Cette modalité institutionnelle de la marchandisation du travail (mais plus généralement de tous les biens et services qui sont portés sur le marché) ne peut donc pas être exclusivement traitée sous l'angle de l'efficacité productive, et ne peut davantage être considérée comme un phénomène " naturel et spontané ". C'est au contraire à ce stade qu'existe une légitimité de l'intervention publique et politique que porte, par exemple, L'Etat. Ce dernier n'est donc pas uniquement à convoquer en aval de la coordination marchande, lorsque celle-ci connaît des " défaillances ", mais bel et bien en amont, comme une des modalités politiques essentielles d'encadrement et de définition des conditions (et limites) de fonctionnement d'une économie de marché.

Notes

[1]

Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, coll. " Hautes Etudes ", éd. Gallimard-Seuil, 2004.

[2]

Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, traduction de Paulette Taieb, PUF, 1995.

[3]

Le Français Walras publie en 1874 ses Eléments d'économie politique pure. L'Autrichien Carl Menger publie en 1870 ses Principes d'économie politique (Grundsätze der Volkswirtschaftslehre). L'Anglais Stanley Jevons publie en 1871 sa Theory of Political Economy.

[4]

Gérard Debreu, dans sa Théorie de la valeur (1959), revient sur ces hypothèses et indique que le degré de précision technique est tel qu'" aucune caractéristique susceptible d'affecter le bien-être d'un agent n'est cachée ". Autrement dit, la définition des biens épuise tout questionnement possible dans l'humanité.

[5]

Il faut bien sûr souligner que si l'échange n'est pas présent dans l'analyse de Walras, c'est qu'il intervient, selon lui, après la procédure d'équilibration permettant d'attribuer un prix à chaque bien. Pour cette raison, l'échange est renvoyé en dehors de l'analyse, comme une simple formalité technique validant les engagements pris pendant le processus de tâtonnement.

[6]

Kenneth J. Arrow, " An extension of the basic theorem of classical welfare economics ", in J. Neyman (ed.), Proceedings of the Second Bekerley Symposium on Mathematical Statistics and Probability, 1951, p. 507-532. Dans cette démonstration, " optimal " est utilisé au sens de Pareto, ce qui signifie que le marché est un dispositif efficace qui permet de tirer le maximum d'un stock de ressources rares. Mais en aucun cas que le marché est " juste ", ce qui nécessiterait un autre critère dont l'établissement fait l'objet de l'" économie du bien-être ".

[7]

Kenneth J. Arrow et Gérard Debreu, " Existence of an equilibrium for a competitive economy ", Econometrica, vol. 22, 1954, p. 265-290.

[8]

Hugo Sonnenschein, " Market excess demand functions ", Econometrica, vol. 40, n? 3, mai 1972, p. 549-563 ; Gérard Debreu, " Excess demand functions ", Journal of Mathematical Economics, vol. 1, 1974, p. 15-21 ; Rolf Mantel, " On the characterisation of aggregate excess demand ", Journal of Economic Theory, vol. 7, n? 3, 1974, p. 348-353.

[9]

Une référence accessible sur ce point : Pierre Cahuc, La Nouvelle Microéconomie, coll. " Repères ", éd. La Découverte, 1993.

[10]

La démonstration est précisée dans l'article d'Alessandro Stanziani dans ce même numéro (NDLR).

[11]

Parmi les articles célèbres sur ce point, citons : George A. Akerlof, " The market for "lemons" : qualitative uncertainty and the market mechanism ", Quarterly Journal of Economics, vol. 84, 1970, p. 488-500 ; Kenneth J. Arrow, " Insurance, risk and resource allocation ", in Aspects of the Theory of Risk-Bearing, 1965, rééd. in The Collected Papers, vol. 4, Basil Blackwell, 1984, p. 77-86 ; Kenneth J. Arrow, " Limited knowledge and economic analysis ", American Economic Review, vol. 64, n? 4, 1974, p. 153-166, rééd. in The Collected Papers, vol. 4, p. 153-166.

[12]

Kenneth J. Arrow, " The economic of moral hazard : further comment ", American Economic Review, n? 58, 1968, p. 537-539, rééd. in The Collected Papers, Basil Blackwell, vol. 4, p. 103-105.

[13]

Kenneth J. Arrow, " Information and economic behavior ", lecture to the Federation of Swedish Industries, 1973, rééd. in The Collected Papers, Basil Blackwell, vol. 4, p. 136-152.

[14]

C'est l'un des grands apports de l'approche économique des conventions, cf. François Eymard-Duvernay, L'Economie des conventions : méthodes et débats, deux tomes, éd. La Découverte, 2006.

[15]

Sur cette thématique néo-institutionnaliste, cf. Oliver E. Williamson, The Economic Institutions of Capitalism, New York, The Free Press, 1985, ou Nicolas Postel, Les Règles dans la pensée économique contemporaine, Paris, CNRS Editions, 2003.

[16]

On reconnaîtra ici la séquence logique initié par Hobbes dans sa défense du rôle du Leviathan et de l'harmonisation du langage propre à l'état civil.

Résumé

Français

L'autonomisation de l'économie relativement aux autres sciences sociales, au début du XIXe siècle, naît de la conviction profonde que la sphère économique, qui rassemble les activités ayant trait à la production et la distribution des richesses, est le lieu d'un phénomène unique au sein des affaires humaines : l'existence d'un ordre autonome, spontané, ne reposant sur aucun accord explicite ni aucune volonté collective. Le lieu ou se manifeste cet ordre spontané, c'est le marché, dès lors qu'il induit une concurrence suffisante entre les différents acteurs. Le mouvement de l'économie politique repose ainsi sur cette conviction que le marché peut, en économie, débarrasser la collectivité humaine de la question de l'accord collectif, que celui ci prenne la forme du contrat social (et du Léviathan), comme chez Hobbes, ou bien encore de la convention, comme chez Hume. En économie, chacun serait ainsi " libre de tous les autres ", débarrassé de l'épineuse question de la coordination ou de la coopération avec les autres, affranchi de tout cadre d'action commun, et ce tout en contribuant par cette liberté même à l'intérêt collectif.

Plan de l'article

  1. L'intuition smithienne : le marché comme dispositif de véridiction
  2. L'approche walrasienne : équilibre général et économie d'échange pure
  3. Résultats... et échec de la théorie de l'équilibre général
  4. Les enseignements de la " nouvelle microéconomie "
  5. Derrière les marchandises, des rapports éthiques et des rapports de force

Pour citer cet article

Postel Nicolas, « Marché et autonomie des acteurs : histoire d'une illusion », L'Économie politique, 1/2008 (n° 37), p. 23-37.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2008-1-page-23.htm
DOI : 10.3917/leco.037.0023


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