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L'Économie politique

2008/4 (n° 40)


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La politique économique, en France, n'est pas au coeur du débat public. Il est crucial de l'y placer. La situation, en effet, est critique : nous échouons sur le front de la croissance. Les chiffres, rarement cités, sont pourtant spectaculaires. Sur la période 1980-2005, le taux de croissance annuel moyen de la France et de la zone euro a été de 2 %, contre 2,5 % pour l'Afrique, 3,4 % pour les Etats-Unis, 9,7 % pour la Chine - pour un rythme moyen mondial de 5 %. De même, la croissance par tête est préoccupante : au cours de cette même période, elle n'atteint que 70 % environ de la croissance du produit intérieur brut (PIB) américain par tête  [1][1] Source : Commission européenne, Ameco Database..

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En d'autres termes, la France, avec la "vieille Europe", est en déclin relatif rapide. Elle est la principale victime du nouveau capitalisme mondialisé. Il n'y a là aucune fatalité, mais le résultat de politiques économiques inappropriées. Le rattrapage économique des pays émergents comme la Chine ou l'Inde est certes inévitable et naturel. Mais la zone euro progresse aussi moins vite que les autres pays développés - Etats-Unis, pays nordiques, Japon... Et au sein de la zone euro, les différences de rythme de croissance varient fortement, au gré de la qualité des politiques économiques menées : la France est aujourd'hui 23e sur 27 Etats membres européens en termes de croissance, alors qu'elle était 1re en 1998-2000.

Première priorité : la croissance

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Renouer avec la croissance devrait dès lors être la priorité politique no 1 pour la France. Ce devrait notamment être celle de la gauche social-démocrate.

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La gauche a quelques difficultés avec la croissance. Historiquement, elle a eu tendance à se concentrer sur la question sociale, la lutte contre la pauvreté et les inégalités. Elle s'intéressait moins à la production de richesses qu'à leur répartition. Empêtrée dans son "sur-moi marxiste", elle a même longtemps répugné à mettre les mains dans la machine capitaliste. En bref, elle préférait parler de politiques sociales que de politiques économiques.

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Une autre difficulté est apparue plus récemment avec la question écologique. Beaucoup, à gauche, dans une version modernisée de la "croissance zéro" prônée par le Club de Rome dans les années 1970, considèrent que le rythme de croissance contemporain menace l'environnement. Il faudrait accepter de ralentir la croissance économique pour la rendre durable - voire de la neutraliser, dans une dénonciation de la société consumériste contemporaine.

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Pourtant, la croissance devrait être au centre de l'agenda politique de la gauche. Elle est le moteur du modèle social qu'elle défend : pour pouvoir redistribuer, il faut produire. L'Etat-providence est en crise, avant tout, parce qu'il n'est plus financé par la croissance. Mais la croissance économique n'est pas seulement un instrument pour atteindre les objectifs de justice sociale. C'est aussi un objectif en soi. La prospérité (partagée) devrait être une valeur portée pour elle-même par la gauche : une société pauvre n'est pas une société juste. Et la "croissance zéro", même au nom de l'écologie, est contraire aux valeurs progressistes de la gauche : la préservation de l'environnement ne milite pas pour une limitation de la croissance, mais pour le développement d'une autre croissance - durable. Dès lors, quel programme de croissance pour la gauche ?

Une autre politique d'offre

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Disons-le nettement : les politiques économiques portées hier par la gauche ne sont plus adaptées. Ces politiques étaient marquées du sceau du keynésianisme : on soutenait l'activité par la relance de la demande nationale. Elles permettaient un cercle vertueux croissance-redistribution-consommation-croissance. La dernière grande relance de la consommation date de 1997, menée par Dominique Strauss-Kahn : elle fut d'autant plus efficace que le gouvernement précédent d'Alain Juppé avait assassiné la demande intérieure.

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De telles relances nationales sont de plus en plus difficiles dans le cadre d'économies européennes devenues très ouvertes. Elles n'auraient de pleine efficacité qu'au niveau européen. Mais l'Union européenne ne possède pas aujourd'hui de gouvernance économique. Faute d'un "gouvernement économique", notamment au sein de la zone euro, elle n'est pas capable de mener des politiques macroéconomiques actives. L'Eurogroupe, qui réunit les ministres des Finances de la zone euro, en constitue le premier embryon. Mais on est encore loin du compte.

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Surtout, les temps ont changé. La mondialisation est là. En 1997, on parlait déjà beaucoup de mondialisation mais on n'en voyait guère les effets. Aujourd'hui, il suffit d'aller dans son centre commercial pour constater combien de produits sont fabriqués en Chine. Or, dans l'économie mondialisée, le facteur clé de la croissance n'est plus la demande interne mais la compétitivité externe : les entreprises françaises sont en compétition pour défendre leurs marchés nationaux et conquérir des marchés étrangers. Et la compétitivité de notre économie faiblit rapidement. En témoigne le renversement spectaculaire de notre balance commerciale, excédentaire jusqu'en 2002, désormais déficitaire à hauteur de 40 milliards d'euros (2,5 % du PIB).

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L'économie française a d'abord décroché par rapport aux pays les plus avancés, Etats-Unis en tête. Elle est désormais menacée par la montée en puissance des pays émergents, Chine et Inde notamment. La politique économique doit donc être centrée sur l'offre, afin de restaurer la compétitivité de la France dans la mondialisation.

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La politique d'offre menée par la plupart des pays européens vise à restaurer la compétitivité-prix de l'économie. L'exemple le plus abouti en est la politique allemande, mise en oeuvre par Gerhard Schröder et poursuivie par Angela Merkel. Elle focalise l'effort sur la baisse des coûts de production : baisse des charges sociales et des impôts pesant sur les entreprises (avec la réforme corrélative de la baisse des droits sociaux de l'Etat-providence), gel des salaires pendant sept ans, "dévaluation compétitive" par transfert de charges sociales sur la TVA (qui ne pèse pas sur la compétitivité des entreprises nationales).

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Quel bilan tirer de l'expérience allemande ? Certes, la compétitivité externe a été restaurée, la balance commerciale est redevenue massivement excédentaire (près de 200 milliards d'euros). Mais à quel prix ! La croissance n'a pas été relancée, elle est restée déprimée : les gains de compétitivité externe ont été gagés sur la baisse de la demande interne. Et la compétitivité externe n'a pas été restaurée par rapport aux pays émergents : les salaires chinois sont inférieurs d'un facteur 20 aux salaires ouest-européens, l'industrie allemande est à peine plus compétitive face à la Chine après sa cure d'austérité. La compétitivité externe a été restaurée aux dépens des pays aux structures de coûts similaires - les pays de l'Union à 15, et singulièrement la France. L'évolution du commerce bilatéral franco-allemand explique plus de 50 % de l'amélioration de la situation extérieure allemande.

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Au total, cette politique de compétitivité-prix, menée également en France par les gouvernements conservateurs depuis 2002, avec certes moins d'ampleur et de systématisme, est gravement erronée. C'est une erreur économique : elle prétend concurrencer les pays émergents sur les prix - une stratégie vouée à l'échec. C'est aussi une erreur politique : elle repose sur la baisse du pouvoir d'achat de la population (limitation des salaires, baisse des transferts sociaux), or paupériser sa population ne saurait être un projet de société ! C'est une politique de dumping constitutive d'une "sortie par le bas" dans la compétition mondiale.

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Une politique progressiste vise au contraire à "sortir par le haut" et à s'engager dans une politique de compétitivité-qualité : nous devons concurrencer les Etats-Unis sur la valeur ajoutée, pas la Chine sur les prix. Il ne s'agit pas d'entériner le déclin économique de la France et d'accepter de se battre en deuxième division économique. Il s'agit au contraire de revenir sur le podium de la première division.

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Le problème français est désormais bien documenté  [2][2] Cf. notamment les travaux de Philippe Aghion et Elie... : nous sommes encore dans l'économie industrielle d'hier, nous n'avons pas franchi la frontière technologique qui nous sépare de l'économie de la connaissance. Pour y arriver, et rejoindre ainsi les pays les plus avancés (Etats-Unis, Japon, pays nordiques), il faut investir dans les dépenses d'avenir.

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Les grandes réformes à mener sont connues :

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- doubler notre effort de recherche. Nous sommes très en retard : à peine à 1,9 % du PIB, contre 3 % aux Etats-Unis, plus de 4 % en Suède. C'est la clé de notre avenir, nous devons faire feu de tout bois : développer la recherche publique et privée, fondamentale et appliquée, nationale et européenne ;

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- démocratiser l'enseignement supérieur. Un quart seulement des jeunes Français sortent du système scolaire avec un diplôme du 3e cycle, contre 40 % aux Etats-Unis, et 80 % en Suède ou en Corée. Nous continuons à former les contremaîtres de l'usine d'hier, pas les cadres, les ingénieurs ou les techniciens de l'économie de demain. Cela nécessitera une refonte des universités, avec un effort financier majeur à la clé : faire passer nos dépenses d'enseignement supérieur de 1,4 % à 3 % du PIB, comme aux Etats-Unis ;

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- investir dans l'innovation. La France et l'Europe sont en retard : le financement des "gazelles" (les start-ups en développement) est défaillant. Nos marchés financiers sont trop étroits, le capital-développement peu implanté, les pôles d'excellence trop saupoudrés. Il s'agit notamment de se concentrer sur l'innovation dans l'économie verte : énergies renouvelables, gestion des déchets, techniques de dépollution... L'économie verte est le moteur de la croissance de demain et elle permet de créer un cercle vertueux entre préservation de l'environnement et croissance.

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Ces réformes nécessitent une vision et du courage politique, car elles sont difficiles à mener : elles nécessitent des réformes structurelles en profondeur et une réorientation budgétaire massive pour financer les investissements nécessaires (au moins 50 milliards d'euros par an).

Une nouvelle politique européenne

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Cette stratégie de compétitivité-qualité nécessite aussi une réorientation de la politique économique promue au niveau européen. La politique menée au niveau de l'Union reposait pour l'essentiel, depuis l'Acte unique de 1984, sur la libéralisation des marchés européens. La libéralisation relève d'une logique de compétitivité-prix, et pas de compétitivité-qualité : elle vise à soutenir la croissance par la baisse des prix à la consommation, qui génère ainsi un surcroît de pouvoir d'achat et donc de demande interne.

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Le programme européen de libéralisation a par ailleurs atteint l'essentiel de ses objectifs. L'économie européenne est - de loin - la plus ouverte du monde. Les rendements marginaux de la poursuite de la libéralisation sont fortement décroissants. Les taxis en constituent un bon exemple. Dans la plupart des Etats membres, il s'agit d'un secteur très réglementé et sous-optimal sur le plan économique. Mais les gains économiques à attendre d'une libéralisation du secteur des taxis sont faibles. Cela justifie-t-il, dès lors, l'investissement politique réalisé en Italie, où Romano Prodi avait mis son gouvernement en danger sur le sujet, ou en France avec le rapport Attali ? De même, l'énergie politique intense investie dans la directive Bolkestein aurait sans nul doute été mieux utilisée à tenter de réorienter le budget européen vers la recherche et les dépenses d'avenir.

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La réorientation de la politique économique européenne a toutefois été entamée dès 2000, avec l'élaboration de la Stratégie de Lisbonne. La Stratégie de Lisbonne se veut le programme de croissance de l'Europe. L'objectif était que l'Europe devienne le territoire le plus compétitif du monde d'ici 2010. La Stratégie de Lisbonne repose sur deux volets principaux : la poursuite de la libéralisation des marchés européens et l'investissement dans l'économie de la connaissance. Le récent rapport de Laurent Cohen-Tanugi Une stratégie européenne pour la mondialisation, publié en avril dernier  [3][3] La Documentation française/Odile Jacob, 2008., propose d'achever cette réorientation en centrant la Stratégie de Lisbonne exclusivement sur l'économie de la connaissance.

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Le rapport de Laurent Cohen-Tanugi propose également de doter la Stratégie de Lisbonne d'un agenda extérieur. Nos entreprises auront beau "s'équiper" pour la compétition mondiale, elles ne pourront pas s'imposer si elles ne luttent pas à armes égales. Or la plupart de nos partenaires (pays émergents, mais aussi pays avancés comme les Etats-Unis ou le Japon) dressent des barrières contre nos produits ou nos investissements. Dès lors, l'agenda économique extérieur européen ne doit pas être défensif. A cet égard, les propositions de Nicolas Sarkozy, souvent reprises à gauche, de réinstaurer une "préférence communautaire" - en l'occurrence un protectionnisme tarifaire aux frontières de l'Union - sont inefficaces. Elles ressortissent encore d'une logique de compétitivité-prix, et ce n'est pas avec quelques points de droits de douane supplémentaires que l'on compensera le différentiel de coûts de production avec les pays émergents. Et elles sont à contre-courant de nos intérêts, qui sont offensifs : nous devons investir de l'énergie politique dans l'ouverture des marchés étrangers, pas dans la fermeture - inefficace - du marché européen.

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Comment faire ? La piste multilatérale à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) a été jusqu'ici privilégiée. Elle semble aujourd'hui enlisée, avec l'impasse des négociations du cycle de Doha. Plus fondamentalement, l'OMC n'est sans doute pas l'enceinte où les intérêts offensifs de l'Europe s'expriment le mieux : notre capacité d'influence y est diluée par le nombre (150 membres) et les règles de vote (unanimité des voix sur la base du principe "un pays, une voix", qui donne à St. Kitts et Nevis le même poids juridique que l'Union européenne). Les Etats-Unis l'ont compris et se réorientent depuis plusieurs années vers les négociations bilatérales : elles se caractérisent par un tête-à-tête dans lequel leur puissance politique et diplomatique permet d'obtenir plus d'avancées et de concessions. L'Union européenne devrait faire de même et se consacrer aux pays vis-à-vis desquels elle a le plus d'enjeux offensifs : non pas les pays ACP (Afrique-Caraïbe-Pacifique, en gros les ex-colonies européennes), comme c'est le cas aujourd'hui, qui relèvent de la politique d'aide au développement, mais les pays émergents et les grands pays avancés "fermés".

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L'Europe a enfin un dernier rôle à jouer dans le domaine économique, fondamental à moyen terme : devenir un acteur de la mondialisation. L'Europe n'est pas simplement un sujet, qui doit s'adapter à la mondialisation. Elle peut contribuer à la façonner. Elle peut prendre le leadership sur la régulation économique internationale, comme elle l'a fait sur les questions écologiques dans les négociations de Kyoto.

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L'espace politique existe désormais. La crise financière actuelle a montré les limites du dogme libéral du laisser-faire. Les désordres provoqués par la finance mondiale dérégulée sont tels qu'il est très coûteux, et de plus en plus difficile, de les réparer ex post. Il est préférable d'éviter leur survenance en établissant une régulation ex ante. Cette régulation ne peut être qu'internationale, face à des acteurs et des flux mondiaux.

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Pour peser sur la mondialisation, l'Europe doit se doter des institutions capables d'assurer sa projection sur la scène internationale. Elles existent dans le champ commercial : le Commissaire au commerce y assure le porte-parolat unique de l'Europe. Elles restent à créer dans les domaines financier et macroéconomique.

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En conclusion, on peut résumer les contours d'une nouvelle politique économique progressiste en trois points :

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  • elle se caractérise par un investissement interne dans l'économie de la connaissance (logique de compétitivité-qualité), un déploiement externe par un agenda offensif d'ouverture des marchés de nos partenaires et la volonté d'imposer des régulations collectives internationales ;

  • elle se différencie de la politique progressiste d'hier, fondée sur des politiques de demande de type "relance keynésienne" et une régulation nationale ;

  • elle s'oppose à la politique d'offre conservatrice, qui repose sur une logique de compétitivité-prix, visant à limiter les coûts de production, et sur la libéralisation économique européenne.

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Il n'y a donc pas unité de vues sur les politiques économiques à mener. L'économie va devenir un des champs de bataille idéologiques de l'opposition entre conservateurs et progressistes. L'avenir de la France et de l'Europe en dépend.

Notes

[1]

Source : Commission européenne, Ameco Database.

[2]

Cf. notamment les travaux de Philippe Aghion et Elie Cohen, par exemple dans le cadre du Conseil d'analyse économique (CAE), ou encore ceux du think tank européen Bruegel, dirigé par Jean Pisani-Ferry.

[3]

La Documentation française/Odile Jacob, 2008.

Plan de l'article

  1. Première priorité : la croissance
  2. Une autre politique d'offre
  3. Une nouvelle politique européenne

Pour citer cet article

Ferrand Olivier, « Trois priorités économiques pour la gauche », L'Économie politique 4/2008 (n° 40) , p. 30-37
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2008-4-page-30.htm.
DOI : 10.3917/leco.040.0030.


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