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L'Économie politique

2008/4 (n° 40)


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Quel rapport entretient la gauche réformiste avec le libéralisme ? Est-ce renier ses racines, ou au contraire les retrouver, que d'affirmer un lien profond entre la gauche et les idées libérales ? Ces questions, en vérité, ne sont pas neuves, et, en un sens, elles n'ont cessé d'être posées. Lorsque Bertrand Delanoë [2008] a affirmé être "socialiste et libéral", il s'est situé aussi dans une très longue histoire de réflexions et de controverses. A droite comme à gauche, les uns n'ont cessé d'établir une barrière entre les deux courants, tandis que les autres ont souligné les filiations, voire les affinités. Après tout, l'un des pères du socialisme républicain, Louis Blanc, n'était-il pas un admirateur déclaré du libéral John Stuart Mill, lequel reconnaissait, dans son autobiographie, avoir tiré de la lecture des précurseurs du socialisme des leçons sur les limites du "libéralisme" ? Et, à la fin du XIXe siècle, quand éclata en Allemagne la querelle sur la "révision" du marxisme, le social-démocrate Eduard Bernstein [1899] fera du socialisme l'héritier légitime du libéralisme, en le définissant comme un "libéralisme organisé". Sans revenir sur la genèse de ces questions, cet article se propose de retracer les enjeux des débats doctrinaux et idéologiques que la gauche réformiste a affrontés depuis les années 1960.

L'héritage de Bad Godesberg

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Lorsque l'on évoque la nécessité - ou le danger - que la gauche, en particulier française, rejette son "surmoi marxiste" et reconnaisse enfin pleinement les vertus du marché et de la concurrence, on évoque souvent Bad Godesberg : selon la formule consacrée, le Parti socialiste devrait faire ainsi "son Bad Godesberg". De fait, le congrès de Bad Godesberg du Parti social-démocrate allemand (SPD), en novembre 1959, a adopté un programme de principe qui a fait date en rompant avec l'orientation marxiste du programme de Heidelberg de 1925. En ce sens, Bad Godesberg constitue à l'évidence une rupture dans l'histoire de la social-démocratie. Il marque un franc rejet du marxisme : le nom de Marx n'est même pas mentionné parmi les multiples sources doctrinales du SPD, qui est présenté comme l'héritier de la morale chrétienne, de l'humanisme libéral et de la philosophie classique. A dire vrai, ces choix parachèvent une très longue évolution remontant à la période de Weimar. Mais, avec Bad Godesberg, c'en est bien fini de la doctrine de la "lutte des classes", ainsi que de l'horizon d'un dépassement du capitalisme par une socialisation généralisée de l'économie. Non seulement la Loi fondamentale de 1949 est reconnue comme la base de la démocratie allemande, mais encore les vertus de la concurrence et de la liberté d'entreprendre sont affirmées.

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Est-ce à dire que la social-démocratie devient alors pleinement "libérale" ? Telle est la conclusion suggérée par certains interprètes. Toutefois, ainsi que l'a souligné l'historien Joseph Rovan [1978], le sens de ce qui s'est joué alors n'est pas aussi clair qu'on le croit, même si une logique est bien enclenchée. D'abord, il faut faire la part du contexte. Par exemple, le rejet du marxisme s'imposait d'autant plus qu'il était alors la doctrine officielle de la République démocratique d'Allemagne (RDA) : cette proximité constituait un "handicap terrible". Surtout, le programme de Bad Godesberg contient des ambiguïtés ou des éléments d'incertitude : s'il reconnaît la positivité de la concurrence et du marché, il consacre tout un chapitre au rôle de la "propriété commune", sorte de contrôle public qui peut s'avérer nécessaire "là où il n'est pas possible de garantir par d'autres moyens un ordre sain des conditions dans lesquelles s'exerce le pouvoir économique". Une formulation lourde et opaque, souligne Rovan, qui semblait réintroduire, à certains égards, une idée de collectivisation. En outre, le programme prévoyait aussi un certain degré de contrôle public sur l'économie : tout n'était décidément pas clair, et des mouvements de gauche pouvaient se revendiquer de Bad Godesberg pour "modifier le système".

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En outre, certaines figures centrales qui ont porté la rénovation du SPD, comme Willy Brandt, n'ont jamais accepté une lecture platement libérale de Bad Godesberg. Dans son livre-manifeste pour la social-démocratie européenne, publié en 1975 avec Bruno Kreisky, alors Chancelier de la République autrichienne, et Olof Palme, Premier ministre de Suède, Brandt [1976] revient sur ce point. Il insiste sur le fait que Bad Godesberg ne se réduisait pas à une simple normalisation libérale du SPD. Aussi dit-il regretter que l'opinion publique ait trop souvent réduit ce tournant à "quelques clichés", alors que l'enjeu n'était pas seulement de "jeter par-dessus bord la croyance miraculeuse en la socialisation". Au contraire, les sociaux-démocrates, explique-t-il, voulaient fonder leur doctrine sur l'idée que la liberté et la justice se conditionnent mutuellement : les valeurs socialistes étaient définies comme la liberté, la justice et la solidarité, "considérés comme l'obligation mutuelle découlant d'un lien commun". C'est au nom du triptyque "Liberté, Justice (Egalité), Solidarité (Fraternité)" que Brandt revendique même la filiation avec les idéaux des Lumières. En outre, il souligne la nécessité d'attribuer un "rôle clé à la solidarité" : déjà le programme de Bad Godesberg confère à l'Etat une tâche essentielle pour "créer les conditions permettant à chacun de s'épanouir dans un sentiment de responsabilité individuelle et de solidarité sociale". Enfin, Brandt prône une réorientation qui doit prendre au sérieux le slogan des écologistes : "de l'économie à l'écologie". Sans être "anticroissance", la gauche devrait viser à améliorer l'économie "d'un point de vue qualitatif" et promouvoir des normes environnementales sévères au niveau international, alors même que se déploie le "libre marché". Et, concernant la qualité de la vie, il examine l'impératif d'associer étroitement "l'humanisation des conditions de travail" à "l'idée de codécision dans l'entreprise".

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Dans le même ouvrage, ces orientations sont, dans l'ensemble, partagées par le Suédois Palme, qui souligne, pour sa part, que la social-démocratie a pour tâche de dépasser à la fois le "libéralisme conservateur", représenté par le capitalisme américain, et le marxisme, incarné par l'URSS. Autrement dit, les deux adversaires sont le "capitalisme privé" et le "capitalisme d'Etat". Contre le libéralisme conservateur, Palme soutient que la crise des années 1930 a prouvé les impasses de la "conception libérale de la démocratie" d'après laquelle "l'Etat démocratique ne devrait pas intervenir dans l'économie de marché pour assurer le travail et la sécurité à ses citoyens". Pour Palme, la social-démocratie doit partir du constat que le marché est impuissant à offrir des solutions aux problèmes que doit affronter l'humanité : "Nous ne pouvons permettre que l'esprit de concurrence et la volonté de profit décident en matière d'environnement, de sécurité de l'emploi ou de développement technique" [Brandt et al., 1976, p. 47].

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Dans les années 1970, ce réformisme de gauche traçant une voie entre capitalisme libéral et totalitarisme communiste exerce une forte attraction. Brandt et surtout Palme ont ainsi suscité l'attention du courant "eurocommuniste" : en Italie, Enrico Berlinguer a noué des contacts - quoique inaboutis - avec le leader suédois [Garzia, 2007]. Dans un livre d'entretiens publié en 1980 avec des figures de la gauche européenne, le journaliste Bruno Vespa [1980] peut aller jusqu'à affirmer que la plupart des partis réformistes convergent vers une sorte de "Bad Godesberg commun" : "En France, Mitterrand se déclare non marxiste, en Espagne, Gonzales prend ses distances avec Marx, en Italie le PSI de Craxi refuse explicitement l'identification du socialisme au marxisme."

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De fait, on trouve chez Bettino Craxi, le leader du Parti socialiste italien (PSI), des analyses convergentes. L'un de ses textes les plus significatifs est sa préface à l'anthologie posthume des écrits de Bruno Rizzi [1977], préfacée par Luciano Pellicani. Intellectuel influent de la gauche socialiste réformiste, actif dans la revue Mondoperaio, Pellicani exhume alors l'oeuvre de Rizzi, un ex-trotskiste qui fut un des plus précoces critiques du stalinisme, notamment dans son livre La Bureaucratisation du monde, qui fait de lui l'un des pères de l'antitotalitarisme de gauche. Dans l'avant-propos de l'ouvrage, Craxi se félicite de l'avènement, dans toute l'Europe, d'un socialisme pluraliste et libertaire, à travers la montée de la thématique de l'autogestion : "Le processus de révision s'élargit du camp socialiste au communiste. Ainsi, tandis que Mitterrand et Martinet indiquent dans l'autogestion le modèle économique pour dépasser la logique capitaliste sans glisser dans la logique du collectivisme bureaucratico-totalitaire, Berlinguer et Barca redécouvrent les fonctions positives du marché et proclament la volonté des communistes italiens de se réconcilier avec la tradition libérale-démocratique, qui jusqu'à présent avait été condamnée sans appel par les gardiens de l'orthodoxie en tant que mystification bourgeoise" [Rizzi, 1977, p. 8]. Quant à Pellicani, il rappelle dans sa préface que Rizzi en est venu à une justification du marché, traçant les traits d'un nouveau socialisme, libertaire et pluraliste. Pour Rizzi, l'existence du marché a le mérite de multiplier les centres de gestion des ressources, permettant d'ouvrir des marges de liberté et d'autonomie aux individus : "L'existence de plusieurs unités économiques en concurrence entre elles fragmentait le pouvoir et, par cela même, la structure sociale prenait une structure polycentrique. Des contre-pouvoirs se formaient et, grâce à eux, la société civile pouvait gagner une relative indépendance vis-à-vis de l'Etat" [Rizzi, 1977, p. 21]. Tout en assumant une forte identité socialiste, Pellicani considère donc que "la gauche, si elle ne veut pas répéter les vieilles erreurs et pousser dans la direction de l'Etat bureaucratique-totalitaire, doit intégrer dans son bagage culturel les principes essentiels du libéralisme" [Rizzi, 1977, p. 22]. C'est à cette condition qu'elle pourra élaborer un modèle cohérent de "socialisme pluraliste et libertaire", voire de "socialisme de marché".

Le PS des années 1970

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La mise en avant par Craxi et Vespa d'une orientation "autogestionnaire" du Parti socialiste français et de Mitterrand peut rétrospectivement étonner, mais il ne faut pas oublier que même le PCF se voudra autogestionnaire. Au sein du Parti socialiste, le Ceres de Chevènement en fera autant, et la préface de ce dernier au livre de Didier Motchane [1973] abonde en professions de foi hyper-décentralisatrices et autogestionnaires ! La logique de l'"union de la gauche", le retour de la thématique des "nationalisations" - Pierre Rosanvallon [1983] parlera d'un idéal "social-républicain" -, les propos enflammés sur la "rupture" avec le capitalisme ne doivent pas occulter une réalité plus complexe. L'opposition, souvent avancée depuis le discours de Michel Rocard en 1977  [1][1] Lors du congrès de Nantes du Parti socialiste, en avril..., entre une "première gauche", jacobine et autoritaire, et une "deuxième gauche", libertaire et décentralisatrice, n'est certes pas entièrement fausse, mais elle est caricaturale. Et la tendance actuelle à définir la "deuxième gauche" comme "libérale" tend à oublier que, encore dans les années 1980, Rocard [1987] affirmait, en s'appuyant sur Rosanvallon [1979], que le marxisme et le "libéralisme utopique" étaient deux figures de l'économicisme : "Libéralisme et communisme participent de la même spéculation. Implicite pour l'un, explicite pour l'autre, leur message est identiquement sous-tendu par le matérialisme historique." Quant à Mitterrand, parler d'antilibéralisme reviendrait à méconnaître sa trajectoire. Un de ses grands gestes, on le sait, a été son réquisitoire de 1964 contre le régime du général de Gaulle que constitue Le Coup d'Etat permanent. Or, c'est bien au nom des idéaux du libéralisme politique qu'il condamne la concentration des pouvoirs dans le gaullisme. Le procureur du Général cite même Montesquieu dans De l'esprit des lois : "Tout serait perdu si le même homme exerçait ces trois pouvoirs : celui de faire des lois, celui d'exécuter les résolutions publiques et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers." Et, quand il évoque le "libéralisme", c'est souvent pour dénoncer un affichage mensonger. Ainsi note-t-il que, en 1819, la Restauration "se veut libérale", alors même qu'elle ne l'est pas. C'est donc bien le mensonge d'une certaine idéologie libérale qui est ici fustigé. De même, lorsque, dans les années 1970, il défend son projet d'une "charte des libertés", Mitterrand [1978] le fait en évoquant "l'usure des grands principes énoncés par les Constituants de 1789". Selon lui, il faut restituer au peuple français "les acquis que, par un habile transfert, la bourgeoisie s'était appropriés". Dans ces analyses, c'est moins le libéralisme qui est condamné que sa captation idéologique par la bourgeoisie capitaliste, qui a retourné le "libéralisme économique" contre les libertés : "Tout homme à l'esprit libre devrait s'écrier devant les châteaux forts bâtis aux carrefours de la production et des échanges : "le libéralisme, voilà l'ennemi", puisque le droit public issu de la Révolution a servi en fin de compte à traduire dans la langue du capitalisme la très ancienne loi de la jungle" [Mitterrand, 1978, p. 48].

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Le livre collectif Liberté, libertés, préfacé par Mitterrand [1976] et dirigé par Robert Badinter, contient les réflexions du "Comité pour une charte des libertés", dont le contenu est en vérité résolument libéral sur le plan politique, social et sociétal, dans le sillage de l'antigaullisme de gauche et des aspirations libertaires de Mai 68. La logique des contre-pouvoirs et l'exigence d'une extension des droits fondamentaux est sans cesse affirmée : droits des femmes, mais aussi droits des étrangers, des prisonniers, des malades, etc. ; droit à l'information, à une justice impartiale, à la culture, au loisir, etc. Sur le plan socio-économique, le "droit au travail" et le "droit à l'emploi" sortent de l'orbite libérale classique, sans que pour autant le discours assume une posture antilibérale. Le socialisme est plutôt présenté comme un dépassement des limites historiques du libéralisme. En outre, la sincérité du "libéralisme" de la bourgeoisie est mise en doute, comme s'il s'agissait surtout d'un pseudo-libéralisme dissimulant la domination capitaliste : "La grande bourgeoisie n'est pas libérale par nature, ni par vocation, mais en fonction de ses intérêts ; elle est libérale tant que la machine à extraire de la plus-value fonctionne comme par-devant" [Mitterrand, 1976, p. 30]. Aussi la lutte du monde des travailleurs doit-elle "extirper la mystification libérale à la racine même".

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Sur le plan économique, si le livre souligne l'utilité des nationalisations, il n'en valorise pas moins le droit de propriété : "Modelé depuis 1789, le droit de propriété ne paraît guère appeler de nouvelles proclamations." L'objectif est d'adapter ce droit à l'économie moderne, en universalisant le "droit d'entreprendre". La possibilité pour tous d'accéder au marché suppose, en effet, que chacun puisse obtenir les moyens de devenir entrepreneur, c'est-à-dire la possibilité d'en appeler au crédit : "Pour libérer les petites et moyennes entreprises de cette sujétion secrète et assurer effectivement le droit d'entreprendre, il est nécessaire que le crédit échappe au contrôle des intérêts privés. Et que le marché ne soit plus soumis au pouvoir de quelques-uns" [Mitterrand, 1976, p. 100]. En outre, il faudra créer un "nouveau type d'entreprises" : "A côté des entreprises publiques caractérisées par leur taille et leur puissance, dont la collectivité doit avoir la maîtrise, et des entreprises privées, qui continueront d'être le plus grand nombre, il peut exister sur le marché un secteur d'entreprises non nationalisées qui ne seraient pas pour autant capitalistes, au sens économique du terme" [Mitterrand, 1976, p. 101]. Il est enfin précisé que ce droit d'entreprendre s'exercera dans le cadre d'une "économie de la concurrence" : ce sera le marché qui continuera de régler les rapports des entreprises, même s'il devra être canalisé, dans ses fluctuations de prix et dans son évolution, par une "planification souple" décidée démocratiquement à tous les niveaux.

Le libéralisme de la troisième voie

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Les années 1970 marquent ainsi, en Europe - et, de manière certes beaucoup plus ambiguë, en France -, un moment important, mais fragile et provisoire, dans la recherche d'une troisième voie social-démocrate, à la fois non capitaliste et anticommuniste. Avec le basculement économique et politique mondial des années 1980, puis, dans les années 1990, avec la fin du communisme et l'avènement de la "globalisation" dite "néolibérale", la relation d'une partie de la gauche au libéralisme se reformule en profondeur. C'est dans ce contexte que se dessine une évolution souvent définie comme "libérale", avec les New Democrats de Bill Clinton et le New Labour de Tony Blair. En lançant, en 1996, la réforme du Welfare State qui institue le workfare - l'obligation de travailler en échange de prestations à durée limitée -, les New Democrats ont impulsé une mutation que méditeront les travaillistes. La "Third Way" s'est ainsi positionnée en rupture avec le "néolibéralisme", mais aussi avec la "vieille" social-démocratie. Son discours "modernisateur" a insisté sur la nécessité de s'adapter à la globalisation libérale, porteuse de dangers mais aussi d'opportunités. En un sens, la "troisième voie" constitue donc bien un tournant libéral : certains ont même parlé d'un "néolibéralisme de la seconde génération", qui consoliderait les acquis de la période Thatcher. On cite volontiers, à cet égard, les mots d'un des artisans du New Labour, Peter Mandelson, affirmant que "nous sommes tous thatchériens maintenant". Le but de Blair, en tout cas, a été de convertir l'Europe, en particulier l'Allemagne de Gerhard Schröder, à la "troisième voie" que reformulera Bodo Hombach [1998] autour du thème du "Nouveau Centre". En 1999, le manifeste commun Blair-Schröder, qui n'aura pas le succès escompté, The Third Way-Die Neue Mitte, prône des choix catalogués comme "libéraux" : dynamisme entrepreneurial, libération de la créativité et de l'innovation, responsabilité de l'individu, politique fiscale visant la croissance et l'investissement, adaptation à l'économie de la connaissance. Le livre du sociologue Anthony Giddens théorisant la troisième voie [1998] sera aussi traduit en italien et préfacé par Romano Prodi, qui soulignera alors la nouveauté du projet par rapport aux idées de Keynes et de Beveridge.

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Certaines idées du New Labour - attention privilégiée aux individus et non plus aux classes, distance vis-à-vis des syndicats, rejet de l'"assistanat" et bilan critique du Welfare State, réconciliation avec la culture de l'entreprise, valorisation du "mérite" et de la "réussite", promotion de partenariats public-privé, considérations sur le caractère périmé du keynésianisme, etc. - sont souvent mobilisées pour étayer le diagnostic d'une orientation libérale, voire néolibérale. D'autres analystes du New Labour rejettent la thèse d'un néolibéralisme implicite et invitent à plus de prudence, en mettant en avant l'augmentation des dépenses publiques, la création d'un salaire minimum, etc. Sans revenir ici sur ce débat, il faut en tout cas souligner que, sur le plan idéologique, le New Labour, contrairement à ce que l'on dit souvent, n'a pas exhibé un logiciel idéologique purement libéral.

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Tony Blair lui-même a été marqué, à Oxford, par un socialisme chrétien, notamment sous l'influence de la pensée religieuse de John Macmurray. Et l'idéologie du New Labour évoque souvent les valeurs de la morale et les idéaux de la "communauté". Quant à Giddens et à ses proches, ils se réfèrent parfois au New Liberalism, qui a été, depuis la fin du XIXe siècle, l'une des matrices doctrinales du Welfare State. Les thèmes de la "responsabilité", de la corrélation des droits et des devoirs, se veulent aussi fidèles à cette tradition-là, très librement interprétée. En outre, Giddens et ses proches se réclament du travail de "révision" du marxisme qu'avait effectué Bernstein.

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Selon l'un des idéologues du New Labour et conseiller de Blair, Patrick Diamond [2004 ; Diamond et Browne, 2003], c'est bien dans certains pans de la social-démocratie et du travaillisme que le New Labour vient puiser son inspiration. Aussi Diamond ne cesse-t-il d'évoquer le "révisionnisme" de Bernstein, qui resterait un modèle par sa façon de concevoir la social-démocratie comme un projet réformiste, en constante évolution face aux transformations du monde. Surtout, la vision de Bernstein, qui rejette le catastrophisme marxiste et le dogme de la lutte des classes, lui paraît ouvrir une voie d'actualité. Concernant l'histoire anglaise, Diamond trouve un digne successeur des idées de Bernstein en la personne d'Anthony Crosland, une grande figure intellectuelle du travaillisme, auteur d'un livre important des années 1950, The Future of Socialism [1956]. Sa pensée serait même la matrice des idées du New Labour. Elle aurait le mérite de bien distinguer, dans le socialisme, d'un côté, les fins et les valeurs, de l'autre, les moyens concrets de réalisation. C'est ainsi que Crosland a mis en question les vertus du dogme des nationalisations. Autre point de convergence : Crosland aurait refusé une approche "classiste", en pointant l'effritement de la classe ouvrière et la montée des classes moyennes. Sa vision serait plus individualiste, centrée sur l'égalité des chances et l'éducation.

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On peut se demander si ces généalogies ne sont pas trop rapides et idéologiques. Il est possible aussi de s'interroger sur le "libéralisme" du blairisme. Ainsi, l'historien Desmond King [1999] a décrit les "politiques sociales illibérales" des gauches américaine et anglaise : le workfare instituerait une sorte de paternalisme et de coercition contraires à l'idéal libéral. Surtout, le sociologue de gauche libéral Ralf Dahrendorf [2003] a critiqué l'idée de Giddens qu'il n'y aurait "pas de droit sans responsabilité". Une thèse "dangereuse" et "illibérale", car si le citoyen a des droits et des devoirs, chacun a sa consistance propre : ainsi, le droit d'expression ne dépend pas du fait de payer ses impôts. En outre, la Third Way conférerait au "travail" une centralité problématique qui en fait un élément de contrôle social.

La Nueva Via espagnole

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Quoi qu'il en soit, la "troisième voie" est désormais en crise et semble même en fin de cycle. En Allemagne, le SPD sort de l'expérience du "Nouveau Centre" très fragilisé, face à une gauche réunie autour du Linke d'Oskar Lafontaine. C'est plutôt en Espagne et en Italie que, plus récemment, a été affrontée, sur le plan doctrinal, la question du rapport entre la gauche et le libéralisme. L'exemple du Parti socialiste espagnol (PSOE) est à cet égard intéressant. Dans un livre d'entretiens, le Premier ministre José Luis Zapatero [2006] a souligné à la fois ses proximités et ses distances avec le New Labour. Sans doute reconnaît-il, d'abord, que bien des idées du blairisme sont "exportables". Il revendique ainsi une distance vis-à-vis du "vieux socialisme", celui du "tax and spend" ("imposez et dépensez") ou de la dépense publique illimitée : "Mon socialisme n'est pas même celui d'un Etat gérant beaucoup d'entreprises publiques dans des secteurs dans lesquels l'initiative privée obtient des meilleurs résultats. Je pense qu'il faut établir des règles du jeu claires et transparentes pour les entreprises et qu'il faut une vigoureuse gestion financière du budget de l'Etat" [Zapatero, 2006, p. 78]. En même temps, il souligne que son budget de 2006 prévoit une forte augmentation des dépenses pour les retraites, la santé, l'instruction et les grandes infrastructures publiques.

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Les théoriciens de la "Nueva Via" de Zapatero ont ainsi cherché, comme ceux de la Third Way, à contrer l'hégémonie des idées néolibérales en récusant les caricatures d'un socialisme étatiste et inefficace. Mais leur stratégie se différencie aussi du blairisme. Accusés, au sein même du PSOE, de dériver vers le modèle, trop libéral, du New Labour, les partisans de la Nueva Via ont souligné l'impératif de démocratisation de la société et d'émancipation des individus. Comme le souligne le socialiste José Andrés Torres Morra [in Zapatero, 2006], tandis que le mot d'ordre de la génération de Felipe Gonzalez était "moderniser", celui de la génération de Zapatero est "démocratiser". A cet égard, les partisans de Zapatero se veulent moins "libéraux" que ne l'était le socialisme de Gonzalez : la génération des années 1980, souligne Torres Morra, était "imprégnée d'objectifs libéraux et de culture libérale au bon sens du terme", c'est-à-dire "libérer l'économie, la société, les comportements individuels". Cette tâche étant en partie accomplie, l'essentiel se jouerait désormais ailleurs, à savoir dans le renouveau de la citoyenneté. Se référant à la pensée des philosophes Jürgen Habermas, Philip Pettit et John Rawls, les nouveaux socialistes réunis autour de Zapatero souhaitaient construire une "démocratie des citoyens" dans le cadre d'une bataille pour une nouvelle "hégémonie idéologique de la gauche" : non pas la vieille idée marxiste de l'antithèse entre socialisme et capitalisme, mais "l'idée de développer et d'approfondir la démocratie jusqu'à ses dernières limites". Relèveraient de cette ambition le projet d'une pleine égalité entre hommes et femmes, le mariage homosexuel, les droits des minorités et une conception profondément laïque de la politique. C'est dans ce cadre que Zapatero [2002] a formulé l'impératif que la gauche moderne dépasse les limites historiques de la social-démocratie, laquelle aurait finalement trop concentré son projet sur l'économie et le secteur public d'Etat, aux dépens de la société et du progrès démocratique.

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Aussi Zapatero tient-il à différencier ses positions de celles des libéraux, y compris au niveau sociétal. Par exemple, sur le mariage homosexuel, il répond au très libéral Mario Vargas Llosa que son projet n'est pas "libéral", mais bien "socialiste" : en visant l'émancipation de "tous les êtres humains", il accomplit bien une "cause socialiste". Et il préfère se référer, comme l'avait fait déjà Felipe Gonzales, à une tradition de gauche typiquement espagnole, celle du "socialisme libertaire", très antimarxiste sans être "libérale". Il est non moins significatif que la Nueva Via de Zapatero se soit réclamée d'une idéologie dite "républicaine", et non pas "libérale", qui serait plus conforme à la spécificité du socialisme espagnol. Le livre de référence du PSOE a ainsi été Republicanism, du théoricien irlandais et professeur à Princeton Philip Pettit [1997]. Pour Zapatero, la gauche doit renouer avec la notion républicaine de la liberté issue de l'"humanisme civique", dont les thèses s'insèrent dans la tradition socialiste "beaucoup mieux que l'idée de liberté comme simple "non-interférence", qui est typique des libéraux". La théorie républicaine de la "non-domination" - c'est-à-dire centrée sur l'idée qu'être libre, c'est ne pas être soumis à l'arbitraire d'autrui, qu'il s'agisse de son patron ou de son mari - serait "compatible avec l'Etat, les lois et le gouvernement", et même exigerait leur intervention. Dans ce cadre, Zapatero dénonce les impasses du "libéralisme économique", dont la limite, sur le plan moral et politique, est d'engendrer chez les citoyens un sentiment d'insécurité et d'incertitude, "en proie aux forces du système", alors qu'ils devraient pouvoir construire une "démocratie forte". Mais Zapatero tient à distinguer aussi ce libéralisme-là du "libéralisme politique" de John Rawls et Ronald Dworkin, qu'il évoque favorablement, car attaché à plus d'égalité et de citoyenneté.

La voie italienne

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Davantage encore qu'en Espagne, c'est en Italie qu'est en train de s'inventer, dans le contexte d'une grave crise politique et doctrinale, une orientation "libérale" de la gauche, avec la création du Parti démocrate. Son net échec électoral en 2007 et ses incertitudes théoriques et programmatiques en font une entreprise très risquée, dont il est difficile de tirer encore un bilan. En tout cas, il est clair que certains des théoriciens du Parti démocrate vont très loin dans un sens résolument libéral, tandis que d'autres plaident pour une nouvelle synthèse idéologique : les approches sont diverses [cf. Fassina et Visco, 2008]. Parmi les plus libéraux, le sénateur Antonio Polito a contribué à introduire les idées du New Labour. Membre du think tank Policy Network, fondateur du journal Il Riformista, il a plaidé pour un Parti qui se situe "au-delà du socialisme" et qui serait même un "parti (libéral) démocratique". Selon lui, la gauche n'aura de chances de retourner au pouvoir que "quand elle apprendra à aimer le marché, et pas seulement à le tolérer, parce que c'est désormais le marché et son efficacité qui déterminent le succès et l'insuccès d'une nation dans le monde globalisé" [Polito, 2007, p. 83].

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C'est surtout l'éditorialiste de La Repubblica puis du Corriere della Sera Michele Salvati qui a été l'un des premiers à défendre l'idée d'un Parti démocrate qui incarnerait un "libéralisme de gauche". D'après lui, "si on accepte l'économie de marché et si on refuse les transformations radicales suggérées par la pensée socialiste et mises en oeuvre par le communisme, le problème est toujours celui de créer une société décente, un compromis acceptable entre les exigences de destruction créatrice des marchés, du progrès technique, de la valorisation des capitaux, d'un côté, et, de l'autre, les exigences de stabilité, de sécurité, de perception diffuse de l'égalité des opportunités, et de fairness redistributrice, sans lesquelles la société ne tient pas ensemble ou en tout cas nous plaît peu" [Salvati, 2003, p. 119]. Aussi Salvati [2007] va-t-il jusqu'à affirmer que le Parti démocrate doit incarner la "révolution libérale" - une expression qui, dans le contexte de l'Italie, a des connotations de gauche. C'est en effet une grande figure intellectuelle de l'antifascisme et de la gauche, souvent célébrée par le Parti communiste, Piero Gobetti, qui avait été, dans les années 1920, à l'initiative de la revue La Révolution libérale. Mais le sens qu'il donnait au mot "libéralisme" était assez particulier : cet ami de Gramsci voyait en Marx un "libéral" exemplaire par sa théorie de la lutte des classes ! Il n'en reste pas moins vrai que cette figure continue d'être importante dans la gauche italienne. Un ancien communiste, Paolo Flores d'Arcais, le directeur de la revue de la gauche intellectuelle, MicroMega, a ainsi défendu, en pleine période de berlusconisme, la mémoire du "libéralisme" de Gobetti contre un capitalisme italien miné par la corruption et les liens incestueux entre sphère politique et milieux économiques.

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Mais c'est aussi parmi les politiques que, dès les années 1990, une certaine attraction pour les idées libérales s'est manifestée. Il y a même eu, chez quelques figures de gauche, une brève séquence de fascination pour les idées du New Labour [Romano, 2005]. Et le terme "libéralisme" a été assumé par des figures importantes. Non sans susciter l'étonnement, l'ex-communiste Massimo D'Alema, peu de temps après avoir été élu secrétaire du Parti démocrate de la gauche (PDS), a ainsi déclaré publiquement : "Je suis un libéral." Mais c'est surtout le nouveau leader de la gauche, Walter Veltroni, qui assume, et de longue date, un positionnement que l'on peut dire "libéral", dans un sens toutefois plus proche de la gauche américaine démocrate et progressiste que de la doctrine du New Labour de Blair.

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Par exemple, la préface de Veltroni à la traduction du livre de Barack Obama The Audacity of Hope témoigne de son adhésion à certaines orientations des démocrates, en particulier celles de Obama, dans lequel il voit le digne héritier de l'idéalisme de Robert Kennedy : "Son idée est qu'il est possible de redessiner, en les adaptant aux exigences et aux demandes du nouveau siècle, cette entente sociale vers laquelle Roosevelt sut guider la nation, par un pacte entre le gouvernement, le monde des affaires et les travailleurs" [Veltroni, 2007, p. 8]. Dans sa campagne électorale, qui reprendra le slogan d'Obama "Yes, We Can", Veltroni plaidera d'ailleurs lui-même pour une "alliance des producteurs", en référence aussi à une tradition de la Péninsule remontant à l'entre-deux-guerres. En tout cas, ce que les new dealers ont fait en leur temps, en réglementant les banques, en soutenant les travailleurs par la prévoyance sociale et en relançant l'économie, resterait d'actualité, souligne Veltroni, pour la gauche d'aujourd'hui. Et les idéaux des démocrates - "garanties d'égales opportunités pour chacun, citoyenneté responsable et communauté ouverte" - resteraient plus que jamais valables.

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Mais c'est surtout dans son livre, réédité en 2007, sur la doctrine économique et sociale de Robert Kennedy que Veltroni [1993] explicite sa vision de la gauche. Ce qu'il admire chez Kennedy, c'est une attention aux plus défavorisés et aux victimes du racisme et de la discrimination, ainsi qu'une nouvelle conception des rapports entre l'Etat et le marché, dans laquelle s'inscrit une volonté constante de lutter contre le poids des monopoles. A propos du plan que Kennedy avait présenté, en tant que sénateur, pour réhabiliter le ghetto de Bedford-Stuyvesant - une zone de Brooklyn dévastée par la pauvreté, le chômage, etc. -, Veltroni souligne que, le budget fédéral étant insuffisant pour soutenir l'effort nécessaire, l'objectif des démocrates a été de canaliser dans cette zone, par des incitations fiscales, des investissements privés pour créer des travaux et des revenus nouveaux. Selon Veltroni, cette idée d'une "coparticipation du public et du privé" constituait une "anticipation de cette "économie de la solidarité" qui apparaît aujourd'hui une exigence décisive". Plus largement, la "guerre à la pauvreté" demandait une autre orientation de la dépense publique et le renforcement de la capacité de la main de l'Etat à activer des énergies privées en vue de projets à finalité sociale. En ce sens, reconnaît Veltroni, les recettes de Kennedy n'étaient pas celles du New Deal traditionnel : il exigeait "un Etat non pas interventionniste, mais capable de susciter, de planifier et de finaliser, et il rappelait la nécessité d'une intelligente utilisation des ponctions fiscales pour susciter les possibilités d'investissements privés pour le développement" [Veltroni, 1993, p. 20].

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Une orientation de ce type, qui reste à préciser, a-t-elle une chance d'être victorieuse sur le plan électoral, et, si elle l'est, offrira-t-elle des outils pertinents pour une politique de gauche ? Pour le moment, le bilan est très mitigé : non seulement le Parti démocrate italien a échoué, mais il a contribué à affaiblir les autres forces plus à gauche. Et il n'est pas sûr que ce modèle soit exportable, car la question du libéralisme se pose différemment pour les nations qui ont une sensibilité de gauche plus antilibérale que l'Italie. Ainsi, en France, il est d'autant plus difficile, pour la gauche réformiste, d'afficher ses points de rencontre avec le "libéralisme" que cette notion demeure très péjorative dans une large partie de l'opinion, et ce bien au-delà de la gauche. Même à droite, il n'y a que peu d'hommes politiques d'envergure à assumer une identité "libérale". Et ce n'est pas sur cette base idéologique que le futur président Sarkozy a fait explicitement campagne. En outre, à gauche, le "libéralisme" a été amplement capté par les partisans du blairisme et du centrisme, qui ont repris à leur compte l'expression dépréciative de "social-libéralisme". Ainsi, selon le politologue François Miquet-Marty, l'expression désigne une "sensibilité blairiste" : "Ses membres se déclarent prioritairement proches des idées libérales et social-démocrates, souhaitent des baisses d'impôt et la réduction des dépenses de l'Etat, et considèrent que ce dernier joue un rôle trop important dans la société française" [Miquet-Marty, 2006, p. 11]. L'un des rares hommes politiques à assumer de longue date cette identité, et qui est devenu depuis ministre du gouvernement Sarkozy, Jean-Marie Bockel [1999], avait plaidé pour une "troisième gauche" dite "social-libérale", qui rejoignait pour l'essentiel les thèses du New Labour. Bockel est même allé jusqu'à soutenir explicitement que si la France avait connu la grande vague ultralibérale de Reagan et de Thatcher, sans doute aurait-elle souffert, mais cela aurait permis salutairement à la gauche de se recentrer et de permettre à la droite d'être vraiment de droite !

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On comprend que ce type de position ait renforcé certains dirigeants de gauche dans leur prudence. Ainsi, alors même que le thème du "social-libéralisme" montait en puissance, Lionel Jospin [2005] a tenu à donner son point de vue sur le rapport que la gauche devait entretenir avec le libéralisme. Selon lui, "le socialisme n'est pas un libéralisme, même social". Pour les socialistes, ce serait une erreur, prévient-il, que d'assumer une identité politique et économique "libérale", car, dans le contexte contemporain, le socialisme incarne "la légitimité de l'intérêt général" contre une "volonté libérale de dissolution du politique". Certes, Jospin concède que le libre jeu du marché, "fondement économique du libéralisme", a pu avoir du sens et de la pertinence, au prix cependant de graves souffrances sociales, à l'époque où la trame du tissu économique était surtout constituée de petites unités. Mais cette vision libérale n'aurait plus guère de signification à présent que l'économie mondiale est dominée par de géantes multinationales : "Une totale liberté laissée à de très grands groupes, parfois plus riches que certains Etats, comporte un risque majeur de domination qui fait voler en éclats le principe de régulation naturelle du marché cher aux libéraux" [Jospin, 2005, p. 307].

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Il semble que, depuis la défaite électorale de 2007, une partie de la gauche réformiste s'interroge de nouveau sur cette question. Ainsi Julien Dray [2008] déplore-t-il que la gauche se soit fait voler l'idée de liberté, "la droite confisquant à son profit le terme "libéral"" ; de son côté, Vincent Peillon [2008] a regretté que les socialistes se soient laissé caricaturer comme étatistes et collectivistes, alors qu'ils ont été historiquement porteurs d'un projet d'émancipation pour chacun. Et c'est aussi au nom d'un héritage de combats "pour les libertés" que Delanoë [2008] a revendiqué le terme. Mais sera-t-il entendu en ce sens ?


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Notes

[1]

Lors du congrès de Nantes du Parti socialiste, en avril 1977.

Plan de l'article

  1. L'héritage de Bad Godesberg
  2. Le PS des années 1970
  3. Le libéralisme de la troisième voie
  4. La Nueva Via espagnole
  5. La voie italienne

Pour citer cet article

Audier Serge, « La gauche réformiste et le libéralisme », L'Économie politique 4/2008 (n° 40) , p. 83-100
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2008-4-page-83.htm.
DOI : 10.3917/leco.040.0083.


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