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L'Économie politique

2008/3 (n° 39)


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Pour la plupart des décideurs, des chefs d'entreprise, des syndicalistes, des demandeurs d'emploi et des salariés, la croissance économique apparaît comme un objectif désirable. Pour les uns, elle est synonyme de "grain à moudre", pour les autres, d'emplois supplémentaires, pour d'autres encore, elle est promesse d'améliorations diverses, qu'il s'agisse de logements sociaux, de réduction de la dette publique, de vacances bien méritées... Pour un pays, avoir une croissance moindre que celle de ses voisins, partenaires ou concurrents, c'est un peu comme, dans une classe, avoir un livret de notes moins bon que celui du voisin. Or c'est le cas de la France qui, au sein de l'Union européenne, fait plutôt figure de mauvais élève, avec une croissance économique (mesurée par la progression du produit intérieur brut, ou PIB, lequel chiffre l'ensemble des activités effectuées à l'aide d'un travail rémunéré) inférieure de près de cinq points à celle de la moyenne de l'Union à quinze au cours des quinze dernières années. Même vis-à-vis de l'Allemagne, notre plus proche voisin et notre partenaire commercial le plus important, nous accusons depuis quatre ans un retard cumulé de l'ordre de trois points (dont un pour 2006 et un pour 2007).

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C'est ce qui pousse les autorités gouvernementales, président de la République en tête, à "chercher le point de croissance qui nous manque". Cette position est bien exprimée par Xavier Bertrand, le ministre du Travail, qui, au micro de France Inter, déclarait l'an dernier : "Rattraper le point de croissance qui nous sépare de certaines autres puissances économiques, voilà qui nous permettrait de nous désendetter, de faire face au vieillissement, de gagner du pouvoir d'achat et donc, finalement, de vivre mieux."

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Bref, le bonheur n'est pas dans le pré, il est dans la croissance. Or rien n'est moins sûr.

Une contestation justifiée du point de vue de la qualité de vie

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Ce n'est pas sûr du point de vue de la situation économique de la majorité des habitants. Les Etats-Unis ont connu depuis 1990 une croissance annuelle du PIB par tête supérieure d'un point à celle de la France (soit environ + 20 % en cumul), creusant ainsi l'écart avec la France, leur PIB par tête étant actuellement supérieur de 40 % à celui de la France. Or, durant la période 1990-2005, le dixième le plus défavorisé des habitants des Etats-Unis a vu le pouvoir d'achat de son revenu progresser de 650 dollars, tandis que le vingtième le plus favorisé bénéficiait d'une hausse de son pouvoir d'achat de 30 000 dollars. En France, malgré une croissance économique nettement moindre, le dixième le moins favorisé des habitants a vu son pouvoir d'achat progresser (en cumul) de 2 900 euros, soit six fois plus qu'aux Etats-Unis, tandis que le vingtième le plus favorisé a bénéficié d'une hausse moyenne de son pouvoir d'achat de 4 800 euros, quatre fois moins qu'aux Etats-Unis. On comprend que ces derniers trouvent la pilule amère et s'en plaignent : de l'autre côté de l'Atlantique, leurs homologues peuvent mener la grande vie tandis qu'eux sont condamnés à la portion congrue. En revanche, si l'on prend la problématique de John Rawls, le philosophe américain qui estime que sont justes les inégalités qui permettent aux plus pauvres de voir leur sort s'améliorer, il est clair que la situation française est bien préférable à celle des Etats-Unis. Ces derniers pratiquent l'"effet Matthieu" ("aux plus riches, il sera donné, aux plus pauvres il sera enlevé le peu qu'ils ont"), alors qu'en France, même si nous ne nous en rendons pas compte, la faible croissance n'a pas empêché une sensible amélioration du sort des plus défavorisés, tandis que ce sont surtout les plus favorisés qui en subissent les conséquences.

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Ce n'est pas sûr non plus du point de vue environnemental. Bien des indicateurs devraient être mobilisés pour effectuer une comparaison France/Etats-Unis. Mais un seul suffira : entre 1990 et 2004, le total cumulé des émissions de gaz à effet de serre a progressé de 7 milliards de tonnes aux Etats-Unis, tandis qu'il reculait de 0,5 milliard de tonnes en France. Même si, dans notre pays, l'effort est minime et très insuffisant au regard des impératifs environnementaux, il n'en reste pas moins que la croissance plus faible a aidé à ne pas accentuer notre pression environnementale, alors que, aux Etats-Unis, la croissance plus forte a accentué le problème climatique. Une croissance qui "bousille la planète" et améliore le sort des riches presque uniquement vaut-elle la peine ?

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Ce n'est pas sûr du point de vue du bien-être des habitants. Ainsi Marc Fleurbaey (directeur de recherches au CNRS) et Guillaume Gaulier (économiste au Cepii) ont-ils tenté de corriger les comparaisons internationales de PIB par tête en essayant de chiffrer les conséquences négatives ou positives de certaines situations qui affectent le bien-être de la population. Comme le PIB est mesuré en unités moné­taires (ce qui lui est parfois reproché, puisque cela revient à intégrer de la même manière des activités plutôt négatives du point de vue du bien-être - les interventions du Samu et des pompiers lors des accidents de la route, la production de bombes à fragmentation... - et des activités plutôt positives - le soutien scolaire, la lutte contre le sida, etc.), les auteurs ont donc décidé de retirer du PIB certaines des dimensions négatives du fonctionnement de la société (le chômage, par exemple) et d'y ajouter certaines des dimensions positives (l'allongement de l'espérance de vie). Ces soustractions et ces additions sont en euros, et il a fallu donc évaluer en argent le coût social ou l'apport social. Ont été ainsi chiffrés le fait de bénéficier de davantage de loisirs (travailler 1 600 heures par an, comme en France, permet davantage de temps libre, de temps pour soi, pour sa famille ou pour des activités bénévoles que travailler 2 000 heures par an, comme aux Etats-Unis), le fait de vivre plus longtemps en bonne santé, le fait que les inégalités soient moindres, que les ponctions sur les ressources non renouvelables soient moindres, que la protection de la santé soit mieux assurée, ou que le chômage soit plus important  [1][1] Pour une présentation simplifiée, voir www. odc. public..... Certes, les hypothèses faites pour convertir ces indicateurs en monnaie sont discutables, de même que le choix des indicateurs retenus : d'autres auraient pu être intéressants, mais n'étaient pas "monétarisables". Mais le résultat est que, pour 2004, la France passe du 17e rang sur 24 pays analysés, si l'on se contente du PIB par tête, au 8e rang, si l'on corrige le PIB par l'intégration de données sociales monétarisées. A l'inverse, les Etats-Unis passent du 3e rang au 7e. Bref, il ne fait guère mieux vivre aux Etats-Unis qu'en France malgré la différence de niveau de production par tête. La croissance ne fait pas (forcément) le bien-être.

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Bien d'autres indicateurs vont dans le même sens. Je n'en citerai que trois  [2][2] Pour davantage de renseignements, voir le livre de.... Le premier est l'indicateur de santé sociale (ISS), élaboré par deux économistes américains, Marc et Marque-Luisa Miringoff, un indicateur composite qui mixe 16 indicateurs primaires, comme le taux de mortalité infantile, le taux de maltraitance des enfants, le taux de pauvreté infantile, le taux de suicide des jeunes, etc. Or cet indicateur décroît depuis 1975 (les dernières données publiées concernent 1996), alors que, sur cette période, la croissance du PIB a atteint 80 %. Quant à l'indicateur de progrès véritable (IPV), il consiste à déduire de la consommation totale tous les coûts sociaux (délits, accidents automobiles, chômage) et environnementaux (comme la pollution sonore), ainsi que les coûts économiques (accroissement de la dette des différents agents économiques : ménages, Etat, entreprises), tandis que sont ajoutés la valeur du travail bénévole, celle du travail ménager, et les investissements nets effectués par l'ensemble des agents (logements, infrastructures, équipements productifs, recherche...). Dans le cas des Etats-Unis, entre 1980 et 2000, l'IPV par habitant a diminué, passant de 10 000 à 8 000 dollars. Plus récemment, enfin, Florence Jany-Catrice a élaboré un "indice de bien-être économique" qui retient le niveau de consommation, auquel sont ajoutés l'indicateur de pauvreté et d'inégalité ainsi que le stock de richesses produites. Entre 1985 et 2003, alors que le PIB a progressé de 47 %, l'indicateur de bien-être économique n'a progressé que de 25 %.

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Pourquoi cette divergence - que d'autres indicateurs mettent également en évidence - entre accroissement du PIB et bien-être ressenti ou mesuré ? On peut mettre en avant deux explications, évidemment sans épuiser le problème. La première est liée aux inégalités qui, même si elles sont moindres en France qu'aux Etats-Unis, sont douloureusement ressenties dans tous les pays démocratiques qui proclament l'égalité des chances. Une petite comparaison peut permettre de comprendre la situation. Si mon beau-frère et moi bénéficions d'une augmentation de 5 %, tout va bien. Mais s'il a une augmentation de 10 % et moi de seulement 5 %, il y a de fortes chances que j'en sois malade. C'est le problème souvent qualifié de "course de rats" : une partie des biens que nous consommons n'augmentent pas de façon durable le bien-être de ceux qui les achètent, mais servent essentiellement à se démarquer des voisins. Toute croissance inégalement répartie contribue donc à produire des "externalités négatives", c'est-à-dire des frustrations, des jalousies ou des sentiments de mise à l'écart chez ceux qui ne progressent pas autant que les mieux lotis. Et ces "externalités négatives" - ce sentiment d'être abandonné, victime ou injustement traité - réduisent le bonheur de ceux qui ne participent pas à la course, quand bien même leur niveau de vie serait resté le même. Elles justifient l'existence de taxes progressives sur la consommation (ou, à défaut, sur le revenu) pour atténuer le sentiment d'injustice, le mieux étant encore la réduction des inégalités. Toute croissance qui aggrave les inégalités provoque plus de frustrations que de bonheur et dégrade le bien-être au lieu de l'augmenter.

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Quant à la deuxième explication, elle s'appuie sur le fait que la croissance n'existe qu'en détruisant, en changeant ou en créant des risques ou des inégalités. C'est un grand économiste d'origine autrichienne, Joseph Schumpeter (mort en 1950) qui soulignait que, sans "destruction créatrice", le neuf ne remplacerait jamais le vieux et que nous en serions encore à la marine à voile. Dans un article publié par Les Echos (le 20 novembre 2007), Kenneth Rogoff, ancien économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI), explique qu'il serait bien préférable que la croissance crée moins de milliardaires et permette à davantage de gens de sortir de la pauvreté. Mais il ajoute : "Pourtant, c'est parce que des gens espèrent devenir milliardaires qu'ils prennent des risques et que certains peuvent innover, investir et créer ainsi de la richesse supplémentaire." Autrement dit, dans une économie de marché, il faut des perdants (ceux dont l'emploi disparaît ou se transforme en exigeant des qualifications qu'ils n'ont pas) et des gagnants pour qu'il y ait croissance économique.

Une contestation justifiée du point de vue du développement durable

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Je ne vais pas reprendre les nombreuses données qui, aujourd'hui, font douter un nombre croissant de personnes - et de scientifiques - du caractère pérenne de notre modèle de consommation occidental  [3][3] Voir Odile Bovar et al., dossier "Les indicateurs de.... Qu'il s'agisse de l'effondrement des ressources halieutiques, des réserves pétrolières, de l'amenuisement de la biodiversité ou des émissions de gaz à effet de serre, il apparaît clairement que le futur de l'humanité ne repose pas sur l'extension au monde entier de ce modèle de consommation. Des indicateurs comme l'"empreinte écologique" - mesurée en nombre d'hectares qu'il faudrait à l'ensemble de l'humanité pour vivre comme les citoyens des Etats-Unis ou de l'Union européenne - montrent que nous vivons largement au-dessus de nos moyens (il nous faudrait trois planètes pour produire de quoi satisfaire les besoins de toute la population mondiale si cette dernière devait adopter le standard européen, et cinq à six si l'on se fixait pour objectif le standard américain) et que les techniques sur lesquelles repose cette "surconsommation" sont, à terme, incompatibles avec la survie de l'humanité. Tôt ou tard, les circonstances nous imposeront une sobriété forcée si nous ne parvenons pas à instaurer une sobriété volontaire.

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Tout le problème est de savoir si cela doit déboucher sur une "décroissance" et si le développement - assimilé par certains à une croissance qui ne dit pas son nom - est ou non durable. Notre modèle de développement n'est effectivement pas durable, mais la décroissance est une mauvaise réponse à un vrai problème. Avant d'expliquer pourquoi, je vais donc développer les arguments des partisans de la décroissance.

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L'un des premiers grands économistes à avoir affirmé avec force, dans les années 1960, l'incompatibilité de la croissance économique avec la "bonne gestion de la planète" est Nicholas Georgescu-Roegen, un économiste d'origine roumaine émigré aux Etats-Unis. Il est le fondateur d'une approche qu'on appelle habituellement la "bioéconomie" et dont la citation suivante résume la conclusion (elle est tirée d'un recueil de ses articles, paru aux éditions Le Sang de la terre sous le titre - qui n'est pas de lui - La Décroissance) : "Chaque fois que nous produisons une voiture, nous le faisons au prix d'une diminution de vies humaines à venir. Il se peut que le développement économique fondé sur l'abondance industrielle soit un bienfait pour nous et pour ceux qui pourront en bénéficier dans un proche avenir. Il n'en est pas moins opposé à l'intérêt de l'espèce humaine dans son ensemble." Ce jugement s'appuie sur un principe de physique appelé "entropie" : toute énergie dont on se sert est amenée à se disperser dans la nature de façon telle qu'elle devient inutilisable, un peu à la façon (l'image est de Georgescu-Roegen) d'un collier de perles qui se serait défait quelque part dans Paris, sans que son propriétaire sache exactement où. Seule l'énergie qui nous vient du soleil directement - rayonnement solaire - ou indirectement par le biais de la gravitation - énergie hydraulique -, du vent et de la conversion de la biomasse est utilisable sans risque pour les générations à venir, parce qu'elle est sans cesse renouvelée. En revanche, toutes les autres formes d'énergie, puisées dans les stocks accumulés au fil du temps par la nature, sont un prélèvement qui est générateur d'entropie, donc au détriment des générations à venir. Il en est de même pour toutes les ressources naturelles non renouvelables.

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Serge Latouche, sans reprendre exactement la problématique de la bioéconomie, souligne également dans ses analyses le caractère insoutenable de la croissance économique et utilise pour cela la métaphore suivante d'Ivan Illich (l'un des critiques les plus acerbes de la "société industrielle" qui, en donnant aux hommes le sentiment que la technique pourra résoudre tous les problèmes, engendre un monde à la fois dépourvu de sens et prisonnier de sa complexité, ce qui réduit d'autant la capacité d'autonomie de chacun : loin de libérer, la technique surpuissante contribue à enfermer) : "L'escargot construit la délicate architecture de sa coquille en ajoutant l'une après l'autre des spires toujours plus larges, puis il cesse brusquement et commence des enroulements cette fois décroissants. C'est qu'une seule spire encore plus large donnerait à la coquille une dimension seize fois plus grande. Au lieu de contribuer au bien-être de l'animal, elle le surchargerait. Dès lors, toute augmentation de sa productivité servirait seulement à pallier les difficultés créées par cet agrandissement de la coquille au-delà des limites fixées par sa finalité." Remarquons au passage que, contrairement à l'interprétation que Serge Latouche tire de cette image, l'escargot continue à croître lorsqu'il entame les "enroulements décroissants" : il continue à prendre du volume, mais à un rythme moindre. C'est le rythme de croissance qui ralentit, ce n'est pas la taille de l'escargot qui diminue.

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Mais l'important, souligné par beaucoup d'auteurs, et pas seulement par ceux que j'ai cités, est qu'il existe des barrières quantitatives à la croissance, au toujours plus, parce que les réserves de la cave vont s'épuiser un jour. Tel un buveur impénitent, nous ne pouvons cependant nous empêcher de continuer à y puiser, voire à boire de plus en plus. Il suffit de constater que, malgré les alertes des scientifiques, les émissions de gaz à effet de serre poursuivent leur progression dans les pays de vieille industrialisation. Aux Etats-Unis, on l'a vu, mais aussi dans la plupart des pays de l'Union européenne, même si c'est à un rythme moindre qu'outre-Atlantique. Pour les partisans de la décroissance, les économistes seraient les idéologues de cette politique du "après-moi le déluge", ce qui n'est pas faux, comme le montrent les réflexions et les propositions de la commission Attali sur la "libération des freins à la croissance", qui vont à l'opposé des propositions du "Grenelle de l'environnement". Même si l'on peut se consoler en soulignant que les membres de cette commission sont majoritairement des non-économistes (et qu'il y a longtemps que Jacques Attali a abandonné toute réflexion économique), force est de reconnaître que notre monde fait preuve d'une myopie inquiétante en s'efforçant de stimuler la croissance économique, source, à ses yeux, de solutions à la plupart de nos maux sociaux. Leur refus de penser au lendemain - quand la cave sera vide - s'appuie sur un solide optimisme technologique qui les amène à croire que, demain, le problème aura été résolu grâce à de nouvelles technologies mises au point sous la pression du marché. Sur ce point, les partisans de la décroissance ont donc quelque raison de dénoncer un aveuglement inquiétant.

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Les partisans de la décroissance vont cependant plus loin. S'ils plaident en faveur de la réduction de la production, ce n'est pas seulement par prudence ou saine gestion. Ils le font en prétendant que c'est mieux pour les hommes eux-mêmes. Ainsi, Serge Latouche titre l'un de ses chapitres (dans Le Pari de la décroissance, éd. Fayard, 2006) "L'enfer de la croissance". Et p. 157 du même livre, il écrit : "Passer de l'enfer de la croissance insoutenable au paradis de la décroissance conviviale suppose un changement profond des valeurs auxquelles nous croyons et sur lesquelles nous organisons notre vie [...]. L'altruisme devrait prendre le pas sur l'égoïsme, la coopération sur la compétition effrénée, le plaisir du loisir et l'éthos du ludisme sur l'obsession du travail, l'importance de la vie sociale sur la consommation illimitée, le local sur le global, l'autonomie sur l'hétéronomie, le goût de la belle ouvrage sur l'efficience productiviste, le raisonnable sur le rationnel, le relationnel sur le matériel, etc." Bref, le bien sur le mal.

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Or, je ne crois pas que cette vision de la décroissance soit exacte. Et, du coup, je ne crois pas que la décroissance soit la solution à nos problèmes.

La décroissance, une illusion plus qu'une solution

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Pas davantage que l'équation "plus = mieux" que je dénonçais dans la première partie ne me paraît fondée, celle des partisans de la décroissance, pour lesquels "moins = mieux" ne m'apparaît fondée. Et ceci pour trois raisons : le modèle implicite de société qu'elle véhicule m'inquiète plus qu'il ne m'attire ; les pays du Sud ont besoin de croissance ; enfin, l'idée de rompre avec l'essentiel de la société industrielle m'apparaît simpliste.

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La décroissance véhicule un modèle de société inquiétant

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La décroissance - qualifiée habituellement par ses partisans de "conviviale" - ne consiste pas seulement à remplacer un plus par un moins. Elle s'accompagne d'un refus de la société industrielle, d'une valorisation des petites communautés rurales, voire agricoles, de la dénonciation de la ville. Ainsi, Serge Latouche écrit que "toute production pouvant se faire à l'échelle locale pour des besoins locaux devrait être réalisée localement" : cela est sans doute envisageable pour l'agriculture, mais certainement pas pour les activités industrielles et pour une partie des activités tertiaires, pour lesquelles les économies d'échelle requièrent au contraire une spécialisation assez forte. En outre, faire appel à des pratiques moins productivistes réduit sensiblement la capacité nourricière de la terre : l'agriculture bio, par exemple, n'est pas seulement plus intensive en travail et moins en capital - ce qui est plutôt une bonne chose -, mais aboutit aussi, en général, à des rendements moindres, ce qui peut poser des problèmes. Aussi, les partisans de la décroissance avancent que, aujourd'hui, la population mondiale est trop nombreuse, certains proposant de la ramener à 1 milliard, d'autres à 3. Or la fécondité est, par excellence, un domaine privé : seuls les Etats totalitaires (la Chine notamment) ont cherché à s'y immiscer en contraignant les couples à se plier à leurs desiderata. Je ne dis pas que les partisans de la décroissance portent un projet totalitaire, mais seulement que la logique dans laquelle ils s'inscrivent pourrait, poussée à son extrême, aboutir à cela.

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Mais le plus inquiétant est cette régression rurale qui fait de la communauté villageoise la cellule de base de la société, à l'échelle de laquelle le maximum d'activités doivent être pensées et réalisées. Or, quoi que l'on pense des formes actuelles de la ville et de l'urbanisme très contestable qui a vu le jour au cours des cinquante dernières années - l'étalement urbain, la multiplication des surfaces artificialisées, la spécialisation de l'espace avec, d'un côté, les zones commerciales (y compris les complexes de cinéma), de l'autre, les zones d'activité et, largement étalés dans un habitat pavillonnaire ou largement concentrés dans de grands ensembles, des ménages dispersés et éloignés de tout -, la ville "rend libre", comme on disait autrefois. Elle permet à chacun d'échapper au contrôle social qui prédominait dans les collectivités rurales d'autrefois. La ville permet à l'individu de vivre comme il l'entend, même si cela se paye parfois d'une absence de liens sociaux pour les plus isolés. Sans verser dans la philosophie de bazar, les deux derniers siècles ont été une conquête progressive de la primauté de l'individu sur les collectivités qui l'enserraient. La société de la décroissance porte implicitement un projet de société qui va à l'encontre de cette tendance, ce qui ne m'apparaît pas souhaitable. Car l'individualisation, si elle n'a pas que des effets heureux, est aussi une reconnaissance de la liberté de chaque personne.

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Certes, dans le projet de décroissance, tout n'est pas de cette eau-là, et l'on notera avec intérêt la valorisation des "biens relationnels", ceux qui favorisent le lien entre les hommes. Reste que le discours "décroissanciste" paraît à bien des égards promouvoir des modes de vie que la majorité de nos concitoyens rejette et qui semblent plutôt une régression du point de vue de l'analyse sociale.

Nous ne pouvons pas nous passer des biens de la société industrielle

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Il est de règle, dans les milieux de la décroissance, de taper fort sur la chimie, qui pollue et compromet la santé. Or, aujourd'hui, la grande majorité des médicaments que nous prenons sont le produit de cette même chimie. Et ce sont ces médicaments qui permettent de lutter contre l'hypertension, les risques de cholestérol ou le cancer. Sans vouloir idéaliser ces produits de la société industrielle, ils contribuent pour une part à l'allongement de la durée de la vie en bonne santé. Demain, c'est encore sur la chimie que l'on compte pour lutter contre les maladies dégénératives ou le sida. Les pays du Sud réclament le droit d'y avoir accès à des prix correspondant au coût de fabrication et contestent la règle selon laquelle il leur faudrait les payer nettement plus cher pour rémunérer les brevets déposés. C'est bien la preuve que nous avons besoin de ces produits, même si certains pourraient être remplacés par d'autres formes de soins. De même, je n'imagine pas une société sans IRM, sans laser, sans outils scientifiques permettant, par exemple, de travailler sur la compréhension de la génétique et son éventuelle utilisation dans la lutte contre certaines maladies "orphelines". Or toutes ces activités sont absentes des descriptions de la société décroissante : comme si l'industrie et la technologie en général se réduisaient aux techniques productivistes et au gaspillage de ressources non renouvelables.

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Dans le domaine de l'informatique, qui a changé notre vie, que ce soit dans la façon de produire ou dans la façon d'apprendre et de communiquer, c'est encore la société industrielle qui est reine : qui pourrait, dans les communautés conviviales que l'on nous fait miroiter, produire les puces ou les batteries durables dont l'informatique a besoin ? On pourrait poursuivre l'énumération : le téléphone, les montres, les microcentrales et même les vélos sont des produits de haute technologie qu'aucune communauté conviviale ne pourra jamais produire de façon satisfaisante. Et je ne parle pas des machines à laver ou des réfrigérateurs ...

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Rien de tout cela n'est effectivement indispensable. Mais, outre le fait que bon nombre de gens peuvent légitimement éprouver le désir de s'en servir - tout comme la télévision -, il faut bien reconnaître que tous ces produits de la société industrielle ne seront jamais produits artisanalement et qu'ils ont amélioré la vie de nombreuses personnes. Certes, me dira-t-on, mais il y a des choses inutiles, ou superflues, voire dangereuses dont il serait bon que nous nous passions : les mille et un gadgets qui constituent le fond de la "société de consommation". Le problème est que, si, pour moi, telle chose est un gadget dont je verrais sans déplaisir la société arrêter de les produire - un lecteur MP3 par exemple -, pour d'autres, ce n'en est pas un. Vais-je alors, sous prétexte que ce n'est pas très utile, voire tout à fait inutile à mes yeux, décider que ce n'est utile pour personne et donc interdire ou surtaxer ces produits ? On voit là encore que le risque majeur est alors celui d'un totalitarisme antitechnologique où certains s'instaurent juges du bien et de l'inutile, même si l'on ne peut accuser les partisans de la décroissance d'être de cette eau-là. Que certains partisans de la "simplicité volontaire", comme disent les Québécois, acceptent de se passer de tel ou tel bien, et qu'ils s'en trouvent plus heureux, je n'y vois aucun inconvénient, au contraire : leur exemple peut aider d'autres personnes à faire le tri. Mais que cela se fasse de manière autoritaire ou contraignante, parce que tel produit serait générateur d'effets sociaux ou environnementaux indésirables, me paraît dangereux. De ce point de vue, si l'intérêt collectif exige que tel ou tel produit soit banni (les voitures 4x4 par exemple) ou que son usage soit réduit, mieux vaut le faire par la taxation - à moins, bien entendu, que sa nocivité soit démontrée.

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Tant qu'à réduire le poids de l'économique dans la vie de chacun de nous, je préfère la démarche d'André Gorz, qui souligne qu'un secteur "hétéronome" de production devra demeurer parce que le travail "autonome" ne permet pas de produire des objets complexes à des coûts acceptables, plutôt que celle d'Ivan Illich, qui postule que, par nature en quelque sorte, l'industrie est porteuse d'effets contre-productifs et qu'il convient donc d'en limiter impérativement la production.

Le Sud a besoin de croissance

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L'apologie de la décroissance fait souvent bon marché des conditions de vie des habitants de certains pays du Sud. On nous parle d'agriculture paysanne et François Partant ou François de Ravignan, notamment, soutiennent que la poursuite du mode de vie occidental dans ces pays est une chimère, qui ne peut se faire qu'en détruisant les modes de vie, de production et de relations sociales traditionnels. C'est sans doute en partie vrai, et c'est la raison pour laquelle le libre-échange agricole risque fort d'engendrer des millions de misérables, privés du peu qu'ils produisaient parce qu'ils ne sont pas "compétitifs" au regard des critères économiques. Mais ne jouons pas les naïfs non plus : l'Afrique a vu sa population multipliée par cinq en un siècle, et elle sera multipliée encore au moins par deux dans les trente ans qui viennent. Ce n'est pas avec les modes de culture traditionnels qu'on nourrira cette population. Si les villes du Sud se "bidonvillisent" à toute vitesse, c'est parce que, déjà aujourd'hui, quantité de gens ne parviennent plus à tirer des quelques arpents qu'ils cultivent de quoi vivre, ou même survivre.

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Le Sud a besoin de croissance, parce que c'est la seule manière d'adoucir le sort des nombreux habitants qui vivent dans la pauvreté, l'ignorance et la maladie. Mettre en place un système d'adduction d'eau et de traitement des eaux usées, c'est faire à la fois de la croissance et du mieux-être. Alphabétiser les gens, c'est produire de la croissance (car cela suppose une activité rémunérée pour les enseignants). Les soigner, également. Goudronner des pistes ou réparer des routes, construire un chemin de fer, produire davantage sur chaque hectare, transformer les produits agricoles en produits alimentaires, c'est toujours de la croissance. Et que l'on ne se méprenne pas : ces pays auront besoin pour sortir de la misère du pétrole que nous brûlons actuellement dans nos voitures, parce que c'est une énergie liquide et concentrée, qui peut facilement se transporter et changer la vie de beaucoup. Utiliser pour la cuisson moins de bois et plus de gaz, c'est une condition essentielle pour arrêter la désertification des sols dans le Sud.

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Même si les pays du Sud ne suivent pas nos traces, parce qu'elles conduisent à une impasse, ils ne feront pas l'économie de certaines formes d'industrialisation et donc de croissance, parce qu'ils en ont impérativement besoin et que l'on ne sait pas comment faire autrement. Ce n'est pas la décroissance conviviale qui permettra aux habitants du Mali de passer de 40 ans d'espérance de vie à 50 ou 60 : c'est la chimie, la médecine, l'assainissement et l'accès à l'eau potable. Rejeter la modernité sous prétexte qu'elle est destructrice, c'est oublier qu'elle est aussi constructrice et bénéfique. Notre problème n'est pas de nier cette dualité, mais de la réduire.

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En réalité, la décroissance tombe dans le même piège que la croissance : dans les deux cas, leurs partisans respectifs identifient une quantité et une qualité. Pour les uns, plus, c'est mieux ; pour les autres, moins, c'est mieux. C'est ce côté bêtement globalisant qu'il faut parvenir à mettre en cause, vis-à-vis des uns comme vis-à-vis des autres.

Conclusion

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Oui, la croissance actuelle nous mène dans le mur. Mais, non, ce n'est pas fatal. Ainsi, consommer davantage d'énergie n'est pas fatal : en utilisant les techniques économes en énergie et en repensant l'urbanisme, de sorte que les distances soient moindres et que l'usage de la voiture ne soit pas une nécessité, il est possible de diviser par quatre les consommations d'énergie. Cela passe par la conception d'écoquartiers, comme à Fribourg, en Allemagne. Cela passe aussi par moins d'inégalités, car un des facteurs essentiels de la course à la consommation, et donc à la croissance, c'est le désir de faire aussi bien que les plus aisés. En ce sens, les super-riches jouent un rôle nocif dans la société, non seulement parce qu'ils mettent en danger la cohésion sociale, mais surtout parce qu'ils créent un sentiment de frustration qui, de proche en proche, finit par se répandre dans la société tout entière et pousse à un désir de croissance sans que l'on cherche à s'interroger sur le besoin que ce désir recouvre.

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Par ailleurs, l'économie peut aider à faire le tri entre les mauvaises composantes de la croissance et les bonnes composantes. J'entends par mauvaises composantes ce qui crée des "externalités négatives", c'est-à-dire des conséquences négatives sur les autres, qu'ils soient nos proches (dans l'espace ou dans le temps) ou qu'ils soient nos lointains (dans l'espace ou dans le temps). La voiture est (peut-être) en train de détruire la planète, parce que, à force d'être montrée comme le symbole de la réussite, de l'opulence et de la modernité, elle est l'objet que tous les habitants des pays du monde rêvent d'avoir un jour. Il convient donc de la taxer un maximum, pour en décourager l'usage et, si possible, la possession. Mais les pouvoirs publics ont le devoir alors de repenser l'espace pour que le choix puisse être offert à chacun d'avoir ou non une voiture sans que ce soit pénalisant. A l'inverse, il convient d'encourager les externalités positives, c'est-à-dire les composantes de la croissance qui engendrent du bien-être pour l'ensemble de la société. C'est le cas, par exemple, de la santé, de la formation, de l'isolation thermique et phonique, des espaces verts, de la culture bio... Toutes ces activités devraient être encouragées en conditionnant certaines aides ou certaines prestations à leur adoption. Ce qu'il faut parvenir à faire, c'est d'inciter l'ensemble des citoyens et des entreprises à effectuer des choix qui améliorent la situation de tous. Les activités en question, si elles deviennent les nouveaux moteurs de croissance, permettront à cette dernière de devenir bénéfique. La fiscalité, les prestations sociales, les aides publiques deviendront alors des outils au service d'un développement plus durable.

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Croire qu'une bonne société pourrait venir se substituer à la mauvaise, c'est un enfantillage dangereux. Il faudra toujours se bagarrer contre les injustices, les myopies, les intérêts particuliers se faisant passer pour l'intérêt général, et ce par des processus de type essais-erreurs. Mais ce n'est pas nouveau : ce sont les contraintes qui font évoluer nos sociétés depuis longtemps, et ce sont elles qui, parfois, permettent à nos sociétés de devenir meilleures ou moins prédatrices pour la planète.

Notes

[2]

Pour davantage de renseignements, voir le livre de Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice, Les Nouveaux Indicateurs de richesse, coll. Repères", La Découverte, 2e éd., 2007.

[3]

Voir Odile Bovar et al., dossier "Les indicateurs de développement durable", Insee Références, 2008 (disponible sur le site www. insee. fr).

Plan de l'article

  1. Une contestation justifiée du point de vue de la qualité de vie
  2. Une contestation justifiée du point de vue du développement durable
  3. La décroissance, une illusion plus qu'une solution
    1. Nous ne pouvons pas nous passer des biens de la société industrielle
    2. Le Sud a besoin de croissance
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Clerc Denis, « De la croissance à la décroissance ? », L'Économie politique, 3/2008 (n° 39), p. 92-106.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2008-3-page-92.htm
DOI : 10.3917/leco.039.0092


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