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L'Économie politique

2009/1 (n° 41)


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Pour nombre de commentateurs, les milliers de milliards de dollars et d'euros mis sur la table par les Etats et les banques centrales pour sauver le système financier mondial, les nationalisations partielles ou totales de banques, les appels à un "nouveau Bretton Woods" et les plans de relance budgétaire tous azimuts ont signé l'arrêt de mort du libéralisme économique.

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C'est peut-être aller un peu vite en besogne. Oui, une bataille diplomatico-économique est engagée depuis la fin 2008 entre les Etats, ainsi qu'entre ces derniers et les financiers privés, autour de la régulation de la finance. Mais rien ne permet encore d'en connaître l'issue. Au-delà des discours politiques de circonstance, on ne pourra juger de la reprise en main ou non de la finance que dans plusieurs mois, une fois le contenu des éventuelles nouvelles réglementations connues. Il faudra ensuite observer la façon concrète dont ce contenu sera mis en oeuvre. On saura alors si la crise financière démarrée en août 2007 aura fait comprendre aux Etats l'ampleur des menaces que fait peser une finance non régulée sur la bonne marche de leurs économies. Et ce n'est qu'à ce moment-là que l'on pourra apprécier le rôle qu'auront joué les dérapages récents de la finance dans la crise du libéralisme économique.

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Car crise du libéralisme il y a bien. Et pour être à même de saisir l'enjeu de ce qui se joue dans la finance en ce moment et qui se jouera dans les mois à venir, il faut remettre en perspective les déboires d'une idéologie - au sens de représentation du monde - hier largement dominante et mal-en-point depuis quelques années  [1][1] Les éléments qui suivent sont développés dans Christian....

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La crise des subprimes, notamment dans sa phase d'hystérie boursière et de gel des marchés de capitaux entre la mi-septembre et la mi-octobre 2008, n'est que le dernier exemple soulignant à l'extrême les errements de la finance pourtant censée représenter le cas d'école d'une déréglementation réussie. Cette crise a apporté in vivo la démonstration qu'une concurrence accrue dans la finance se transformait en prises de risques excessives et opaques. Et que les établissements financiers privés aussi bien que les régulateurs publics étaient dépassés par un monde devenu incompréhensible à tous, une zone de non-gouvernance (ungovernance), comme l'avait diagnostiqué il y a dix ans déjà la chercheuse britannique Susan Strange.

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Mais la représentation du monde véhiculée par le libéralisme économique était déjà devenue moins crédible avant la crise financière. Car elle avait perdu deux de ses soutiens importants. Le premier est celui des institutions économiques internationales, qui portaient sa bonne parole. On trouve aujourd'hui dans les travaux de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI) de quoi contester les effets délétères de l'ouverture commerciale et financière. Idem dans les déclarations d'Angel Gurria, le patron de l'OCDE, sur les déboires de la finance, et dans un rapport de l'institution de fin 2008 indiquant qu'une partie de la montée des inégalités est liée aux évolutions du monde du travail, condamnant aujourd'hui les effets d'une politique de flexibilité réclamée hier. Il ne reste guère plus aujourd'hui que Pascal Lamy, le directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), pour psalmodier le mantra libéral.

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Le deuxième soutien perdu du libéralisme est celui de la théorie économique dominante, qui lui servait de justification. Quand les économistes en pointe dans les débats se nomment Joseph Stiglitz ou Paul Krugman, on peut piocher dans leurs travaux théoriques de quoi justifier une intervention accrue de l'Etat au nom de l'efficacité économique, comme on pouvait réclamer hier plus de place pour les marchés.

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Il faut enfin souligner combien les Etats n'ont pas attendu la crise financière de 2007-2008 pour modifier la nature de leurs interventions dans l'économie dans un sens moins favorable à la liberté des marchés et à la concurrence sans frein. Au Sud, avec la démonstration de l'efficacité des politiques de développement contrôlées par l'Etat en Chine, en Inde, dans les pays du Sud-Est asiatique. Mais au Nord également : les politiques de protection de la santé et les politiques écologiques ont pris une nouvelle importance, et les interventions étatiques croissantes dans ces domaines sont légion, la plus intrusive étant pour l'instant la loi Reach (Registration, evaluation, authorisation and restriction of chemicals), dont la mise en oeuvre a démarré en 2008 sous l'égide de l'Agence européenne des produits chimiques et qui impose aux entreprises de démontrer l'innocuité d'un vaste ensemble de plusieurs dizaines de milliers de substances chimiques utilisées dans de nombreux produits de consommation courante.

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Comme idéologie, comme politique publique, le libéralisme est en crise. Contrairement aux années 1930, aucun modèle alternatif n'est aujourd'hui disponible pour le remplacer. Ce qui conduit à penser que ce qui se joue actuellement est peut-être plus une réinvention du libéralisme que sa disparition définitive. Peut-on imaginer le retour d'une forme contemporaine de "socialisme libéral"  [2][2] Serge Audier, Le Socialisme libéral, coll. "Repères",..., ou d'un libéralisme à la mode Walter Lippmann, du nom de cet intellectuel américain dont les thèses étaient très discutées dans les années 1930 ? Etiqueté libéral, il affirmait  [3][3] Toutes les citations sont tirées de son livre La Cité... que le capitalisme du XIXe siècle avait permis une amélioration considérable du niveau de vie. Mais pour ajouter qu'"il est également certain que l'accroissement progressif des richesses laisse derrière lui une séquelle de misère, d'échecs et de déceptions qui a choqué la conscience humaine". Il condamne alors ceux qui "ont tendance à faire preuve d'une avidité sans scrupule. Ils sont des passagers qui n'ont aucun engagement permanent dans aucune collectivité, et il n'y a entre eux et leurs voisins d'autre lien que celui de l'argent". Ajoutons sa condamnation des stratégies de recherche de rendements financiers par les individus fortunés au détriment du financement de l'économie réelle, sa réprobation à constater "la disproportion entre les traitements les plus élevés et les salaires les plus bas" au sein des entreprises, ou son appel à taxer fortement les plus riches pour financer le développement d'un Etat-providence ressemblant trait pour trait à ce que propose à la fin de son dernier ouvrage l'économiste de gauche américain Paul Krugman  [4][4] L'Amérique que nous voulons, Flammarion, 2008.. On se dit alors que ce "libéralisme"-là, quel que soit le nom que l'on veuille lui donner, par ses réflexions sur la meilleure façon de marier liberté individuelle, démocratie, sécurité des droits économiques et sociaux, efficacité économique et justice sociale, mérite d'être réétudié tant il renvoie au coeur de nos préoccupations.

Notes

[1]

Les éléments qui suivent sont développés dans Christian Chavagneux, Les Dernières Heures du libéralisme, coll. "Tempus", Perrin, 2009, à paraître le 19 février.

[2]

Serge Audier, Le Socialisme libéral, coll. "Repères", La Découverte, 2006.

[3]

Toutes les citations sont tirées de son livre La Cité libre, Librairie de Médicis, 1938.

[4]

L'Amérique que nous voulons, Flammarion, 2008.

Pour citer cet article

Chavagneux Christian, « L'avenir du libéralisme », L'Économie politique 1/2009 (n° 41) , p. 5-7
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2009-1-page-5.htm.
DOI : 10.3917/leco.041.0005.


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