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L'Économie politique

2008/3 (n° 39)


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Le nom de Wilhelm Steinhitz ne doit rien vous dire. L'histoire de cet homme, pourtant, mérite quelque attention. Né en 1871 à Allensbach, sur le lac de Constance, dans le Land du Bade-Wurtemberg, troisième rejeton d'une famille modeste passée inaperçue, il tint longtemps un petit commerce de friandises avant d'être ruiné par la crise de 1923 en Allemagne. Surnommé "Tonton Wilhelm" par les enfants qui fréquentaient sa boutique, il était resté célibataire. On ne lui connaissait qu'une liaison, avec une femme invisible dont beaucoup assuraient qu'elle ne devait exister que dans son esprit d'homme seul.

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A partir de l'année 1906, tous les témoignages concordent : dès qu'il le pouvait, Steinhitz prenait le train de Kreuzlingen. Parfois il restait dans la jolie petite ville jusqu'au lendemain. Les mauvaises langues soutenaient qu'il se rendait à l'asile d'aliénés Bellevue pour voir "sa folle". D'autres laissaient entendre qu'il était lui-même un peu dérangé. En tout cas, ces allées et venues contribuèrent à entretenir la suspicion à l'égard d'un homme au comportement indéfinissable. D'autant qu'une petite fille, restée un soir trop longuement dans l'arrière-boutique, alimenta la méfiance. Le magasin de Steinhitz fut peu à peu déserté. Une rumeur tenace finit par qualifier Tonton Wilhelm de "pervers".

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En réalité, Steinhitz avait découvert le grand amour. Il s'était épris d'une jeune femme à la beauté triste qui, au sortir de son magasin, avait, le 25 décembre 1905, distribué à n'en plus finir des bonbons aux enfants agglutinés autour d'elle. Ce n'était pas ce geste généreux qui avait conquis le boutiquier mais des yeux insondables, perdus au milieu d'un visage absent. Le faux sourire de cette cliente insolite avait ajouté à l'atmosphère irréelle de la rencontre. Notre homme courut après elle, ils échangèrent quelques mots, il lui serra la main des deux siennes avant de revenir tout guilleret à son commerce. Cette seule scène avait suffi à le conquérir. Le lendemain, il se présentait au Privatsanatorium Bellevue de Kreuzlingen et demandait Else Blankenhorn.

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Dans la chambre, il fut surpris de découvrir une espèce d'atelier d'artiste. Des pinceaux, des chiffons, des pots de peinture, des crayons, des gommes de toute sorte semblaient dispersés au hasard à travers la pièce. Les murs, décorés de dessins, couverts de personnages difformes, donnaient le tournis. Un ordre impeccable régnait en revanche sur l'unique table. Des feuilles s'y empilaient soigneusement comme des cartes.

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La pensionnaire semblait n'avoir pas remarqué la présence du visiteur. Avec une règle en bois graduée, elle continuait de découper des petits rectangles qui s'ajoutaient à une pile déjà imposante. Elle jetait par terre tout ce qui ne lui convenait pas. Ce jour-là, quoique Wilhelm fût resté plus de deux heures en sa compagnie, Else ne prononça pas un seul mot. De temps à autre, elle interrompait son découpage pour lui adresser un regard furtif. Elle sourit quand il s'esquiva.

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Steinhitz revint régulièrement. Il s'asseyait sur le lit et attendait que sa dulcinée lui prête attention. Elle l'y autorisait, à condition qu'il ne la touche pas. Parfois, ils parlaient beaucoup, de tout et de rien. D'autres fois, Else Blankenhorn peignait ou dessinait sans jeter un regard à celui qu'elle appela plus tard "mon ami".

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Des semaines durant, les feuillets sur la table s'amoncelèrent en tas d'égales hauteurs. Steinhitz les voyait s'élever de visite en visite. Elle se plaignait du manque de place. Elle affirma que le sous-sol lui serait nécessaire si elle voulait mener à bien son entreprise : fabriquer des billets de banque. Elle réclama une autre pièce plus grande, avec au moins cinq tables, mais la direction de la clinique refusa poliment.

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Steinhitz vit grossir les billets qu'Else dessinait avec soin. Non seulement leur nombre augmentait, mais leur valeur nominale aussi. De quelques unités au début, ils atteignirent bientôt des millions, puis des milliards de marks. L'un des tout derniers "valait" dix mille milliards. Il représentait trois visages féminins de couleur rose brique surmontant une sorte d'aigle à tête de chèvre.

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Quand elle eut épuisé son stock de papier, l'artiste se contenta de confier à son ami Wilhelm qu'elle pouvait désormais quitter la clinique, retrouver la ville grâce à l'argent dont elle disposait. Elle pourrait d'ailleurs payer les frais d'hospitalisation et même laisser quelque chose au personnel. Avec le reste, elle prendrait une automobile découverte pour aller jusqu'où bon lui semblerait. Elle emmènerait son ami avec elle. Même, elle lui proposa d'acheter une maison où ils s'installeraient ensemble, le plus loin possible de Kreuzlingen, pourquoi pas à Berlin ?

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Les médecins avaient diagnostiqué chez Else une "démence précoce". Ils ne lui accordaient pratiquement aucune chance de retour à une vie normale. Wilhelm Steinhitz comprit qu'elle resterait enfermée pour toujours à Bellevue, à moins qu'elle ne soit admise dans un autre établissement. Pourtant, à ses yeux, elle ne présentait pas d'affection particulière. Certes, il lui arrivait de rester prostrée de longs moments tandis qu'à d'autres elle jetait toutes ses forces dans la création artistique, mais cela justifiait-il un tel traitement ? Hormis ces variations brusques, elle ne différait en rien des femmes et des hommes de tous les jours. Sauf peut-être sur un point : elle parlait toujours à voix basse en se tenant les lèvres, par peur qu'elles ne brûlent et la fassent disparaître dans ses mots.

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L'histoire de la relation amoureuse entre ces deux êtres n'aurait rien d'exceptionnel si elle n'avait connu un curieux prolongement, tout à fait inattendu.

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L'état de la malade empira. Par un matin glacial, le 18 février 1919, elle fut transférée au centre de santé de Constance Reichenau. Nous ne disposons d'aucune information sur les raisons de ce changement. Il est possible que ses frères Erich et Fritz aient choisi un endroit plus adapté au cas de leur soeur, avec l'appui de Bertha Pekorani, l'infirmière privée que la famille Blankenhorn payait pour rester auprès d'elle et qu'Else croyait régler personnellement avec ses propres billets. Elle y resta jusqu'au 11 octobre 1921 puis fut hospitalisée à Constance, où elle s'éteignit un mois plus tard.

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Jusqu'à cette échéance, Wilhelm Steinhitz passa le plus clair de son temps en compagnie de celle qui fut l'amour de sa vie. Il apprit ultérieurement qu'un certain Bleuler avait désigné par "schizophrénie" la maladie d'Else, ce qui pour lui ne changeait pas grand-chose. Il découvrit aussi que des patients d'un docteur viennois devenu célèbre, un certain Sigmund Freud, avaient également séjourné au Centre Bellevue de Kreuzlingen.

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Peu de temps après la mort d'Else, deux événements allaient bouleverser la douzaine d'années qu'il restait de vie à Steinhitz. Le premier fut sa rencontre avec le psychothérapeute Hans Prinzhorn.

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Ce dernier avait pris contact avec lui, précisément sur la recommandation du Centre Bellevue. Ce docteur, assistant de Karl Willmanns à l'hôpital psychiatrique de l'université de Heidelberg, était chargé d'étudier la modeste collection d'oeuvres produites par des patients de l'institution, mais il avait décidé de la transformer en un ensemble majeur. Il collectait tout ce qu'il pouvait : dessins, manuscrits, tableaux, objets créés par des internés à travers toute l'Allemagne. Steinhitz, à qui Else Blankenhorn avait laissé nombre de ses billets de banque pour payer son infirmière, en confia une partie à Prinzhorn. Ce dernier se vanta bientôt d'avoir réuni plus de cinq mille travaux exécutés dans diverses institutions psychiatriques depuis 1890. En 1919, il obtint du ministère de l'Education allemand l'ouverture d'un "Musée de l'art pathologique", constitué d'une seule salle, puis organisa en 1921 une exposition à la galerie Zinglers Kabinett de Francfort, avant de publier en 1922 à Berlin, chez Springer Verlag, un livre qui remporta un indéniable succès, notamment auprès de peintres professionnels.

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De ses conversations avec Prinzhorn, Steinhitz conserva un sentiment de malaise. Ce docteur parlait d'Else comme d'une folle, même s'il lui reconnaissait du talent. Il prétendit, après avoir démissionné de l'université de Heidelberg pour s'installer à son compte, qu'il aurait pu la soigner bien mieux que ses collègues de Reichenau ou de Bellevue. Steinhitz regrettait d'avoir donné des billets de plusieurs centaines de milliards de marks à un homme qui n'avait rien compris au génie d'une femme exceptionnelle, une véritable visionnaire. Concevoir de telles coupures monétaires l'attestait. Quel aveuglement conduisait à la déclarer démente ? Qu'en savait-il, ce Prinzhorn ? Avait-il pénétré son cerveau ? Connaissait-il ses projets ? Comment pouvait-il juger de ses intentions sans avoir jamais passé ne serait-ce qu'une heure auprès d'elle ?

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Le second événement acheva de convertir Steinhitz. Il acquit la conviction que tous les "psy quelque chose" méritaient le même sort : être interdits d'exercice.

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Entre le mois de janvier 1923 et le mois d'octobre de cette même année, il saisit l'importance du travail d'Else Blankenhorn : elle avait percé à jour les évolutions du capitalisme allemand. Comme tous ses compatriotes, Steinhitz savait bien que les prix augmentaient trop vite, que la monnaie nationale se dépréciait elle aussi trop rapidement, mais cette situation ne l'avait pas alerté outre mesure. A la mort d'Else, 1 dollar s'échangeait contre une centaine de marks. Quand Wilhelm fut obligé de vendre les murs de ce qui avait été son magasin de bonbons, au cours de l'été 1922, le taux était passé à 1 contre plus de 500. C'est en 1923 qu'une certitude définitive le gagna. Des billets de banque aux valeurs faciales comparables à ceux d'Else commencèrent de se répandre partout. A Constance, les banques affichaient la contrepartie de 1 dollar en marks : au 1er janvier 1923, 9 000 ; le 6 janvier, 100 000 ; le 9, 10 000 000 ; le 11 octobre, deuxième anniversaire de l'arrivée d'Else à l'hôpital de Constance, 10 milliards de marks. Elle avait donc bien tout prévu. Des billets de centaines de milliards de marks, émis par la banque centrale ou par les régions, circulaient, passaient de main en main, permettaient d'acheter de quoi se nourrir. A une époque où les prix changeaient d'heure en heure, où il fallait payer un repas dès la commande, où un oeuf valait 800 marks et où 500 grammes de beurre en valaient 15 000, la fortune d'Else l'aurait assurément protégée du désastre  [1][1] On peut voir la représentation d'un billet de 10 000....

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Dès ce moment, Steinhitz n'en démordit plus. La scandaleuse note accompagnant les oeuvres d'Else exposées à Francfort en 1921 - "Cas 160 : démence précoce" - démontrait l'ignorance de tous les incapables qui avaient tourné autour d'elle pendant tant d'années. Avec sa perspicacité, elle aurait pu s'emparer du pouvoir, devenir la maîtresse du monde. Mais non, elle avait su rester humble.

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Il fallait que la terre entière en prenne conscience. Telle fut la tâche à laquelle se consacra Wilhelm Steinitz dès 1924 et jusqu'à sa mort, le jour même de l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler, le 30 janvier 1933. Il essaya de sensibiliser certains députés de gauche, quelques artistes, plusieurs membres du gouvernement, des professeurs, des journalistes. Sans succès. Il crut obtenir gain de cause en s'adressant au Völkischer Beobachter, le journal racheté par Hitler en 1920 et devenu sous son impulsion quotidien en 1923. Dans une longue lettre, retrouvée par un chercheur de l'université du Michigan, il exprime sa conviction et supplie le "futur guide [Führer] de l'Allemagne" de faire en sorte que la vérité soit établie. Les archives ne signalent cependant aucun article publié à ce sujet par l'organe officiel des nationaux-socialistes.

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Cette démarche fut-elle bien inspirée ? Ce n'est pas certain. En 1935 à Nuremberg, les nazis organisèrent leur première exposition consacrée à l'"art dégénéré", avant de recommencer à Munich et dans neuf autres villes d'Allemagne en 1937. Pour démontrer l'ineptie des peintres d'avant-garde, les oeuvres de ces artistes baptisés "judéo-bolchévistes" étaient présentées avec celles de handicapés mentaux, d'enfants et de fous. Les billets d'Else Blankenhorn figurèrent chaque fois en bonne place.

Notes

[1]

On peut voir la représentation d'un billet de 10 000 marks d'Else Blankenhorn sur le site Web www. psychiatrie-erfahrene. de/ eigensinn/ museumneu/ else_blankenhorn_1bis3. htm

Pour citer cet article

Rachline François, « La conversion de Steinhitz », L'Économie politique, 3/2008 (n° 39), p. 69-74.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2008-3-page-69.htm
DOI : 10.3917/leco.039.0069


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