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L'Économie politique

2008/3 (n° 39)


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Quel est l'impact de la culture de la consommation sur le bien-être des personnes et leur culture citoyenne ? Ce débat tend à s'enfermer dans un face à face entre deux points de vue contraires et irréductibles. La première approche insiste sur la dimension pathologique de la société d'abondance. Dans ce contexte, on considère que l'émergence, ces dernières décennies, d'une société très riche en produits et en marchandises - et, de ce fait, très séduisante -, ainsi que d'un mode de vie hyperconsommateur, a eu des effets préjudiciables dans les domaines psychologique, civique et environnemental. Certains ont alors définitivement opposé les notions de richesse et de bien-être sur la base d'un certain nombre d'indicateurs, tels que le bonheur individuel ou encore l'augmentation des cas de pathologie mentale et du nombre de divorces. Les défenseurs de cette thèse nous disent que l'excès de choix nous conduit à la maladie et en particulier à la dépression. Les tendances et aspirations à la consommation - depuis la manie de la télévision jusqu'à la surconsommation affichée (toujours plus, maisons et voitures toujours plus impressionnantes...) - sont rendues coupables de l'érosion de la famille, de la vie associative et de la participation à la vie politique [Layard, 2005 ; Offer, 2006 ; Schor, 1998 ; Schwartz, 2005].

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La seconde approche est fondée sur un postulat tout à fait différent, illustré, au Royaume-Uni, par les récentes réformes des services publics. Selon ce point de vue, le choix offert aux individus est une source de responsabilisation et de renouveau démocratique. Les tenants de cette thèse considèrent que l'Etat-providence a laissé la place à une société d'abondance qui nous rend plus individualistes, plus informés et plus exigeants. Dès lors, les démocraties doivent s'adapter. Et, au lieu de traiter le citoyen comme un "client" passif, les services publics doivent le considérer comme un consommateur actif et informé [Blair, 2002 ; Clarke et al., 2007 ; Bevir et Trentmann, 2007a].

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Le programme du Conseil de l'Europe sur le bien-être et l'engagement citoyens permet de nuancer ce clivage quelque peu brutal. En effet, les deux thèses que nous venons d'exposer ont tendance à se fonder sur des conceptions trop monolithiques ou simplistes de la consommation et de la citoyenneté. Le citoyen n'agit pas toujours dans le sens de l'intérêt général, et un taux de participation élevé à la vie politique ou aux élections n'est pas forcément la preuve d'une bonne santé démocratique (par exemple, en Allemagne, pendant la période de la République de Weimar). De même, nos habitudes de consommation ont des origines très diverses : dans certains cas, elles sont en effet égocentriques ou visent à asseoir notre statut social ; mais dans d'autres cas, ces habitudes peuvent être également altruistes et sociables (par exemple la coutume de faire des cadeaux, le choix de l'alimentation biologique, ou encore les loisirs).

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En vérité, avocats et adversaires de ce que l'on appelle, en utilisant un anglicisme, le "consumérisme" se fondent souvent sur les mêmes a priori très contestables. En effet, s'ils ont souvent des analyses différentes sur le phénomène en question, les deux camps ont tendance à considérer le "consommateur" comme une sorte de maniaque de la marchandise et un individu particulièrement égocentrique - par opposition au "citoyen", tourné vers l'autre. Jusqu'à une date récente, les théoriciens de la citoyenneté ne se sont guère exprimés sur la notion de "consommation" - et, inversement, les partisans de la consommation ne se sont guère penchés sur la notion de "citoyenneté". La vision "essentialiste" du consommateur que nous venons d'évoquer est également liée, assez fréquemment, à une vision globale de l'histoire contemporaine de nos sociétés. Ainsi, la "société de consommation" a été défendue ou condamnée en tant que nouveau paradigme global - c'est-à-dire en tant que système social quasi universel, né aux Etats-Unis au début de la seconde moitié du XXe siècle et ayant envahi ensuite aussi bien l'Europe que d'autres parties du monde. Mais ces deux analyses du phénomène - partisane ou critique - sont contestables et n'aident guère à la réforme des sociétés actuelles [cf. Miller, 1995 ; Brewer et Trentmann, 2006].

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La présente analyse propose de nouvelles orientations dans le sens d'une approche plus constructive et plus nuancée, sur le plan historique, du rôle du consommateur-citoyen. Le consommateur et la culture de la consommation ne sont pas nés en 1950. Ces réalités ont pris différentes formes au cours des siècles, avec des conséquences très variables en termes de culture citoyenne et d'engagement politique. En étant ainsi plus attentif à cette longue histoire, on sera plus sensible, également, à la diversité et à la complexité constantes du comportement des "gens ordinaires", qui peuvent tout à la fois désirer, acheter et utiliser des biens et services, et mener une vie de citoyen, soucieux de bien-être et de justice. Loin de se situer dans des univers totalement opposés, consommation et citoyenneté se rejoignent très souvent aujourd'hui. Le présent chapitre analyse précisément les interactions entre ces deux réalités, en insistant aussi bien sur les synergies que sur les tensions. Ainsi, nous resituons dans une perspective plus longue les tendances actuelles à une consommation "éthique" ; nous élargissons la vision de l'identité du consommateur face aux choix qui lui sont offerts, et analysons l'attrait potentiel, pour des consommateurs vigilants, des stratégies d'amélioration du bien-être et de l'engagement de tous.

La consommation en tant que source de militantisme citoyen

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La crainte de voir les biens et plaisirs matériels porter atteinte aux communautés humaines et à leur conscience citoyenne est aussi ancienne que les théories sur la citoyenneté : cela remonte en fait à la Grèce antique [Horowitz, 1985 ; Davidson, 1998]. Les adversaires du "consumérisme" évoquent souvent une sorte d'"âge d'or" de la société civile et de l'engagement politique, auquel on pourrait opposer le déclin récent de la vie associative et le développement d'une certaine apathie politique. Or, l'histoire de l'humanité ne confirme guère la thèse selon laquelle nous cesserions de nous intéresser à la vie de la cité dès que nous devenons des "consommateurs". Il est intéressant de noter que c'est au XVIIIe siècle que l'on a établi une équation entre l'émergence de la consommation, d'une part, et le développement de la société civile, d'autre part. En effet, à cette époque, de nouveaux goûts et de nouveaux produits - le thé, le sucre, le coton, la porcelaine... - ont été des facteurs importants du développement de la sociabilité, des clubs et des associations. Dans une grande partie de l'Europe et en Amérique du Nord, l'élévation du niveau de vie et l'expansion d'une culture commerciale à la fin du XIXe siècle et au début du XXe (grands magasins, premières séances de cinéma, essor du tourisme et apparition des marques) sont allées de pair avec le développement de la participation politique et des mouvements de défense des droits sociaux et démocratiques.

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Au XIXe siècle, la "consommation" fut un vecteur direct de mobilisation sociale et de militantisme citoyen. Beaucoup plus récemment, dans les années 1980 et 1990, on a assisté à une véritable "mode" du "commerce équitable" et des campagnes contre l'exploitation des travailleurs : ces nouvelles tendances ont fait le lien entre la société de consommation et la réalité politique. En vérité, ces nouveaux boycotts et campagnes "antiachat" de certains produits sont les chapitres récents d'une histoire plus ancienne - notamment en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, mais aussi dans des territoires tels que la France, l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne, avec leurs associations de consommateurs transnationales.

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Trois séries d'événements illustrent tout particulièrement les diverses manières dont la consommation a pu encourager l'engagement citoyen. Le premier de ces événements a été le boycott de masse par des usagers, des deux côtés de l'Atlantique, du sucre produit grâce aux esclaves : cela a eu lieu vers la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe. Ce mouvement de boycottage a eu une importance toute particulière pour les femmes, dans la mesure où elles ont pu exprimer officiellement leur opinion à une époque où elles ne faisaient pas encore partie de la vie politique. Le deuxième événement consista dans les revendications autour de l'eau et du gaz, au niveau local - notamment en Grande-Bretagne : dans les années 1860-1880, cela donna naissance aux premières associations de consommateurs. Ces associations étaient menées par des hommes, propriétaires et membres des classes moyennes, qui voulaient affirmer leurs droits en tant que consommateurs face à des monopoles qui, selon eux - et ils insistaient bien sur ce point -, étaient de mauvais prestataires de services, et à des prix très élevés. La troisième grande manifestation dont nous voulons parler fut le mouvement de masse en faveur du libre-échange : cela eut lieu à la veille de la Première Guerre mondiale, sous la houlette d'idéologues radicaux, de libéraux, de féministes et de groupes de consommateurs organisés. A leurs yeux, l'ouverture des marchés - sans aucune barrière commerciale ou subvention - était synonyme de moindre coût, de société civile et de paix [Trentmann, 2008 ; Sussman, 2000 ; Trentmann et Taylor, 2006]  [2][2] Sur le militantisme consommateur aux Etats-Unis, cf.....

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Ces trois exemples historiques indiquent bien que la notion de consommation est très souple et très nuancée, et peut avoir un potentiel social et idéologique très varié dans le sens de l'engagement citoyen. En ce qui concerne le boycott du sucre dirigé contre l'esclavage, les femmes ne voulaient pas tant s'exprimer comme de simples citoyennes que se déclarer porteuses d'une éthique plus grande et exercer ainsi des pressions d'ordre moral sur les forces matérialistes du marché.

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Dans le deuxième cas - les conflits relatifs à l'approvisionnement des villes en eau -, les possédants souhaitaient au contraire exploiter leur statut de contribuable afin d'exiger une plus grande responsabilité en matière de prestation de services : certains souhaitaient la prise en charge de ce secteur par les pouvoirs publics, tandis que d'autres allèrent jusqu'à réclamer un "Parlement de l'eau". Dès lors, cette expression - nouvelle - du droit des consommateurs conduisait la politique au-delà du simple devoir électoral et d'une participation "encadrée" : en effet, les aspects matériels de la vie quotidienne se politisaient, et c'est cette notion de besoins fondamentaux qui fut à l'origine des premiers concepts de citoyenneté sociale.

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Une génération plus tard - c'est-à-dire dans les années 1890 -, en Grande-Bretagne, la voix du consommateur n'était plus seulement celle du propriétaire-contribuable : elle émanait également des femmes et de l'ensemble de l'opinion publique. L'élan très populaire en faveur du libre-échange renforça alors le nouveau statut du consommateur et en fit une question d'intérêt général. Le libre-échange devait permettre l'acquisition de produits peu coûteux. Mais cette recherche d'un coût peu élevé était également liée aux idéaux de la société civile et de la démocratie. Dans le contexte du mouvement des coopératives, les consommatrices allaient donner un poids beaucoup plus politique au "panier de la ménagère". Les femmes n'avaient certes pas encore le droit de vote, mais, en faisant obstacle aux tarifs douaniers sur les produits alimentaires et aux intérêts particuliers qui y étaient liés, le libre-échange contribuait à la reconnaissance des femmes comme une composante essentielle des nations. Plus encore - affirmaient les partisans de cette "révolution" -, les choix sensés et responsables des femmes en termes de consommation quotidienne montraient bien qu'elles étaient également capables de faire des choix lors des élections.

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Tous ces exemples montrent bien que la consommation peut être un instrument très multiple et très évolutif au service de la citoyenneté. Mais comprenons-nous bien : il ne s'agit pas de remplacer la critique éthique du "consumérisme" par une image d'Epinal de l'ascension du consommateur en tant que "héros citoyen". Le consommateur peut avoir un comportement parfaitement égoïste. Comme tout autre mouvement, les mouvements de consommateurs peuvent avoir des oeillères sur le plan idéologique. Ce sont des formes de pouvoir, qui peuvent exclure aussi bien qu'inclure. Pour prendre un exemple, de nombreux adversaires du commerce fondé sur l'esclavage ne s'opposaient nullement à l'impérialisme en soi. De la même manière, en Grande-Bretagne, de nombreux partisans du libre-échange étaient convaincus de la mission de l'impérialisme et, ainsi, restaient aveugles aux réalités de l'exploitation et des souffrances coloniales. En revanche, les consommateurs militants réclamant haut et fort la municipalisation des services firent preuve d'une certaine naïveté en pensant que la prise en charge par les pouvoirs publics créerait automatiquement des habitudes de consommation plus responsables et plus économiques. En vérité, le bien-être matériel - concrétisé, par exemple, par un accès facile et peu coûteux à l'eau - peut avoir également des effets néfastes sur l'environnement.

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Notre propos est plutôt de souligner qu'une vision étroite du consommateur en tant qu'individu égocentrique et matérialiste dissimule l'engagement moral et politique plus large qu'il peut avoir désormais. Et inversement, il ne s'agit pas non plus d'idéaliser l'action politique, dans la mesure où, assez fréquemment, celle-ci n'est pas forcément au service de l'intérêt général  [3][3] Thèse très bien défendue par Schudson [2007].. De toute évidence, l'engagement du consommateur ne doit pas se limiter à des choix ou préférences individuels : ainsi, à l'époque victorienne, au Royaume-Uni, les associations de défenseurs de l'eau souhaitaient que ce secteur devienne public ; elles ne cherchaient nullement à élargir l'offre et à instaurer la concurrence. Mais certains choix - comme dans le cas de la campagne en faveur du libre-échange et de l'accès à des produits alimentaires étrangers peu coûteux - dépassent les options purement individuelles. Il s'agit alors de se situer dans une perspective plus large de justice sociale et internationale. A l'époque en question, les libéraux considéraient que le libre-échange donnerait naissance à des "citoyens-consommateurs" et confèrerait à ces derniers un rôle dans la société civile ; le libre-échange permettrait également à chacun d'avoir des goûts plus "qualitatifs", avec une responsabilité accrue sur le plan social et un plus grand souci du bien-être des producteurs.

Choix et conscience

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La notion de "choix" est aujourd'hui au coeur des polémiques concernant l'extension du consumérisme aux services publics. Ce débat se traduit essentiellement par le soutien ou l'opposition à un modèle économique fondé sur le choix et l'efficacité maximum - modèle qualifié généralement de "néoconservateur". Les adversaires de ce modèle y voient un danger majeur : le transfert des valeurs et pratiques des supermarchés dans la sphère des hôpitaux, des écoles et des bibliothèques publiques. En revanche, les partisans de ce même modèle y voient un instrument de responsabilisation de l'usager des services publics, qui devient alors un partenaire libre de choisir ses prestataires ou fournisseurs et d'influer ainsi sur les traitements proposés.

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Pour mesurer le bien-être et la participation citoyenne, il faut, en réalité, avoir une vision plus large du concept de choix. En fait, certaines critiques formulées à l'égard de ce concept posent problème. Certes, on peut considérer le choix d'une dizaine de types de lait, dans les supermarchés, comme une sorte de "jungle incompréhensible". La plupart des consommateurs pourront facilement faire la critique de cette "prolifération" ridicule, dans tel ou tel secteur - par exemple, la concurrence des services de renseignements téléphoniques. L'ennui, c'est que cette critique est partiale et ne peut pas faire office d'axiome reconnu de tous. En effet, ce qui peut apparaître à certains, pour tel ou tel produit ou service, comme un excès de choix et une perte de temps et d'énergie (pour faire le tri) sera au contraire jugé essentiel par d'autres. On ne saurait, par exemple, affirmer que la prolifération de livres ou de disques (ou de tout autre type de produit) a porté atteinte au bien-être des personnes. Certes, on peut juger difficile, voire franchement frustrant, d'avoir à "naviguer" dans une masse croissante de publications ; mais, en même temps, notre bien-être, nos connaissances, notre vie sociale et notre conscience de nous-mêmes seraient bien moindres si nous n'avions un choix qu'entre deux ou trois livres ou disques !

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Par conséquent, la notion de choix ne devrait pas être systématiquement associée à la vision utilitaire étroite qui a prévalu ces dernières années. On peut au contraire s'orienter vers une autre tradition - celle de John Dewey, par exemple (John Dewey étant l'un des penseurs, réformateurs et éducateurs américains les plus influents de l'entre-deux-guerres, tout au moins aux Etats-Unis). Selon John Dewey, la vie même est synonyme de choix. Dewey déclare que le choix aide les individus "à prendre des habitudes et à suivre des impulsions [...] qui les rendent sensibles, généreux, imaginatifs et objectifs dans l'analyse des activités humaines" [Dewey, 1922, p. 207]. Selon cette thèse, les individus ne sont pas simplement des machines à calculer, uniquement axées sur le plaisir ou la douleur à court terme. Dans la vision de John Dewey, chacun se sert de sa mémoire et de son expérience pour instaurer des pratiques à long terme donnant un sens à la vie, faisant le lien entre le présent et le passé, et enrichissant la conscience individuelle. En un mot, le choix nous rend plus humains en nous faisant prendre conscience du sens de nos actes  [4][4] Pour prolonger l'analyse, voir également Bevir et Trentmann....

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Tout cela peut sembler abstrait et purement philosophique. Et pourtant, ces thèses furent très populaires à travers le mouvement dit "de l'économie domestique" (Home Economics Movement) : ce mouvement a aidé des milliers et des milliers d'Américains, hommes et femmes, à enrichir leur vie quotidienne de "consommateur" ou, pour utiliser une expression actuelle, à renforcer leur "bien-être". Cette "économie domestique" parlait, bien sûr, de prix et de qualité, mais elle initiait également le public à toute une gamme de "produits" culturels ou financiers - questions de santé, problèmes bancaires ou artistiques. Dans cette optique, les individus étaient davantage que de simples acheteurs. Ils devenaient des consommateurs qui, outre l'acte d'achat pur et simple, savaient évaluer les différentes options offertes en fonction de motifs, de valeurs et d'ambitions bien précis. Il s'agissait en fait de former le consommateur à faire des choix dépassant la gratification immédiate en termes de plaisir ou la recherche du meilleur prix, et permettant à chacun de développer sa personnalité, ses capacités, et d'établir des préférences et des relations sociales. Dans ce contexte, le choix faisait le lien entre l'individu et son bien-être social.

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Le choix peut en effet relier les objectifs personnels et les ambitions sociales. Un bon exemple en est la consommation au service de l'aide à autrui. Ainsi, le mouvement des coopératives de consommateurs fut un phénomène mondial jusque vers le milieu du XXe siècle, et il reste vivace aujourd'hui dans certains pays. Ces dernières années, cette prise de conscience est passée du simple souci des intérêts des producteurs à une vigilance très marquée vis-à-vis de la terre et des animaux. Les consommateurs se sont portés en masse vers une gamme importante de produits alimentaires et vers des réseaux de consommation "différents" - depuis les marchés locaux où les agriculteurs vendent directement leurs produits jusqu'à des regroupements de petits "jardins biologiques", en passant par des projets très précis tels que l'adoption de moutons dans les Abruzzes via Internet. Il est intéressant de noter que le consommateur est séduit par ces "fermes-boutiques" ou projets liés à l'agriculture biologique parce qu'il a le sentiment d'avoir ainsi un plus grand choix - par exemple en ce qui concerne les légumes, et notamment des types de légumes jusqu'alors inconnus, tels que le lalo (ou okra) [Kneafsey et al., 2008].

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Il est à noter également que l'information sur les produits biologiques et l'intérêt pour ces derniers ne sont pas l'apanage des classes moyennes instruites. En effet, chacun s'y intéresse afin de protéger la santé des siens, l'environnement et les agriculteurs de pays plus lointains ; il ne s'agit pas seulement de rechercher les prix les plus bas. En fait, c'est précisément le faible niveau de revenus et un paysage commercial très limité - et non pas un choix de vie délibéré - qui empêchent certains consommateurs plus démunis d'adopter cette approche "altruiste".

Liaisons publiques

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Il est absurde de considérer que le "militantisme" de certains consommateurs (boycotts, campagnes contre l'exploitation des travailleurs, commerce équitable) et les comportements politiques plus classiques (vote, engagement politique local ou national) s'annulent - autrement dit, selon cette vision, on ne pourrait pas déployer d'efforts dans les deux sens à la fois. En fait, l'histoire nous enseigne que ces deux formes d'action sont plutôt en osmose que concurrentielles et exclusives. Ainsi, il y a un siècle, les campagnes des ligues sociales de consommateurs et d'acheteurs, qui visaient à instaurer de meilleures conditions de travail, ont ouvert un espace politique aux femmes des classes moyennes avides de réformes.

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De la même manière, aux Etats-Unis, la politique officielle du New Deal et la mobilisation des consommateurs de base se sont renforcées mutuellement. Certes, le militantisme des consommateurs n'est pas forcément vertueux en soi et ne s'accompagne pas toujours d'un engagement citoyen plus large : par exemple, les associations de consommateurs des classes moyennes avaient une approche quelque peu paternaliste, dans la mesure où elles considéraient les ouvriers uniquement comme des instruments de production (et non pas, également, comme des consommateurs) ; d'autre part, les organismes de surveillance ayant émergé dans l'Europe d'après 1945 se sont plutôt intéressés à la mise sur le marché de produits sûrs et efficaces qu'à un engagement politique digne de ce nom. Mais nous ne devons pas pour autant en conclure que, dans l'Europe contemporaine, le militantisme des consommateurs et l'engagement politique se sont définitivement séparés.

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Des études récentes, portant sur un échantillon de mille jeunes ayant utilisé l'arme du boycott, du non-achat délibéré de certains produits et d'autres formes de militantisme, à Stockholm, Bruxelles et Montréal, ont montré que la plupart de ces jeunes gens avaient également un niveau d'engagement collectif supérieur à la moyenne, qu'ils savaient faire acte de volontariat et qu'ils croyaient fermement à l'action potentielle de tout citoyen. Ces jeunes gens ne sont nullement déconnectés de la vie publique ; ils se sont plutôt éloignés des institutions politiques. Ce sont des citoyens qui ont peut-être des doutes, mais qui ne sont certainement ni apathiques ni passifs [Micheletti et al., 2003 ; cf. également Barnett et al., 2005].

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D'une manière plus globale encore, il ne faut pas exagérer la désaffection des citoyens par rapport à la vie publique. Mettre uniquement l'accent sur les associations officielles, c'est négliger les modes d'engagement plus informels et plus indirects. On a souvent reproché à la télévision - plus qu'à aucune autre composante de la culture de la consommation - d'éloigner le citoyen d'un engagement actif dans la sphère publique et de le retrancher dans un univers privé, fait de conforts purement matériels. Mais, en réalité, nous savons très peu de choses sur la manière dont les gens "consomment" les médias et sur les conséquences que cela peut avoir sur leur engagement public. D'après une importante enquête menée au Royaume-Uni en 2004-2005, la plupart des citoyens continuaient à se sentir liés aux affaires publiques ; 70 % des sondés considéraient que c'était même un devoir que de rester au courant des réalités publiques, et bon nombre d'entre eux regardaient régulièrement les journaux télévisés. De plus, cette enquête révélait que la plupart des gens n'étaient pas indifférents aux problèmes de société : ils avaient des opinions très arrêtées sur telle ou telle question. Le véritable problème est plutôt la méfiance à l'égard des institutions politiques officielles : environ 65 % des personnes interrogées se disaient intéressées par la politique, mais plus de 50 % des sondés considéraient qu'ils n'avaient pas leur mot à dire dans les décisions des pouvoirs publics. En un mot, il ne s'agit pas de désintérêt général pour la politique, mais plutôt d'un sentiment d'impuissance et d'un manque de confiance vis-à-vis des hommes et des femmes politiques [Couldry et al., 2007].

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L'un des objectifs du programme du Conseil de l'Europe sur le bien-être est de créer un cercle vertueux reliant le bien-être, l'engagement et la participation. Selon un point de vue plus ancien, et souvent moralisateur, il s'agirait d'un cas classique de "lien de cause à effet" : la culture matérialiste et commerciale sape tout engagement citoyen - et réduit, par conséquent, la participation à la vie publique. Mais notre thèse personnelle est différente : la diffusion importante des biens matériels et le développement des modes de vie qui y sont liés ont peut-être modifié les problèmes et les formes d'engagement, mais cela n'a certainement pas mis un terme à l'engagement en soi. Sur le strict plan de la participation à la vie politique, le problème est plutôt celui de l'opposition entre diverses formes d'engagement, à divers niveaux, et un univers politique officiel jugé lointain, exclusif et peu digne de confiance.

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Dans quelle mesure la stratégie réformatrice d'inspiration "consumériste" - c'est-à-dire consistant à introduire le concept de choix dans la sphère des services publics - a-t-elle ou non contribué à remédier au déficit de légitimité des institutions et responsables politiques ? La greffe de la notion de "consommation" sur des services publics tels que la santé, le logement social ou l'aide aux personnes âgées a-t-elle permis au citoyen de se sentir davantage membre de la collectivité et de se responsabiliser ? A cet égard, il faut noter les conclusions d'études britanniques récentes : ces enquêtes montrent qu'il y a un écart très important entre le discours officiel sur le choix, d'une part, et les identités et pratiques sur le terrain, d'autre part. La notion de "consommateur" reste ambiguë et ambivalente. En effet, la très grande majorité des citoyens (aussi bien les usagers que les fournisseurs de services) sont hostiles à l'utilisation du langage de la consommation dans l'univers des services publics : certains estiment que cela revient à plaquer l'univers très particulier du supermarché sur la vie de la collectivité. Le citoyen souhaite, certes, de meilleurs services publics, mais pour aider les autres, et non pas seulement pour lui-même. En un mot, le contenu importe au moins autant que le contenant. Mais de nombreux pouvoirs locaux ne disposent pas des filières qui leur permettraient d'être entendus par les citoyens. L'opposition très forte subsistant entre les notions de "consommateur" et de "collectivité" indique que, pour associer vertueusement le bien-être, l'engagement et la participation au sens large, les pouvoirs publics doivent déployer des moyens beaucoup plus importants à l'écoute des personnes opérant sur le terrain et afin de prendre sérieusement en considération le savoir, les identités et les modes de gestion quotidiens des citoyens [Clarke et al., 2007 ; Birchall et Simmons, 2004 ; Bevir et Trentmann, 2007a].

Conclusions

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Depuis une vingtaine d'années, la consommation et l'offre de choix multiples sont des vecteurs importants de projets politiques de renforcement du bien-être des citoyens, de leur pouvoir, et d'une éthique sociale locale et internationale. Cela va de réformes "utilitaristes" des services publics jusqu'aux mouvements en faveur d'un commerce équitable et d'une consommation responsable. Dans le contexte du débat public, il conviendrait d'ailleurs de reconnaître que cet appel à la responsabilité du consommateur n'est pas un phénomène totalement nouveau. La notion de "consommateur-acteur politique" n'a pas été inventée par la culture moderne de la consommation, et n'est pas non plus le produit d'une sorte de nouvelle gouvernance "progressiste". Tout cela est beaucoup plus ancien : nous voulons parler de l'émergence, dans le passé, de mouvement sociaux et de combats pour la citoyenneté. Ces réalités, qui appartiennent aujourd'hui à l'histoire, révélaient déjà que la consommation pouvait être un terrain d'engagement, de choix de produits, de goûts et de modes de vie liés à une volonté de participation et de responsabilité publiques, ainsi qu'à une éthique sociale et à une solidarité avec autrui.

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Tous ces exemples, passés et présents, montrent également qu'il est dangereux de considérer le "consommateur" comme un être monolithique ou un pratiquant politique limité. Il est absurde de rejeter totalement le consommateur et l'univers du choix commercial comme les symboles d'un matérialisme égoïste. Mais il serait peu sensé, également, d'idéaliser ces incarnations de la consommation et d'y voir une sorte de "prêt-à-porter" politique, adaptable à toutes les situations. Dans leur vie quotidienne, les citoyens - passés ou actuels - s'efforcent de renforcer leur bien-être par divers moyens et formes d'engagement. Le choix et la responsabilisation du consommateur peuvent être considérés comme souhaitables et appropriés dans certains contextes, mais non pas dans d'autres situations. Pour faire progresser l'engagement citoyen, toute stratégie de renforcement du bien-être doit reconnaître aussi bien le potentiel positif que les limites de l'univers de la multiplicité commerciale.


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  • Schwartz, Barry, 2005, The Itemdox of Choice : Why More Is Less, New York, Ecco/HarperCollins Publishers.
  • Sussman, Charlotte, 2000, Consuming Anxieties : Consumer Protest, Gender, and British Slavery, 1713-1833, Stanford (CA), Stanford University Press.
  • Trentmann, Frank, et Taylor, Vanessa, 2006, "From users to consumers : water politics in nineteenth-century London", in Frank Trentmann (ed.), The Making of the Consumer : Knowledge, Power and Identity in the Modern World, Oxford, Berg Publishers, p. 53-79.
  • Trentmann, Frank, 2008, Free Trade Nation : Commerce, Consumption, and Civil Society in Modern Britain, Oxford, Oxford University Press.

Notes

[1]

L'auteur du présent document a dirigé le programme de recherche "Cultures de la consommation" (Cultures of Consumption, 2002-2007), doté d'un budget de cinq millions de livres sterling et coparrainé par les organismes Economic and Social Research Council et Arts and Humanities Research Council. Pour de plus amples informations, et toute recherche ou documentation sur le sujet, cf. le site Internet www. consume. bbk. ac. uk

[2]

Sur le militantisme consommateur aux Etats-Unis, cf. Cohen [2003].

[3]

Thèse très bien défendue par Schudson [2007].

[4]

Pour prolonger l'analyse, voir également Bevir et Trentmann [2007b].

Plan de l'article

  1. La consommation en tant que source de militantisme citoyen
  2. Choix et conscience
  3. Liaisons publiques
  4. Conclusions

Pour citer cet article

Trentmann Frank, « Le consommateur en tant que citoyen : synergies et tensions entre bien-être et engagement civique », L'Économie politique, 3/2008 (n° 39), p. 7-20.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2008-3-page-7.htm
DOI : 10.3917/leco.039.0007


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