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L'Économie politique

2008/1 (n° 37)


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Parler de l'économie de marché suppose en tout premier lieu qu'on la définisse. Cela pourrait sembler facile, tant la notion de marché paraît liée à celle d'économie, tant il est clair que l'échange libre entre un producteur et un consommateur, mécanisme que l'expression de marché illustre, est au centre de la réflexion des économistes, que ce soit pour le magnifier ou au contraire pour en souligner les limites.

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En fait, l'économie de marché est une formule passe-partout sur laquelle beaucoup a été dit et a été écrit sans que rien ne puisse être considéré comme définitif. Pour décrire et faire le point sur l'économie de marché, nous remonterons aux sources et partirons d'une définition de Pierre Samuel Dupont de Nemours. Avant d'être à l'origine de la célèbre firme chimique américaine, il fut un des porte-parole de la physiocratie, cette école du XVIIIe siècle dont on peut considérer qu'elle fut historiquement la première des écoles économiques.

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Pour lui, " les fabriques et le commerce ne (peuvent) fleurir que par la liberté et par la concurrence, qui dégoûtent des entreprises inconsidérées, et mènent aux spéculations raisonnables ; qui préviennent les monopoles, qui restreignent à l'avantage du commerce les gains particuliers des commerçants, qui aiguisent l'industrie, qui simplifient les machines, qui diminuent les frais onéreux de transport et de magasinage, qui font baisser le taux de l'intérêt ; et d'où il arrive que les productions de la terre sont à la première main achetées le plus cher qu'il soit possible au profit des cultivateurs, et revendues en détail le meilleur marché qu'il soit possible au profit des consommateurs, pour leurs besoins et leurs jouissances " (Dupont de Nemours, 1808-1811).

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Tout est dit et il ne reste plus qu'à commenter : l'économie de marché est la combinaison de la liberté et de la concurrence, et elle assure un équilibre entre offre et demande, production et consommation, qui conduit à la croissance économique.

Liberté et concurrence

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L'élément fondateur de l'économie de marché est d'abord la liberté. Dans son célèbre texte de 1875 sur le partage des rôles entre l'Etat et le marché intitulé " L'Etat et les chemins de fer ", Léon Walras commence son raisonnement en écrivant : " Il est positif que, pour certains économistes, l'économie politique et sociale est une science qui tient tout entière dans ces quatre mots : Laisser faire, laisser passer. Quelle que soit la question qu'on leur pose, et qu'il s'agisse du travail des enfants et des femmes dans les manufactures ou du régime des colonies, du commerce des blés ou de l'industrie des transports, ils n'y voient jamais qu'une seule et unique solution possible : l'initiative individuelle s'exerçant dans la plénitude de sa liberté. Qu'on parcoure l'article : Chemins de fer, de M. Michel Chevalier, dans le Dictionnaire de l'économie politique, article remarquable à bien des égards, et demeuré tel quoique écrit depuis près de vingt-cinq ans, on y verra discutés successivement tous les problèmes que soulèvent ces voies de communication, sauf un seul : celui de savoir si ce ne serait point à l'Etat de les construire et de les exploiter. L'auteur ne semble pas mettre en doute un seul instant que cette tâche n'incombe à des compagnies privées. A un certain moment, il nous parle de l'exploitation des chemins de fer telle qu'elle se faisait en Angleterre, vers 1843 ; il nous apprend que quelques personnes trouvaient cette exploitation "très peu conforme à l'intérêt public", et demandaient que les chemins de fer anglais "fussent rachetés et exploités par l'Etat". Puis il ajoute : "Cette conclusion était forcée. Le gouvernement anglais aurait eu tort de s'emparer des chemins de fer en les rachetant d'autorité. C'eût été une atteinte très sérieuse à l'esprit d'association qui est une des forces vitales de la société anglaise. C'eût été une attaque contre la liberté de l'industrie qui est un des attributs indispensables de la société moderne" " (Walras, 1875).

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Plus loin, parlant de nouveau de Chevalier, Walras écrit : " C'est le même auteur qui, à la fin d'une longue lettre, dans une polémique avec M. Wolowski au sujet de la liberté des banques d'émission, après avoir invité son contradicteur à prendre un maître de philosophie comme M. Jourdain, lui disait : "Si donc dans cette affaire, mon honoré confrère, vous avez présenté une oeuvre aussi peu convaincante, c'est que vous êtes entré en campagne en répudiant le principe de la liberté du travail : vous avez fait comme le marin qui, en mettant à la voile, jetterait la boussole à la mer. La discussion sur les banques, de même que toute discussion politique, est sans issue pour celui qui tourne le dos à la liberté du travail. Conservons la bonne habitude de respecter ce principe, qui fait notre force et notre valeur. Revenons-y sans fausse honte quand nous avons eu le malheur de nous en séparer." On le voit : la construction et l'exploitation des chemins de fer par des compagnies privées et la libre émission des billets de banque sont des applications du principe de la liberté de l'industrie ou de la liberté du travail ; et tout homme qui ne sera pas partisan de ces systèmes sera un adversaire du principe de la liberté de l'industrie ou de la liberté du travail, un ennemi de l'économie politique, tranchons le mot, un socialiste " (Walras, 1875).

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Pour Walras, ce qui caractérise les partisans de l'économie de marché, c'est de s'appuyer au point d'en devenir caricaturaux sur la liberté. Et de fait, l'économie de marché repose sur ce principe fondamental que tout un chacun doit pouvoir acheter ou ne pas acheter, travailler ou ne pas travailler, choisir sa vie économique comme sa vie sociale.

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Parmi les libertés qui fondent l'économie de marché, il y a celle de détenir : l'économie de marché est une économie de propriété privée. La propriété privée a des avantages moraux dans la mesure où elle correspond au respect de la liberté, mais elle a aussi des avantages pratiques. A part dans les communautés de saints, la généralisation de la propriété publique conduit soit au relâchement et à l'abandon, soit à la violence et à la répression, personne ne se considérant comme en charge d'une quelconque amélioration de la situation.

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Par ailleurs, la propriété privée est une composante de la concurrence. S'il y a un seul propriétaire - l'Etat ou quelqu'un qui ne peut consolider sa propriété exclusive que par la protection de l'Etat -, il n'y a pas de concurrence. La situation qui prévaut en ce moment en Chine, où des entreprises, toutes propriétés publiques, font semblant de se faire concurrence, ne peut être durable. Soit leurs partenaires finiront par comprendre les règles du jeu de la prise de décision ultime dans la bureaucratie chinoise et l'illusion s'effacera d'elle-même, soit la marche en avant du " socialisme de marché " se poursuivra et la privatisation viendra mettre un terme à cette fallacieuse concurrence.

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La concurrence est le second élément essentiel de l'économie de marché. Ce qui la légitime, c'est d'abord sa dimension éthique et politique. C'est ensuite son efficacité économique. Les hypothèses qui permettent de définir la concurrence, celles que l'on attribue à l'économiste américain Frank Knight, portent un postulat moral. La concurrence se caractérise en effet par la liberté, dont nous venons de parler, ainsi que l'égalité. A cela, Knight ajoute des éléments plus techniques qui sont l'atomicité et l'homogénéité.

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L'égalité, c'est l'égalité sur le marché lui-même, entre les producteurs et les consommateurs. C'est aussi l'égalité des consommateurs entre eux et celle des producteurs entre eux. Dans une économie de marché, point de magasins réservés à une quelconque " nomenklatura " ; point de marchés publics attribués aux généreux donateurs de la campagne électorale du parti au pouvoir ; point d'emplois réservés aux membres d'un syndicat, comme le voulait naguère la détestable pratique du " closed shop " dans la Grande-Bretagne travailliste des années 1950 et 1960 ; point de cooptation systématique à la tête des entreprises entre les membres d'un réseau d'" anciens ". Cet aspect d'égalité explique que la construction européenne se fasse de façon clairement affirmée autour de la concurrence. En février 1979, la Cour européenne de justice a condamné l'Allemagne dans l'affaire dite du " Cassis de Dijon ". Selon l'arrêt alors rendu par la Cour, en interdisant l'importation en Allemagne de la célèbre liqueur bourguignonne au motif que sa teneur en alcool était inférieure au taux minimal prescrit par le droit allemand, et ce alors même que cette liqueur était licitement produite et vendue en France, la législation allemande apportait une restriction à la libre circulation des marchandises contraire au fondement philosophique de la construction européenne. Car le projet européen repose sur l'égalité et la coopération entre Français, Allemands, Italiens..., entre tous ceux qui ont décidé de s'y associer. De même, la campagne contre la concurrence du " plombier polonais ", économiquement protectionniste, était contraire à l'esprit de l'Europe car elle niait l'égalité entre Français et Polonais.

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L'égalité économique que postule la concurrence est ainsi et peut-être avant tout une égalité morale. La quête de cette égalité n'est pas toujours facile. En matière de santé, le demandeur qu'est le malade ne peut prétendre en savoir autant que l'offreur qu'est le médecin. En France, il n'a même pas le droit d'y songer puisque se croire l'égal du médecin est un délit potentiel, celui de pratique illégale de la médecine. Mais cette inégalité n'est pas inéluctable, et tous les systèmes de santé ont prévu l'introduction d'un tiers qui en sait autant que le médecin et peut évaluer ce qu'il fait et ce qu'il prescrit. En France, le tiers en question est la Sécurité sociale ; en Angleterre, c'est l'Etat ; aux Etats-Unis, ce sont des compagnies d'assurances privées. Pour être cohérente, l'introduction de ce tiers devrait se faire dans un cadre concurrentiel. Elle devrait refuser le monopole et permettre à quiconque le souhaite de proposer d'assurer les patients et de couvrir leur risque santé.

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Il y aurait ce faisant une multiplication des intervenants dans ce secteur, multiplication elle-même conforme à la logique concurrentielle. En effet, cette multiplication, c'est ce que nous avons appelé l'atomicité. Pour reprendre ce que disait Dupont de Nemours, la concurrence " dégoûte des entreprises inconsidérées et mène aux spéculations raisonnables ". L'atomicité garantit que les spéculations restent " raisonnables " car elle rend les gestionnaires responsables de leurs actes. En cas d'erreur, ils risquent leur mort économique au travers de leur faillite. En revanche, le monopole ou l'oligopole jouissent de l'impunité. La réalité économique obéit à un principe que les économistes appellent le " too big to fail " (" trop gros pour échouer " ou " trop gros pour avoir tort "). Au-delà d'une certaine part de marché, au-delà d'une certaine taille, une entreprise ne meurt pas sans que les pouvoirs publics se précipitent pour éviter les licenciements massifs et les pertes de production. La sidérurgie française ne s'est restructurée qu'en liaison avec l'Etat parce que ses mutations ne signifiaient pas la fermeture de tel ou tel haut fourneau mais la disparition d'usines considérables et le sinistre économique de régions entières. De même, la Sécurité sociale jouit de son monopole pour réclamer sans cesse à l'Etat plans de sauvetage et augmentations de cotisations sans que ses responsables n'aient de compte à rendre ni de crainte à avoir sur la pérennité et la survie de leur institution. Concrètement, l'impact le plus net de l'atomicité est l'impossibilité pour un des acteurs du marché de fixer le prix. Celui-ci se forme sur le marché et s'impose à tous.

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La dernière condition de la concurrence est l'homogénéité, c'est-à-dire la capacité de tout un chacun de savoir ce qu'il achète et ce qu'il vend. Si cette hypothèse est la moins évidente pour quiconque observe l'activité économique, elle n'en est pas moins très importante, car elle suppose qu'il y a sur le marché un nombre fini de produits. L'idée d'homogénéité est bousculée par la dynamique commerciale actuelle car, au fur et à mesure que le progrès technique se développe, la réponse aux attentes du consommateur se diversifie et s'adapte en permanence. Naguère, on achetait une automobile en tout point semblable à celle de son voisin. Aujourd'hui, on dispose du sur-mesure, et la notion d'automobile devient de plus en plus floue, ce qui rend de plus en plus aléatoire la possibilité pour chacun de cerner son acte d'achat. Conséquence, la notion même de prix d'un bien devient de moins en moins nette.

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La mesurabilité par le prix reste néanmoins au centre de l'économie de marché. Et qui dit prix dit monnaie. Pour Roger Guesnerie, l'actuel professeur d'économie au Collège de France et donc de ce fait le lointain successeur du Michel Chevalier dont parle Walras ci-dessus, l'économie de marché se caractérise même exclusivement par la propriété privée et l'échange monétaire (Guesnerie, 2006).

Monnaie et paradoxe du monopole

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La monnaie a ceci de particulier qu'elle est gérée par une pyramide institutionnelle dont le sommet est un monopole. Comme le rappelle Walras dans le texte déjà cité, certains économistes font de la création de monnaie une activité économique comme les autres et considèrent que chercher à la réguler est une atteinte à la liberté du commerce et de l'industrie. Pourtant, la banque centrale s'est introduite dans l'histoire de façon très pragmatique, avec comme mission d'éviter les fluctuations trop importantes de la quantité de monnaie en circulation et d'éviter la faillite des systèmes financiers. Elle est le gestionnaire ultime des dettes, c'est-à-dire du temps, dans une économie où l'on raisonne en équilibre entre l'offre et la demande selon une perspective statique.

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Ce rôle de gestionnaire des dettes lui a été confié à la suite de ruptures brutales dans la vie financière de différents pays qui finissaient par affecter la croissance. Lorsque les Etats-Unis sont devenus indépendants, le secrétaire au Trésor, Hamilton, imposa la création d'une banque centrale. En 1836, le président Andrew Jackson la supprima. Mais l'expérience a ensuite montré qu'une banque centrale était indispensable, et elle a été recréée en 1913. La gestion de la monnaie est ce que Walras, dans son texte, appelle un monopole de fait. Il appartient alors à l'Etat d'intervenir. Dans toutes les situations où ne joue pas expressément la concurrence, soit que les intervenants sur le marché se soient mis d'accord pour la contrarier, soit qu'il s'agisse d'un monopole de fait, apparaissent des revenus indus, c'est-à-dire la possibilité, comme le dit Dupont de Nemours, de faire des " gains particuliers ". Ces " gains particuliers ", revenus issus ni du travail ni du risque pris dans la création d'une entreprise, s'appellent des rentes. En ce qui concerne la banque centrale, on peut dire sans ambiguïté qu'elle est dans une situation rentière, qui s'incarne dans le " privilège d'émission ". Cette expression signifie simplement que les instruments financiers qu'elle met en circulation, que le public reconnaît dans les billets de banque, sont protégés par la loi. Nul ne peut les refuser, même en cas de panique bancaire. Mais en retour de cette rente, la banque centrale joue le rôle de " prêteur en dernier ressort ", c'est-à-dire qu'elle fournit cette monnaie protégée au système bancaire en cas de besoin.

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Tous les monopoles ne sont pas de la nature de la banque centrale, ils ne viennent pas répondre à un besoin précis que la stricte concurrence ne peut satisfaire. Ceux, en particulier, qui naissent des ententes entre les acteurs du marché nuisent sans aucune légitimité à l'efficacité dudit marché.

Efficacité du marché : concurrence et rendements décroissants

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Quelle est-elle, cette efficacité ? C'est celle des formules de Dupont de Nemours. Mais ce que n'avait pas parfaitement perçu Dupont, c'est que, pour que la concurrence soit pleinement efficace, il faut adopter certaines hypothèses complémentaires à celles sur la concurrence. Ces hypothèses portent plus largement sur la nature humaine et sur les conditions qui président au développement de l'économie. Au début du XIXe siècle, quand l'économie politique a pris le parti d'être une science et de se couler dans une méthode évoquant celle des sciences exactes, le premier professeur d'économie de l'histoire, détenteur d'une chaire à Oxford, s'appelait Nassau William Senior (cf. Senior, 1836). Il commençait son cours en énonçant ce qu'il présentait comme les axiomes incontournables de l'économie politique. Ces axiomes, au nombre de quatre, sont les suivants. Dans toute société, il y a :

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  • une validité du principe d'hédonisme (qui est équivalent à l'idée que chacun agit selon son intérêt). Ce principe qui met l'intérêt et sa satisfaction au centre de la réflexion économique est un constat, et non un jugement sur la nature humaine. L'homme cherche à accroître de façon égoïste son bien-être car telle est sa nature. Senior résumait ce principe en disant que chacun cherche à obtenir le plus en fournissant le moins ;

  • une capacité du système productif à accueillir tout accroissement nouveau de population (qui marque une rupture dans l'économie classique entre les partisans de Ricardo et ceux de Malthus, ce qui signifie que l'économiste croit en la croissance : l'économie de marché considère que le destin humain s'accomplit dans le travail et l'accroissement des richesses, et non dans la vision portée aujourd'hui par certaines tendances dures de l'écologisme, vision dont la conséquence ultime serait la quête de la " décroissance ") ;

  • une productivité croissante (le temps est efficace : l'inventivité humaine nourrit le progrès technique qui accroît la productivité) ;

  • des rendements décroissants (l'espace est inefficace : plus on mobilise de terres dans l'agriculture, plus on mobilise d'hommes dans l'économie, et plus le travail supplémentaire ainsi obtenu a tendance à se réduire).

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Cette dernière hypothèse des rendements décroissants conduit à structurer la théorie de l'économie de marché. En cas de rendements décroissants, chaque unité supplémentaire produite, nécessitant de faire appel à des facteurs de production moins performants, coûte plus cher, ce qui conduit l'entreprise à augmenter son prix : à court terme, plus on produit, plus le prix est élevé. Cela s'exprime également en disant qu'il y a une fonction d'offre qui associe quantité produite et prix de vente de cette quantité, et que du fait des rendements décroissants, cette fonction d'offre est croissante. Simultanément, étant donné que, chaque fois que le prix d'un bien s'élève, la demande s'en trouve dissuadée, il existe une fonction qui lie prix et demande et qui est décroissante. L'égalité entre l'offre et la demande est le croisement entre deux fonctions dont l'une est croissante et l'autre décroissante, entre deux courbes dont l'une monte et l'autre descend. Concurrence et rendements décroissants font du sentiment commun qu'il y a égalité entre l'offre et la demande un résultat économique scientifiquement établi.

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Dans son texte sur les chemins de fer, Walras résume : " L'économie politique pure nous apprend que la production et l'échange sous le régime de la concurrence des propriétaires fonciers, travailleurs et capitalistes consommateurs et des entrepreneurs producteurs, sur le marché des services et sur le marché des produits, est une opération par laquelle les services peuvent se combiner en les produits de la nature et de la quantité propres à donner la plus grande satisfaction possible des besoins sous cette double réserve : 1? que chaque service comme chaque produit n'ait qu'un seul prix sur le marché, celui auquel l'offre et la demande sont égales ; et 2? que le prix de vente des produits soit égal à leur prix de revient en services " (Walras, 1875).

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Ainsi organisée autour de la liberté, de la concurrence et des rendements décroissants, l'économie de marché conduit à un équilibre. Celui-ci a quatre caractéristiques fondamentales :

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  • comme le souligne Dupont de Nemours, " les productions de la terre sont à la première main achetées le plus cher " et elles sont " revendues en détail le meilleur marché ". L'équilibre concurrentiel, disent les économistes modernes, est optimal au sens de Pareto. La situation qu'il traduit ne peut changer sans que, à un titre donné, un des intervenants ne perde. Dans un optimum de Pareto, on n'améliore la situation de l'un qu'au détriment d'un autre. Et l'équilibre de marché est un optimum de Pareto ;

  • comme le souligne Walras, dans l'équilibre de marché, " le prix de vente (est) égal (au) prix de revient ". Cela traduit un résultat Itemdoxal que l'équilibre de marché annule le profit des entreprises. Pour ses détracteurs, l'économie de marché favorise l'accumulation des profits et conduit à l'enrichissement fabuleux des entreprises. Pour l'économiste, il n'en est rien : la concurrence pousse les prix à la baisse et lamine les profits jusqu'au moment où le prix de vente couvre les dépenses. Ce que lamine la concurrence, ce n'est pas la rémunération du capital, mais l'autofinancement. La concurrence a pour conséquence de donner dans l'entreprise le pouvoir à celui qui apporte les capitaux, et non pas à celui qui la gère. La concurrence favorise le financier et le propriétaire et contraint le manager. C'est pour cela que les responsables des entreprises cherchent souvent à la contourner tout en s'en faisant les défenseurs sur le plan des idées. Ils peuvent le faire de façon positive par le marketing, science de la vente dont l'objet est de persuader chaque consommateur que l'entreprise en concurrence a en fait une sorte de monopole, celui de l'originalité et de la qualité. Ils peuvent le faire de façon négative en créant des monopoles sournois, à coup d'ententes que pourchasse la loi ;

  • comme le postulait Senior, cet équilibre n'est pas figé car la société connaît le progrès technique. Ce qui fait la légitimité de l'entreprise, c'est notamment le fait que, par ses investissements, elle diffuse dans la société les résultats de la science. Chaque nouvelle machine qu'acquiert une entreprise est plus performante que la précédente. La " destruction créatrice " dont Schumpeter s'était fait le défenseur n'est jamais que l'évolution permanente du tissu productif liée à l'investissement. Sans investissement, pas de progrès économique et social. Sans investissement, pas de croissance ;

  • comme l'ont démontré dans les années 1970 Kenneth Arrow et Gérard Debreu dans leur célèbre modèle représentant le marché, l'équilibre est inaccessible sauf à admettre des hypothèses assez restrictives. La notion de marché concurrentiel est en économie comme le gaz parfait du physicien : nul ne pourra l'observer, et pourtant son analyse permet de tirer des conclusions à la fois simples et efficaces. Le marché existe mais nul ne le rencontrera...

Le rôle de l'Etat

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Une des exigences pour que le marché fonctionne est que l'atomicité soit la plus effective possible, c'est-à-dire que nul ne puisse modifier le prix à son avantage. C'est la fonction première de l'Etat que de favoriser l'atomicité. Il n'est pas là pour produire, mais pour garantir que les producteurs sont en situation concurrentielle. La politique économique d'aujourd'hui est de plus en plus une politique de la concurrence et, en Europe, depuis l'affaire " Cassis de Dijon ", l'Acte unique et les traités de Maastricht et d'Amsterdam n'ont fait que confirmer cette tendance.

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Monopole par nature, l'Etat est intronisé pourfendeur des monopoles. Il est là pour user de son pouvoir afin d'empêcher les autres d'abuser du leur. Dans la tradition économique, on lui attribue en outre, en économie de marché, les trois fonctions que Richard Musgrave a décrites :

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  • une fonction d'allocation : l'Etat doit intervenir sur l'allocation des ressources pour atteindre des objectifs jugés économiquement ou socialement plus satisfaisants que ceux qui résultent du marché. Le cas emblématique est l'usage que peut faire l'Etat de la fiscalité pour encadrer certaines consommations. Ainsi, en augmentant le prix du tabac, il doit normalement inciter la population à limiter l'usage de ce produit nocif. Cette fonction est assimilée à la gestion des externalités, c'est-à-dire des conséquences indirectes de la production. Dans cette mission, de même que l'Etat se fait le facilitateur de la politique monétaire en la confiant à une banque centrale dont il définit les pouvoirs et les obligations, de même il peut chercher à organiser des marchés qui traiteront le problème. Dans le cas des émissions de gaz à effet de serre, l'Etat peut soit taxer, comme pour le tabac, soit émettre des droits à polluer comme la banque centrale émet des droits à prêter, et laisser ensuite un marché gérer ces droits à polluer ;

  • une fonction de redistribution : l'Etat démocratique peut vouloir corriger la répartition initiale des revenus dans un sens conforme à la vision que la société se fait de la justice sociale. Dans l'économie de marché, la rémunération reçue est celle du travail fourni. Elle récompense les talents. Mais la société préfère souvent mettre en avant les mérites. Pour opérer la correction voulue, l'Etat dispose de son budget, combinant fiscalité et dépenses sociales. Par exemple, en France, la politique d'aide aux handicapés passe par le versement de l'Allocation aux adultes handicapés et par une taxe sur les entreprises qui n'emploient pas un certain quota de handicapés ;

  • et une fonction de stabilisation : dans cette logique, l'Etat doit assurer une croissance économique équilibrée, c'est-à-dire faire en sorte d'assurer le plein-emploi sans inflation et sans déficit extérieur. Cette fonction s'incarne dans la mise en oeuvre de politiques monétaires et budgétaires visant à lisser les aléas conjoncturels, mais c'est déjà une autre histoire.

Conclusion

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En 1849, reprenant son cours au collège de France, Michel Chevalier prononça une leçon inaugurale qui fut publiée sous le titre " L'économie politique et le socialisme ". Tandis que les illusions quarante-huitardes s'estompaient, il stigmatisait les deux ennemis de la concurrence, identifiée par lui à la nécessité économique. Le premier était la volonté de changer le monde sans le comprendre : de même qu'il est vain de croire que l'on peut construire des ponts sans tenir compte des lois de Newton sur la gravitation, de même il est illusoire de croire que l'on peut construire une société juste et efficace en ignorant la force de la concurrence et la nécessité de l'épargne pour financer la croissance. Le second ennemi de l'économie est plus insidieux. C'est l'alchimiste. C'est-à-dire l'homme politique, le décideur, le responsable économique qui prétend fabriquer de la richesse sans travail, qui affirme être capable de débusquer des trésors cachés, qui laisse croire que la gestion habile des signes, ceux que représente la monnaie ou ceux qui se projettent dans la dette publique, permet un enrichissement sans fin.

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Aujourd'hui, l'économie de marché s'est à peu près défaite du premier ennemi. Mais le second est toujours là. De bulles spéculatives en crises financières, de nostalgie inflationniste en déficits publics accumulés, les alchimistes n'ont pas disparu et tiennent parfois le haut du pavé.

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Pourtant, l'enjeu le plus important pour l'économie de marché et ses théoriciens est aujourd'hui de comprendre comment les mutations récentes de la production vont transformer la logique qui l'a animée, de Dupont de Nemours à Arrow-Debreu en passant par Senior et Walras. Elle a trouvé son équilibre dans une combinaison liberté d'entreprendre/concurrence/rendements décroissants. Or, l'économie de l'information qui émerge ignore les rendements décroissants. Les théories de la croissance endogène reposent sur la connaissance comme facteur de production et sur le constat que la connaissance est à rendement constant. Pour l'instant, l'économie s'est faite sur du travail humain à rendements décroissants, avec une fonction d'offre croissante et une fonction de demande décroissante conduisant à la détermination d'un prix unique et stable à court terme. Qu'en sera-t-il si les rendements deviennent croissants ? Ce sera une " nouvelle économie " au sens plein du terme. Si elle apparaît vraiment, il faudra faire sa théorie, une théorie qui sera plus une théorie de l'économie de la connaissance que de l'économie de marché. Pour l'instant, nous n'en sommes pas encore là.


Bibliographie

  • Textes anciens (peuvent être consultés sur Gallica, le site de la BNF)
  • Dupont de Nemours, Pierre Samuel, 1808-1811, préface à l'Eloge de M. de Gournay par Turgot.
  • Perroux, François, 1951, Le Capitalisme, PUF.
  • Senior, Nassau William, 1836, An Outline of the Science of Political Economy.
  • Walras, Léon, 1875,
  • L'Etat et les chemins de fer.
  • Textes récents
  • Cahuc, Pierre, 1998, La Nouvelle Microéconomie, coll. " Repères ", éd. La Découverte.
  • Cotta, Alain, et Calvet, Coralie, 2005, Les Quatre Piliers de la science économique, éd. Fayard.
  • Flouzat, Denise, 2004, Economie contemporaine, PUF.
  • Galbraith, John Kenneth, 2007, Economie hétérodoxe, éd. du Seuil.
  • Guerrien, Bernard, 2007, L'Illusion économique, éd. Omniscience.
  • Guesnerie, Roger, 2006, L'Economie de marché, coll. " Poche ", éd. Le Pommier.
  • Salanié, Bernard, 2004, L'Economie sans tabou, coll. " Essais et documents ", éd. Le Pommier.

Résumé

Français

Parler de l'économie de marché suppose en tout premier lieu qu'on la définisse. Cela pourrait sembler facile, tant la notion de marché paraît liée à celle d'économie, tant il est clair que l'échange libre entre un producteur et un consommateur, mécanisme que l'expression de marché illustre, est au centre de la réflexion des économistes, que ce soit pour le magnifier ou au contraire pour en souligner les limites.

Plan de l'article

  1. Liberté et concurrence
  2. Monnaie et paradoxe du monopole
  3. Efficacité du marché : concurrence et rendements décroissants
  4. Le rôle de l'Etat
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Daniel Jean-Marc, « L'économie de marché : liberté et concurrence », L'Économie politique, 1/2008 (n° 37), p. 38-50.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2008-1-page-38.htm
DOI : 10.3917/leco.037.0038


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