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L'Économie politique

2009/1 (n° 41)


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Comment le fait d'exporter un produit plutôt que de le vendre sur le marché national change-t-il les structures d'un marché ? Et à qui profitent ces transformations ? Le cas de l'industrie de l'ananas au Ghana permet d'apporter une réponse à ces questions, sur un cas précis qui se prête bien à l'analyse du fait d'une production en plein essor mais divisée en deux marchés : une partie des paysans vend exclusivement sur le marché local, et une autre sur le marché international  [1][1] Des paysans des deux marchés ainsi que des représentants...

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On constate alors que l'exportation change le contexte institutionnel du marché et l'allocation des gains entre paysans et commerçants. En effet, il existe deux types différents d'associations de paysans. Sur le marché local, les associations sont souvent créées par le ministère de l'Agriculture dans une logique de développement et de redistribution. Ces groupes s'adressent aux paysans pauvres qui ont besoin d'un soutien public. Sur le marché d'exportation, les associations ont été créées à la demande des entreprises internationales vendant les fruits en Europe, afin de réduire les coûts de transaction dans leurs relations avec les paysans. Etant donné les stricts standards de qualité du marché européen, les entreprises ont tout intérêt à exercer un réel contrôle sur les processus de production. Elles font appel aux associations pour offrir du crédit en nature (engrais, herbicides) aux paysans et pour leur apprendre des techniques de production avancées. Grâce à ces avantages, les paysans exportateurs peuvent produire des ananas en plus grande quantité et de meilleure qualité, améliorant ainsi leur bien-être matériel. Ils restent cependant vulnérables aux chocs de la demande puisqu'ils dépendent d'un très petit nombre de clients et que les relations de pouvoir entre paysans et entreprises sont largement asymétriques.

Le contexte institutionnel : la formation des associations de paysans

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Pour comprendre le fonctionnement du marché agricole au Ghana, il convient d'abord d'analyser le contexte institutionnel qui façonne les transactions sur le marché et l'allocation des gains entre les partenaires. Au Ghana, les institutions les plus puissantes dans les zones rurales sont les associations de paysans, qui constituent le principal moyen de communication entre ces derniers, les pouvoirs publics et les bailleurs de fonds. Là où les associations du marché local pratiquent une discrimination positive en attirant les paysans les plus pauvres, les associations d'exportation se caractérisent par l'hétérogénéité de leur clientèle.

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Le ministère de l'Agriculture ghanéen a commencé à encourager la création d'associations de paysans dans les années 1980, afin de faciliter l'organisation de formations - sur la préparation de la terre ou l'utilisation des engrais, par exemple - et la transmission d'informations sur les prix. Cela concerne surtout les paysans de la région Centrale (Central Region), qui vendent leurs fruits sur le marché local. Dans certains cas, le ministère a également organisé l'achat des moyens de production à bas prix ou a mis en place des projets de coopération avec des institutions de microcrédit. Les groupes agissant sur le marché local restent aujourd'hui étroitement liés aux pouvoirs publics et aux organisations de développement qui les soutiennent.

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En revanche, les paysans de la région Orientale (Eastern Region), qui vendent principalement leurs fruits à des entreprises exportant vers l'Europe, ont été encouragés à créer des associations par les entreprises privées. En effet, ces compagnies internationales sont contraintes par des contrats qui spécifient des volumes et dates de livraison précises et des standards de qualité exigeants. Il s'ensuit que les entreprises qui achètent auprès des paysans ghanéens ont besoin de contrôler les processus de production et de s'assurer que les objectifs en termes de quantité et qualité sont atteints  [2][2] Il est difficile pour des entreprises étrangères d'acheter... Les entreprises ont ainsi créé des associations de paysans afin de réduire les coûts de cet encadrement et du transfert de technologies. De manière générale, les associations qui reçoivent le soutien d'une entreprise d'exportation s'engagent à vendre la totalité de leur production à cette entreprise. Cet arrangement est également appelé contract farming dans la littérature anglophone.

Une discrimination positive sur le marché local

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Les associations de paysans sont donc formées différemment sur les marchés local et international. Mais sont-elles ouvertes à tous les paysans ou y a-t-il des critères d'affiliation sélectifs ?

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Nos observations sur le terrain montrent que les groupes sur le marché local sont créés dans une logique de développement et de redistribution. Les pouvoirs publics et les organisations de développement qui soutiennent ces groupes oeuvrent pour la croissance économique et la réduction de la pauvreté. Ces acteurs mesurent le succès de leurs projets agricoles en termes de bien-être économique et social des paysans. Il est donc évident que les associations du marché local s'adressent en priorité aux paysans pauvres ayant besoin du soutien public, et qu'elles offrent des services adaptés spécifiquement à ceux-ci. En effet, nos données confirment que les membres d'associations locales ont souvent des maisons et des fermes de plus petite taille que les autres paysans sur le marché local. On peut en déduire que les associations de paysans locaux pratiquent une discrimination positive, en attirant des paysans qui sont en moyenne plus pauvres.

Une appartenance hétérogène aux associations d'exportation

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Alors que les associations locales suivent une logique de développement, les associations d'exportation sont créées par des entreprises privées dans une logique de maximisation du profit. Travailler avec les associations permet à ces entreprises d'effectuer des économies d'échelle et de réduire leurs coûts de transaction. On pourrait donc croire que les associations d'exportation excluraient les paysans pauvres, illettrés et produisant à petite échelle.

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Acheter des fruits auprès d'un grand nombre de petits paysans dispersés géographiquement est extrêmement coûteux pour une entreprise, particulièrement pendant la période de récolte, car cela l'oblige à aller chercher les fruits auprès de toutes les fermes. Les plus petites sont souvent concentrées dans des régions où la terre est peu fertile et le risque de production plus élevé. En outre, les entreprises pourraient avoir intérêt à exclure de leurs associations les paysans plus pauvres, car ceux-ci ont besoin d'un plus grand soutien financier pour produire, par exemple, selon les standards de qualité exigés. Il semblerait donc raisonnable que les entreprises préfèrent travailler avec des paysans lettrés qui ont de l'expérience dans le secteur de l'ananas, ce qui faciliterait la transmission du savoir-faire technique et réduirait les coûts de communication.

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Cependant, à notre surprise, nous n'avons pas observé une discrimination des associations d'exportation envers les paysans pauvres, illettrés et ayant de petites fermes. En effet, il n'y a pas de différence significative en termes de richesse, de taille de la ferme ou de niveau d'éducation entre les paysans membres des associations d'exportation et d'autres paysans qui vendent sur le marché international mais ne sont membres d'aucune association. Il semble plutôt que l'appartenance aux associations d'exportation soit aléatoire et que le groupe des membres soit caractérisé par une grande hétérogénéité.

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Une analyse plus détaillée du contexte suggère différentes explications. Premièrement, les exportateurs n'ont que peu de possibilités de choisir parmi leurs fournisseurs potentiels. Au Ghana, presque tous les paysans cultivent entre 2 et 8 hectares de terre, un volume dérisoire par rapport à celui qui est demandé par un exportateur. Les quelques paysans cultivant en très grandes quantités exportent leurs fruits eux-mêmes, sans faire appel à des entreprises étrangères. De plus, aucun des paysans ne produisait selon les standards de production internationaux avant l'arrivée des entreprises multinationales. Qu'ils aient ou non une expérience préalable dans le secteur, tous les paysans ont dû apprendre les nouvelles techniques de production. Une deuxième raison pour laquelle les exportateurs acceptent des paysans pauvres et illettrés comme membres de leurs associations tient à ce que ces derniers sont souvent plus " coopératifs " que les paysans riches et émancipés. Les paysans pauvres ont beaucoup à gagner du soutien d'une entreprise privée, sur le plan financier et technique, et n'ont donc pas intérêt à déstabiliser la relation contractuelle par des demandes trop exigeantes en termes de prix. Enfin, travailler avec les petits paysans et s'inscrire ainsi dans une approche de lutte contre la pauvreté peut être bénéfique pour l'image des entreprises. Tous ces éléments contribuent à expliquer pourquoi les membres des associations d'exportation sont plus hétérogènes en termes d'éducation, de niveau de richesse et de taille de la ferme que les membres des associations locales.

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L'arrivée des entreprises d'exportation change donc le contexte institutionnel du marché agricole, en facilitant l'émergence d'un nouveau type d'associations de paysans liés à une entreprise privée. Quel est leur impact sur l'accès des paysans au crédit ?

Une facilitation de l'accès au crédit

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Le marché du crédit au Ghana est caractérisé par de nombreuses défaillances, qui privent souvent les paysans du capital nécessaire au financement de leur production. L'existence d'associations de paysans a cependant facilité la sélection et le suivi des emprunteurs. Les associations d'exportation, étroitement liées à une entreprise privée, ont des avantages particuliers à ce niveau, ce qui permet aux paysans exportateurs d'obtenir des crédits en plus grand volume que les autres paysans.

Un problème d'accès au crédit

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Le défi le plus important pour les agriculteurs ghanéens est le financement du capital - en particulier la location de la terre -, ainsi que celui des engrais, herbicides et outils. Le cycle de production est souvent long - presque deux ans pour l'ananas -, et les paysans seuls n'ont pas les ressources nécessaires pour financer la production. Répondant à une question ouverte sur la plus grande contrainte à laquelle ils font face, 73 % des paysans interviewés mentionnent la contrainte de capital comme leur problème principal. Les besoins de financement étant considérables, ce problème touche tous les paysans, quel que soit leur niveau de richesse.

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Comment expliquer cela ? La population rurale est dispersée dans des zones isolées, où les infrastructures (routes, électricité, communication) sont en très mauvais état. Il est donc difficile, pour les banques ou institutions de microcrédit, d'accéder à ces populations pour leur offrir des services. De plus, les banques ne sont souvent pas à même d'évaluer les risques qu'encourent les paysans car elles manquent de connaissances spécifiques du secteur agricole. La production agricole est plus volatile que d'autres activités économiques car elle est soumise aux risques naturels, telles les inondations ou sécheresses, et les risques des paysans dans la même région sont fortement corrélés. Enfin, l'exécution formelle des contrats par la saisie de la propriété de l'emprunteur est difficile dans les pays en développement comme le Ghana, où le système judiciaire reste très faible. Il est donc peu profitable pour les banques ou d'autres organismes financiers de prêter aux petits paysans.

La facilitation des transactions de crédit par les associations de paysans

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Cependant, les associations de paysans, tout comme les groupes solidaires dans des projets de microcrédit, peuvent faciliter l'accès au crédit pour les paysans. Tout d'abord, prêter une somme importante à un groupe (plutôt que des petites sommes à un grand nombre d'individus) réduit les coûts de transaction pour le prêteur. Celui-ci n'est pas obligé de rencontrer chacun des membres du groupe mais peut conclure un contrat avec ses dirigeants, qui se chargent ensuite de gérer la distribution du crédit et la collecte des remboursements au sein de ce dernier.

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De plus, les associations peuvent faciliter la sélection des emprunteurs. Les membres du groupe se connaissent entre eux, et ils savent quelles pratiques agricoles permettent de récolter de bons fruits. Ils peuvent donc, mieux que les institutions financières, évaluer la fiabilité financière d'un villageois et son succès en tant qu'agriculteur.

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Prêter par l'intermédiaire d'un groupe facilite aussi l'exécution des contrats. Les prêteurs peuvent imposer des sanctions au groupe entier si quelques-uns des membres du groupe font défaut. Les autres membres ont donc intérêt à s'assurer du remboursement des crédits de leurs collègues. A cette fin, le groupe peut utiliser des moyens de pression communautaires et des sanctions sociales. Il peut par exemple menacer les paysans qui ne remboursent pas leur crédit de les exclure de l'association. Tout cela contribue à réduire le risque de défaut de paiement, et ainsi le coût du capital.

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Il est donc évident que l'existence des associations de paysans remédie aux problèmes du marché rural de crédit. Nos données confirment effectivement que l'extension de crédit aux paysans passe le plus souvent par ces associations. Les paysans qui en sont membres ont en moyenne 40 % plus de chances d'obtenir un crédit que les non-membres, que ce soit de la part des institutions de microcrédit sur le marché local ou de celle des entreprises multinationales, qui donnent des crédits de production aux paysans afin qu'ils puissent produire les volumes demandés sur les marchés d'exportation.

Les avantages spécifiques des associations exportatrices

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Les associations d'exportation ont des avantages spécifiques dans l'accès au crédit. Les entreprises qui travaillent avec ces associations ont un pouvoir financier bien plus important que les institutions de microcrédit ou les pouvoirs publics auxquels sont liées les associations locales. Les multinationales peuvent utiliser leur capital propre pour financer la production des paysans et ont également accès au système bancaire formel.

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En outre, ces entreprises contrôlent les processus de production et ont connaissance du secteur agricole. Elles sont donc particulièrement bien placées pour évaluer la solidité financière et le niveau de sophistication technique d'une ferme. Vu qu'elles dispensent des formations pour les paysans et inspectent régulièrement les plantations, ces entreprises ont aussi la possibilité d'intervenir si le remboursement du crédit est menacé, par exemple à cause d'une maladie ou d'une mauvaise application des techniques agricoles. L'entreprise peut, de plus, accepter les fruits comme une forme de collatéral inhabituel. Au Ghana, un chargement d'ananas n'est pas un actif fongible pour les banques mais représente une grande valeur pour les entreprises, car elles peuvent facilement revendre les fruits. Tous ces mécanismes réduisent le risque de défaut et permettent aux entreprises de prêter des sommes plus importantes aux paysans.

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Enfin, un paysan qui fait défaut fait face à une double sanction : il perd non seulement l'accès au crédit, mais aussi l'accès au marché des fruits, puisqu'il est difficile pour les mauvais payeurs de trouver un nouvel acheteur. Les entreprises échangent des informations sur les mauvais payeurs et les associations qui ont fait défaut, et pratiquent une forme de sanction collective : elles ne prêtent plus à des associations ou des individus ayant fait défaut auprès d'autres entreprises sur le marché.

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Nos résultats empiriques confirment cette analyse théorique selon laquelle les associations d'exportation ont des avantages spécifiques dans l'accès au crédit. En effet, les paysans sur le marché international bénéficient d'un meilleur accès au crédit, mais uniquement s'ils sont membres d'une association. Les membres d'associations reçoivent en moyenne 3,2 prêts de plus que les non-membres, et ont 15 % de chances de plus de se voir allouer un prêt. Des facteurs économiques comme la taille de la ferme ou la propriété de la terre semblent n'avoir aucun impact sur l'obtention d'un crédit.

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L'exportation modifie donc le contexte institutionnel du marché en encourageant la formation d'associations de paysans liées à une entreprise privée, donnant ainsi aux paysans un meilleur accès au crédit. En découle la question de l'impact de ces changements structurels sur le revenu des paysans.

Résultat du marché : hausse du revenu et vulnérabilité

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La question de savoir si l'exportation est bénéfique pour les paysans dans les pays en développement est controversée. Les économistes libéraux affirment que l'exportation peut accroître l'efficacité et le revenu des paysans. D'autres critiquent la dépendance des paysans envers les entreprises monopolistes, qui rendrait les paysans plus vulnérables aux crises de marché.

Une amélioration du revenu des paysans

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Deux arguments poussent à croire que l'exportation pourrait être bénéfique pour les paysans dans les pays en développement. D'une part, les marchés internationaux offrent un prix plus élevé pour les produits agricoles que ce que ne pourraient payer les consommateurs pauvres dans les pays en développement. D'autre part, les marchés internationaux sont plus grands et offrent des niches de marché, comme les fruits saisonniers, dans la production desquels les producteurs du Sud ont un avantage comparatif. Cependant, la question de savoir si les prix plus élevés se traduisent directement en profits plus grands pour les paysans exportateurs n'est pas tranchée, car ils doivent utiliser des techniques de production plus intensives en capital afin de répondre aux standards de qualité du marché international, ce qui pourrait réduire la marge de profit.

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Dans notre cas, il semble que l'exportation améliore le revenu des paysans à la fois par des prix plus élevés et par des volumes de production plus grands. En effet, les paysans qui exportent reçoivent le double du prix local, soit 0,03 dollars de plus par kilo vendu. Les différences de prix sont fortement corrélées avec des différences en termes de connaissance des pratiques agricoles : les paysans qui maîtrisent des techniques de production plus sophistiquées perçoivent un meilleur prix pour leurs fruits. Presque tous les exportateurs ont également des coûts de production plus élevés, mais leur profit par hectare reste d'un quart supérieur au profit des paysans locaux. De plus, les exportateurs cultivent en moyenne un peu moins d'un hectare de plus que les paysans locaux. Les différences au niveau du volume de production (nombre d'hectares) sont bien évidemment liées à l'accès au crédit. Avec un meilleur accès au crédit, les paysans ont la possibilité de louer plus de terre et d'acheter plus d'engrais et autres moyens de production.

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Comme le transfert de technologies et l'accès au crédit sont facilités par les associations d'exportation, ces différences de prix et de volume de production sont encore accentuées pour les paysans membres d'une association d'exportation. Il n'est donc pas surprenant que ces paysans aient un niveau de richesse (mesurée par leur possession de biens matériels) nettement plus élevé que tous les autres paysans. Exporter n'a pas d'impact significatif sur le niveau de richesse pour les non-membres d'associations.

Une vulnérabilité des paysans aux chocs de demande

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Si l'exportation peut améliorer le bien-être des paysans, la question d'une vulnérabilité accrue face aux chocs de marché accompagnant ou non cette amélioration du revenu se pose néanmoins. Il est évident que le marché pour les paysans exportateurs est plus concentré que le marché local. Au Ghana, le marché de l'exportation est dominé par une quinzaine de multinationales, alors que plusieurs centaines de petits commerçants opèrent sur le marché local. Les prix ne se négocient souvent qu'en période de récolte, et il est difficile pour les paysans exportateurs de changer d'acheteur si le prix que leur client offre ne leur convient pas. En effet, les paysans effectuent souvent des investissements spécifiques afin de répondre à la demande de ce client (par exemple utiliser un type d'herbicide particulier). De plus, le fruit est très périssable et ne peut pas être stocké dans l'attente de meilleures conditions de vente. Enfin, les relations de pouvoir entre les paysans et les entreprises sont asymétriques. Les paysans sont pour la plupart illettrés et n'ont pas accès au système judiciaire ou aux institutions politiques pour faire valoir leurs droits. Ils sont donc dans une position plus faible dans les négociations avec leur client.

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Pour toutes ces raisons, les entreprises exercent une domination qui désavantage les paysans de plusieurs manières. Les entreprises peuvent souvent manipuler les contrats, acheter des quantités de fruits plus petites que prévues, réduire le prix de manière déraisonnable, ou ne pas respecter les délais de paiement. Afin de savoir si ces problèmes sont récurrents sur le marché ghanéen, nous avons analysé dans nos entretiens les situations de conflit entre les paysans et leurs clients. Il semble qu'il n'y ait pas de différences, en termes de gestion de conflit, entre le marché local et l'international hors des périodes de crise de marché. Les paysans sur les deux marchés souffrent de délais de paiement plus de deux fois par an en moyenne, mais n'ont pour la plupart jamais été sujets à un défaut total du client, c'est-à-dire un non-paiement  [3][3] Le paiement se fait d'habitude deux à trois semaines... Cela suggère qu'en période de stabilité du marché, les relations paysans-clients ne sont pas moins bonnes sur le marché de l'exportation que sur le marché local.

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Cependant, le marché international de l'ananas a souffert d'une crise sévère en 2004-2005, due à l'introduction d'un nouveau type d'ananas (le MD2) depuis le Costa Rica. Les Ghanéens et bien d'autres paysans producteurs d'ananas ont vu la demande pour leur produit, perçu comme plus périssable et moins sucré que l'ananas MD2, chuter rapidement. C'est dans cette période de crise que les paysans exportateurs du Ghana ont subi des pertes massives, tandis que le marché local n'a pas été affecté. Le pourcentage de paysans exportateurs souffrant de délais de paiement est passé de 41,7 % à 88,9 %. De même, 35,6 % des paysans exportateurs interviewés n'ont reçu aucun paiement ou seulement un paiement partiel. Ce groupe ne représentait que 11,9 % des exportateurs avant la crise. En revanche, le taux de délai de paiement ou de non-paiement pour les producteurs locaux n'a pas augmenté. Nos données montrent aussi que les paysans qui, avant la crise, vendaient à Farmapine - une coopérative qui a fait faillite à cette occasion - ont vu leur niveau de richesse diminuer de manière significative et ont souvent dû vendre des biens tels que leur voiture ou une télévision. Il s'ensuit que, en période de crise, la dépendance à un seul ou à un petit nombre de clients peut être désavantageuse pour les paysans.

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Si l'exportation offre des bénéfices potentiels importants, l'adhésion à une association est la clé qui permet aux paysans d'en récolter les bénéfices, sans les affranchir pour autant ni des rapports de force avec les multinationales, ni des vicissitudes du marché mondial.

Notes

[1]

Des paysans des deux marchés ainsi que des représentants du ministère de l'Agriculture et différents bailleurs de fonds ont été interrogés dans le cadre de cette étude. Nous remercions Margaux Dupont pour son assistance de recherche.

[2]

Il est difficile pour des entreprises étrangères d'acheter ou de louer de la terre au Ghana. Ces entreprises sont ainsi contraintes d'acheter leurs produits auprès des paysans locaux.

[3]

Le paiement se fait d'habitude deux à trois semaines après la récolte.

Plan de l'article

  1. Le contexte institutionnel : la formation des associations de paysans
    1. Une discrimination positive sur le marché local
    2. Une appartenance hétérogène aux associations d'exportation
  2. Une facilitation de l'accès au crédit
    1. Un problème d'accès au crédit
    2. La facilitation des transactions de crédit par les associations de paysans
    3. Les avantages spécifiques des associations exportatrices
  3. Résultat du marché : hausse du revenu et vulnérabilité
    1. Une amélioration du revenu des paysans
    2. Une vulnérabilité des paysans aux chocs de demande

Pour citer cet article

Brockmeyer Anne, « L'exportation au service du développement ?  Le marché des ananas au Ghana», L'Économie politique 1/2009 (n° 41) , p. 69-78
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2009-1-page-69.htm.
DOI : 10.3917/leco.041.0069.


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