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L'Économie politique

2008/1 (n° 37)


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La question peut paraître a priori saugrenue. Donner plus de place au marché entraîne forcément les économies vers plus de libéralisme, c'est une évidence. Les économistes peuvent se battre, et ils ne s'en privent pas, pour savoir dans quelle mesure le marché est un mode d'organisation efficace économiquement et socialement optimal. Mais cela ne change rien au fond de l'affaire : ce sont bien les libéraux qui réclament plus de marché, de concurrence et de liberté pour l'initiative individuelle. Le marché est libéral.

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Ou, en tout cas, celui de la théorie économique dominante l'est. Héritière des réflexions initiées dès le XVIIIe siècle et formalisée à la fin du XIXe et au début du XXe, son message principal est que, dans une situation de concurrence pure et parfaite, un système de prix se forme qui permet d'arriver à une situation d'équilibre économique d'ensemble. Un paradis sur terre, où toutes les machines sont employées, tous ceux qui veulent travailler le peuvent, etc. Impossible de faire mieux, en tout cas impossible d'améliorer la situation de quelqu'un sans détériorer la situation de quelqu'un d'autre ; ce que les économistes considèrent comme la situation optimale. Comme le résumait Maurice Allais en 1954, " toute situation d'équilibre d'une économie de marché est une situation d'efficacité maximale, et réciproquement toute situation d'efficacité maximale est une situation d'équilibre d'une économie de marché ". Fermez le ban, la messe est dite.

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Sauf que cette représentation des choses a fini par gêner, y compris les économistes les plus " orthodoxes ". Ils ont admis que, pour que le marché existe, il fallait que les acteurs du marché se fassent confiance, donc se connaissent, et donc qu'il existe des règles de sociabilité hors marché, et même une forme de coercition politique pour les faire respecter. Mauvais coup pour l'interprétation libérale du marché : celui-ci n'est plus conçu comme un espace autonome où des stratégies individuelles, bâties chacune de leur côté, s'harmonisent comme par enchantement. Il apparaît bien plutôt comme un système qui a besoin de règles éthiques et politiques pour fonctionner.

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Mais cela n'était encore rien, par rapport au véritable coup de massue infligé à la vision libérale du marché quand les historiens ont commencé à se pencher sur la façon dont les marchés ont fonctionné concrètement, indépendamment des formalisations abstraites, plus normatives que descriptives  [1][1] Outre les textes de ce numéro, voir également " Le.... Ils ont été surpris de découvrir des comportements bien éloignés du libéralisme de la théorie. La concurrence ? Les entreprises semblent dépenser plus de temps - et d'argent  [2][2] Voir à ce sujet le dernier livre de Robert Reich, Supercapitalime,... - pour l'éviter que pour l'affronter. La liberté d'entreprise individuelle ? Dire, comme le veut une vulgate répandue, qu'elle est brimée en France par un héritage colbertiste dont il faudrait se débarrasser pour " libérer la croissance " relève du contresens historique total. Colbert a mis l'industrie française aux normes de qualité mondiale de son époque, assurant notamment une police des fraudes qui permettait aux marchands d'avoir confiance dans la qualité des produits échangés. Ce sont ces mêmes marchands qui, après que la Révolution française a fait table rase des règlements, n'ont eu de cesse au cours des siècles suivants, et jusqu'à aujourd'hui, de réclamer des exceptions à l'absence de règles pour qu'ils puissent avoir confiance dans le fonctionnement du marché. Des règles publiques qui sont d'ailleurs en partie une façon de graver dans le marbre du droit des comportements déjà à l'oeuvre entre entrepreneurs, ce qui achève de brouiller les liens entre Etat et marché  [3][3] Voir la synthèse éclairante dirigée par Alessandro....

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Dans l'économie de marché, la concurrence est rarement libre et quasiment jamais " non faussée ". Au même titre que d'autres instances de régulation, l'Etat y est toujours présent, réclamé par les acteurs privés eux-mêmes ; et les compromis politiques sont à la base des règles qui permettent aux marchés de fonctionner. Qui a dit que le marché était libéral ?

Notes

[1]

Outre les textes de ce numéro, voir également " Le marché dans son histoire ", Revue de synthèse, n? 2006/2, éd. Rue d'Ulm.

[2]

Voir à ce sujet le dernier livre de Robert Reich, Supercapitalime, éd. Vuibert, 2008.

[3]

Voir la synthèse éclairante dirigée par Alessandro Stanziani, Dictionnaire historique de l'économie-droit, XVIIIe-XXe siècles, éd. LGDJ, 2007.

Pour citer cet article

Minard Philippe, Chavagneux Christian, « L'économie de marché est-elle libérale ? », L'Économie politique, 1/2008 (n° 37), p. 5-6.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2008-1-page-5.htm
DOI : 10.3917/leco.037.0005


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