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L'Économie politique

2008/1 (n° 37)


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Quiconque connaît un peu l'histoire des deux derniers siècles a de quoi s'étonner lorsqu'il voit ressurgir, dans un monde totalement différent, des discours sur la concurrence assez semblables à ceux des premiers temps de l'industrialisation. La perplexité s'accroît lorsqu'on voit s'affirmer au même moment deux tendances fortes, mais tout à fait contradictoires, des sociétés contemporaines : la concurrence est une valeur aujourd'hui partout saluée et dont la place s'affirme au sein de nos institutions (en Europe comme au Japon et aux Etats-Unis), alors qu'elle ne paraît pas tellement appréciée par les principaux acteurs du monde des affaires. Tout se passe comme si, dans la majorité des cas, les entrepreneurs s'efforçaient non pas d'être les plus compétitifs, mais d'échapper à la concurrence, ce qui est assez différent.

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On observera en premier lieu la valorisation croissante de la concurrence, et pas seulement sa reconnaissance comme un ressort essentiel des activités humaines. Cette dernière cause est entendue depuis longtemps : l'Occident est pénétré des analyses d'un Hobbes ou d'un Darwin... Mais limiter les effets dévastateurs de la compétition a constitué longtemps une raison d'être des institutions politiques, et davantage avec les progrès de la démocratie. Il semblerait désormais que l'évolution des institutions vise à lui offrir le plus grand champ possible et, cessant de la contenir dans des limites raisonnables, de vouloir combattre, au contraire, tout ce qui y fait obstacle. Le sens commun en vient un peu partout à affirmer que la concurrence est bienfaisante pour tous les acteurs du monde économique : pour les nouveaux entrants dans une activité, c'est bien sûr la condition même de leur entrée. Mais les discours dominants font aussi valoir que la concurrence assure toujours aux consommateurs les prix les plus bas et surtout que, à moyen terme, elle répand ses bienfaits sur les producteurs et les vendeurs les mieux installés. Deux arguments s'additionnent : l'un, vieux de trois siècles, aussi ancien que l'économie politique, pose que seule la concurrence, assurant un prix juste, " naturel ", permet aux diverses activités de se servir mutuellement de débouchés et ainsi d'obtenir le plus grand développement possible  [2][2] C'est l'argumentation qu'on trouve en tout cas dans... ; l'autre, un peu moins ancien, fait valoir que la concurrence est l'aiguillon indispensable de l'innovation...

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Sans juger de la pertinence de ces discours, on notera seulement que les milieux d'affaires n'en paraissent pas convaincus, à regarder les pratiques des acteurs les plus puissants : le paysage est dominé par les fusions, réalisées ou projetées, par des ententes, par des monopoles de fait appuyés sur des pratiques de ventes liées, résistant vigoureusement à des condamnations assez molles. Ainsi l'éditeur de logiciels Microsoft a-t-il été poursuivi pour abus de position dominante, notamment parce qu'il imposait son Media Player aux acheteurs de son système d'exploitation ; mais il échappe aux poursuites de la justice américaine, et les sanctions décidées par la Commission européenne, au terme d'une longue bataille, restent assez dérisoires  [3][3] Dès 2004, un juriste jugeait l'amende infligée à Microsoft.... Plus répandus sont des oligopoles qui laissent de moins en moins de place aux opérateurs modestes, a fortiori aux nouveaux entrants. Ainsi la France assiste-t-elle actuellement à une concentration de la presse, des médias et de l'édition entre les mains de trois ou quatre poids lourds, en violation, pour ce qui est de la presse, d'ordonnances qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, protégeaient une concurrence anciennement proclamée, celle-là, comme une condition de la liberté.

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Peut-être ne faisons-nous là que répéter les analyses d'un Adam Smith qui, quoique pénétré des bienfaits de la libre concurrence, notait que les marchands tendaient toujours au monopole et que les réunions de gens du même métier aboutissaient généralement à " une conspiration contre l'intérêt public ou à quelque dispositif pour faire monter les prix "[4][4] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes.... Mais sans doute le monde a-t-il, depuis, bien changé... En tout cas, aujourd'hui, la plupart des organisations patronales disent qu'il n'y a rien de mieux que la concurrence.

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Comment rendre compte de cette contradiction, sans nier la portée des discours, surtout lorsque ces discours sont suivis de transformations effectives dans les institutions ? Il importe de ne pas avoir une vision schématique des positions en présence : un peu d'usage de l'histoire nous rend attentifs à la fluctuation constante des attitudes et aux divisions qui traversent aussi bien les milieux du commerce et de l'industrie que les diverses instances des pouvoirs politiques. Et les historiens peuvent peut-être éclairer la question en se demandant comment les entrepreneurs français se sont accommodés de la concurrence au cours de notre histoire " contemporaine ".

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Ceci impose de lever d'abord deux difficultés. N'est-ce pas l'oubli de ces deux points qui rend parfois inintelligible la question de la concurrence ?

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La concurrence n'est qu'un élément dans le tissu complexe des relations commerciales : contrairement aux théoriciens néoclassiques, les historiens sont habitués à voir dans la concurrence un processus compliqué, très éloigné de la réalisation de l'équilibre général par le seul mécanisme des prix et des quantités. Les entrepreneurs, chacun le pense maintenant, ne disposent que d'une information imparfaite. Mais en outre ils sont conscients de la variation constante des rapports qu'ils entretiennent avec leurs confrères/concurrents, amis/adversaires : le concurrent d'hier est le partenaire de demain et inversement. Les praticiens disent mieux que les observateurs ne sauraient le faire ce jeu continu de conflits et d'alliances : le financier américain George Soros explique combien comptent, au-delà de la réussite des " transactions " ponctuelles, les " relations " nouées avec les partenaires dans le long terme. Il se rappelle ses premières expériences dans l'univers de la finance : " Le problème n'était pas de savoir ce que l'on connaissait mais qui l'on connaissait. " En 1836, le négociant en draps français André de Neuflize disait encore mieux ce grave dilemme du commerce : " Il est impolitique de se mettre en rivalité avec des personnes de la bienveillance desquelles on a besoin "[5][5] George Soros, La Crise du capitalisme mondial. L'intégrisme....

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Changements d'échelle et changements des règles du jeu : concurrence ou coopération s'exercent à plusieurs niveaux. On distingue évidemment concurrence intérieure et compétitivité extérieure, que discours et institutions peuvent traiter très différemment. Mais précise-t-on toujours bien de quoi on parle ? Et tient-on assez compte des mobilités de ce rapport intérieur/extérieur ? Mobilités qui tiennent à deux phénomènes : aux changements du cadre (création en France d'un marché national à la fin du XVIIIe siècle ou construction du grand marché européen à la fin du XXe siècle, mais aussi apparition de concurrences accrues à l'échelle des grandes métropoles ou des régions) et aux changements de dimension des acteurs économiques (nombre croissant d'entreprises opérant sur plusieurs marchés ou à l'échelle du monde).

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Or chaque changement d'échelle n'est-il pas l'occasion, pour les acteurs qui souhaitent consolider leur position, de remettre en cause les règles de la concurrence telles qu'elles étaient admises antérieurement ? En outre, volontairement ou involontairement, une confusion a pu s'opérer entre la question du cadre où se joue la concurrence et celle des règles qui s'appliquent à l'intérieur de ce cadre. Exemple : au sein de l'Union européenne aujourd'hui, la ligne générale de dérégulation, concernant surtout les services publics des Etats-membres, est souvent présentée comme la conséquence nécessaire de l'intégration dans un marché unique : l'espace doit être homogène. Est ainsi évacuée la question clé des régulations nécessaires à l'échelle de l'Europe, celle où pourtant se posent désormais des problèmes que les Etats ont dû résoudre antérieurement.

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Ceci rappelé, les plus belles réussites ont-elles récompensé des hommes qui s'exposaient pleinement au feu de la concurrence ? Sera plus longuement évoqué un XIXe siècle qui passe encore, dans bien des analyses, pour l'époque d'un capitalisme plus pur, entendez plus ouvert au jeu de la concurrence.

Au temps du capitalisme de concurrence ?

Une culture de la concurrence

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Les arguments ne manquent pas pour caractériser ainsi l'époque qui s'étend de la Révolution à la fin du XIXe siècle. Ils sont de trois ordres : dans le droit, dans les discours, et dans le fonctionnement même des marchés.

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Au sortir de la Révolution, l'édifice du commerce et de l'industrie apparaît fondé sur de nouvelles règles : les corporations et toute organisation collective ont été abolies par des lois de 1791, dans des conditions trop longues à évoquer ici. La rupture a été ressentie comme brutale par une grande part de la population, pas convaincue tout de suite des bienfaits de la libre concurrence. Mais le droit qui s'élabore, sous le Consulat et l'Empire, a entériné les nouveaux principes : plus d'activités réservées, il suffit de payer l'impôt de la patente pour exercer son commerce ou son industrie en n'importe quel point du territoire, chacun peut faire circuler ses marchandises, y compris les plus " sensibles ", comme les grains, base de l'alimentation. Et, dans le Code pénal entré en vigueur en 1810, un article (n? 419) évoque les prix établis par " la concurrence naturelle et libre du commerce ", pour condamner toute manoeuvre qui en produit la hausse ou la baisse.

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Ces textes renvoient à une doctrine, progressivement élaborée, abondamment exprimée chez les juristes mais aussi chez les hommes politiques et, bien sûr, chez les théoriciens de l'économie libérale. On observera seulement qu'un Jean-Baptiste Say déplore le chemin qui reste à parcourir pour que les principes passent dans la réalité, par exemple lorsqu'il critique les compagnies privilégiées auxquelles le gouvernement accorde l'exclusivité d'un trafic pour une marchandise ou une destination particulières. Ces distorsions n'empêchent pas l'élaboration d'un nouveau sens commun : la concurrence a pris une telle légitimité que les commerçants ou industriels qui souhaitent y échapper et présentent aux autorités une demande de protection particulière sont obligés de saluer d'abord le principe de concurrence avant d'expliquer leur besoin d'une dérogation !

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Nul doute que cette culture de la concurrence s'enracine dans la structure même de l'économie du XIXe siècle, pour au moins deux raisons : du côté de la production et des vendeurs, la dispersion des intérêts est réelle et, en comparaison surtout de l'évolution ultérieure, le poids des petits opérateurs indépendants se fait sentir. Il faut tenir compte aussi de l'apparition lente d'une consommation de type nouveau : des fractions de la population rurale et surtout urbaine sortent de l'autosubsistance, ayant le désir ou l'obligation d'acheter objets manufacturés et denrées de première nécessité. Elles accèdent au statut de consommateur après l'effondrement d'une tradition séculaire de réglementation et font parfois l'expérience douloureuse de pratiques anticoncurrentielles d'accaparement et de spéculation. Plus encore que les petits producteurs, ces acheteurs se retrouvent dans l'exigence d'une véritable concurrence.

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N'oublions pas enfin la concurrence qui s'exerce sur un autre marché : celui du travail, et plus souvent entre les travailleurs. Pendant toute la première phase de l'industrialisation, l'attachement des entrepreneurs à une rigoureuse interdiction des coalitions ne compte pas pour rien dans la valorisation générale de la notion de concurrence qui imprègne les discours publics et privés. Mais cet enthousiasme a des limites, de deux sortes.

Une concurrence qui s'arrête aux frontières

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Que la libre concurrence ne s'exerce pas à travers les frontières reste une évidence que les agriculteurs et les industriels français ne jugent pas contradictoire avec les nouveaux principes. Tout juste prennent-ils soin de se justifier quelquefois, en invoquant surtout les avantages de l'industrie anglaise qui rendent inconcevable de se mesurer à elle sans précaution. Et donc, jusqu'à 1860 au moins, les débats sur les questions douanières ne portent que sur la liste des prohibitions ou sur le montant des droits : on s'accorde pour repousser le libre-échange, et c'est la concurrence interne entre les branches, ou entre activités inégalement consommatrices de matières premières, de combustibles ou de produits semi-finis, qui s'exprime.

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Les succès remportés par les libre-échangistes anglais dans les années 1840 donnent pourtant plus d'audace à leurs émules français : théoriciens comme Bastiat (1850), négociants des grands ports, et industriels minoritaires, dans la soie notamment. Mais une puissante " Association pour la défense du travail national " s'organise alors contre la contagion du mal anglais. Les grands intérêts agricoles y côtoient les industriels des forges, de la chimie et du textile. Ce groupe de pression - où l'on situe parfois la naissance du syndicalisme patronal en France - s'oppose vivement en 1860 au traité de libre-échange conclu avec l'Angleterre par le gouvernement impérial. Ce dernier aura beau jouer des divisions et élargir un temps le cercle des partisans du libre-échange, cette politique ne résistera pas au changement de conjoncture des années 1880 : la politique protectionniste redeviendra officielle pour de longues années. Pour les plus puissants, manifestement, mieux valait s'abriter des concurrences extérieures. Mais à l'intérieur des frontières, la concurrence n'avait-elle pas aussi ses limites ?

Les voies de la préférence

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A regarder de plus près les success stories, apparaissent plusieurs raisons de douter que la fortune ait souri tout simplement à ceux qui offraient la meilleure qualité au meilleur prix. Ces éléments de réussite non négligeables doivent être complétés par d'autres qui empêchent de concevoir le commerce à l'image du sport (sport rêvé ou sport réel ?), où l'on recherche les adversaires les plus costauds et où l'on remet ses titres en jeu à chaque match. Les correspondances commerciales montrent l'ardeur avec laquelle le milieu d'affaires recherche la " préférence " : un avantage, à qualité et prix égaux, dans le débit ou la fourniture, qui s'obtient et s'entretient dans un jeu subtil de relations, à l'intérieur de réseaux plus ou moins formalisés.

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Au niveau le plus banal, on échange des renseignements sur les tiers (leurs prix, leurs produits, leurs matériels) avec un correspondant privilégié, plus confrère que concurrent. Foires, marchés, Bourses, chambres de commerce, outre leur fonction principale de transaction, sont des lieux de concertation où se nouent et se dénouent des relations plus ou moins avantageuses. Les études menées ces dernières années apportent par ailleurs des preuves nouvelles de l'existence d'accords et d'ententes qui échappent généralement à l'attention de la justice. Dans le textile du Nord au tournant des années 1820-1830, des conventions discrètes permettent d'unifier sur une même place les largeurs d'étoffe et le tarif des prix payés aux ouvriers au sein d'une industrie qui reste dispersée. Avec l'apparition d'entreprises d'une autre dimension, l'entente porte sur de plus grands enjeux. Ainsi des adjudications de marchés de rails dans la phase la plus active de construction des chemins de fer : les registres de correspondance de la compagnie des Houillères et fonderies de l'Aveyron conservent par exemple la trace des grandes manoeuvres opérées en 1841 lors d'une adjudication de rails pour le chemin de fer du Nord : dans les jours qui précèdent l'attribution officielle des marchés au ministère, les principaux fournisseurs du pays négocient clandestinement pour garder de hauts prix. Deux grands opérateurs se sont d'avance partagé le marché, et les autres se sont retirés, moyennant des compensations sur d'autres marchés, et même quelques versements d'argent étalés sur les deux années suivantes.

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Dès ces temps de " capitalisme pur ", on le voit, être compétitif n'est pas tout, et le libéralisme ambiant n'empêche pas les opérateurs les plus efficaces de jouer de la diversité des échelles et d'une panoplie où la relation de concurrence n'est qu'une relation parmi d'autres.

La concurrence officiellement maîtrisée ?

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La répétition des crises périodiques, à dater surtout de celle de 1846-1848, qui fut la plus profonde, conduit un certain nombre d'entrepreneurs à avouer plus ouvertement que la concurrence est dangereuse et à souhaiter mettre fin aux " chômages résultant d'une concurrence effrénée, irréfléchie et désastreuse pour chacun ", comme l'écrit par exemple, en 1856, Goldenberg, un important fabricant de quincaillerie alsacien. S'ouvre une longue période qui voit fleurir les ententes et coalitions patronales, mais elles restent encore secrètes, ou en tout cas discrètes, pendant plusieurs décennies. Il arrive que les tribunaux les condamnent et, si la loi de 1884 légalise les syndicats patronaux et ouvriers, les ententes restent prohibées... en principe.

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Elles concernent pourtant la plupart des secteurs de l'industrie française : dans la sidérurgie, les échanges informels ont fait place dès 1864 à l'organisation du Comité des Forges, qui partage les commandes et lutte systématiquement contre la baisse des prix. Encore un contrepoids s'exerce-t-il ici, dans la mesure où les compagnies de chemins de fer s'entendent pour opérer une pression de sens inverse ! On ne retrouve pas cet équilibre dans la chimie, lieu, à la fin du XIXe siècle, de forts investissements dont on ménage les retours par une forte cartellisation. Un peu plus tard, dans les premières années du XXe siècle, les compagnies charbonnières organisent un cartel qui contrôle bientôt les deux tiers de la production et peut ainsi s'imposer à tout le secteur. Le textile lui-même, considéré comme le foyer individualiste des entreprises familiales, est fort capable de limiter les inconvénients de la concurrence : les filtiers, les filateurs de coton et de lin s'organisent en cartel, et le syndicat des peigneurs organise la destruction d'équipements jugés excédentaires  [6][6] Cf. Jean-Luc Mastin, " Capitalisme régional et financement....

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La fin du XIXe siècle voit la cartellisation s'affirmer à une tout autre échelle : dans des branches aussi importantes que l'acier ou l'aluminium, elle prend une dimension internationale. Les Etats s'y impliquent diversement, d'autant que certains accords s'opèrent, on peut le penser, à l'insu des gouvernements : dans les années 1890, en pleine montée des tensions internationales et de l'agitation nationaliste, un cartel s'est organisé sur le marché des plaques de blindage entre des grands fabricants de matériel militaire de Grande-Bretagne, de France et d'Allemagne  [7][7] Cf. Gabriel Galvez-Behar, " Pour la fortune et pour......

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Le débat est ouvert, entre les historiens, sur le sens de toutes ces ententes : certains jugent qu'elles n'empêchent pas l'économie de rester globalement concurrentielle, faisant valoir qu'elles interviennent dans des conjonctures difficiles ou sur des marchés " fragiles ". Il est vrai que la forme du cartel, plus souvent choisie en France, laisse un peu plus s'exercer la concurrence que les intégrations plus poussées du Japon ou les konzern allemands, plus directement inspirés par le capital financier. Reste qu'une grande part des activités n'assurent leur rentabilité qu'en maîtrisant vigoureusement les effets de la concurrence.

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Les institutions finiront bien par suivre l'évolution de plus en plus manifeste des pratiques. En 1902, le jugement d'un tribunal de Lorraine, haut lieu de la sidérurgie, marque un tournant dans la jurisprudence : le comptoir qui réunit les entreprises métallurgiques régionales est lavé d'une accusation d'atteinte à la concurrence, car les juges considèrent qu'en fixant les prix de vente, il a agi " au mieux de l'intérêt général de la production d'une grande industrie ". Les premières décennies du XXe siècle voient la justice et les autorités reconnaître de plus en plus explicitement l'utilité et la légitimité des ententes. Pour autant, du moins, qu'elles paraissent avouables devant les clientèles et devant l'opinion publique. On pourra ainsi comparer ce qui se passe dans l'acier et dans le secteur pétrolier au cours des années 1920 : l'Entente internationale de l'acier, conclue en 1926, est un organisme officiel, mis en place sous l'égide des gouvernements de quatre des pays qui fonderont, trente ans plus tard, la Communauté européenne. Alors que les représentants des majors de l'industrie pétrolière mondiale se sont déguisés en chasseurs pour signer en 1928 un accord ultrasecret dans un petit village d'Ecosse  [8][8] Sur l'accord d'Achnacarry, cf. J. H. Bamberg, The History.... Sans doute bien des ententes de ce type se sont défaites dans la Grande Crise des années 1930. Mais toutes annonçaient un changement d'échelle décisif, signalaient un mouvement qui ne s'est pas démenti au cours du XXe siècle. C'est bien ce qui produit notre étonnement devant le retournement des discours et des institutions qui caractérise notre époque.

Une nouvelle culture de la concurrence

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Voici en effet qu'à nouveau, dans l'ensemble des pays industriels, dirigeants politiques et économiques semblent juger qu'il n'y a jamais trop de compétition. Et résonne une chanson de la concurrence assez semblable à la vieille chanson des premiers temps de l'industrialisation. C'est la tendance proclamée des politiques développées au cours des dernières décennies, alors que, autant qu'on sache, le mouvement de concentration des industries et des services ne semble pas s'être ralenti, bien au contraire. Les exemples n'abondent pas de réussites durables dans des situations très concurrentielles. Et pourtant, bien des discours rappellent le temps où ateliers et petites entreprises formaient l'essentiel du tissu industriel. Une évolution a pris fin, qui voyait se rapprocher les discours des pratiques, où la reconnaissance de la dimension véritable des affaires s'accompagnait, sous des inspirations keynésiennes notamment, d'une régulation plus ouverte par des politiques publiques.

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N'aimerions-nous pas comprendre ce nouveau déséquilibre des discours, qui négligent la permanente complexité du comportement des entrepreneurs, pour ne retenir et ne valoriser que la concurrence ? Il faudrait d'abord observer que, derrière cet étonnant consensus des competition policies, les points de vue sur la question convergent souvent à partir d'analyses différentes : la concurrence, état normal de l'économie qu'il s'agit de maintenir ? ou passé envisagé déjà de façon nostalgique ? ou horizon désirable mais encore lointain ? Il faudrait surtout déterminer ce que chacun aime dans la concurrence, en s'efforçant de distinguer des directions d'action que l'enthousiasme concurrentiel confond trop souvent. C'est, on le sait, au niveau européen (ou au-delà) que la question est désormais traitée.

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Une brochure, que la Commission européenne destine au grand public des " non-spécialistes ", décore d'une iconographie sportive la présentation des cinq points de sa politique de concurrence  [9][9] European Commission, " EU Competition Policy and the.... Deux de ses chapitres participent de la lutte contre les monopoles et oligopoles, " Making sure companies play fair " et " Examining mergers " : y sont condamnés non les positions dominantes, mais leur abus, qu'il revient aux juristes de déterminer. Et l'historien pourrait identifier là l'héritage d'une longue tradition de luttes contre les " accapareurs ", si le chapitre consacré aux fusions (mergers) ne précisait pas, d'entrée, que " la combinaison des forces peut élargir les marchés et bénéficier aux consommateurs ". Elle peut surtout " accroître la compétitivité de l'industrie européenne ", et l'on passe alors à un autre niveau de concurrence, tout autant valorisé que le précédent : la compétition qui oppose, sur les marchés mondiaux, des groupes transnationaux, nés, rappelons-le, d'une disparition des concurrences locales. Sous le titre " International cooperation ", la brochure européenne consacre donc son 5e chapitre, pour parler net, aux arbitrages nécessaires entre oligopoles et monopoles, tâche exercée en liaison avec les autres autorités en charge de la concurrence de par le monde.

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Leur action semblerait alors se situer au niveau des pratiques dominantes dans le monde du début du XXIe siècle, et l'on renouerait ici avec les considérations de politique économique qui amenaient à trier, depuis la fin du XIXe siècle, entre " bonne " et " mauvaise " concurrence ? Mais les chapitres 3 et 4 engagent dans une autre direction : " Opening up markets to competition " préconise l'entrée en concurrence (la " libéralisation ") d'activités de services (transports, énergie, postes, télécommunications) confiées jusqu'alors, au moins partiellement, à la puissance publique. S'agissant en particulier d'activités de réseaux, plusieurs expériences historiques ont montré la difficulté à les confier au libre jeu du marché et même les ravages que pouvait y produire une concurrence non régulée. Et il n'apparaît pas, d'autre part, que beaucoup de nouveaux entrants, a fortiori d'entreprises non oligopolistiques, soient désormais en mesure de s'y engager. Quant au point 4, " Monitoring State aid ", il annonce un contrôle rigoureux des aides publiques aux entreprises, jugées, sauf dérogation, contraires au bon fonctionnement de la concurrence. L'historien pourrait alors, au choix, rappeler le rôle déterminant joué par la puissance publique dans chaque phase d'innovation industrielle et les abris de divers ordres qu'elle a offerts, dans le passé, à de nouveaux entrepreneurs, incapables sans elle de... jouer le jeu de la concurrence. Ou, plus attentif à l'histoire contemporaine, il évoquerait l'importance des capitaux publics dans les politiques industrielles menées actuellement aux Etats-Unis ou au Japon.

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Que préconisent donc aujourd'hui les initiateurs des competition policies ? Un ralentissement de la concentration des marchés de biens, de services, de capitaux ? Admettons, pour le moins, que tout ne va pas dans cette direction, et même qu'une part des mesures prises ne contribuent qu'à rendre les autres plus urgentes ! Est-ce la concurrence sur le marché du travail qui est jugée insuffisante ? L'époque verrait alors revenir ce mobile qui, aux premiers temps industriels, poussa bien des entrepreneurs hésitants à devenir de farouches partisans de la concurrence. Si l'on peut identifier les choix idéologiques et les positions politiques qui, au moins en Europe, ont convergé dans une " lutte pour la concurrence ", aussi ardente que la lutte pour la vie, nous n'avons que des hypothèses sur la façon dont les entrepreneurs, les intérêts économiques, dans leur diversité, harmonisent aujourd'hui leurs discours et leurs pratiques : nous ne disposons malheureusement pas, pour le temps présent, des possibilités d'enquête que confèrent les archives de temps plus reculés. Une seule chose est sûre : une nouvelle fois, le changement d'échelle des problèmes économiques et sociaux conduit à la remise en cause des règles du jeu et rend nécessaire de combiner à neuf concurrence et démocratie.

Notes

[1]

L'Economie politique remercie les éditions LGDJ de l'avoir autorisée à reproduire cette version remaniée et actualisée de l'entrée " Concurrence " parue dans le Dictionnaire historique de l'économie-droit, XVIIIe-XXe siècle, sous la direction de Alessandro Stanziani, éd. LGDJ, 2007.

[2]

C'est l'argumentation qu'on trouve en tout cas dans la Dissertation sur la nature des richesses publiée par le magistrat français Boisguilbert en 1712.

[3]

Dès 2004, un juriste jugeait l'amende infligée à Microsoft si modeste que " par rapport au profit que Microsoft tire de son monopole, il ne serait même pas rationnel que la firme y mette fin " (Le Monde, 26 mars 2004). La condamnation à Luxembourg en 2007 ne corrigera pas les abus du passé, et on a observé que les contentieux n'abordaient pas même la question de la vente liée, manifeste dès l'achat d'un ordinateur.

[4]

Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776, point de vue longuement développé dans le livre IV, ch 2 (cf. trad. Germain Garnier, 1843, t. II, p. 52-63).

[5]

George Soros, La Crise du capitalisme mondial. L'intégrisme des marchés, Plon, 1998, p. 129 sqq. ; fonds Neuflize, Travail sur la fabrication des draps, Centre des archives du monde du travail, Archives Nationales, 44 AQ 5 (référence et document dus à Gérard Gayot).

[6]

Cf. Jean-Luc Mastin, " Capitalisme régional et financement de l'industrie, région lilloise, 1850-1914 ", mémoire de thèse, université de Lille 3, 2007, ch. 3.

[7]

Cf. Gabriel Galvez-Behar, " Pour la fortune et pour la gloire. Inventeurs, propriété industrielle et organisation de l'invention en France, 1870-1922 ", mémoire de thèse, université de Lille 3, 2004, ch. 6.

[8]

Sur l'accord d'Achnacarry, cf. J. H. Bamberg, The History of the British Petroleum Company, vol. 2 : The Anglo-Iranian Years, 1928-1954, Cambridge University Press, 1994, p. 528-534.

[9]

European Commission, " EU Competition Policy and the Consumer ", Luxembourg, Office for Official Publications of the European Communities, 2004.

Résumé

Français

Quiconque connaît un peu l'histoire des deux derniers siècles a de quoi s'étonner lorsqu'il voit ressurgir, dans un monde totalement différent, des discours sur la concurrence assez semblables à ceux des premiers temps de l'industrialisation. La perplexité s'accroît lorsqu'on voit s'affirmer au même moment deux tendances fortes, mais tout à fait contradictoires, des sociétés contemporaines : la concurrence est une valeur aujourd'hui partout saluée et dont la place s'affirme au sein de nos institutions (en Europe comme au Japon et aux Etats-Unis), alors qu'elle ne paraît pas tellement appréciée par les principaux acteurs du monde des affaires. Tout se passe comme si, dans la majorité des cas, les entrepreneurs s'efforçaient non pas d'être les plus compétitifs, mais d'échapper à la concurrence, ce qui est assez différent.

Plan de l'article

  1. Au temps du capitalisme de concurrence ?
    1. Une culture de la concurrence
    2. Une concurrence qui s'arrête aux frontières
    3. Les voies de la préférence
  2. La concurrence officiellement maîtrisée ?
  3. Une nouvelle culture de la concurrence

Pour citer cet article

Hirsch Jean-Pierre, « La concurrence : discours et pratiques, hier et aujourd'hui », L'Économie politique, 1/2008 (n° 37), p. 66-76.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2008-1-page-66.htm
DOI : 10.3917/leco.037.0066


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