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L'Économie politique

2009/1 (n° 41)


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Le conflit armé et la crise économique qui ont frappé la Colombie à la fin des années 1990 ont provoqué une large vague d'émigration vers les Etats-Unis et l'Espagne. Des Colombiens partirent à l'étranger avec l'espoir de trouver de meilleures opportunités. Beaucoup ont conservé des liens étroits avec leur pays d'origine et envoient de l'argent à leurs proches restés en Colombie. Ce flux, qu'on appelle " remises ", est rapidement devenu une source de revenus importante pour de nombreux ménages. Au niveau national, il dépasse en 2005 l'investissement direct étranger et l'aide officielle au développement. La Colombie est devenue le troisième pays récepteur de remises en Amérique latine, après le Mexique et le Brésil. Ce flux représente en 2005 l'équivalent de 4,1 % du produit intérieur brut (PIB), 19 % des exportations et 111 % de l'investissement direct étranger.

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De tels chiffres nourrissent des fantasmes et des peurs diverses quant à l'impact des remises sur le développement. Parmi les effets négatifs les plus souvent cités, le développement d'une culture de l'oisiveté revient fréquemment : pourquoi travailler si l'on reçoit, en provenance de l'étranger, suffisamment d'argent pour vivre ? Ce débat rejoint celui de l'assistanat en général et des effets de distorsion de l'aide sur l'offre de travail de ses bénéficiaires. Afin de répondre à cette problématique, une enquête a été réalisée, avec le soutien de la Fundación Esperanza, dans un quartier de Pereira, une ville de Colombie d'environ 600 000 habitants, où des taux d'émigration élevés sont observés depuis de nombreuses années  [1][1] L'auteur tient à remercier particulièrement le professeur...

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Contrairement aux aides publiques, les remises sont un flux privé et généralement intrafamilial entre un ménage et l'un de ses anciens membres : la compréhension des relations internes au ménage et celle du phénomène migratoire sont indispensables pour bien appréhender le fonctionnement des remises et leurs effets.

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Une migration économique

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Les migrants de Pereira se sont dirigés pour presque 50 % d'entre eux vers l'Espagne et pour 15 % vers les Etats-Unis. La dynamique migratoire à Pereira se caractérise par une forte vague d'émigration entre 1997 et 2003. Il s'agit d'une migration récente : 76 % des migrants ont quitté le pays après 1995. Alors que le Venezuela et les Etats-Unis étaient les destinations traditionnelles des migrants avant 1995, l'Espagne et l'Union européenne sont aujourd'hui les principales régions d'accueil. Ce changement de destination peut être expliqué par le durcissement des conditions d'admission aux Etats-Unis, la proximité linguistique avec l'Espagne et le boom économique qu'a connu ce pays à partir des années 1990. La conjonction de la crise économique et du conflit armé en Colombie sont les deux facteurs déclencheurs les plus souvent évoqués pour expliquer cette vague de migration qui n'a pas d'équivalent dans l'histoire récente du pays.

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A Pereira, la recherche d'un emploi est la principale raison invoquée pour expliquer la migration d'un des membres du ménage, devant la réunification familiale et la poursuite d'études, ce qui confirme le caractère économique des migrations. La violence des groupes armés n'est pas avancée ici comme une cause des migrations, bien que le niveau de violence ait pu, à une certaine époque, diminuer fortement l'activité économique de la région et ainsi constituer une explication sous-jacente. Par ailleurs, la différence de salaire entre la Colombie, d'une part, et les Etats-Unis et l'Espagne, d'autre part, est un facteur d'attraction décisif. La proximité linguistique, culturelle et les réseaux de migration à disposition orientent le choix du pays d'accueil.

Les remises : un lien parmi d'autres entre le migrant et sa famille

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Les remises constituent une source de revenus non négligeable pour les ménages qui en bénéficient. Plus largement, elles sont le reflet de la force du lien que maintiennent les migrants avec leur famille en Colombie. Du point de vue du migrant, deux raisons expliquent la force de cette aide : l'altruisme et la volonté de maintenir un lien avec sa famille en cas de retour au pays, le deuxième cas s'apparentant à une assurance informelle en cas d'échec de la migration ou au remboursement des efforts consentis par le ménage pour permettre la migration. Pour les ménages récepteurs, les remises s'apparentent à un salaire supplémentaire par leur montant et leur fréquence. L'impact des remises sur le niveau de vie des ménages et sur le comportement de ses membres est certain. Plusieurs enquêtes à Pereira et dans son agglomération ont montré qu'elles soutiennent la consommation courante et améliorent le niveau global d'équipement des ménages.

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La fréquence de contacts entre les migrants et les ménages dont ils sont issus illustre la force du lien qu'ils conservent : 24 % des ménages affirment avoir un contact quotidien avec leurs migrants ; plus de 38 % des migrants contactent leur famille en Colombie une fois par semaine ; 81,7 % des migrants ont au moins un contact par mois avec la Colombie. Au niveau local, la force de ce contact se traduit par le développement des services de communication : cybercafés et centres d'appels se retrouvent dans tout le quartier. Les taux d'équipement en téléphones, ordinateurs et en accès à Internet sont notablement plus élevés chez les ménages avec expériences migratoires.

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La fréquence des contacts, le caractère économique des migrations et la vision de la relation famille d'origine-migrants comme un lien d'assurance permettent de comprendre la force de ces liens. Les remises renforcent cette relation et, dans ce cadre, sont un transfert redistributeur interne au ménage. En cela, leur montant et leur utilisation font l'objet d'une négociation minimale qui aboutit à un accord tacite.

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La migration et l'envoi de remises peuvent être analysés comme deux phases successives d'une même stratégie de développement du ménage. Le ménage décide d'envoyer un de ses membres à l'étranger pour que celui-ci réalise son potentiel économique. En contrepartie, le migrant soutiendra sa famille par l'envoi de remises dès que sa situation économique dans le pays d'accueil sera stabilisée. Plus largement, on peut parler de transnationalisme, tant les échanges entre migrants et pays d'origine restent importants. Outre les contacts directs et les remises, tout un ensemble d'échanges informels existent, tels que les achats sur Internet et l'envoi de colis, pour n'en citer que deux.

Economie ou démographie ?

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Pour les ménages qui les reçoivent, les remises représentent quasiment un salaire supplémentaire. Les membres du ménage n'ont pas besoin de travailler pour recevoir ce revenu, mais seulement de compter sur la solidarité de leurs parents à l'étranger. La question se pose alors de l'impact des remises sur l'offre de travail en Colombie. En effet, on constate que les ménages qui reçoivent des remises ont une participation au travail plus faible que les ménages sans expérience migratoire. Est-ce dû aux remises ou à l'exportation de la main-d'oeuvre ? Cette constatation est-elle une conséquence économique des remises sur le comportement des ménages ou un effet démographique sur leur constitution ? Beaucoup d'acteurs en Colombie craignent que ne se développe une culture de l'oisiveté, est-ce le cas ?

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L'impact des remises sur l'offre de travail est ambigu. La réception de remises peut aboutir à une hausse du salaire de réserve et ainsi participer à une diminution toute relative du chômage. En contrepartie, une culture de l'oisiveté se développerait en Colombie, comme le craignent plusieurs organisations. Pourtant, différents travaux portant sur ce sujet dans d'autres pays aboutissent à des conclusions contradictoires. L'intuition économique d'une baisse de l'offre individuelle de travail suite à la réception de remises et l'intuition démographique d'une baisse de l'offre globale de travail au niveau du ménage du fait de la migration d'un membre actif sont deux explications candidates valables et potentiellement complémentaires. En revanche, leurs implications en termes de politiques publiques sont bien différentes. Dans un cas, c'est un problème d'offre de travail qui est suggéré, tandis que dans l'autre, c'est un problème de demande de travail qui apparaît. La deuxième possibilité ne doit pas surprendre, puisque les migrations économiques sont justement une réponse naturelle à une absence de perspectives locales.

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Les résultats de l'enquête suggèrent que la migration puis l'envoi de remises sont la conséquence d'interactions complexes entre les membres d'un même ménage. Certains membres sont dépendants, ils ne travaillent pas. Soit parce qu'ils sont trop jeunes et qu'ils étudient - ils deviendront sources de revenus plus tard dans leur vie - , soit parce qu'ils sont trop âgés ou malades. Ces derniers ont travaillé mais ne le peuvent plus à présent ; parfois, ils continuent à contribuer aux revenus du ménage grâce à une pension ou un loyer. Les membres indépendants ont la responsabilité du maintien des revenus du ménage. Ils accomplissent cette tâche soit par dette envers les plus âgés, soit pour s'assurer le soutien des plus jeunes lorsqu'ils ne pourront plus travailler, soit par altruisme. La migration et l'envoi de remises forment une réponse à cette responsabilité : faute de trouver un travail pour répondre convenablement aux besoins du ménage et à ses besoins de développement personnel, un des membres du ménage migre. Dans ce cas, la migration et l'envoi de remises se comprennent comme une stratégie collective, et le migrant doit être vu comme le membre d'un " ménage étendu ".

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Le choix des membres d'un ménage qui vont se porter sur le marché du travail, ainsi que celui de la quantité de travail qu'ils sont prêts à fournir, sont le résultat d'un processus de négociation interne au ménage. Il en est de même pour la répartition des revenus du ménage. Bien sûr, en pratique, il y a autant de réponses à ces problèmes de répartition des tâches et des revenus que de ménages. Ainsi, la négociation aboutira à une mise en commun des revenus chez certains ménages, alors que cela ne s'observera pas chez d'autres. De plus, il faut distinguer les remises des aides publiques ou des revenus hors salaires. Les remises restent le fruit du travail d'un proche. Leur utilisation est le résultat d'un accord entre les différents membres du ménage étendu, et pas seulement du ménage en Colombie. L'avis du migrant compte.

Remises et offre de travail à Pereira

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L'enquête montre que la remise que le ménage reçoit en Colombie correspond en général à un peu moins d'un salaire minimum complémentaire, c'est-à-dire la contribution qu'aurait apportée le migrant s'il n'avait pas migré et qu'il avait trouvé du travail en Colombie. En effet, le salaire minimum et le salaire moyen en Colombie sont proches, du fait du sous-emploi. Cette constatation est importante car elle permet de comprendre que la situation relative des membres du ménage ne change pas fondamentalement.

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A Pereira, le sens de la responsabilité envers la famille est fort. Il est important d'être une source de revenus pour le ménage à partir d'un certain âge. Cet âge dépend des revenus du ménage et de la possibilité de poursuivre des études ou non. Après 25 ans et jusqu'à 60 ans, tous les hommes se portent sur le marché du travail sauf s'ils sont victimes d'un handicap.

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D'un point de vue socio-économique, l'enquête montre que les ménages qui reçoivent des remises sont composés d'une proportion plus forte de personnes âgées et de jeunes. Ce sont en effet principalement les personnes en âge de travailler qui migrent pour trouver de meilleures opportunités, et il n'est donc pas étonnant de trouver un déficit dans ces classes d'âge pour les ménages récepteurs de remises. Le corollaire de ce phénomène est une plus forte proportion des classes d'âge dépendantes et qui travaillent moins : les plus jeunes et les plus âgées.

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L'enquête confirme que, lorsque l'on s'intéresse aux remises sans tenir compte des effets démographiques des migrations, on a l'impression qu'elles ont un effet négatif sur l'offre de travail. En revanche, une fois que les effets démographiques sont intégrés, l'effet des remises n'est plus significatif et apparaît marginal. Une autre façon de retrouver ce résultat est de s'intéresser à quelques indicateurs de la force de travail du quartier Cuba et de distinguer les ménages en fonction de leur expérience migratoire et de la réception de remises.

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On constate que le taux d'activité des ménages avec expérience migratoire est bien plus faible que celui des ménages sans expérience migratoire. On peut remarquer que, parmi les ménages avec expérience migratoire, la réception de remises ne change quasiment pas le taux d'activité. Cela indique que l'impact démographique des migrations sur l'offre de travail est bien plus important que l'effet des remises.

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Les personnes dites dépendantes sont les jeunes de moins de 13 ans et les seniors de plus de 60 ans. Ces âges ont été choisis afin de prendre en compte le travail précoce des jeunes et le fait que l'activité décline fortement chez les seniors. Le ratio de dépendance démographique (rapport entre le nombre de personnes dépendantes et le nombre de personnes en âge de travailler) est plus grand pour les ménages récepteurs de remises que pour les deux autres types de ménages. Il confirme l'impact des migrations sur la composition des ménages : ce sont principalement les personnes en âge de travailler qui migrent. Si l'offre de travail des ménages qui reçoivent des remises est plus faible que celle des ménages sans expérience migratoire, ce n'est pas parce que l'offre de travail individuel de chaque membre a baissé, mais parce que ces ménages ont une plus forte proportion de personnes dépendantes du fait de la migration des individus en âge de travailler.

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Le taux d'emploi et le taux de scolarisation des individus de plus de 13 ans confirment cette interprétation, en donnant une indication sur les membres du ménage pour lesquels l'offre de travail n'est pas modifiée et ceux pour lesquels elle l'est. On s'aperçoit que les remises favorisent la poursuite d'études des jeunes mais ne modifient pas l'offre de travail des autres classes d'âge. La poursuite d'études est un effet bénéfique qui ne peut naturellement pas être assimilé à de l'oisiveté. Le taux d'activité inférieur, quant à lui, est une conséquence mécanique des migrations.

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Le ménage étendu tire plusieurs bénéfices de l'émigration d'un de ses membres. Comme les remises représentent un salaire supplémentaire, si l'on compare à la situation avant la migration, le ménage en Colombie est gagnant, puisqu'il y a une personne de moins à nourrir, ce qui permet une réallocation de la consommation entre les membres restants et notamment la poursuite d'études plus longues pour les jeunes. Ce gain n'est pas suffisant pour que les membres en âge de travailler arrêtent leur activité. S'ils le faisaient, le ménage en Colombie se retrouverait dans une situation économique inférieure à la situation d'avant la migration. Quant au migrant, il bénéficie des avantages d'un pays où il peut percevoir une rémunération plus élevée. Vue du ménage étendu, l'allocation de la force de travail sur différents marchés correspond à une diversification des risques, et les remises, à une redistribution interne des revenus.

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Les migrations ne doivent pas être pointées comme une source de problèmes qui engendrerait, par l'intermédiaire des remises, une culture de l'oisiveté au quartier Cuba. Elles constituent la réponse naturelle de la population à des problèmes sur le marché de l'emploi. Les migrations diminuent la pression sur ce marché par deux canaux principaux. D'une part, le nombre d'actifs diminue, dans une situation où l'offre de travail est excédentaire, d'autre part, les remises et toutes les relations transnationales vont soutenir la consommation et créer de nouveaux besoins, ce qui va avoir un impact positif sur la demande de travail. Ces effets ne sont pas suffisants pour régler le problème du chômage ou du développement. Ils agissent davantage comme un mécanisme de filet de sécurité qui évite que la situation ne se dégrade plus avant. Une illustration du fait que les migrations et les remises ne se substituent pas à une politique de développement cohérente.

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On vérifie que les membres des ménages qui reçoivent des remises n'ont pas un problème de participation au marché du travail distinct des autres ménages. Il ne semble donc pas opportun de mener une politique publique ciblée sur l'offre de travail des ménages qui reçoivent des remises. Une politique publique qui cible l'ensemble des ménages aura autant d'impact. Quoi qu'il en soit, le problème du quartier étudié ne porte pas tant sur l'offre de travail que sur la demande. La faiblesse de cette demande est une des causes des migrations.

Remises, scolarisation, genre et classe d'âge

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La réception de remises n'a pas d'impact significatif sur l'offre de travail individuelle en général. Il est intéressant de distinguer par genres et catégories d'âge pour voir si la réception de remises modifie la répartition des tâches et les perspectives dans les familles du quartier colombien étudié. Des travaux microéconomique suggèrent que la réception de remises favorise la scolarisation des jeunes, en particulier des filles, et a un effet négatif sur le travail des mineurs. Est-il possible de retrouver ces résultats dans le cas colombien ?

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Jusqu'ici, l'impact des migrations et des remises sur le travail a été étudié sans insister sur les différences de genre. Pourtant, l'offre de travail des femmes diffère de celle des hommes, et il peut en résulter des effets contraires. Beaucoup de familles du quartier de Pereira enquêté se caractérisent par l'importance du machisme. Le rôle principal du père est de fournir des revenus, tandis que la mère est en charge des tâches internes au ménage. Ainsi, beaucoup de femmes en âge de travailler n'ont pas de travail rémunéré et s'occupent de tâches ménagères. Dans la majorité des cas, on constate qu'une femme en âge de le faire travaille seulement si une autre femme s'occupe déjà des tâches ménagères. Les responsabilités et les priorités des hommes et des femmes dans le ménage colombien ne sont pas les mêmes. Comment les migrations et la réception de remises affectent-elles la répartition des rôles ?

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La différence de taux d'emploi entre les ménages qui reçoivent des remises et ceux qui n'en reçoivent pas est compensée par la différence entre les taux de scolarisation. On observe encore ce phénomène lorsque l'on distingue par genre, mais il est beaucoup plus accentué pour les hommes. Les ménages qui reçoivent des remises privilégient l'éducation des hommes à celle des femmes. La réception de remises n'a pas d'effet notable sur le taux de femmes au foyer, tandis qu'elle favorise la poursuite des études chez les hommes. Dans les deux cas, la réduction de la force de travail est compensée par une plus forte proportion d'élèves et d'étudiants.

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Distinguer l'impact des remises sur le travail de différentes catégories d'âge doit permettre de confirmer le jeu de vases communicants entre travail et éducation. 18 ans est un âge charnière en Colombie : c'est à partir de cet âge que les jeunes peuvent travailler sans dérogation. L'enquête montre que les jeunes de moins de 18 ans qui font partie d'un ménage dont un membre a migré étudient plus et participent moins à la force de travail. L'effet de l'expérience migratoire est très positif : elle encourage les jeunes à étudier plus et évite une entrée prématurée sur le marché du travail. On observe le même phénomène pour les 19-25 ans mais, cette fois, la réception de remises apparaît comme un facteur plus important que le seul fait d'avoir un ancien membre du ménage à l'étranger. La réception de remises favorise la poursuite d'études universitaires ou professionnelles des jeunes.

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Les taux d'activité, d'emploi, de scolarisation et de femmes au foyer des 26-60 ans ne varient pas fondamentalement selon que les ménages reçoivent ou non des remises. Cette catégorie d'âge forme le gros de la force de travail et des individus responsables des revenus des ménages. Si la réception de remises engendrait une plus faible participation à la force de travail, c'est pour cette classe d'âge que ce phénomène aurait été le plus visible. Or on n'observe pas de taux d'emploi et d'activité nettement plus bas parmi les 26-60 ans issus de ménages qui reçoivent des remises. De même, la participation des seniors au marché du travail n'est pas affectée par la réception de remises. Pourtant, le rejet des seniors du marché du travail est important : beaucoup de seniors voudraient bien travailler mais ne cherchent plus d'emploi car ils pensent que leur âge constitue une barrière insurmontable. On aurait pu s'attendre à ce que la réception de remises accentue ce phénomène chez les seniors des ménages récepteurs de remises, ce n'est pas le cas.

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L'étude de la participation au marché du travail des quatre catégories d'âge confirme que la réception de remises n'a d'impact que sur le travail des jeunes. Cet impact ne correspond pas au développement d'une culture de l'oisiveté mais à la poursuite d'études. Il s'agit là d'un impact positif pour le développement à long terme de ce quartier de Pereira. Etudier constitue un investissement en capital humain. La personne qui décide de poursuivre des études reste dépendante plus longtemps mais espère obtenir un travail de meilleure qualité par la suite.

Conclusion

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L'enquête a permis d'analyser l'impact des remises et, plus largement, des migrations sur un quartier de Pereira en Colombie. L'émigration est une réponse naturelle à une absence de perspectives dans le pays d'origine. En l'absence d'emplois suffisamment rémunérés, quitter le pays pour subvenir à ses propres besoins et aux besoins de sa famille par l'intermédiaire des remises n'est pas le choix du coeur mais celui de la raison. Dans de nombreux cas, il s'agit d'une stratégie du ménage, et le concept de ménage étendu est alors le niveau pertinent pour étudier l'impact des migrations et des remises. Ainsi, on comprend mieux le rôle économique et social du migrant et de chaque membre du ménage en Colombie. De même, le poids et la façon dont sont gérées les remises reflètent les engagements intrafamiliaux pris au sein du ménage étendu.

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La plus faible participation au marché du travail des ménages qui reçoivent des remises est un trompe-l'oeil : ce n'est pas parce qu'ils bénéficient d'une source de revenu supplémentaire que ces ménages comptent moins de travailleurs, c'est parce qu'ils sont constitués d'une proportion bien plus élevée de jeunes de moins de 13 ans et de personnes âgées. Il ne se développe pas de culture de l'oisiveté : cette impression est la conséquence démographique des migrations, et non un effet économique négatif des remises. Au contraire, si les jeunes issus de familles qui reçoivent des remises travaillent moins, c'est parce qu'ils étudient plus.

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Les migrations et l'envoi de remises constituent un symptôme d'un manque de perspectives économiques des ménages en Colombie. Dans le quartier étudié, le problème ne se situe pas du côté de l'offre de travail mais plutôt de la demande. Les remises et les différentes formes d'aide en nature agissent comme un système de filet de sécurité qui permet à beaucoup de ménages de maintenir, et dans certains cas d'augmenter, son niveau de vie. Les migrations sont perçues comme une stratégie de développement gagnante en l'absence d'emplois de qualité au quartier Cuba, mais il s'agit d'une stratégie par défaut, faute de mieux. Elles sont surtout un révélateur de l'échec ou de l'absence d'une politique de développement économique et social efficace.

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Les remises ne sont que le sommet de l'iceberg. Les relations entre migrants et ménages en Colombie ne se limitent pas à l'envoi mensuel de remises. Le transnationalisme est la bonne échelle d'étude du phénomène, et le ménage étendu un outil approprié : l'aide n'est pas univoque, parfois ce sont les ménages en Colombie qui rendent service aux migrants. De plus, les migrants peuvent soutenir leur famille grâce à un ensemble de canaux très divers, comme l'envoi de colis ou des achats sur Internet. Ce n'est que dans ce cadre que la force des réseaux de migration et la persistance des remises peuvent être correctement appréhendées.

Notes

[1]

L'auteur tient à remercier particulièrement le professeur Khoudour pour son aide durant son séjour effectué en Colombie.

Plan de l'article

  1. Les remises : un lien parmi d'autres entre le migrant et sa famille
  2. Economie ou démographie ?
  3. Remises et offre de travail à Pereira
  4. Remises, scolarisation, genre et classe d'âge
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Barbat Thomas, « L'effet de l'émigration et des remises sur l'offre de travail en Colombie », L'Économie politique 1/2009 (n° 41) , p. 79-89
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2009-1-page-79.htm.
DOI : 10.3917/leco.041.0079.


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