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L'Économie politique

2009/1 (n° 41)


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Les migrations sont un élément clé pour comprendre la Colombie. En 2006, la Colombie était le premier pays au monde en nombre de personnes déplacées en interne  [1][1] Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés,... conséquence immédiate du conflit qui traverse le pays. Les migrations se sont aussi effectuées vers l'extérieur : les Colombiens vivant à l'étranger seraient aujourd'hui plus de 4,2 millions  [2][2] Source : ministère des Affaires étrangères colombien,... soit près de 10 % de la population totale. La Colombie est un véritable laboratoire des migrations. Elle est aussi le troisième pays d'origine des victimes de la traite des personnes en Amérique du Sud selon les Nations unies, après le Brésil et la République dominicaine. Le gouvernement colombien a mis en place un système de lutte contre le phénomène. La pierre angulaire de la stratégie de lutte contre la traite est la loi 985 d'août 2005, considérée comme un modèle pour la région. Cette loi définit la traite et établit les modalités de la lutte institutionnelle contre le phénomène. Il s'agit de l'un des rares instruments de lutte contre la traite existant en Amérique du Sud. Pourtant, face à la question précise de la traite des mineurs, et particulièrement dans le cas des enfants et adolescents qui travaillent, cette loi ne produit pas de résultats significatifs. Obtenir des statistiques auprès de la police ou de la justice est pratiquement impossible. Que révèle l'absence de statistiques ? Faut-il en conclure que la traite des enfants et des adolescents ayant pour finalité l'exploitation du travail n'existe pas en Colombie ? Seule permet d'y répondre une enquête de terrain, que nous avons menée entre juillet 2007 et février 2008 en Colombie, à Bogotá et à Medellin.

Un phénomène difficile à quantifier

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Rares sont les victimes capables de s'échapper ou de mettre fin à leur exploitation. Or la traite a lieu derrière des portes fermées, ce qui rend très difficile la dénonciation par des tierces personnes. Si les victimes s'en sortent, elles n'osent généralement pas dénoncer leurs tortionnaires par peur des représailles, contre elles ou contre leurs familles. Enfin, certaines victimes craignent les autorités et n'osent donc pas porter plainte. Les chiffres de la traite sont des " chiffres noirs ".

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La connaissance empirique de la traite des personnes est donc très limitée. Kevin Bales, directeur de l'ONG Free the Slaves et auteur de Disposable People : New Slavery in the Global Economy - l'un des premiers ouvrages qui, dès 1999, a tenté de déchiffrer le phénomène de la traite des personnes dans sa globalité  [3][3] Kevin Bales, Disposable People : New Slavery in the...-, estime qu'il y a aujourd'hui 27 millions d'esclaves dans le monde. L'Organisation internationale du travail (OIT) estime quant à elle que les individus aujourd'hui victimes de travail forcé dans le monde sont 12,3 millions  [4][4] Organisation internationale du travail : www. ilo.... Le Département d'Etat des Etats-Unis soutient que près de 800 000 personnes sont, chaque année, victimes de la traite externe  [5][5] US State Department, Trafficking in Persons Report,... Les estimations disponibles varient donc énormément, et pourtant elles sont essentielles. De l'ampleur présumée du phénomène dépend l'organisation de la réponse institutionnelle et son efficacité. L'argent, les budgets, le nerf de la guerre en somme, sont alloués en fonction des estimations. Si les victimes sont invisibles et que les données n'existent pas, comment peut-on construire des politiques publiques efficaces de lutte contre la traite ?

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On estime qu'entre 2 et 10 citoyens colombiens sont quotidiennement victimes de réseaux de traite à l'étranger. En 2006, l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) a publié, en collaboration avec le DAS-Interpol  [6][6] DAS : Departamento Administrativo de Seguridad, le...et la police colombienne, un petit recueil intitulé " Dimensions de la traite des personnes en Colombie "  [7][7]  Dimensiones de la trata de personas en Colombia, 2006,... première publication interinstitutionnelle dressant un tableau général. Entre 2002 et 2004, ces trois entités ont eu connaissance de 211 cas de traite, dont 98 % concernaient des femmes adultes (âgées de 23 a 37 ans), exploitées sexuellement à l'étranger (essentiellement au Japon et en Espagne) et en Colombie. Pendant la même période, ce sont 285 trafiquants qui ont été identifiés (âgés de 17 à 40 ans). Dit autrement, seulement 2 % des victimes connues des services de police colombiens n'étaient pas des femmes adultes exploitées sexuellement dans un pays étranger. Parmi ces 2 % se trouvent donc d'autres modalités de la traite des personnes, comme l'exploitation du travail, le mariage forcé, le trafic d'organes.

Ce que disent les chiffres officiels

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La base de données la plus fiable quant aux crimes et délits perpétrés annuellement est celle de la Fiscalía General de la Nación  [8][8] L'équivalent du Parquet en France. Les procureurs sont... Après de longues négociations, la Fiscalía a autorisé l'accès à une version très appauvrie de cette base de données, justifiant sa réticence par la nécessité de protéger les victimes. Cette base recense l'ensemble des enquêtes ouvertes pour traite depuis l'année 1998, année de la première définition de la traite dans le code pénal colombien. Depuis dix ans, le nombre de cas recensés chaque année est en augmentation. Entre 2000 et 2004, le nombre de cas annuels a évolué dans une fourchette allant de 85 à 105. Depuis la loi de 2005, le nombre est en augmentation, 2007 étant une année record avec 164 enquêtes ouvertes. Cette augmentation est peut-être la conséquence de l'amplification de la définition de la traite. C'est peut-être aussi l'une des conséquences de l'augmentation des moyens attribués à la lutte contre la traite.

Qu'est-ce que la traite des personnes ?

On a coutume de dire que la traite des personnes est la forme moderne de l'esclavage ou du commerce des êtres humains. La traite est une violation des droits de l'homme. Elle renvoie à la fois à la migration, mais aussi à l'exploitation. On en entend parler de plus en plus souvent, généralement sur le ton du fait divers monstrueux. Mais est-on vraiment face à des faits divers, face à des épiphénomènes ? La traite est la troisième industrie criminelle la plus lucrative après le commerce illégal d'armes et de drogue. En outre, il s'agirait d'une industrie en pleine expansion.

L'expression " traite des personnes " est relativement récente. Elle remplace l'expression " traite des Blanches ", qui a pendant longtemps été utilisée pour décrire le phénomène. La traite des Blanches faisait exclusivement référence au commerce des femmes, initialement les femmes européennes, prostituées à l'étranger. Cette modalité de la traite est évidemment encore d'actualité. Cependant, il est désormais évident que les victimes de la traite peuvent aussi être des hommes ou des enfants. L'exploitation sexuelle, l'exploitation du travail, le travail forcé, l'esclavage, la servitude et le prélèvement d'organes sont les différents visages d'un même phénomène. C'est cette diversité des victimes et des modalités que l'expression " traite des personnes " veut englober.

La traite est un délit très construit et par conséquent complexe. Pour pouvoir reconnaître un cas, il faut pouvoir identifier à la fois le déplacement de la victime, arrachée à son environnement d'origine ; son exploitation par un tiers ; ainsi que la perte de liberté de la victime, contrainte physiquement ou psychologiquement par son tortionnaire. La victime n'est pas nécessairement enlevée par la force. Bien souvent, elle est leurrée par de fausses promesses de travail à l'étranger. La traite peut être interne - à l'intérieur du pays -, ou externe, lorsqu'une frontière internationale est franchie. Il n'existe pas de distance minimum autorisant à parler de traite des personnes : on peut être victime de la traite à l'intérieur d'une même ville, dans un autre quartier, dès que les conditions d'exploitation et de privation de liberté sont réunies. La traite ne doit pas être confondue avec le trafic de migrants : la traite viole les droits fondamentaux des migrants, transformés en marchandise ; le trafic de migrants viole la souveraineté des Etats, en permettant à des migrants sans papiers d'entrer de façon illégale sur leur territoire.

Le principal outil de définition et de lutte contre la traite des personnes au niveau international est la convention de Palerme contre la criminalité transnationale organisée, signée en décembre 2000 à Palerme par 124 pays. Cette convention s'accompagne d'un protocole additionnel pour la lutte contre la traite des personnes, particulièrement des femmes et des enfants. Ce protocole a permis d'unifier la définition de la traite pour la communauté internationale, mais aussi de poser les bases de la coopération dans la lutte contre la traite internationale. L'ampleur de la définition de la traite constitue une grande avancée, car des formes d'exploitation très différentes sont condamnées de façon indiscriminée et unanime. La définition construit une matrice de compréhension du phénomène. Mais paradoxalement, cela complique énormément la lutte contre la traite.

La traite est définie dans le code pénal colombien depuis dix ans. Des lois successives ont progressivement amplifié la définition de la traite, initialement associée à l'exploitation sexuelle de femmes à l'étranger. La loi 985 de 2005 sur la traite des personnes traduit la convention de Palerme en droit interne. Cette loi augmente les peines encourues par les trafiquants : la peine d'emprisonnement va désormais de 13 à 25 ans et l'amende de 800 à 1 500 salaires minimums légaux en vigueur  [1][1] Le salaire minimum légal colombien pour l'année 2008... Enfin, le consentement de la victime, qui parfois voyage de son plein gré, trompée par de fausses promesses d'embauche, n'est plus suffisant pour exonérer le trafiquant, car l'on considère que l'accord est vicié. Pourtant, cette loi ne suffit pas à augmenter significativement le nombre de trafiquants arrêtés ou le nombre de victimes secourues.

[1]

Le salaire minimum légal colombien pour l'année 2008 est de 461 500 pesos, ce qui équivaut à près de 165 euros.

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Cependant, les cas ayant concerné les enfants de moins de 14 ans sont au nombre de 13 depuis 2002. Par ailleurs, il y a un seul et unique cas de traite identifiée comme étant d'exploitation du travail depuis 2002. On recense toutefois 3 cas de mendicité, autre forme de l'exploitation du travail. A en croire les informations de la Fiscalía, les mineurs font très rarement partie des victimes, et la traite ayant pour fin l'exploitation du travail est une modalité qu'on ne rencontre jamais. Cela signifie-t-il que ces victimes n'existent pas ? Faut-il en conclure que la modalité de l'exploitation du travail n'est pas valable en Colombie ?

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Le nombre de cas recensés par an est un indicateur intéressant, mais il est insuffisant pour se rendre compte de l'efficacité de la lutte contre la traite des personnes. En effet, rares sont les dossiers qui aboutissent à un procès ou un jugement. Les chiffres sont édifiants : depuis 1998, sur un total de 976 cas recensés, seulement 9 cas en sont arrivés à l'étape finale du jugement, soit à peine 0,9 %. Qui plus est, ces procès auraient donné lieu à seulement deux condamnations. Ces maigres résultats sont manifestement en complète dissonance avec l'agitation des institutions de l'Etat autour du sujet.

Qu'est-ce que l'exploitation du travail ?

L'exploitation est à la fois un concept juridique et un concept économique. L'exploitation se réfère à une activité productive. Elle fait intervenir au moins deux acteurs, celui qui subit l'exploitation et celui qui en tire un bénéfice quel qu'il soit. La communauté internationale dispose de quelques instruments de définition de l'exploitation. La paternité de ces instruments revient pour l'essentiel à l'Organisation internationale du travail (OIT). La convention 182 de l'OIT, établie en 1999, définit les pires formes de travail des enfants. Dans le cadre de cette convention, l'exploitation se réfère aux conditions de travail qui entravent le développement physique, scolaire, affectif et intellectuel de l'enfant. Elle distingue les activités qui sont par essence incompatibles avec le respect des droits de l'enfant, comme la prostitution ou la pornographie, et les activités qui sont interdites, par les conditions de travail qu'elles exigent ou parce qu'elles sont susceptibles de présenter un danger pour l'enfant. Le travail dans les mines, par exemple, ou sur les chantiers de construction est interdit car il met en danger l'intégrité physique du mineur, en l'exposant à des accidents graves ou parce que les conditions de travail sont susceptibles d'entraver sa bonne croissance. Cette convention a été ratifiée par la Colombie en 2005. Comme pour la traite, la difficulté du concept d'exploitation provient de l'identification des lignes de frontière.

Où s'arrête l'exploitation et où commence la traite ?

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C'est la toute la question. Que l'on lutte contre l'exploitation du travail dans sa forme simple ou contre la traite des personnes, on s'attaque à une même réalité, à un même ensemble de vulnérabilités, aux mêmes populations et, fondamentalement, à la même intention de base : l'exploitation d'un homme par un autre. Pour reconnaître la traite, il faut pouvoir identifier le trafiquant et observer un déplacement. L'identification de la traite dépend donc essentiellement du travail des enquêteurs et de leur capacité à faire apparaître les éléments constitutifs du délit et de l'interprétation des juges. Or il est très difficile de mettre en évidence des preuves tangibles d'exploitation ou de juger l'" intention " d'exploitation.

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En Colombie, le travail est interdit pour les mineurs de moins de 15 ans. Le travail des adolescentes entre 15 et 18 ans est autorisé dans certaines conditions : de jour, au maximum 8 heures par jour, et avec l'autorisation d'un inspecteur du travail du ministère de la Protection sociale. En 2005, les enfants entre 5 et 17 ans représentaient un peu plus du quart de la population totale colombienne : 8,9 % d'entre eux travaillaient. Les deux principales branches d'activité des mineurs sont l'agriculture (qui occupait 37,1 % d'entre eux en 2005) et le commerce (32 % en 2005). Les statistiques gouvernementales font état de 1 050 000 mineurs travaillant loin de leur foyer. Près de la moitié des mineurs travaillaient entre 15 et 48 heures par semaine, 16,1 % d'entre eux travaillaient plus de 48 heures par semaine. En 2005, 44,8 % de ces mineurs qui travaillaient n'ont reçu aucune rémunération pour leur travail.

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La tradition du travail domestique infantile est très ancienne. En Colombie, surtout dans les régions rurales, existe une pauvreté extrême, qui contraste avec le niveau de richesse que l'on peut rencontrer dans certaines classes sociales urbaines. Ainsi, les classes moyennes et hautes ont longtemps considéré l'emploi d'un adolescent issu de milieu modeste et rural comme un geste de charité. Il ne s'agit ni plus ni moins que d'une importation de main-d'oeuvre interne, des régions pauvres vers les régions les plus riches, des classes pauvres vers les classes plus riches. Or ce service rendu justifie n'importe quel type de conduite de la part des employeurs, qui maintiennent souvent ces jeunes dans des conditions d'exploitation proches de l'esclavage, sans salaire, sans repos, sans indépendance. D'après les autorités, il s'agit d'une forme très répandue du travail des mineurs en Colombie, et d'une forme d'exploitation évidente qui peut facilement prendre le visage de la traite. Pourtant, derrière cette réalité, on ne trouve aucun réseau structuré, et il est presque impossible de faire apparaître une intention d'exploitation explicite de la part des employeurs, qui sont des citoyens ordinaires, ou des parents, qui souvent leur ont confié leur enfant en pensant lui offrir un avenir meilleur.

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On ignore combien d'enfants et adolescents travaillent dans des activités qui entrent, selon la convention 182 de l'OIT, dans la catégorie des pires formes de travail, par leur nature ou par leurs conditions de réalisation. Toutefois, il est possible de soupçonner que, parmi les mineurs travailleurs, les enfants déscolarisés, les enfants déplacés ou les enfants maltraités, un grand nombre d'entre eux se trouvent dans des conditions d'exploitation qui répondent à la définition de la traite des personnes. Alors que le travail infantile concerne près de 2 millions de mineurs, les statistiques de la traite restent muettes.

Qui cherche-t-on et qui trouve-t-on ?

Le profil d'une victime-type selon les polices judiciaires

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La majorité des victimes dont ont connaissance les polices judiciaires sont des femmes exploitées sexuellement. Elles sont jeunes, entre 18 et 25 ans, et vivent dans des situations économiques très précaires. Ce sont souvent des mères célibataires. Parfois, elles ont aussi la charge de leurs parents. Elles considèrent la proposition que leur font les trafiquants comme une opportunité pour s'en sortir, pour gagner de l'argent. Environ la moitié d'entre elles ont été travailleuses sexuelles avant d'être victimes de la traite. Elles s'en vont donc en pensant que ce qui les attend est une réalité qu'elles connaissent déjà. Les autres sont des femmes qui n'ont jamais exercé la prostitution avant et qui partent en pensant travailler comme serveuses dans des bars ou des restaurants.

Le profil des trafiquants selon les polices judiciaires

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Les organisations ayant une activité transnationale se composent en moyenne de six personnes. A la tête des organisations se trouvent essentiellement des femmes, relativement jeunes. Elles ont entre 25 et 40 ans. Très souvent, on rencontre plusieurs membres d'une même famille au sein de l'organisation. Par ailleurs, la police a observé que les personnes à la tête de ces organisations sont parfois d'anciennes victimes. Si ces victimes s'en sont bien sorties, si elles ont réussi à effacer la dette qui généralement les rend prisonnières des trafiquants, elles considèrent que la traite est une activité rentable et montent leur propre réseau. Bien sûr, ce n'est pas vrai dans tous les cas, mais c'est assez fréquent pour être remarqué. Cela laisse apparaître le caractère de cercle vicieux de la traite des personnes. De ce point de vue, la traite naît avant tout de l'absence d'opportunités économiques d'une population à la marge des systèmes de subsistance légaux et du marché de l'emploi formel.

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Comment expliquer que les mineurs n'apparaissent pas plus fréquemment dans les statistiques de la police alors que, sans le moindre doute, ces victimes existent en Colombie ? Peut-être parce qu'on ne les cherche pas. L'objectif affiché de la police est de démanteler des organisations de traite des personnes. En conformité avec la convention de Palerme, une organisation est composée d'au moins trois individus. Il est donc impossible pour la police de s'attaquer à la traite quand elle est le fait, par exemple, d'un parent qui vendrait ou " confierait " son enfant. Or l'exploitation du travail des mineurs en Colombie prend essentiellement la forme de l'exploitation domestique, souvent facilitée par les parents du mineur en question. La police l'admet : cette loi ne cherche pas à secourir un maximum de victimes, mais bien à démanteler un maximum de réseaux de trafiquants. Par ailleurs, les citoyens témoins de l'exploitation du travail des mineurs ne pensent pas à dénoncer une situation qui est très souvent considérée comme normale. Le travail des mineurs est socialement accepté.

De l'importance de la lutte contre la traite des personnes

Défendre et restaurer la dignité de l'homme ?

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Lorsque l'on demande aux acteurs institutionnels quelle est la justification de la lutte contre la traite, ils avancent systématiquement l'argument des droits de l'homme. La dignité humaine n'a pas de prix, voilà qui justifie leur engagement quotidien. La lutte est d'autant plus urgente et justifiée que le phénomène est présenté comme massif, inhumain, et non résolu. Autre argument de taille : la Colombie consacre ses meilleurs procureurs à la lutte contre la traite, preuve s'il en est de la priorité accordée au sujet. Depuis mars 2007, ce sont les procureurs de l'Unité des droits de l'homme (Unidad de Derechos Humanos) qui s'occupent des cas de traite des personnes. Cette unité a été créée en 1994 pour enquêter sur les crimes contre les droits de l'homme perpétrés par les acteurs du conflit armé : massacres, paramilitarisme et enlèvements. Ainsi la traite des personnes est directement associée aux crimes les plus odieux qui soient, preuve de l'importance qu'on a voulu lui accorder, du moins symboliquement. Mais cela est-il suffisant ?

L'influence des Etats-Unis

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Les Etats-Unis sont l'Etat le plus influent dans l'organisation de la lutte contre la traite des personnes au niveau mondial, tant dans la mise en place des stratégies internationales et nationales que dans le financement de la lutte. Depuis le Trafficking Victim Protection Act (TVPA, loi pour la protection des victimes de trafic) de 2000, un rapport annuel évaluant les programmes de lutte contre la traite à l'étranger est présenté devant le Congrès des Etats-Unis. L'évaluation porte sur trois axes fondamentaux : la poursuite des trafiquants, la protection des victimes, et la prévention du phénomène. Depuis 2001, le Département d'Etat américain a évalué la stratégie déployée par la Colombie ainsi que son efficacité comme étant de " Tiers 1 ", c'est-à-dire comme faisant partie de la meilleure catégorie. La Colombie n'a jamais quitté le Tiers 1 et fait donc partie des meilleurs élèves de la lutte contre la traite au niveau mondial, aux côtés de 23 autres pays parmi lesquels l'Australie, la France ou le Canada. La Colombie est le seul pays latino-américain à faire partie de ce groupe très sélectif. Le Venezuela et Cuba ont été identifiés comme étant de Tiers 3.

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Pourquoi les Etats-Unis sont-ils à ce point impliqués dans la stratégie mondiale de lutte contre les réseaux de traite des personnes ? Dans le TVPA, le lien est clairement établi entre la traite des personnes et les organisations terroristes. La lutte contre la traite des personnes n'est pas seulement une affaire de protection des droits de l'homme : " L'incidence du trafic humain dépasse la question des seules victimes ; il met en péril la santé et la sécurité de toutes les nations. " Cela invite à un questionnement sur le rôle de la communauté internationale dans la mise en place d'une stratégie nationale de lutte contre la traite des personnes en Colombie. Il existe de nombreuses tensions, voire des contradictions, entre le concept tel qu'il a été construit au niveau international et la réalité sur le terrain, autant dans la formulation des stratégies de lutte contre la traite des personnes que dans les résultats produits par ces stratégies, souvent bien décevants.

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La pression des Etats-Unis a un impact sur la façon et sur l'empressement avec lesquels la traite est abordée en Colombie. Les incitations à respecter les exigences des Etats-Unis sont fortes : ces derniers peuvent en effet décider de mettre fin aux flux d'assistance aux pays classés en liste de surveillance 3, à l'exception de l'assistance humanitaire ou commerciale. Or les Etats-Unis sont le principal donateur d'aide à la Colombie et son plus grand allié. La Colombie aurait énormément à perdre en ne mettant pas en place avec zèle une infrastructure et une stratégie de lutte contre la traite des personnes en accord avec les critères d'évaluation américains.

Conclusion

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Est-il possible d'identifier des vulnérabilités spécifiques à la traite des personnes, qui permettraient aux organisations nationales et internationales de prévenir ce phénomène ? C'est tout l'enjeu de la recherche. Hélas, sans accès aux données personnelles et sachant que les victimes recensées n'en représentent pas la totalité, il est très difficile d'établir une liste de vulnérabilités. Néanmoins, il est évident que la pauvreté, la marginalité et les inégalités représentent les facteurs clés de la vulnérabilité. Le déplacement, l'anonymat qu'il peut engendrer, l'ignorance des droits du travailleur et du migrant sont autant de facteurs aggravants. Tant que les conditions de vie des populations les plus vulnérables du pays ne s'amélioreront pas, et tant que les victimes ignoreront leurs droits, il est impossible d'envisager la fin de la traite des personnes. Il est urgent de mener un travail de fond sur les imaginaires associés aux migrations. Au cours des entretiens, il est apparu que les jeunes associent la migration à un phénomène par essence illégal et informel, qui aurait toujours pour destination un ailleurs lointain, souvent les Etats-Unis. Dans ces conditions, il est très probable que si ces jeunes contemplaient un jour la possibilité de migrer pour tenter leur chance ailleurs, ils se tourneraient rapidement vers ces organisations criminelles.

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L'exploitation est l'essence de la traite des personnes. Or elle est des plus fréquentes. Le travail des mineurs s'effectue souvent dans des conditions qui entrent dans la définition de l'exploitation du travail. Ainsi, et même si les statistiques ne la font pas apparaître, la traite des personnes est sous-jacente. Loin du spectacle de la traite des personnes pratiquée par des organisations transnationales qui acheminent les travailleurs migrants comme du bétail et les exploitent sans scrupule, il suffit de regarder minutieusement les petites violations répétées et quotidiennes des droits de la personne, des droits de l'enfant et de l'enfant travailleur pour se rendre compte que la traite des personnes peut prendre un visage quotidien et presque anodin.

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A l'heure actuelle, l'enjeu sécuritaire prime sur l'enjeu humanitaire dans la construction des politiques publiques migratoires. La priorité est accordée à la lutte contre les trafiquants, susceptibles de présenter un risque pour la sécurité des Etats. Les Etats de destination des migrants ont contribué à moraliser et à criminaliser les migrations, en mettant en place des mécanismes et des politiques permettant de lutter contre des migrants considérés comme indésirables, comme le sont par exemple les travailleurs sexuels. Les instruments dont dispose la communauté internationale pour lutter contre la traite relèguent l'humain au second plan - une caractéristique classique des politiques migratoires actuelles. Malheureusement, les stratégies de lutte contre la traite des personnes imposées par les pays de réception aux pays d'origine des migrants, pour l'essentiel des pays en développement, contribuent à détourner des moyens qui pourraient être utilisés localement à l'intention des citoyens les plus vulnérables. Les projecteurs braqués sur le délit que constitue la traite des personnes sont aveuglants, au point qu'on en arrive à ne plus distinguer les innombrables petites victimes, celles qui ont désespérément besoin d'aide.

Notes

[1]

Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, Statistical Yearbook, UNHCR, 2006 (www. unhcr. org/ cgi-bin/ texis/ vtx/ home/ opendoc. pdf ? id= 478ce0532&tbl= STATISTICS).

[2]

Source : ministère des Affaires étrangères colombien, programme " Colombia Nos Une " (" La Colombie nous unit ").

[3]

Kevin Bales, Disposable People : New Slavery in the Global Economy, University of California Press, 1999. Site Web de Free the Slaves : www. freetheslaves. com

[5]

US State Department, Trafficking in Persons Report, June 2007, Washington DC, 2007.

[6]

DAS : Departamento Administrativo de Seguridad, le service de renseignement colombien.

[7]

Dimensiones de la trata de personas en Colombia, 2006, OIM (disponible sur www. iom. int).

[8]

L'équivalent du Parquet en France. Les procureurs sont appelés fiscales.

Plan de l'article

  1. Un phénomène difficile à quantifier
  2. Ce que disent les chiffres officiels
  3. Où s'arrête l'exploitation et où commence la traite ?
  4. Qui cherche-t-on et qui trouve-t-on ?
    1. Le profil d'une victime-type selon les polices judiciaires
    2. Le profil des trafiquants selon les polices judiciaires
  5. De l'importance de la lutte contre la traite des personnes
    1. Défendre et restaurer la dignité de l'homme ?
    2. L'influence des Etats-Unis
  6. Conclusion

Pour citer cet article

d’Anglejan Suzanne, « Les insuffisances des politiques publiques de lutte contre la traite des enfants et des adolescents en Colombie », L'Économie politique, 1/2009 (n° 41), p. 90-100.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2009-1-page-90.htm
DOI : 10.3917/leco.041.0090


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