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L'Économie politique

2009/2 (n° 42)


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Une explication conventionnelle de la crise actuelle consiste à se lamenter quant au fait que, une fois de plus, l'Amérique a vécu au-dessus de ses moyens. Une telle explication cible l'opulence alimentée par le boom du crédit depuis le début des années 1990, encore renforcée après la résorption de l'éclatement de la bulle Internet au début des années 2000. Une illustration patente du phénomène est la tangente que semble avoir prise l'évolution du crédit aux Etats-Unis par rapport à la création de richesse mesurée en produit intérieur brut (PIB).

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Alors que l'encours total des créances publiques et privées en rapport au PIB était de moins de 140 % en 1975, il était de 240 % en 2007. Cet accroissement du crédit aux Etats-Unis est allé de pair avec un accroissement des déséquilibres des comptes courants à l'échelle internationale - l'énorme déficit américain étant financé par les excédents chinois, japonais et coréens. Tout au long des années 2000, on a assisté à une véritable explosion des crédits immobiliers aux Etats-Unis, avec une part de plus en plus importante dévolue aux crédits à risque (environ un quart d'entre eux en 2006). Grâce à l'utilisation d'une technique financière très élaborée, ces créances douteuses ont été transformées en titres financiers considérés comme à la fois très rentables et peu risqués. Le déclenchement de la crise en août 2007 a marqué la fin de l'illusion de rentabilité non risquée de ces produits financiers bizarres, connus sous le nom de "titres adossés à des crédits hypothécaires".

Le rôle des inégalités dans la crise

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Une telle explication n'accorde aucune importance aux inégalités croissantes des revenus aux Etats-Unis et aux mécanismes de transmission qui en découlent à l'échelle planétaire. Or, les inégalités entre riches et pauvres font pleinement partie de cette crise. Elles expliquent pourquoi celle-ci ne découle pas du fait que l'Amérique a vécu au-dessus de ses moyens, mais au contraire qu'un grand nombre d'Américains ont vécu en dessous de leurs moyens. Leurs emprunts inconsidérés leur ont permis de faire face à des obligations courantes - se vêtir, se nourrir, se loger. Peut-être que quelques dizaines de milliers de requins de la finance ont largement vécu au-dessus de leurs moyens et qu'une classe moyenne supérieure a pu consommer à crédit sans compter. Mais il reste qu'une majorité des salariés ont continué à vivre en dessous de leurs moyens.

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Le revenu réel moyen après impôts n'a pas cessé d'augmenter de façon plutôt régulière aux Etats-Unis depuis le milieu des années 1980. En revanche, si l'on suit l'évolution du revenu réel des ménages par tranches de revenu tout au long des deux décennies qui ont vu la montée en puissance du capitalisme financier, on constate qu'elle varie considérablement selon que l'on se situe en haut, au milieu ou au bas de l'échelle. La variation annuelle des revenus disponibles est plus favorable aux revenus élevés qu'aux autres - et particulièrement défavorable aux plus démunis, puisqu'ils voient leurs revenus diminuer sur la dernière décennie.

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Le recours accru à l'emprunt pour un nombre toujours plus grand de personnes n'étant pas en mesure d'honorer leurs engagements est la conséquence directe d'une répartition inégalitaire des revenus. Selon les chiffres de l'OCDE, au milieu des années 2000, près du quart de la population américaine vit en dessous du seuil de pauvreté élargie, définie comme le nombre de personnes vivant avec moins de 60 % du revenu médian (le revenu autour duquel se partage en deux parts égales l'ensemble des revenus de la population). Dans une telle situation, l'emprunt représente pour ces personnes non pas un surcroît de dépenses superflues, mais la nécessité de faire face à leurs obligations de base, en particulier dans le domaine de l'alimentation et de l'habillement (avec un jeu de cinq ou dix cartes de crédit) et bien sûr du logement (en se faisant offrir des crédits hypothécaires par des courtiers d'autant moins scrupuleux qu'ils savaient pouvoir revendre aussitôt ces hypothèques à des institutions les transformant en titres financiers hautement valorisés). Au vu de l'écart croissant entre riches et pauvres aux Etats-Unis, la proportion apparemment exorbitante de 25 % de crédits immobiliers estimés à risque en 2006 n'a pas de quoi surprendre. Elle démontre qu'un des fondements essentiels de la crise actuelle est un problème d'inégalités : un trop grand nombre d'Américains ont vécu en dessous de leurs moyens et ont dû emprunter des sommes inconsidérées au vu de leur faible solvabilité.

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Quels sont les scénarios à envisager pour une sortie de crise qui réponde à l'accroissement des inégalités et à ses conséquences catastrophiques que l'on a pu voir à l'oeuvre depuis le déclenchement de la crise ?

Trois nécessaires changements

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Les réponses envisagées ne mettent pas en concurrence des conceptions du monde totalement opposées, comme ce fut le cas dans le contexte des années 1930 entre le libéralisme, le fascisme et le communisme. Il existe bien aujourd'hui des alternatives à la mondialisation libérale, mais elle ne sont pas en situation d'imposer à l'échelle globale leurs volontés aux pouvoirs en place - et n'ont pas forcément envie de l'être. Les solutions envisagées résultent plus de compromis idéologiques et de grands marchandages à l'échelle du Globe. Elles dépassent les seuls plans de relance sur lesquels les milieux les plus attachés à la globalisation financière ont cherché à focaliser l'ordre du jour du Sommet du G20 à Londres le 2 avril 2009. Pour atténuer les inégalités à l'échelle globale, nationale ou locale, et sortir de l'impasse à laquelle a mené la marche forcée vers une globalisation financière, trois points essentiels demeurent.

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D'abord, la finance doit être fermement assujettie à des objectifs de développement soutenable et de justice sociale. Pour ce faire, une batterie de nouvelles régulations nationales et internationales devra reconstruire un cloisonnement entre spéculation et financement. Rien n'empêche que des activités financières soient axées sur la spéculation et l'accroissement du rendement de la fortune des riches. Mais ceci ne doit pas se faire au détriment des activités destinées à financer les besoins de ceux qui n'ont pas de moyens et dépendent des crédits que veulent bien leur accorder les banques. La finance est indispensable au lien social, et répond de ce point de vue aux inégalités par un principe de solidarité projeté dans le temps et impliquant les générations futures - les plus démunis ayant une chance d'avoir accès au crédit. Les engagements pris par les dirigeants du G20 en matière de régulation financière constituent une première réponse. Mais leur portée reste limitée, et leur mise en oeuvre encore trop incertaine pour pouvoir s'en féliciter à l'avance. A plus court terme, les chiffres astronomiques des plans de relance annoncés ne ciblent que marginalement les problèmes structurels de l'écart entre riches et pauvres. Et leur inscription dans les contraintes imposées par l'environnement (les programmes écologiques, éducatifs, d'infrastructures durables, de transferts de technologies propres, ou de refinancement des banques multilatérales de développement) mobilisent des montants dérisoires en comparaison de ceux qui sont alloués à l'ensemble des plans de relance.

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Ensuite, la dimension globale des inégalités de revenu, des dettes et des créances nécessite une réponse globale qui tienne compte du poids monétaire, financier et démographique des pays jusqu'à aujourd'hui exclus ou trop marginalisées des organisations économiques internationales. L'inclusion de pays comme la Chine, l'Inde, le Brésil et autres Afrique du Sud et Russie ne se fera pas sans contrepartie, en particulier une diminution du poids démesuré que continuent à avoir les Etats-Unis et les anciennes puissances coloniales comme la France ou le Royaume-Uni - et même la Belgique - sur les institutions de Bretton Woods. Pour l'heure, la réforme du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale est certes évoquée en termes forts dans le communiqué final du G20 du 2 avril, mais elle n'a pas débuté.

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Enfin, la gouvernance globale du capitalisme et les enjeux de redistribution qui lui sont liés passent inévitablement par la restauration de la capacité fiscale des pouvoirs publics, à l'échelle nationale mais aussi mondiale. La taxation des flux financiers est parfaitement possible techniquement ; ce sont principalement les Etats ayant appuyé le développement d'une finance globalisée et ayant recours aux places financières offshore qui ont résisté ou se sont opposé à des mesures effectives en ce domaine. La fronde menée contre les paradis fiscaux depuis la tenue du Sommet du G20 à Londres laisse espérer qu'en changement est également envisageable en ce domaine. Sa mise en oeuvre sera semée d'embûches et générera sans doute de nombreuses déceptions.

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Le monde ne va pas tout droit. A des intervalles irréguliers, il bifurque. Nous sommes aujourd'hui devant l'une de ces bifurcations. Et c'est à nous de savoir, de faire connaître nos choix sur la direction à prendre.

Plan de l'article

  1. Le rôle des inégalités dans la crise
  2. Trois nécessaires changements

Pour citer cet article

Graz Jean-Christophe, « Répondre aux inégalités pour faire face à la crise », L'Économie politique, 2/2009 (n° 42), p. 47-51.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2009-2-page-47.htm
DOI : 10.3917/leco.042.0047


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