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L'Économie politique

2008/4 (n° 40)


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La question centrale aujourd'hui me semble être celle de savoir si la gauche est capable de continuer à mettre au coeur de son projet la lutte contre les inégalités et en faveur de l'accès de chacun au plein développement de son humanité, en tenant compte des deux contraintes majeures que sont la globalisation des échanges économiques - qui rend le développement de politiques nationales plus difficile - et le bouleversement que représente le changement climatique et plus généralement la prise de conscience que nos actions peuvent détruire radicalement nos conditions de vie. Il me semble aussi qu'un enjeu majeur est de pouvoir produire une vision de long terme de la société dans laquelle nous désirons vivre, de pouvoir mettre ces représentations en débat et de pouvoir inverser l'ordre que nous avons trop tendance à suivre aujourd'hui : partir des contraintes économiques pour en déduire les scénarios d'évolution possibles. Au terme d'un tel exercice de projection, il me semble que trois objectifs principaux se dégagent pour dessiner un nouveau modèle social de gauche : renouveler profondément notre conception du progrès et les instruments qui permettent sa mesure ; reconfigurer un Etat-providence dont la tâche principale consisterait beaucoup plus qu'à l'heure actuelle à prévenir la formation des inégalités, mais aussi à les corriger mieux ; et repenser les places respectives occupées dans l'espace social par les activités de production et les activités de care (au sens de soins, mais aussi et surtout de prise en considération et d'attention à l'autre), de manière à repenser radicalement la place, les modalités et le sens du travail, à aboutir à une véritable égalité entre hommes et femmes, et à mettre en oeuvre une organisation des temps sociaux telle qu'il soit permis à chacun de développer l'ensemble de ses potentialités.

Rompre avec l'assimilation du progrès à la croissance économique, remettre l'économie à sa place

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Ce nouveau modèle social de gauche ne peut à mes yeux qu'être fondé sur un nouveau modèle de développement. Il me semble, autrement dit, qu'une pensée de gauche renouvelée doit absolument rompre avec trois dogmes : celui qui assimile le progrès à la croissance du produit intérieur brut (PIB) ; celui de l'absolue priorité de la croissance du PIB sur toute autre sorte d'objectif ; celui qui veut que tout discours politique ne puisse se déployer que dans le cadre des "contraintes économiques", comme si celles-ci étaient un donné naturel.

Cesser d'assimiler la croissance du PIB au progrès

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La première révolution à engager, à mes yeux, concerne notre représentation du progrès. Gauche et droite partagent depuis le XIXe siècle l'idée que, à travers l'acte de production, l'homme aménage et spiritualise en quelque sorte la Nature, et que la consommation constitue également une des formes de l'humanisation du monde puisque, comme l'écrivait par exemple Jean-Baptiste Say dans son Cours complet d'économie politique pratique (1828-1830), l'existence de l'homme "est d'autant plus complète, ses facultés s'exercent d'autant plus, qu'il produit et consomme davantage". C'est de cette assimilation du progrès à l'augmentation de la production et de la consommation, sanctifiées en chacune de leur modalité puisqu'elles sont censées exprimer au plus haut point l'humanité de l'homme et sont comme la marque de son acte civilisateur, qu'une nouvelle pensée de gauche devrait se déprendre  [1][1] Sur cette question, je me permets de renvoyer à D.....

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Non pas que la production et la consommation doivent être tenues pour rien, évidemment, mais c'est de l'assimilation du progrès à l'augmentation de la production et de la consommation qu'il faut nous défaire. Et ce pour trois raisons principales : d'abord, l'homme ne peut pas se définir seulement comme un producteur ou un consommateur. Il a de nombreuses autres potentialités à développer, d'autres rôles à jouer, d'autres modalités d'expression de soi à utiliser. Ensuite, il en va de même du point de vue social : la société n'est pas une entreprise dont l'objectif consisterait à afficher la plus grosse production possible. C'est une communauté d'hommes et de femmes consentant à vivre ensemble et dont la réussite ne peut en aucune manière se réduire au volume de production fournie ou à celui de la consommation. La réussite de la société, qui doit finalement pouvoir être exprimée au mieux par son inscription dans la durée, s'exprime également dans sa capacité à permettre à chacun de développer l'ensemble de ses potentialités ("ce qui doit prévaloir et former le coeur de la normalité de la société, indépendamment de toute culture, ce sont les conditions qui garantissent aux membres de cette société une forme inaltérée de réalisation de soi"[2][2] Axel Honneth, "Les pathologies du social. Tradition... ), à augmenter le niveau général de civilité, à réaliser, comme l'écrivait Kant, "une société civile administrant le droit d'une façon universelle".

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Il n'est pas du tout impossible qu'un haut niveau de production soit nécessaire pour permettre l'obtention de "gains de civilisation", mais cela n'est pas certain, et en tout cas, cela ne suffit pas. La cohésion de la société et sa capacité à empêcher l'occurrence d'événements susceptibles de provoquer sa dissolution apparaissent tout aussi essentielles. Enfin, la production et la consommation ne peuvent plus être de façon aussi innocente qu'auparavant considérées comme des manières d'aménager et d'humaniser le monde dès lors que nous savons que l'un et l'autre actes, s'ils produisent de la valeur ajoutée génératrice d'augmentations de points de PIB, peuvent dans le même temps être à l'origine de destructions du capital naturel, de ressources non renouvelables, de configurations institutionnelles propices à la qualité de vie, à la santé, à la civilité. D'où l'urgence non seulement de cesser d'assimiler progrès et croissance, mais aussi croissance et croissance du PIB.

Cesser d'assimiler croissance et croissance du PIB

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Les longues plaintes pour obtenir plus de croissance résonnent d'autant plus bizarrement aujourd'hui que nous savons que la croissance du PIB n'est pas quelque chose d'uniment bon. J'avais rappelé dans Qu'est-ce que la richesse ?  [3][3] Coll. "Alto", Aubier, 1999. que le PIB présente trois défauts majeurs : il ne nous dit rien sur la manière dont la participation à la production ou les revenus issus de celle-ci sont répartis entre les membres de la société ; il ignore des temps ou des activités essentiels à l'inscription dans la durée de celle-ci, comme le temps consacré aux activités domestiques et/ou familiales, au débat démocratique ou au loisir ; il ne prend pas en compte les dégâts infligés au capital naturel ou social par la production. La gauche s'est refusée à tirer les conséquences concrètes de cette découverte, et c'est Nicolas Sarkozy qui l'a fait en nommant une commission chargée de réfléchir à ces questions. Il est grand temps de tirer toutes les conséquences du fait que la croissance désirable ne peut en aucun cas être la croissance du PIB, que celle-ci doit être ramenée à sa vérité par la soustraction des "maux" dont s'accompagne l'augmentation de la valeur ajoutée, et qu'il nous faut donc désormais utiliser de nouveaux instruments de mesure pour le pilotage de l'économie (des indicateurs alternatifs complémentaires ou alternatifs au PIB  [4][4] Voir Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice, Les Nouveaux...).

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Ceux-ci devraient aussi nous permettre, en modifiant les incitations, d'envoyer les signaux nécessaires aux unités microéconomiques. Il nous faut donc : adopter de nouveaux indicateurs complémentaires au PIB, susceptibles de nous donner une meilleure idée des évolutions de notre société et de sa viabilité ; être capables d'organiser les espaces de délibération publique, notamment des conférences citoyennes permettant de véritables co-constructions des nouveaux indicateurs entre les experts et les citoyens, et non remettre cette question aux mains des seuls savants - il y a là un champ immense pour l'exercice de la démocratie délibérative dont nous avons plus que jamais besoin ; tirer toutes les conclusions fiscales de la nécessité de changer de modèle de développement : mettre en place une taxation écologique appropriée et investir massivement dans la substitution d'énergies renouvelables aux énergies fossiles ainsi que dans le progrès technique environnemental ; développer de nouveaux modes de production et de consommation et réfléchir aux implications d'une société post-productiviste  [5][5] Tony Fitzpatrick, After the New Social Democracy. Social....

Cesser de nous laisser enfermer dans les "contraintes économiques"

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Bien sûr, il existe des contraintes économiques. Bien sûr, la santé de nos économies dépend étroitement de la conjoncture mondiale. Bien sûr, nous ne pouvons pas faire comme si nous étions seuls au monde et ne prêter aucune attention aux déficits qui s'accumulent. Mais ces fameuses contraintes économiques ne peuvent pas non plus enfermer la pensée et dessiner seules les voies du possible. Interrogé sur les raisons de savoir pourquoi les sociaux-démocrates de son pays (nordique) avaient perdu les élections, un haut responsable politique répondait récemment : "Parce que nous avons été trop technocrates. Nous n'avons pas su faire rêver les gens." Il me semble que nous avons un immense effort à faire pour décrire le "capital" ou le patrimoine dont chaque génération hérite et dont le développement nous importe, pour en débattre le plus largement avec les citoyens grâce à une nouvelle forme de démocratie délibérative (dont la consistance et l'intensité sont de mon point de vue partie intégrante de ce bien-être social qu'il s'agit d'améliorer), pour en déduire le(s) nouvel(eaux) instrument(s) de mesure et de suivi dont nous avons besoin pour représenter ce patrimoine ainsi que les mesures qui nous permettront de l'améliorer. Il y a là une vaste tâche pour la pensée mais aussi pour la pratique sociale. Un tel travail doit permettre de remettre l'économie à sa juste place, qu'il s'agisse de l'économie comme domaine de la réalité ou de l'économie comme méthode.

Mettre en place un "Etat-social" prévenant la formation des inégalités

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Une des idées traditionnelles de la gauche est qu'il est souhaitable et possible de lutter contre les inégalités. L'édification d'un Etat-providence visant à assurer les individus contre l'occurrence des risques sociaux en collectivisant leur couverture, et donc en faisant prévaloir la solidarité, a constitué l'un des instruments majeurs pour lutter contre les inégalités, de même que la mise en oeuvre de services publics. Depuis une vingtaine d'années, cet héritage a été confronté à de rudes remises en cause. Il nous faut certainement surmonter celles-ci (au sens hégélien, c'est-à-dire en intégrant leur potentiel critique) pour nous accorder sur l'"Etat-social" que nous souhaitons.

Une politique radicale de lutte contre les inégalités

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Depuis une vingtaine d'années s'est développée l'idée que l'égalitarisme consubstantiel à une certaine pensée de gauche n'était plus de mise et qu'il faudrait désormais préférer, à une égalité des conditions, une politique d'égalité des chances ou d'égalité des opportunités. Les premiers travaux de John Rawls ont été interprétés en France comme l'expression d'une critique radicale des politiques d'égalité, auxquelles il faudrait désormais préférer la notion d'équité. Le rapport Minc reconnaissait ainsi en 1994 que "la France est à la recherche d'un compromis qui se substituera à celui des années de forte croissance. La Commission souhaite qu'il soit fondé sur le principe d'équité, par opposition à l'aspiration égalitaire qui a bercé toute l'histoire sociale d'après-guerre"[6][6] Alain Minc (dir.), La France de l'an 2000, rapport.... Deux éléments majeurs déterminent ces critiques : la recherche absolue de l'égalité risquerait toujours d'impliquer le sacrifice de certains individus, ne serait-ce que d'un seul, et donc en fin de compte de remettre en cause la liberté ; la recherche effrénée de l'égalité pousserait au nivellement par le bas, empêcherait le développement des élites, détruirait l'incitation à être le meilleur et donc à augmenter la production générale.

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Pourtant, comme l'a rappelé récemment Patrick Savidan  [7][7] P. Savidan, Repenser l'égalité des chances, Grasset,..., Rawls a bien mis en évidence les insuffisances criantes de l'interprétation libérale de l'égalité des chances : "La mesure dans laquelle les capacités naturelles se développent et arrivent à maturité est affectée par toutes sortes de conditions sociales et d'aptitudes de classe. Même la disposition à faire un effort, à essayer d'être méritant au sens ordinaire, est dépendante de circonstances familiales et sociales heureuses"[8][8] J. Rawls, Théorie de la justice, Le Seuil, 1987 (éd..... Remettant en cause la manière dont l'Etat-providence capitaliste autorise des inégalités très importantes en matière de propriété réelle, Rawls voit dans le "socialisme libéral" et la "démocratie de propriétaires" les deux régimes susceptibles de "placer tous les citoyens en position de s'occuper de leurs propres affaires sur la base d'un degré approprié d'égalité économique, culturelle et sociale". Il est clair qu'un programme de gauche doit désormais s'appuyer sur ces principes et transformer en propositions concrètes ce que Rawls n'a fait qu'esquisser d'un point de vue normatif. Gosta Esping-Andersen est un des penseurs de l'Etat-social qui a été le plus loin dans cette voie, notamment en rappelant combien le risque de connaître le chômage, des emplois de mauvaise qualité et de piètres conditions de vie était désormais décuplé pour les personnes peu qualifiées, et combien il importait de développer une stratégie d'investissement social notamment axée sur les jeunes enfants.

Une stratégie d'investissement social visant à prévenir la formation des inégalités

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Passer d'un Etat-social qui corrige, après coup, les inégalités à un Etat-social capable d'investir dans la prévention de celles-ci doit permettre de concilier nos aspirations à la fois en matière de justice sociale et en matière d'efficacité. Si nous voulons faire obstacle à la reproduction des inégalités qui s'enracinent au coeur même de la famille, nous devons mettre en place les institutions qui permettront d'égaliser les conditions dans lesquelles les jeunes enfants développent leurs compétences, leur estime de soi, leurs motivations, leur désir de participation et de réalisation de soi. Dès lors, et comme l'a démontré Esping-Andersen  [9][9] G. Esping-Andersen (ed.), Why We Need a New Welfare..., c'est certainement le développement d'un service public de la petite enfance de qualité qui constitue la mesure la plus urgente : on devrait pouvoir en attendre non seulement une égalisation des conditions d'apprentissage, mais certainement aussi de la détection et de la prévention des problèmes de santé, et plus généralement une amélioration des conditions d'accès à l'emploi et de la prévention de la lutte contre la pauvreté (non seulement grâce à l'action directe exercée sur les enfants mais aussi indirectement, parce qu'un tel programme doit permettre à un plus grand nombre de femmes d'accéder à l'emploi). Avec Hélène Périvier  [10][10] D. Méda et H. Périvier, Le Deuxième Age de l'émancipation,..., nous avons chiffré le coût d'un programme qui garantirait que l'ensemble des enfants de moins de 3 ans accède à un mode d'accueil : nos dépenses de fonctionnement devraient augmenter de 0,32 % du PIB, ce qui semble faible au regard de l'enjeu.

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Mais investir dans la petite enfance, élément central d'une stratégie de prévention des inégalités, ne suffit pas : il nous faut également être capables de maintenir cet effort tout au long des premières années d'étude, revoir la répartition des dépenses affectées aux différents cycles, et savoir tirer les conséquences de réussites telles que celles de la Finlande, où les enfants travaillent dans des classes de plus petite taille et où des sommes et une attention élevées sont consacrées à éviter les décrochages précoces. Ainsi sans doute progresserons-nous dans la résolution d'une question majeure pour la France : la proportion trop élevée de jeunes sortant sans diplôme du système scolaire.

Investir dans la qualification et la qualité de l'emploi

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Il ne suffit pas d'investir dans un système de modes d'accueil de qualité et un système éducatif performant. Il nous faut également permettre aux personnes disposant d'un faible niveau de qualification de pouvoir se reconvertir : il serait injuste et inefficace qu'elles supportent le coût de l'obsolescence de leurs qualifications et du changement rapide des technologies. Il nous faut donc mettre en oeuvre l'ingénierie forcément complexe qui permettra que les personnes d'ores et déjà confrontées à cette obsolescence puissent opérer leur reconversion et que, tout au long de leur vie active, les individus puissent maintenir et développer leurs compétences de manière à pouvoir rendre effectif un droit à l'emploi. En cette matière comme en d'autres, il faudra concilier l'individualisation de cette mesure (par le biais de comptes individuels) et l'existence de services publics développés permettant de dispenser les prestations nécessaires. Mais il est aussi absolument nécessaire, et cela est devenu un truisme depuis quelques années, d'investir en parallèle dans la recherche et l'enseignement supérieur, précisément pour permettre de développer ces nouveaux biens et services qui tireront la nouvelle croissance durable de demain et donneront à la main-d'oeuvre qualifiée des emplois appropriés.

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L'ensemble de cette stratégie d'investissement social est coûteuse (il nous faudrait être capables de calculer le coût de la non-qualification). Sa mise en oeuvre suppose que soient réalisées au moins trois conditions. D'abord, la mise en oeuvre d'un nouveau système de comptabilité permettant de mettre en évidence les gains actuels et futurs (retour sur investissement) retirés d'une telle stratégie. On doit en effet tenir compte de la considérable difficulté, pour un gouvernement à la durée de vie limitée, d'investir pour retirer un bénéfice qui risque de n'apparaître que plusieurs années plus tard... Elle suppose aussi que notre pays soit capable de développer un niveau de dialogue social très élevé. Elle suppose encore que cette stratégie soit partie intégrante d'un plan d'ensemble axé sur la qualification : la qualification de la main-d'oeuvre doit en effet permettre le développement de produits innovants, générateurs de valeur ajoutée, susceptibles de procurer de bons emplois, de bons salaires et de bonnes recettes fiscales et sociales. Elle suppose enfin de trouver les moyens de financement nécessaires maintenant, ce qui est sans doute le plus difficile à un moment où la France se voit rappelée à l'ordre par la Commission européenne. La solution proposée notamment par Roger Godino, consistant à mettre en place une Agence européenne d'investissement dotée d'un capital de 10 % du PIB européen et de larges capacités d'emprunt, qui aurait pour mission de "faire des investissements de long terme dans les domaines qui peuvent assurer la croissance de l'avenir"[11][11] R. Godino, Réenchanter le travail. Pour une réforme..., semble de ce point de vue une excellente idée. Sa mise en oeuvre suppose néanmoins - ce qui est loin d'être une simple formalité - "une vraie fédération européenne"...

Repenser les places respectives du travail et du "care"

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Accorder de l'importance à la question des places relatives occupées dans l'espace social et les temps sociaux par les activités professionnelles et les tâches de soins n'est pas l'obsession de doux rêveurs utopiques. C'est l'élément clé d'une stratégie visant à permettre à tous, hommes et femmes, non seulement d'accéder à l'emploi, mais aussi de se maintenir dans l'emploi plus longtemps.

Augmenter les taux d'emploi

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Contrairement à tout ce que l'on a entendu ces dernières années, les Français ne sont pas ceux qui travaillent le moins en Europe  [12][12] D. Méda et Pierre-Alain Muet, "Travailler plus, et.... Les salariés français travaillent plus en moyenne par semaine (36,5 heures) que les Allemands (34,6 heures), dont la santé commerciale est florissante, que les Scandinaves (34,5 heures au Danemark, 35,6 heures en Suède et 33,2 heures en Norvège), qui affichent les meilleures performances économiques et sociales du monde, que les Néerlandais (29,5 heures) et même que les Américains (33,9 heures).

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Le problème français n'est pas le trop faible nombre d'heures de travail des salariés à temps complet mais le nombre de personnes privées d'emploi (chômeurs, allocataires de minima sociaux non accompagnés), de personnes travaillant à temps partiel subi (1,3 million) et le faible taux d'emploi des seniors, des jeunes peu qualifiés et des femmes, tout particulièrement lorsqu'elles ont de jeunes enfants (20 points de moins que les taux masculins dans cette catégorie !). On connaît les conditions d'augmentation du taux d'emploi de ces différentes catégories, et elles ont principalement à voir avec la qualité du travail et les places respectives occupées par les tâches de care et les tâches professionnelles.

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Pour ce qui concerne les femmes - dont l'OCDE  [13][13] Accroître les chances de chacun, OCDE, 2005. indique que leur taux d'emploi pourrait rattraper celui des hommes à condition notamment que les sommes investies dans les modes d'accueil soient équivalentes à celles qui y sont consacrées par le Danemark -, on sait que l'augmentation de leur taux d'emploi dépend d'une réforme de la politique publique vers un plus grand soutien à la conciliation vie professionnelle-vie familiale, et certainement aussi de la substitution d'un modèle "à deux pourvoyeurs de revenus, deux pourvoyeurs de care" au modèle actuel  [14][14] D. Méda, "Pourquoi et comment mettre en oeuvre un modèle.... Pour ce qui concerne les seniors, les recherches ont également mis en évidence que, pour permettre aux salariés seniors de rester en emploi jusqu'à l'âge de la retraite, il était essentiel d'intervenir tout au long de la carrière et de faire en sorte que le travail devienne un "travail soutenable"  [15][15] Juhani Ilmarinen, Towards a Longer Worklife !, Finnish.... Ceci implique de grands changements dans notre conception du travail.

Développer le travail soutenable : la clé pour travailler tous

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L'analyse des données européennes montre que les Français sont, en Europe, parmi ceux qui accordent le plus d'importance au travail  [16][16] Lucie Davoine et D. Méda, "Place et sens du travail.... Cette spécificité française s'explique à la fois par un taux de chômage élevé et par de très fortes attentes "expressives" vis-à-vis du travail : plus que les autres Européens, les Français considèrent en effet qu'il faut avoir un travail pour développer ses capacités et voient dans le travail un moyen de nouer des liens privilégiés au sein d'un groupe. Ils sont les plus nombreux à dire qu'avoir un travail intéressant est très important. Mais les Français sont aussi les plus nombreux, en Europe, à considérer que ce serait une bonne chose que le travail ait moins d'importance. Ce paradoxe s'explique tout autant par les mauvaises conditions de travail et d'emploi françaises (forte proportion de travailleurs soumis au stress, fort mécontentement vis-à-vis du salaire, faiblesse des chances de promotion), qui se traduisent par une faible satisfaction au travail, que par le souci de consacrer plus de temps aux activités familiales.

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Les Français sont en effet les plus nombreux, de loin, à souhaiter consacrer plus de temps à leur famille et à considérer que leur emploi les empêche d'en consacrer suffisamment à leur famille et à leur couple. Dès lors, il est clair que le désir de voir le travail prendre moins de place n'est en aucun cas le signe d'un désir de loisirs ou d'une inappétence pour le travail, mais la marque d'un dysfonctionnement de la sphère du travail assez spécifique à la France. C'est l'expression d'un désir positif de mieux concilier vie professionnelle et vie familiale, dans un contexte de montée ininterrompue de l'activité féminine et d'insuffisance des politiques publiques et d'entreprise permettant aux individus de s'engager également dans les différentes sphères de vie auxquelles ils attachent de l'importance et qui constituent pour eux autant de modalités diverses de leur réalisation. Améliorer les conditions de travail, la qualité de l'emploi et rendre le travail soutenable constitue la clé de voûte d'un programme d'augmentation des taux d'emploi pour toutes les catégories de la population.

Temps de travail, temps du "care"

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Si le care[17][17] C'est-à-dire l'ensemble des tâches visant à apporter... est reconnu comme une activité absolument essentielle à la conservation de nos sociétés, irréductible au travail ou à l'exercice d'une activité professionnelle, alors c'est bien la conciliation de ces deux droits, le droit au travail et le droit au care, que nous devons organiser. Le droit au care est-il mieux garanti par une prestation monétaire, par l'ouverture aux "carers" d'un compte-temps permettant l'exercice de ce droit tout au long de la vie de travail, organisant ainsi la conciliation concrète du travail et de la vie familiale, ou par l'existence de services et d'un accès garanti à ces services ? Le modèle le plus intéressant semble être celui où hommes et femmes voient garantir concrètement par des institutions et des dispositifs organisés un droit à l'emploi et un droit au care.

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Une des questions est aujourd'hui de savoir si la meilleure garantie d'exercice du droit au care doit ou non s'inscrire au coeur du travail, sous la forme de dispositifs concrets permettant la prise du temps nécessaire à l'exercice des activités familiales, mais aussi sous la forme d'un droit général à une "vie familiale normale" par exemple, qui pourrait être l'un des droits de l'être humain au travail et qui pourrait s'imposer aux entreprises. Un tel droit, garanti internationalement, pourrait permettre de reconfigurer en profondeur l'organisation des entreprises en soumettant les temps de travail flexibles incompatibles avec une vie familiale normale à la négociation et au respect de principes supérieurs, auxquels il ne pourrait être dérogé. La promotion d'un travail décent ou de qualité - que l'on pourrait définir comme celui qui procure un revenu permettant de vivre dignement, s'exerce dans des conditions de sécurité et de temps qui permettent de promouvoir la santé et la conciliation de la vie professionnelle et familiale, mais aussi comme celui qui a du sens - pourrait de ce fait devenir un objectif central d'un modèle social de gauche. Cela suppose sans conteste une vaste redéfinition des rapports entre travail et capitalisme  [18][18] R. Godino, op.cit. ; Isabelle Ferreras, Critique politique..., et donc la remise sur le métier des questions originelles portées par la gauche.

Notes

[1]

Sur cette question, je me permets de renvoyer à D. Méda, Au-delà du PIB. Pour une autre mesure de la richesse, coll. "Champs-Actuel", Flammarion, 2008.

[2]

Axel Honneth, "Les pathologies du social. Tradition et actualité de la philosophie sociale", in A. Honneth, La Société du mépris. Vers une nouvelle théorie critique, La Découverte, 2006, p. 88.

[3]

Coll. "Alto", Aubier, 1999.

[4]

Voir Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice, Les Nouveaux Indicateurs de richesse, coll. "Repères", La Découverte, 2005.

[5]

Tony Fitzpatrick, After the New Social Democracy. Social Welfare for the 21st Century, Manchester University Press, 2003.

[6]

Alain Minc (dir.), La France de l'an 2000, rapport du Commissariat général au Plan, Odile Jacob, 1994, p. 87.

[7]

P. Savidan, Repenser l'égalité des chances, Grasset, 2007.

[8]

J. Rawls, Théorie de la justice, Le Seuil, 1987 (éd. orig. 1971).

[9]

G. Esping-Andersen (ed.), Why We Need a New Welfare State, Oxford University Press, 2002 ; et plus récemment avec Bruno Palier, Trois leçons sur l'Etat-providence, La République des idées-Le Seuil, 2008.

[10]

D. Méda et H. Périvier, Le Deuxième Age de l'émancipation, La République des idées-Le Seuil, 2007.

[11]

R. Godino, Réenchanter le travail. Pour une réforme du capitalisme, La Découverte, 2007.

[12]

D. Méda et Pierre-Alain Muet, "Travailler plus, et mieux", Le Monde, 18 juin 2008 ; Guillaume Duval, Sommes nous des paresseux ?, Le Seuil, 2007.

[13]

Accroître les chances de chacun, OCDE, 2005.

[14]

D. Méda, "Pourquoi et comment mettre en oeuvre un modèle à deux apporteurs de revenus/deux pourvoyeurs de soins ?", Revue française de socio-économie, no 2, sept. 2008.

[15]

Juhani Ilmarinen, Towards a Longer Worklife !, Finnish Institute of Occupational Health, 2005 ; Céline Mardon et Serge Volkoff, "Les salariés âgés face au travail "sous pression"", Connaissance de l'emploi, no 52, Centre d'études de l'emploi, mars 2008.

[16]

Lucie Davoine et D. Méda, "Place et sens du travail en Europe : une singularité française ?", Centre d'études de l'emploi, document de travail no 96-1, fév. 2008 (disponible sur www. cee-recherche. fr).

[17]

C'est-à-dire l'ensemble des tâches visant à apporter des soins et de l'attention aux proches ou aux moins proches et ayant pour objectif non pas la production, mais la conservation, la protection, l'éducation, le développement.

[18]

R. Godino, op.cit. ; Isabelle Ferreras, Critique politique du travail. Travailler à l'heure de la société des services, Presses de Science Po, 2007.

Plan de l'article

  1. Rompre avec l'assimilation du progrès à la croissance économique, remettre l'économie à sa place
    1. Cesser d'assimiler la croissance du PIB au progrès
    2. Cesser d'assimiler croissance et croissance du PIB
    3. Cesser de nous laisser enfermer dans les "contraintes économiques"
  2. Mettre en place un "Etat-social" prévenant la formation des inégalités
    1. Une politique radicale de lutte contre les inégalités
    2. Une stratégie d'investissement social visant à prévenir la formation des inégalités
    3. Investir dans la qualification et la qualité de l'emploi
  3. Repenser les places respectives du travail et du "care"
    1. Augmenter les taux d'emploi
    2. Développer le travail soutenable : la clé pour travailler tous
    3. Temps de travail, temps du "care"

Pour citer cet article

Méda Dominique, « Un nouveau modèle social pour la gauche », L'Économie politique 4/2008 (n° 40) , p. 59-71
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2008-4-page-59.htm.
DOI : 10.3917/leco.040.0059.


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