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L'Économie politique

2008/2 (n°38)


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Dans une lettre datée du 26 avril 1927, John Maynard Keynes s'adresse à l'économiste américain John R. Commons dans les termes suivants : " Je suis tout à fait d'accord avec vos propositions pratiques. [...] J'aimerais beaucoup avoir quelques conversations avec vous sur cela [la question de la monnaie] et d'autres sujets. [...] Il me semble qu'il n'y a pas d'autre économiste avec lequel je me sente en si proche accord avec la façon de penser. " Dans Suis-je un libéral ?, il avait déjà écrit en 1925 : " Un éminent économiste américain, le professeur Commons, qui a été l'un des premiers à identifier la nature de la transition économique dont nous vivons les premières phases, distingue trois époques, trois ordres économiques, dans la troisième desquelles nous sommes en train de nous engager " [1925, IX, p. 303]  [3][3] C'est sous cette forme que nous ferons référence à.... Or, on sait que, sous la plume de Keynes, le qualificatif d'éminent n'a rien de fortuit. On y entrevoit la marque du " groupe de Bloomsbury ", ce groupe d'intellectuels et d'artistes progressistes auquel appartenait Keynes et dont l'un des membres, Lytton Strachey, avait consacré un essai aux Eminent Victorians [1980].

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Que savons-nous sur les itinéraires parallèles et les destins croisés de ces deux grands économistes ? C'est ce que nous voulons découvrir ici, en se fixant comme objectif de montrer que, pour peu que l'on veuille s'en donner la peine, on parvient à retrouver le spectre de Keynes à Madison, chez Commons, et à apercevoir, même furtivement, l'ombre de Commons à Cambridge.

Au commencement fut l'influence déterminante... de la mère !

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Keynes et Commons ont vu le jour dans des milieux sociaux fort différents. D'un côté, John Maynard Keynes (1883-1946), rejeton de la bourgeoisie anglaise, élevé dans la plus pure tradition britannique des écoles prestigieuses ; de l'autre, John Rogers Commons (1862-1945), issu d'un milieu modeste, a connu très tôt des difficultés, notamment scolaires, et la nécessité de retrousser ses manches. Pourtant, les points qui les rapprochent sont beaucoup plus nombreux que ceux qui les séparent.

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Une figure commune s'impose d'emblée dans le parcours des deux personnages. Tant pour Commons que pour Keynes, la mère a joué un rôle beaucoup plus important que celui du père dans leur parcours et leurs orientations sociales et politiques.

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Commons est né à Hollansburg, dans l'Etat de l'Ohio, le 13 octobre 1862, dans une famille de la classe moyenne. Son père exerce toutes sortes d'activités, au premier rang desquelles le métier d'imprimeur. Le regard de Commons vis-à-vis de son père est souvent dur. Il le dépeint comme un homme quelque peu dépassé par les événements ; il en serait resté à l'âge du troc, si bien que l'économie monétaire et de crédit lui demeure étrangère, lui qui pourtant travaille dans le commerce et l'artisanat. Quant à sa mère, presbytérienne, il semble qu'elle a eu beaucoup plus d'influence sur l'éducation de son fils. Elle est professeur et diplômée d'Oberlin College. Elle enverra plus tard son fils dans cette même institution pour parfaire son éducation qu'elle jugeait insuffisante. Mais son influence ne s'arrête pas là. Militante de la première heure, elle joue un rôle non négligeable pour l'abolition de l'esclavage et la lutte contre l'alcoolisme. C'est assurément sa mère qui lui transmet la fibre " réformiste " et le pousse à s'impliquer dans la vie sociale, la logique des presbytériens voulant que l'obtention de la Grâce divine soit tributaire de l'engagement dans l'accomplissement de bonnes actions. D'ailleurs, la mère, accompagnée de son fils, participe à la création de l'Anti-Saloon League à Oberlin, un organisme qui a pour finalité de lutter contre les ravages de l'alcool, en particulier dans les milieux les plus modestes de la société.

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Comme l'écrit L. G. Harter, Commons passera tout au long de sa vie " d'un mouvement de réforme à un autre " [1962, p. 37]. De cet environnement familial stimulant, Commons gardera l'esprit de tolérance transmis par ses parents et qui l'habitera jusqu'à la fin de sa vie. A cet esprit tolérant, s'ajoute la dimension éthique présente dans ses premiers écrits - on pense ici à la doctrine du christianisme social comme toile de fond de son ouvrage Social Reform and the Church - et qui culmine avec son concept de capitalisme raisonnable, traduisant sa volonté de proposer des solutions démocratiques aux problèmes économiques et sociaux de son époque.

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Le milieu dans lequel naît Keynes est sensiblement différent, du moins sur le plan matériel. Sans être issu de l'aristocratie, Keynes voit le jour dans une famille plutôt aisée où l'on a peu à se soucier des questions financières. Son père, John Neville Keynes, est professeur de logique et d'économie politique à Cambridge. Il est l'auteur de traités de logique et de méthodologie de l'économie politique qui ont longtemps fait autorité. Florence Ada Brown, sa mère, est, comme celle de Commons, une femme très engagée. Elle est à l'avant-garde de l'action sociale et du combat féministe, luttant pour le droit de vote des femmes et étant même la première d'entre elles à être élue maire de Cambridge  [4][4] Voir Hession [1985, p. 20-21] pour une liste plus exhaustive.... Là aussi, il semble bien que la mère a joué un rôle capital dans la trajectoire du fils et dans son penchant pour la voie de la réforme, si l'on en croit Hession [1985] et Harrod [1951]. D'ailleurs, Keynes maintiendra jusqu'à sa mort une correspondance ainsi que d'étroites relations avec sa mère, plus qu'avec son père en tout cas. A tel point qu'il y a quelques années paraissait une biographie de Keynes, très controversée, dans laquelle son auteur, David Felix [1999], défendait une thèse pour le moins déroutante. Il y interprétait la vie et l'oeuvre de John Maynard Keynes à l'aune des rapports présumés conflictuels qu'il entretenait avec son père, John Neville. Couvert d'amour maternel dès son plus jeune âge, souvent maltraité par son père et ses maîtres d'Eton, Maynard se serait vengé par la suite de ces humiliations en s'opposant indirectement au père. Ainsi, son Treatise on Probability serait une " révolte " dirigée contre le traité de méthodologie de son père. Cette thèse est certainement exagérée, mais elle a quand même le mérite de porter l'attention sur le rôle prépondérant de la mère dans la formation et l'orientation du fils.

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La biographie de Roy Harrod, malgré son ton plus réservé, est plus instructive sur le sujet, notamment à travers sa séduisante thèse sur les " présupposés de Harvey Road ", cet ensemble de valeurs qui orientèrent au départ la vision sociale de Keynes. Harvey Road est le nom de la rue où se trouvait la confortable demeure parentale où Maynard est né et a vécu jusqu'à l'âge adulte. Les " présupposés " sont les valeurs que ses parents lui ont transmises et qu'il conserva toute sa vie, en dépit de sa lutte contre le victorianisme : élitisme, réformisme social, sens du devoir, éthique du travail et, enfin, souci du bien-être collectif.

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La figure de la mère est donc incontournable pour comprendre les trajectoires respectives de Commons et Keynes. Peut-on dire pour autant que les deux personnages étaient à la recherche d'un père de substitution ? En effet, une figure protectrice masculine s'impose dans le parcours de chacun des deux économistes : Alfred Marshall pour Keynes et Richard Ely pour Commons.

Des rapports atypiques à l'institution universitaire

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Si Keynes a connu les plus prestigieuses écoles d'Angleterre, en dépit - comme Commons - d'une santé fragile, collectionnant ainsi les plus hautes distinctions en raison de sa supériorité intellectuelle reconnue, Commons est passé par des moments plus délicats d'échecs scolaires, notamment du fait de ce qu'il appelait lui-même " l'irritation du doute ". Les propos de Wesley Mitchell nous renseignent bien sur ce trait de caractère : " [Il] ne croyait pas les choses parce qu'il les trouvait imprimées dans des livres. Il devait découvrir par sa propre investigation si une chose était vraie ou non " [1969, p. 703]. Cette curiosité n'a pas manqué de lui créer des problèmes, aussi bien durant ses années d'études que durant ses premières expériences d'enseignement [Atkinson et Oleson, 1998].

Des débuts difficiles

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Chose assez surprenante pour être signalée, Commons et Keynes n'ont jamais soutenu de thèse en économie, handicap insurmontable pour quiconque souhaiterait faire carrière dans l'université d'aujourd'hui. Ce qui n'empêcha pas les deux économistes de devenir des enseignants de renommée, polyvalents et partisans d'un enseignement non académique. Les diplômes universitaires - difficilement acquis - par Commons avaient pour principal contenu l'étude de l'histoire et de la sociologie. Il en va de même pour Keynes, qui s'est très tôt spécialisé dans l'étude des mathématiques et de l'histoire. Il n'étudia l'économie qu'à titre secondaire, en vue de la préparation d'un concours d'entrée à la haute fonction publique britannique. Son " initiation " académique, si l'on peut exprimer les choses de cette manière, se résuma à huit petites semaines tout juste, sous l'égide d'Alfred Marshall [Dostaler, 2002]. Déçu par sa note à cette épreuve, on lui prête ce commentaire amer, sans doute apocryphe, dirigé contre ses examinateurs : " J'en savais plus en économie que mes correcteurs " !

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Influencé et même fasciné, comme les membres de son entourage, par la philosophie naissante de son maître George Edward Moore, sa thèse portera sur les fondements logiques des probabilités. Il y développera une bonne part de sa vision et bon nombre des thèmes qui feront l'originalité de son approche économique, comme l'incertitude, l'importance du temps et la nécessité de l'action.

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Sa seconde place au concours lui ouvre les portes du Bureau des Affaires indiennes (Indian Office), à Londres, qu'il ne tarde pas à quitter tellement il s'y ennuie  [5][5] On rapporte que sa première réalisation fut de superviser.... Son voeu le plus cher est de rentrer à Cambridge pour y enseigner. Son retour s'avérera plus difficile qu'il ne le pensait. Sa thèse, ou plus exactement sa dissertation pour l'accession au statut de fellow, est critiquée par les membres du jury, Alfred North Whitehead en particulier, et on lui conseille de revoir sa copie, ce à quoi il s'attelle pour ne la publier sous sa version finale qu'en 1921. Entre-temps il parvient à obtenir le grade de fellowship. Ainsi débute sa carrière d'enseignant.

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Commons connaît les mêmes mésaventures au sein du milieu universitaire. Mal à l'aise dans un système où l'on exalte la mémoire au détriment de la curiosité et de l'intuition, il ne doit son salut qu'à la bienveillance de ses professeurs, qui voient en lui des qualités certaines d'intelligence. C'est ainsi qu'il obtient une bourse qui lui permet de poursuivre ses études à l'université Johns Hopkins, car y enseigne celui qui deviendra son maître, Richard Ely, un des prestigieux membres de la nouvelle école américaine  [6][6] Parmi lesquels on compte les noms, outre Richard Ely,..., composée de jeunes économistes ayant fait leurs classes en Allemagne au sein des séminaires de l'école historique allemande. Dès lors, Ely restera un personnage important dans la carrière de Commons.

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Commons entame par la suite une carrière d'enseignant. Il était resté sur une première expérience douloureuse d'instituteur dans un village où son incapacité à reproduire une expérience décrite dans un manuel lui avait fait perdre la face vis-à-vis de ses élèves. Ses expériences en tant que professeur à l'université ne sont guère plus convaincantes. Il débute cette nouvelle carrière à l'université Wesleyan (1890-1891) - en remplacement d'un certain Woodrow Wilson, futur président des Etats-Unis et cible de Keynes dans Les Conséquences économiques de la paix -, puis successivement à Oberlin (1891-1892), à Bloomington (1892-1895) et à Syracuse (1895-1899). A chaque fois, son parcours se solde par un cuisant échec, non en raison de ses qualités d'enseignant, indiscutables, mais à cause d'une insertion difficile dans le moule universitaire. Lors de son passage à Bloomington, désirant obtenir une augmentation de son traitement, Commons écrit au président de l'université et lui annonce que l'université de Syracuse souhaite s'attacher ses services en lui proposant des conditions salariales plus intéressantes. Commons espérait poursuivre sa carrière à Bloomington avec des conditions de travail plus avantageuses. Mais il se voit opposer une fin de non-recevoir, le président lui enjoignant d'accepter sur le champ l'offre de Syracuse. Il s'exécute, mais la mort dans l'âme. De cette douloureuse expérience, Commons retiendra le rôle et l'importance du pouvoir de marchandage et de la psychologie de la négociation à l'oeuvre dans les transactions. Jamais plus il ne se hasardera à négocier un relèvement de traitement. Son passage à Syracuse n'est guère plus convaincant, et c'est par la petite porte qu'il finira par quitter le milieu universitaire pour le monde " pratique ". Commence alors pour lui une traversée du désert qui va durer cinq longues années.

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Pour Keynes également, l'entrée à l'université n'a pas été de tout repos. Comme on l'a vu, il a dû revoir sa dissertation avant d'accéder au grade de fellowship. Et sans l'intervention de Marshall, figure tutélaire de Cambridge, Keynes n'aurait probablement jamais enseigné à King's College. Marshall, qui rêvait de faire de Keynes un économiste, s'en réjouit aussitôt : " Je suis véritablement enchanté que vous vous joigniez à notre équipe d'économistes. Je pense qu'elle constitue un groupe soudé, brillant, d'hommes sérieux, porteurs des plus hautes promesses pour l'avenir " [cité dans Keynes, XV, p. 14]. Maynard demeurera fidèle à Cambridge jusqu'à sa mort, en deviendra un pilier et y imposera une tradition de pensée dissidente face à la London School of Economics de Lionel Robbins et Friedrich Hayek. Il recevra par ailleurs de prestigieuses distinctions de l'université de Columbia, là où Mitchell exerçait, et de la Sorbonne, qui lui décerneront toutes deux un titre de docteur honoris causa.

Un travail d'équipe

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Commons est un enseignant atypique, partisan d'une méthode socratique, faite de discussions où l'enseignant fait part de ses doutes et invite ses auditeurs à être acteurs plutôt que spectateurs. Il associe ses étudiants à ses recherches et à ses publications, et parvient à constituer autour de lui un vaste groupe de chercheurs et d'enseignants qu'il fait vivre au rythme de réunions hebdomadaires et de travaux collectifs. Aussi, c'est à un de ses étudiants, Francis Bird, qu'il doit la définition du concept de " valeur raisonnable " si crucial dans son schéma théorique. Plongé dans la rédaction de son projet de loi sur l'indemnisation des accidentés du travail, Commons butte sur la définition précise permettant d'identifier le caractère raisonnable et non forcément rationnel de ce qui fait l'objet de l'indemnisation. Après avoir consulté de multiples recueils de décisions de justice et de nombreux annuaires de jurisprudence, Bird proposera une formulation du raisonnable fondée sur l'idée du plus haut degré de progrès déjà atteint.

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Commons pose finalement ses valises à Madison pour enseigner à l'université du Wisconsin. Sans l'intervention de son maître Richard Ely, il n'aurait probablement pas retrouvé un poste à l'université. D'ailleurs, dans son autobiographie, Myself [1934b], il compare son retour à l'université à une seconde naissance, reconnaissant par là même la dette immense qu'il a contractée auprès de son mentor. Mais Commons n'est pas pour autant un chercheur isolé. Il poursuit l'oeuvre de Ely et fonde pour cela la Wisconsin School of Institutional Economics. Il réunit autour de lui une équipe de jeunes chercheurs qu'il forme et associe activement à ses travaux. Les ouvrages écrits en collaboration avec ses étudiants sont l'illustration de la dimension collective de son oeuvre. Il suffit pour s'en convaincre de consulter la volumineuse encyclopédie History of Labour in the United States, qui n'aurait sans doute jamais vu le jour sans l'assistance de ses étudiants.

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Commons devient ainsi un enseignant apprécié de ses élèves, et sa réputation dépasse même les frontières de l'Etat du Wisconsin. L'économiste italien Carlo Pagni, un des étudiants qui ont activement participé aux séminaires de l'université du Wisconsin en 1932, va même jusqu'à écrire que " Commons est sans doute l'économiste actuel qui a exercé le plus d'influence aux Etats-Unis, et il n'y a pas d'université américaine qui n'ait, comme professeur quelqu'un de ses élèves " [Pagni, 1935, cité par Pirou, 1939, p. 144]. Commons réunit également, en dehors de l'université, un cercle d'amis composé d'hommes politiques, de fonctionnaires, d'économistes et d'étudiants. Le groupe se rencontre jusqu'à très tard dans la nuit chaque vendredi, raison pour laquelle on les appelle les " Friday Niters ", " niters " étant un dérivé argotique du mot " night ". C'est d'ailleurs à ses amis qu'il dédie son autobiographie, tant ces derniers ont compté pour lui.

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De son côté, Keynes n'est pas un enseignant au sens classique du terme. D'ailleurs, sa vie se déroule davantage dans les bureaux du Trésor, dans les salles de rédaction, aux tables de négociation et dans les commissions que dans les amphithéâtres. Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, il n'officie plus que quelques heures par an et prend toujours le soin d'exposer et de débattre de ses idées nouvelles devant ses étudiants à partir des épreuves de ses livres. Quelques-uns des éléments qui composaient ses cours nous sont parvenus à travers les notes de plusieurs de ses étudiants, notamment Thomas Rymes [1986 et 1989].

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Ils ont ainsi le privilège d'assister à l'éclosion de la révolution keynésienne et au passage crucial entre le Treatise on Money et la Théorie générale. Jusqu'en 1932, Keynes donnait chaque automne un cours intitulé " La théorie pure de la monnaie ", en référence au premier volume du Treatise publié deux ans auparavant. Le 13 octobre 1932, il déclare à son assistance : " Messieurs, il y a un sens au changement dans l'intitulé de ces cours - de "La théorie pure de la monnaie" à "La théorie monétaire de la production" " [rapporté par Tarshis, cité dans Skidelsky, 1992, p. 460]  [7][7] Pour Lorie Tarshis, un étudiant de Keynes témoin de.... Avec ce changement d'intitulé et de contenu, la voie qui mène vers la Théorie générale est ainsi tracée. Par cette déclaration, Keynes marque la rupture définitive avec la théorie classique et fait de la monnaie la pierre angulaire de son édifice.

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Comme le note Joan Robinson [1948], on peut considérer que la Théorie générale n'aurait jamais vu le jour sans la présence aux côtés de son auteur d'un groupe de jeunes disciples tout acquis à sa cause. En effet, Keynes est un homme bien entouré. De l'avis de l'auteur, son Treatise on Money n'est pas une réussite, Keynes ayant trop changé d'orientation pendant sa rédaction, ce qui expliquerait son manque de cohésion. Les critiques ne tardent pas à pointer du doigt les failles de l'ouvrage, en particulier Hayek, ce qui a le don d'irriter l'économiste de Cambridge. Piqué au vif, sa réponse est cinglante, Keynes arguant qu'il faut envoyer au plus vite l'auteur de Price and Production à l'asile ! Rien n'y fera. Keynes ne parvient pas à " museler " Hayek. Et pour la seconde fois  [8][8] Keynes avait sollicité une première fois Piero Sraffa..., il charge Sraffa de répondre à l'économiste autrichien. Son ami ne tarde pas à s'exécuter, et de fort belle manière de surcroît [Sraffa, 1932]  [9][9] L'article de Sraffa a donné lieu à de vifs échanges....

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Insatisfait par son Traité, Keynes se remet au travail, mais cette fois avec l'aide des jeunes économistes qui l'entourent et forment le Circus[10][10] Sur le Circus, voir Keynes [XIII, p. 337-343]., lequel se met au service du maître de Cambridge. Le groupe commence à se réunir dès les premiers mois de 1931, juste après la sortie du Treatise, pour discuter de l'ouvrage et en sonder les faiblesses. Il est composé de ses plus proches amis et disciples. Il compte parmi ses membres Austin et Joan Robinson, James Meade, Piero Sraffa, ainsi et surtout que Richard Kahn, fidèle parmi les fidèles. C'est lui qui sert de messager entre le groupe et Keynes, ce dernier n'assistant pas aux réunions. Ce rôle lui vaudra le surnom d'Ange Gabriel. Mais son influence ne se limite pas à un rôle de transmetteur : tout au long de la préparation de la Théorie générale, Richard Kahn assiste Keynes en relisant et en corrigeant les épreuves du livre. Il est même à l'origine d'un des concepts clés de l'édifice keynésien puisque c'est lui qui fournit à Keynes la formalisation du précieux concept du multiplicateur, qui permet de quantifier les effets de la hausse de l'investissement (et, au-delà, d'une relance budgétaire) sur le revenu et l'emploi [Kahn, 1931]. Cet apport crucial fait dire à Schumpeter qu'on pourrait considérer Kahn comme le coauteur de la Théorie générale [Schumpeter, 1954, p. 1172]. Ce jugement peut paraître excessif mais il traduit la dimension collective de l'oeuvre de Keynes. Joan Robinson abonde dans le même sens en présentant l'opus magnum de Keynes comme une oeuvre collective, produit d'une transformation théorique dont la Théorie générale ne représenterait qu'une étape parmi d'autres : " Mais par théorie générale je ne désigne pas le livre célèbre de cet auteur. Certes cet ouvrage est très important, mais il n'est ni complet ni définitif. Il constituait, lors de sa parution, une sorte de compte-rendu provisoire sur un mouvement d'idées en cours de développement. [...] Ce que j'entends par l'expression de théorie générale est plutôt une méthode d'analyse. C'est un corps vivant d'idées qui se développe et qui produit des résultats très différents suivant qu'il est appliqué à des circonstances différentes par telle ou telle personne " [Robinson, 1948, p. 185].

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Au-delà du Circus, Keynes prend le soin de réunir ses propres " monday nighters " dans son Club d'économie politique, composé de ses meilleurs étudiants triés sur le volet, de ses collègues et d'invités extérieurs, afin de discuter de multiples sujets et de ses idées en particulier, où elles sont mises à rude épreuve.

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Toutefois, l'entourage de Keynes ne se réduit pas à ses collègues économistes. Outre le fait qu'il est un professeur reconnu et apprécié, Keynes est aussi un personnage public intervenant dans tous les médias et à tous les niveaux du pouvoir. Il côtoie les hommes politiques britanniques les plus influents de son époque, tels Churchill, Asquith ou encore Lloyd George. Il compte aussi parmi ses plus proches amis les artistes, les écrivains et les intellectuels britanniques les plus importants de l'époque. Ils forment ensemble le Bloomsbury Group, du nom du quartier de Londres où se trouve la maison dans laquelle ils se réunissent, au 46 Gordon Square  [11][11] C'est de cette adresse qu'est envoyée la lettre à Commons.... Ce groupe à la réputation controversée, qui comptait parmi ses membres Virginia Woolf, James et Lytton Strachey, Duncan Grant et tant d'autres, était alors à l'avant-garde du combat social, contre l'hypocrisie de l'esprit puritain victorien et pour l'avènement d'une société nouvelle où la liberté individuelle ne serait pas sacrifiée sur l'autel du calcul benthamien. Ils étaient progressistes [Guesnerie, 2006] et avaient noué des contacts étroits avec leurs homologues américains [Roazen, 2001]. Le mouvement progressiste auquel ils appartenaient avait pour ambition de promouvoir une société juste et un capitalisme raisonnable. Un tel projet ne pouvait passer que par de profondes réformes politiques.

Un positionnement identique sur l'échiquier politique

Deux réformistes

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S'il fallait retenir ne serait-ce qu'un seul domaine dans lequel la vision de Keynes et celle de Commons se rejoindraient pour ne faire qu'une, la politique serait incontestablement le thème majeur. Keynes et Commons accordent le primat au politique sur l'économique, au service du social. De même, sur l'échiquier politique, les deux auteurs se réclament du nouveau libéralisme  [12][12] Parmi les mesures que Keynes assignait au nouveau libéralisme,.... Les propos de John Dewey, dont la philosophie pragmatiste fait partie intégrante de ce mouvement critique du libéralisme classique et de la doctrine du laisser-faire, illustrent parfaitement l'idéologie du nouveau libéralisme : " Si les premiers libéraux avaient mis en avant le fait que leur interprétation particulière de la liberté dépendait du contexte historique, ils ne l'auraient certainement pas transformée en une doctrine applicable en tout temps et en tout lieu. Ils auraient alors certainement reconnu que la liberté dépend des conditions sociales à chaque période du temps. [...] De même, ils auraient alors compris que la liberté individuelle qu'ils proclament nécessite le contrôle social des forces économiques dans l'intérêt de la grande masse des individus " [Dewey, 1935, p. 34]

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Ce mouvement de reconstruction du libéralisme politique s'est d'ailleurs produit des deux côtés de l'Atlantique, comme le note Dewey [1935, p. 23-24]. Dans ce passage, il insiste sur le nom du philosophe anglais Thomas Hill Green. Ce dernier, en compagnie de Leonard Hobhouse et de John Hobson, a été l'un des fers de lance de la reconstruction du libéralisme radical qui prendra le nom de nouveau libéralisme en Angleterre. Il se trouve justement que Thomas Hill Green a exercé une influence sur Commons et Keynes, si bien que Skidelsky présente Keynes comme " le dernier des grands libéraux anglais " [1992, p. XV]. Quant à Commons, il rapporte dans son Institutional Economics qu'il fut dénommé le " Dernier Mohican du libéralisme " [1934a, p. 901].

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Traditionnellement, l'institutionnalisme historique américain est considéré comme un courant de pensée radical, à la marge du marxisme, proposant des réformes en profondeur du capitalisme allant même jusqu'à la remise en cause de l'ordre de marché. Une telle assertion est partiellement vraie, du moins en ce qui concerne la tradition de pensée initiée par Veblen et ses successeurs. Elle l'est moins pour Commons. Ce dernier est d'ailleurs considéré comme le moins radical des institutionnalistes, pour avoir beaucoup plus porté l'éclairage sur la nécessité de concilier les intérêts individuels, en s'appuyant notamment sur l'éthique et le droit. En conséquence, son interventionnisme est moins brutal qu'il n'y paraît. Commons, à la différence de Veblen, n'a jamais prôné un changement radical des rapports de propriété. Il privilégiait au contraire des solutions internes au cadre capitaliste - " je souhaitais réguler le système et non le détruire " [Commons, 1934b, p. 118] - par l'extension notamment des pouvoirs de l'Etat. Témoin au premier rang de la crise du capitalisme et de la montée des extrémismes, de tous les institutionnalistes, ce penchant pour le réformisme le rapproche le plus de Keynes.

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On retrouve chez les deux auteurs une position commune hostile à tout changement violent visant à renverser l'ordre social. Commons et Keynes rejettent aussi bien le collectivisme russe que le fascisme ou le nazisme, sans toutefois les placer sur le même plan. Ces systèmes ont la fâcheuse tendance, selon eux, à sacrifier la liberté individuelle au profit d'un contrôle collectif par trop contraignant. L'Institutional Economics de Commons aboutit à une réflexion sur l'avenir du capitalisme où l'auteur exprime ses craintes de voir les théoriciens de la " Managerial School " dominer, car cette dernière, à laquelle il rattache des penseurs très éloignés les uns des autres comme Othmar Spann ou Karl Marx, est fondée uniquement sur les transactions de direction et de répartition, au détriment des transactions de marchandage  [13][13] Pour Commons, la transaction est l'unité économique.... La préoccupation commune avec celle de Keynes est donc bien la réconciliation de l'action collective, des transactions de marchandage et de la liberté politique.

Emploi et syndicats

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Marqués par la grave crise qui a secoué le système capitaliste à la fin des années 1920, Commons et Keynes convergent pour désigner tous deux le chômage de masse comme le principal fléau du capitalisme, qui risque d'en créer sa propre perte : " Le défaut le plus grave dont le capitalisme doit se corriger en premier lieu, c'est son insouciance à assurer aux travailleurs la sécurité dans leur emploi [...]. Il constitue une menace non seulement pour le capitalisme lui-même, mais pour la nation et pour la civilisation " [Commons, 1921, p. 77] ; " Le vice marquant du capitalisme, c'est le chômage " [Commons et alii, 1925, p. 152]. Et Commons de poursuivre, comme en écho, dans son Institutional Economics : " Le problème le plus sérieux de la civilisation capitaliste est le chômage " [1934a, p. 804] ; aussi, le plus prioritaire de tous les objectifs de stabilisation " est celui du maintien du plein emploi de façon durable " [ibid., p ; 804]. Quant à Keynes, le passage de référence qu'on n'omettra pas de citer figure au début du chapitre qui clôt sa Théorie générale de l'emploi... : " Les deux vices marquants du monde économique où nous vivons sont le premier que le plein emploi n'y est pas assuré, le second que la répartition de la fortune et du revenu y est arbitraire et manque d'équité " [Keynes, VII, p. 372].

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Pour Keynes comme pour Commons, le principal lien social dans les sociétés modernes est constitué par l'emploi. Dès lors, un individu sans emploi est un individu exclu et désocialisé, sans accès à la monnaie. La généralisation de ce fléau à l'ensemble de la société peut provoquer le désordre et la destruction de la cohésion sociale. C'est à l'institution en charge justement de la cohésion sociale que revient la tâche de remédier au chômage. Dans leur assaut contre le laisser-faire [Atkinson et Oleson, 1998], Keynes et Commons rejettent toute réponse sacrificielle au problème du chômage de masse et assignent à l'Etat et aux institutions la charge de remédier à ce mal social. Les réponses de Commons sont du même ordre que celles de Keynes. En effet, par des politiques budgétaires et monétaires appropriées, l'Etat doit relancer l'activité économique par la création de pouvoir d'achat, en usant notamment de la politique des grands travaux [Commons, 1934a, p. 589-590] et de l'emploi [Commons et alii, 1925], à laquelle est associée une politique monétaire active menée de concert avec la banque centrale.

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Mais cette adhésion au nouveau libéralisme, qui les place plutôt au centre de l'échiquier politique, n'empêche pas les deux auteurs d'avoir le coeur qui penche souvent à gauche, du côté des socialistes. On sait par exemple que Sidney et Beatrice Webb étaient très appréciés de Commons. Au début des années 1900, ce dernier entreprend la lecture d'Industrial Democracy [Webb, 1897]. Fasciné par l'ouvrage, il y puise son autre concept crucial de working rules [Commons, 1934b, p. 71]. En effet, à la façon des époux Webb, Commons met les règles au centre de son analyse, afin de montrer que la pratique ouvrière et l'action collective peuvent déboucher sur la production de normes à même de peser sur les activités de travail et de stabiliser les conflits d'intérêts [Lallement, 2005]. D'une tout autre manière, Keynes était également très proche du couple anglais, et leurs chemins se croiseront à de nombreuses reprises. Sidney Webb avait approché Keynes pour qu'il soit candidat sous l'étiquette travailliste à une élection partielle : " J'ose espérer que vous n'écartez pas cette idée. Si vous vous décidez finalement d'aller de l'avant, des gens de Cambridge feront circuler une formule de candidature pour vous, et nous sommes certains qu'elle sera signée par de très nombreux jeunes hommes. Evidemment, nous ne nous attendons pas à ce que vous soyez élu ! Mais vous obtiendrez une minorité respectable et cela améliorerait beaucoup l'ambiance " [S. Webb cité dans Keynes, 1918, XVI, p. 266].

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Cette proximité avec le socialisme ne s'arrête pas là. La sympathie de Commons pour le milieu ouvrier et les syndicats ne manquèrent pas de lui attirer des problèmes. C'est ce qui explique en grande partie ses échecs successifs dans le système universitaire. Dans toutes les universités où il a exercé, il s'est souvent vu reprocher sa trop grande affinité avec le milieu ouvrier et ses tendances socialistes. A son arrivée à Syracuse, où il allait occuper la chaire de sociologie, il alla même jusqu'à dévoiler au président de l'université son penchant socialiste [Pirou, 1939, p. 137]. Mal lui en prit ! A la première occasion, ce dernier supprima la chaire que Commons occupait, le laissant sans emploi. Commons passa alors cinq années hors de l'université. Il collabora alors à plusieurs grandes enquêtes sur le milieu ouvrier et sur l'immigration, avant de réintégrer l'université, précisément à Madison, dans l'Etat progressiste du Wisconsin.

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Quant à Keynes, la fin des années 1920 est pour lui l'occasion de se rapprocher d'Ernest Bevin, un syndicaliste de renom, secrétaire général du Transport and General Workers Union et futur ministre du Travail. Leur rencontre date de la commission Macmillan où ils forment, avec Reginald McKenna, un trio progressiste farouchement opposé à l'explication traditionnelle du chômage par les salaires trop élevés, défendue par la coalition orthodoxe réunie autour du Trésor et des grands banquiers et industriels, faisant front derrière les deux économistes Gregory Clay et Lionel Robbins. Prenant le contre-pied de l'analyse classique du marché du travail, Keynes déclare à cette époque que la détermination des " rémunérations relatives [est] fonction des forces historiques et sociales, pas de lois naturelles " [XXV, p. 7]. Séduit par ces propos, Bevin va même jusqu'à déclarer que Keynes est " un économiste plein de compassion envers la classe ouvrière " ! [Skidelsky, 1992, p. 345]. Dire de Keynes qu'il était l'ami de la classe ouvrière est néanmoins quelque peu exagéré. Ses propos sur le " prolétariat grossier " sont là pour nous le rappeler. Mais une chose est sûre au moins, il a consacré la plus grande partie de sa théorie à trouver les moyens de résorber le chômage et à combattre la déflation salariale prônée par les conservateurs. Les premières phrases des notes finales sur la philosophie sociale de sa Théorie générale sont sans appel.

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La voie qui mène vers son opus magnum est jalonnée de violentes attaques contre les politiques d'austérité menées contre la classe ouvrière. Son combat contre le chômage est sans doute le plus important qu'il ait eu à mener, et bon nombre de ses autres batailles en découlent. Lorsqu'en 1925 l'Angleterre décide de retourner à l'étalon-or, il fustige cette décision et publie dans la foulée un brûlot dirigé contre son Premier ministre. Le titre est sans équivoque : " Les conséquences économiques de Mr Churchill ". La référence à sa dénonciation du diktat de Versailles six ans auparavant est peut-être dure mais elle a le mérite de faire réfléchir. Dans ce pamphlet, Keynes prend fait et cause pour la classe ouvrière, qui va supporter seule les coûts de cet ajustement. Seule une baisse systématique des salaires monétaires des ouvriers des industries exportatrices permettra de restaurer la compétitivité de l'Angleterre, sérieusement affectée par la hausse du cours de la livre. Par la suite, Keynes se déclarera en sympathie avec les Trade Union Congress dans la grève générale consécutive à celle des mineurs, qui paralyse le pays à la suite de la décision du Premier ministre : " Mais mon coeur, contrairement à mon jugement, est du côté des travailleurs. On ne peut m'inciter à percevoir les T.U.C. [Trade Union Congress] comme des forces délibérées de la communauté, qui doivent être écrasées avant qu'on ait discuté avec elles " [Keynes, 1926, XIX, p. 532].

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Keynes prend le parti des travailleurs dans la grève générale qui secoue le pays. Il rejette toute méthode violente, qu'elle émane des syndicats ou du gouvernement pour briser le piquet de grève. Dans un court article du 19 mai 1926, " The need of peace by negociation ", à paraître à l'origine dans l'organe éditorial du mouvement progressiste américain, le New Republic, Keynes prône la négociation pour sortir de l'impasse. Cette position " pacifiste ", favorable à la conciliation des intérêts des groupes sociaux et au compromis social, n'est pas sans rappeler celle adoptée par Commons lorsqu'il oeuvrait en tant que conseiller auprès des syndicats et dans les commissions industrielles.

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Au cours de son intermède professionnel, loin de l'université, Commons a multiplié les contacts dans le milieu ouvrier et syndical. Il se lie ainsi d'amitié avec un célèbre syndicaliste, Samuel Gompers, lui aussi progressiste [Hofstadter, 1963], dont il restera très proche jusqu'à la fin de sa vie.

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A son arrivée à Madison, dont l'université était réputée pour abriter en son sein des enseignants aux opinions subversives, Commons s'entoura d'une jeune équipe et fonda par la même occasion la Wisconsin School of Institutional Economics, dont l'objet était de réfléchir sur ce que nous appelons aujourd'hui l'économie du travail, d'un point de vue institutionnaliste. On remarque, en outre, que la majorité des chercheurs qui ont appartenu à ce groupe étaient d'origine populaire et avaient eu fréquemment une expérience du travail manuel, comme Commons, qui fut ouvrier typographe dans sa jeunesse.

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Bien que solidement installé à l'université du Wisconsin, son séjour à Madison ne fut pas un long fleuve tranquille. Un jour, Commons prit l'initiative d'inviter dans ses cours l'anarchiste Emma Goldman ainsi que William Foster, militant des International Workers of the World, qui tenta d'introduire dans l'American Federation of Labor des idées révolutionnaires et devint, en 1921, l'animateur d'un groupe communiste [Morel, 1975]. Cette idée n'était pas du goût de tous car ses collègues durent prendre sa défense devant le conseil des régents de l'université, ces derniers n'ayant visiblement pas apprécié son initiative.

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On ne trouve pas d'événements équivalents dans la vie de Keynes, si tant est qu'il faille en chercher. Néanmoins, Keynes a toujours volontairement brouillé les pistes dans son attitude politique pour mieux se rapprocher du Parti travailliste. Ainsi, il lui est arrivé successivement de se réjouir de la révolution russe - " Les nouvelles de Russie m'ont grandement réjoui et excité ", écrit-il à sa mère -, d'écrire que le socialisme est la seule voie de l'avenir [IX, p. 290 ; XXI, p. 34 et p. 492] et de se déclarer à gauche du Parti travailliste - " je suis sûr que je suis moins conservateur dans mes opinions que l'électeur travailliste moyen " [IX, p. 309], pour lequel il a voté pour la première fois en 1936 [Dostaler, 2002]. Son opinion à l'égard de Lénine était, en effet, assez surprenante. Il semblait même fasciné par le personnage. Paraphrasant le poète américain Walt Whitman, il déclarait : " la république de [m]on imagination se situe à l'extrême gauche de l'espace céleste " [ibid., p. 309]. Tout au long de sa vie, Keynes n'aura de cesse d'appeler à une entente entre libéraux et travaillistes contre les conservateurs.

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Enfin, il est intéressant de préciser que les deux auteurs avaient une vision commune du rôle de l'économiste comme conseiller du prince. Nul besoin d'en refaire la démonstration pour Keynes, sa réputation dans le domaine étant déjà établie. Moins connue, par contre, est la participation active de Commons aux réformes économiques et sociales entreprises aux côtés du sénateur progressiste de l'Etat du Wisconsin, Robert la Folette, dont il fut par ailleurs le plus proche conseiller et l'ami, à travers la rédaction de lois pionnières en matière d'Etat-providence [Da Costa, 2006], comme celle sur l'indemnisation du chômage mise en oeuvre en 1931. Ce sera l'unique exemple régional dont disposera le New Deal de Franklin D. Roosevelt lorsqu'il s'agira d'étendre ce genre de mesure à l'ensemble du territoire américain. L'histoire des origines intellectuelles du New Deal reste à faire, et nul doute que la place de Commons dans cette histoire y est fondamentale [Colander et Landreth, 1996]. Comme il le disait dans ses Mémoires, Commons envisageait le rôle de l'économiste comme celui de conseiller du prince [Commons, 1934b, p. 88]. Il n'est donc pas étonnant que, comme Keynes, il ait fréquenté de près les hommes d'Etat afin de distiller ses conseils et proposer ses réformes dans le sens du capitalisme raisonnable. Emboîtant le pas de Keynes, Commons usa également de la lettre ouverte au Président afin d'infléchir l'action de Roosevelt qui venait d'être élu et qu'il a rencontré à de nombreuses reprises [Barber, 2001].

Deux esprits pragmatiques articulant pensée et action

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Autre particularité commune aux deux personnages, leur expérience personnelle a participé à la formation de leurs idées, au point qu'il est impossible de les comprendre sans y faire référence. Cette posture relève typiquement de l'orientation pragmatiste de leur esprit.

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Les présupposés éthiques qui guidèrent Commons, comme Keynes, l'ont conduit à s'intéresser avant tout aux problèmes de l'homme [Parsons, 1985, p. 757] plutôt qu'aux grandes constructions théoriques abstraites, et à toujours garder ses distances vis-à-vis de la " science du fauteuil ", pour reprendre l'expression de Martin Bronfenbrenner [1985] au sujet des institutionnalistes.

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Dans Myself, Commons qualifie la démarche qu'il a adoptée tout au long de sa recherche et de ses activités de " pragmatisme en action " [1934b, p. 160]. Cette attitude renvoie au fait qu'au cours de ses activités de recherche, d'enseignement et de fonctionnariat, jamais déconnectées les unes des autres, Commons a toujours articulé pensée et action, théorie et faits, rejetant par là même le cloisonnement et l'abstraction propres à la théorie dominante. Ce pragmatisme en action est marqué du sceau de la " double réforme ", comme le dit si bien Laure Bazzoli [2000, p. 45], à savoir un réformisme théorique tiré des expériences pratiques, et un réformisme social et politique éclairé par la théorie. De ses recherches, de ses enseignements et de ses participations multiples à la vie sociale en tant que citoyen, Commons a tiré les éléments pour élaborer une économie institutionnaliste en phase avec la réalité et au service de la société. Par conséquent, plus que chez bien des auteurs, la compréhension de son oeuvre est nécessairement liée à son expérience, conformément à la vision pragmatiste qu'il s'est très tôt donnée. Il le dit lui-même de fort belle manière : " Mon point de vue s'appuie sur ma participation à des activités collectives de laquelle je dérive une théorie du rôle joué par l'action collective dans le contrôle de l'action individuelle " [Commons, 1934a, p. XXX].

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Si la postérité du projet commonsien ne s'est pas manifestée, notamment par la fondation d'un courant de pensée se réclamant du maître, à la différence d'un Keynes ou d'un Veblen, il a su insuffler son esprit de réforme à l'université du Wisconsin, université pionnière dont l'Etat fut un véritable laboratoire de la démocratie aux Etats-Unis, et former toute une génération d'économistes qui deviendront les théoriciens du New Deal. A Allan Gruchy, qui lui reprochait un jour d'avoir été incapable de former des continuateurs à son travail intellectuel, Commons répliqua : " Je pense que mon défaut est de diriger mes étudiants vers les affaires publiques - vous savez, j'en ai une quantité dans le New Deal à Washington, mais ils ont leurs propres idées, pas les miennes. J'ai, en fait, beaucoup d'ennuis avec mon "école", ils sont glorieusement indépendants " [cité par Gruchy, 1967, p. 240, n. 32].

46

Laissons à ce sujet la parole à Kenneth Boulding, dont le témoignage à propos de Commons est très évocateur. Voici ce qu'il déclara à son sujet, lors d'un congrès de l'American Economic Association, en 1956 : " John R. Commons est un personnage unique, très différent de Veblen ou de Mitchell. Si on cherche un équivalent britannique, on le trouve immédiatement dans les Webb - peut-être plus en Sidney Webb - si seulement Commons avait eu Béatrice ! Tout comme les Webb ont écrit l'histoire future de l'Angleterre, Commons à travers ses étudiants a été à l'origine intellectuelle du New Deal, de la législation du travail, de la sécurité sociale, de tout le mouvement dans ce pays vers l'Etat-providence. L'histoire de l'influence intellectuelle de Commons n'a pas encore été écrite. Il ne suscite pas l'intérêt personnel comme peut le faire Veblen, ni même comme Mitchell, mais on trouve ses étudiants partout, à la fois dans les universités et dans le gouvernement. Il a été le premier "brain truster" - opérant, il est vrai, la plupart du temps seulement auprès du gouvernement de l'Etat du Wisconsin mais établissant un modèle de grande importance pour la prochaine génération. Il a eu la capacité incroyable d'inspirer une génération entière d'étudiants, dont bien peu comprenaient 10 % de ce qu'il voulait dire. Son écriture théorique est obscure est maladroite... " [Boulding, 1957, p. 7].

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La vie de Keynes fut tout aussi passionnante et mouvementée. Homme d'action, de terrain, autant que théoricien, il fut tour à tour ou simultanément professeur, intendant universitaire, directeur de revue, haut fonctionnaire, expert auprès de commissions, conseiller d'hommes d'Etat, militant politique, négociateur international, homme d'affaires, journaliste, spéculateur, fermier, collectionneur de livres rares et d'oeuvres d'art, administrateur de théâtre... [Dostaler, 2005]. La liste est longue tant la vie de Keynes fut riche en expériences. De toutes ses activités, Keynes a toujours su tirer les leçons qui lui permirent de faire avancer sa théorie en cohérence avec " le monde dans lequel nous vivons réellement " [Keynes, VII, p. 259]. De son expérience en tant que spéculateur et conseiller du gouvernement, Bradley Bateman [1996] nous dit que Keynes a intégré l'incertitude au coeur de ses travaux. Aussi, de Versailles à Bretton Woods, en passant par le Trésor et la Banque d'Angleterre, il a acquis une conscience aiguë du rôle et du fonctionnement des institutions, qu'il a su mettre à profit dans son projet théorique visant à la réforme du capitalisme par le biais de l'action collective.

48

Ainsi, conformément à sa vision incertaine du monde et à sa conception réaliste du savoir [Lawson, 2003], Keynes a su articuler ses activités académiques, privées et publiques en insistant sur le lien fondamental entre théorie et pratique [Gruchy, 1948 ; Foster, 1991].

49

Pour Keynes comme pour Commons, il y a donc d'abord une vision politique, fondée sur une éthique pragmatiste à laquelle est subordonnée l'analyse économique. Cette vision est éclairée par un horizon : celui d'un capitalisme régulé par l'action collective.

50

In fine, si Keynes et Commons appartiennent bien à l'histoire de notre discipline, leur plaidoyer commun pour un capitalisme raisonnable ne les exclut nullement de son actualité, tout au contraire !


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Notes

[1]

Centre de recherche sur l'industrie, les institutions et les systèmes économiques d'Amiens.

[2]

Je tiens à remercier particulièrement Ali Bouhaili, Gilles Dostaler et Patrick Maurisson pour leurs commentaires précieux sur une version préliminaire de ce travail. Je demeure bien sûr seul responsable des éventuelles erreurs ou omissions.

[3]

C'est sous cette forme que nous ferons référence à l'un des trente volumes des OEuvres complètes de Keynes (Collected Writings) mentionnées en bibliographie.

[4]

Voir Hession [1985, p. 20-21] pour une liste plus exhaustive des activités sociales de Mrs Florence Keynes.

[5]

On rapporte que sa première réalisation fut de superviser l'exportation d'un taureau avec pedigree vers Bombay ! Ce qui est sûr, c'est que Keynes consacra la plupart de son temps à la rédaction de son futur Treatise on Probability.

[6]

Parmi lesquels on compte les noms, outre Richard Ely, de John Bates Clark, Henry Carter Adams, Edmund James, Simon Patten, Edwin Seligman...

[7]

Pour Lorie Tarshis, un étudiant de Keynes témoin de la scène, " c'était la sonnerie de clairon annonçant l'ouverture de la révolution keynésienne " [entretien avec Tarshis dans Colander et Landreth, 1996, p. 55].

[8]

Keynes avait sollicité une première fois Piero Sraffa pour rédiger une critique " dévastatrice " de la théorie de la valeur de Marshall [voir Sraffa, 1926]. On remarquera au passage que Keynes, bien que sceptique quant à la théorie de la valeur de son maître, ne l'a pas attaqué de front mais a chargé un de ses amis de le faire à sa place...

[9]

L'article de Sraffa a donné lieu à de vifs échanges avec Hayek, publiés dans le numéro suivant de l'Economic Journal.

[10]

Sur le Circus, voir Keynes [XIII, p. 337-343].

[11]

C'est de cette adresse qu'est envoyée la lettre à Commons que nous citions en ouverture.

[12]

Parmi les mesures que Keynes assignait au nouveau libéralisme, son programme comportait un volet eugéniste, dont il s'est toutefois progressivement éloigné. Il se trouve que Commons était également partisan d'une rationalisation de la population et qu'il a également adhéré au mouvement eugéniste [voir Cot, 1989].

[13]

Pour Commons, la transaction est l'unité économique de base. Il en distingue trois catégories, selon leur objet et le statut des acteurs : les transactions de marchandage (libre négociation entre égaux en droit), de direction (relations d'autorité et d'obéissance entre inégaux en droit) et enfin de répartition (transfert et partage de la richesse) [Commons, 1931]. Pour une présentation détaillée, voir Bazzoli [2000].

Plan de l'article

  1. Au commencement fut l'influence déterminante... de la mère !
  2. Des rapports atypiques à l'institution universitaire
    1. Des débuts difficiles
    2. Un travail d'équipe
  3. Un positionnement identique sur l'échiquier politique
    1. Deux réformistes
    2. Emploi et syndicats
  4. Deux esprits pragmatiques articulant pensée et action

Pour citer cet article

Thabet Slim, « Keynes et Commons : histoires parallèles, destins croisés », L'Économie politique, 2/2008 (n°38), p. 77-100.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2008-2-page-77.htm
DOI : 10.3917/leco.038.0077


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