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L'Économie politique

2009/2 (n° 42)


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Les deux dernières lignes du manuscrit original de mon dernier ouvrage sur John Maynard Keynes [Davidson, 2007] furent écrites en juillet 2006. Dans ces lignes, je remarquais que "quand, et non si, la prochaine grande crise touchera l'économie globale, alors les économistes redécouvriront peut-être le système analytique de Keynes qui contribua à l'âge d'or de l'après-Seconde Guerre mondiale. Pour Keynes, néanmoins, il s'agira d'une victoire à la Pyrrhus".

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L'hiver 2007-2008 s'est avéré être celui du déplaisir économique et du commencement de la fin de la théorie de l'efficience des marchés financiers globaux. Depuis plus de trois décennies, les économistes dominants ont prêché le mythe de l'efficacité des marchés, discours accepté par les hommes politiques, enterrant ainsi les analyses keynésiennes concernant les marchés financiers locaux et leurs connexions avec les systèmes de paiements internationaux.

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Ceux qui n'étudient pas les leçons de l'histoire sont condamnés à en répéter les erreurs. Les économistes ont oublié la crise de 1929, crise elle aussi mondiale, et les événements qui ont conduit à l'effondrement de marchés financiers débridés, après des années folles. L'histoire s'est répétée avec la croissance de marchés financiers dérégulés, la prospérité des années 1990 et du début des années 2000, suivies en 2008 par le plus grand dérapage des marchés financiers qu'on qu'on ait connu depuis la crise de 1929.

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En quelques mois, le prétendu problème américain des emprunts subprime, apparu en 2007, a évolué d'une légère oscillation sur le radar économique à la cause première de l'effondrement des marchés financiers, menaçant la viabilité des institutions financières internationales par un phénomène de contagion internationale. Si nous voulons éviter ce genre de grave crise globale, il est temps de réhabiliter la vision proposée par Keynes d'un système de paiements internationaux, qui devrait fonctionner de manière à permettre à chaque pays de promouvoir une politique nationale de plein emploi, sans avoir à craindre les problèmes dus aux répercussions sur les systèmes bancaires et financiers locaux d'événements se produisant dans d'autres pays

Une leçon de l'histoire du début de l'après-guerre

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Dans la Théorie générale, Keynes affirme que si une économie nationale fonctionne en deçà du plein emploi, la banque centrale de cette nation, tout en maintenant la stabilité des marchés financiers, doit se concentrer sur la nécessité de produire toutes les liquidités que l'économie est en mesure d'absorber, cela afin d'atteindre une situation de plein emploi. Après la Seconde Guerre mondiale, durant plus d'un quart de siècle, les principales banques centrales du monde tentèrent de jouer ce rôle que Keynes leur avait assigné.

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De la fin de la guerre au début des années 1970, la plupart des banques centrales eurent tendance à fournir des liquidités en réponse à chaque augmentation de la demande de monnaie dans chaque pays, et ce tout en maintenant les taux d'intérêt aux niveaux peu élevés des temps de prospérité économique. Cette augmentation des réserves monétaires donnait la possibilité de soutenir l'ensemble de la demande, ce qui a permis à un âge d'or de la croissance économique de s'installer, dans les pays capitalistes développés comme dans les pays en voie de développement.

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Durant les premières années post-Seconde Guerre mondiale, tant que les taux de change étaient fixés par les accords de Bretton Woods, les Etats-Unis évitèrent d'accumuler des réserves en distribuant des aides aux nations détruites par la guerre, grâce au plan Marshall d'abord, puis aux différents programmes d'aide internationale. Ils acceptèrent l'idée de Keynes selon laquelle il est du plus grand intérêt de toutes les nations que le principal pays créditeur supporte le plus lourd fardeau dans la réduction des déséquilibres des échanges et dans les ajustements des paiements internationaux. Grâce au plan Marshall, pour la première fois dans l'histoire moderne, un conflit n'était pas suivi d'une grave récession. De la fin de la Seconde Guerre mondiale au début des années 1970, les Etats-Unis et leurs principaux partenaires firent l'expérience d'une croissance économique durable jamais vue jusqu'alors.

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Lorsque les Etats-Unis se retirèrent des accords de Bretton Woods, en 1973, les derniers vestiges de l'approche économique éclairée de Keynes furent perdus, apparemment sans regret ni considérations pour les raisons premières de l'instauration du système de Bretton Woods et sans reconnaître combien il avait aidé le monde libre à se relever d'une guerre dévastatrice qui avait détruit l'essentiel du capital européen et asiatique.

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Durant les décennies qui ont suivi la dissolution de Bretton Woods, l'économie mondiale fut incapable d'atteindre ce qui, au cours du quart de siècle précédent, était devenu une sorte de routine de la réussite économique : des taux très peu élevés d'inflation globale, parallèlement à ceux très élevés de l'emploi et de la croissance réelle. Au contraire, à partir de 1973, les problèmes économiques se sont multipliés à l'échelle internationale, conjointement au retour d'une norme élevée de chômage dans de nombreux pays.

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Dans un régime de libre circulation des capitaux, une nation tentant d'améliorer sa croissance économique en suivant la politique de Keynes, c'est-à-dire en augmentant la demande nationale effective via des politiques monétaires et budgétaires expansionnistes, fait immédiatement face à un problème de déséquilibres extérieurs. Soutenir la demande nationale revient à augmenter la demande d'importations relativement à la valeur des exportations. Lorsque les importations d'une nation excèdent ses exportations de façon durable, cette nation a alors généralement besoin de faire appel à des emprunts étrangers, afin de financer le surplus de croissance économique dont bénéficient ses différents partenaires commerciaux.

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Depuis 1981, les Etats-Unis ont joué ce rôle de moteur de la croissance pour l'essentiel du reste du monde, se retrouvant avec un déficit commercial sur les bras qui, malgré leurs louables efforts, continuait d'augmenter quasiment d'une année sur l'autre.

L'expérience de Bretton Woods et le plan Marshall

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Les discussions économiques portant sur les modalités de bon fonctionnement d'un système de paiements internationaux qui éliminerait les déséquilibres commerciaux et financiers ont trop souvent été limitées à la question des avantages et désavantages des taux de change fixes contre les taux de change flexibles. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les économies du monde capitaliste ont mis en place différents systèmes de taux de change. Après la guerre, durant plus d'un quart de siècle (1947-1973), les nations appliquèrent les accords de Bretton Woods, organisés autour d'un système de taux de change fixes mais ajustables, et qui autorisait les nations, en cas de nécessité, à recourir à de vastes limitations des mouvements financiers internationaux (des contrôles des mouvements de capitaux). A partir de 1973, le consensus des économistes et des gouvernants affirma que les nations devaient libéraliser tous les marchés financiers, afin de permettre aux flux de capitaux de circuler sans entraves dans un système de taux de change flexibles. La crise actuelle des marchés financiers est un résultat direct de cette mise en place de flux financiers internationaux incontrôlés.

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A l'opposé de cette vision de la nécessité de marchés libéralisés, la position de Keynes à la conférence de Bretton Woods de 1944 propose un théorème d'incompatibilité. Keynes développe l'argument selon lequel le libre-échange, la flexibilité des taux de change et la libre mobilité du capital peuvent être incompatibles avec l'objectif d'un plein emploi global accompagné d'une rapide croissance économique.

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Entre 1947 et 1973, les hommes politiques reconnaissaient largement la thèse d'incompatibilité de Keynes. Cette période fut, comme nous le disions précédemment, une ère de croissance économique permanente, tant dans les pays développés que dans les pays en voie de développement. De plus, durant cette période, régnait "une bien meilleure situation en termes de stabilité des prix", allant de pair avec de forts taux d'emploi, en comparaison avec la période d'après 1973 et celles des taux de change fixes de l'étalon-or (1879-1914) [McKinnon, 1990, p. 10].

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Cette significative supériorité économique du monde libre durant la période de Bretton Woods sur celle, antérieure, de l'étalon-or suggère qu'une condition supplémentaire à celle de la fixité des taux de change a dû contribuer à la croissance économique sans précédent de la période 1947-1973. Cette condition supplémentaire, comme l'explique Keynes lorsqu'il développe ses propositions pour la conférence de Bretton Woods, demande que chaque nation en situation d'excédent de ses échanges extérieurs se doit d'accepter une responsabilité importante dans le rééquilibrage des balances commerciales mondiales. Le plan Marshall d'après-guerre a été l'exemple d'une nation créditrice acceptant cette responsabilité suggérée par Keynes.

Keynes, le libre-échange et les systèmes de paiements internationaux

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Afin de réduire l'incertitude et l'éventualité d'un massif déséquilibre des taux de change, Keynes recommandait l'adoption d'un système de taux de change fixes mais ajustables. De façon plus décisive encore, il affirmait que la "cause principale d'échec" de n'importe quel système de paiements internationaux, que celui-ci fonctionne avec des taux de change fixes ou flexibles, résidait dans son incapacité à soutenir activement une croissance économique globale dès lors qu'un déséquilibre des échanges de paiements se produisait entre les différents partenaires.

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Keynes concluait que l'amélioration de tout système de paiements internationaux implique de transférer l'obligation d'ajustement du débiteur vers le créditeur, ce qui substitue une pression expansionniste à une pression dépressive sur les échanges mondiaux [Keynes, 1941, p. 29-30]. Cela tout en "maintenant assez de discipline dans les pays débiteurs pour les empêcher d'exploiter cette nouvelle donne favorable" [Keynes, 1941, p. 30].

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Après la Seconde Guerre mondiale, les nations capitalistes européennes dévastées par les combats ne disposaient pas d'assez de ressources intactes pour produire les matières premières capables de nourrir leurs populations et de reconstruire leurs économies. La reconstruction économique européenne allait donc nécessiter d'énormes importations. Durant la guerre, les nations européennes avaient vu fondre leurs réserves de devises étrangères à d'infimes proportions. Afin d'obtenir des Etats-Unis ces nécessaires importations, et ce dans un régime de laisser-faire, il allait être indispensable que les Etats-Unis offrent d'énormes prêts permettant aux Européens d'importer leur production. La dette européenne s'annonçait ainsi tellement lourde qu'il semblait très peu probable, même à long terme, que les pays européens puissent un jour la rembourser.

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Les créditeurs privés américains avaient bien conscience du fait que les paiements des réparations allemandes à l'issue de la Première Guerre mondiale avaient souvent été financés par des investisseurs américains ayant offert des prêts aux Allemands (cf. le plan Dawes). L'Allemagne n'a jamais remboursé ces emprunts. Compte tenu de cette histoire récente et du contexte économique, il était évident que l'on ne pouvait rien attendre du côté des créditeurs privés pour réunir les fonds nécessaires à la reconstruction européenne après la Seconde Guerre mondiale.

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Le plan Keynes, présenté lors de la conférence de Bretton Woods, attendait des Etats-Unis, en tant que principale nation créditrice, qu'ils acceptent de prendre en charge de façon massive la responsabilité de régler les problèmes financiers internationaux, c'est-à-dire en prenant en compte la nécessité pour l'Europe, à peine sortie de la guerre, d'avoir recours à des importations américaines. Keynes estima que les Etats européens auraient besoin d'importations excédant les 10 milliards de dollars pour reconstruire leurs économies. Le représentant américain présent à la conférence de Bretton Woods, Harry Dexter White, rejeta le plan Keynes. Dexter White affirma en effet que la contribution du Congrès pour résoudre cette crise financière internationale d'après-guerre ne dépasserait pas les 3 milliards de dollars.

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Le plan White fut à l'origine du Fonds monétaire international (FMI), dont la fonction était de proposer des prêts à court terme aux nations souffrant de déficits commerciaux. Ces prêts étaient censés donner le temps à la nation débitrice de mettre de l'ordre dans son économie. Le plan White limitait l'aide américaine à un maximum de 3 milliards de dollars, montant de sa contribution aux ressources du FMI. Le plan White fut également à l'origine d'une autre institution destinée aux prêts, appelée aujourd'hui la Banque mondiale, dont la vocation était d'emprunter de l'argent au secteur privé. Ces fonds devaient ensuite être réinjectés dans des prêts à long terme destinés à financer les investissements des nations dévastées par la guerre, puis de ceux des pays en voie de développement. Le plan White a fourni les modalités institutionnelles mises en place à la conférence de Bretton Woods.

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Avec le plan White, les emprunts internationaux provenant du FMI ou de la Banque mondiale correspondaient à l'unique source de financement des massives importations de produits américains en Europe. La conséquence directe de cette situation fut un considérable endettement international de ces nations. Même si les Etats européens reçurent, via les emprunts, assez d'argent pour financer les importations nécessaires à leur reconstruction, l'immense endettement de ces nations allait les contraindre à supporter de drastiques ajustements en "se serrant la ceinture". "Serrer la ceinture d'une nation" est une phrase qui a le mérite d'indiquer combien les nations débitrices devraient réduire leurs besoins d'importations. Une nette réévaluation à la baisse des modes de vie aurait été l'ultime conséquence de ce système et aurait conduit à de forts mécontentements politiques et sociaux au sein de ces pays.

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Afin d'éviter à de nombreux pays européens le risque de se retrouver face à un électorat désespéré qui pourrait être tenté de donner sa préférence à un système communiste, compte tenu du lugubre futur qu'annonçait la conférence de Bretton Woods, les Etats-Unis produisirent le plan Marshall, associé à d'autres types de dons et de programmes d'aide, afin d'empêcher le communisme de s'étendre de l'Union soviétique vers l'Europe de l'Ouest. Bien que White ait affirmé avec véhémence que les Etats-Unis ne consacreraient pas plus de 3 milliards de dollars à la solution du problème des paiements internationaux, en dix-huit mois, le plan Marshall débloqua 5 milliards de dollars d'aides, et un total de 13 milliards de dollars en quatre ans (l'équivalent d'à peu près 135 milliards de dollars aujourd'hui). Le plan Marshall fut finalement un cadeau américain de 13 milliards de dollars d'exportations aux nations dévastées par la guerre, durant quatre ans.

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Ce cadeau offrit à ces pays la possibilité d'acheter environ 2 % de la production américaine durant quatre ans, de 1947 à 1951. Cependant, aucun citoyen américain n'eut à souffrir d'un quelconque type de privation, même lorsque le plan Marshall revenait à prélever 2 dollars pour chaque 100 dollars produits aux Etats-Unis. Durant la première année du plan Marshall, le produit intérieur brut (PIB) américain était toujours de 25 % plus élevé qu'il ne l'avait été lors de la dernière année de paix, en 1940. Le PIB par tête américain continua sa croissance jusque dans les années 1950.

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Dès 1958, cependant, bien que les Etats-Unis connussent toujours une bonne croissance annuelle et un surplus extérieur dépassant les 5 milliards de dollars, l'aide gouvernementale américaine ainsi que leurs dépenses militaires excédaient les 6 milliards, en même temps que se produisaient des sorties nettes de capitaux privés de 1,6 milliard de dollars. Les excédents extérieurs américains d'après-guerre touchaient à leur fin.

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Tandis que les paiements internationaux américains viraient vers le déficit, d'autres Etats commencèrent à produire des excédents. Mais ces nations créditrices ne dépensèrent pas l'intégralité de leurs excédents. A la place, elles utilisèrent leurs surplus de dollars pour acheter de l'or à la Réserve fédérale, la banque centrale américaine. Par exemple, en 1958, les Etats-Unis perdirent plus de 2 milliards de dollars d'or au profit de banques centrales étrangères. Ces tendances s'accélérèrent dans les années 1960, en partie à cause de l'augmentation des dépenses militaires et d'aides financières américaines développées en réponse à la construction du mur de Berlin en 1961, puis, plus tard pour financer l'implication américaine au Viêt-nam. Au même moment, une Europe et un Japon reconstruits devinrent d'importants exportateurs, le reste du monde se trouvant dès lors moins dépendant des exportations américaines.

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Le système de Bretton Woods n'avait rien pour empêcher les nations qui commençaient à produire des excédents d'arrêter d'accumuler des réserves de dollars, ni pour les forcer à prendre la place des Etats-Unis dans leur rôle de créditeur, tenu depuis 1947. Bien au contraire, les nations excédentaires continuèrent à convertir une partie de leurs excédents annuels de dollars en or. Les graines de la destruction de Bretton Woods et de l'âge d'or du développement économique étaient en train d'être semées.

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Lorsque les Etats-Unis fermèrent la porte de leurs réserves d'or en se retirant unilatéralement de Bretton Woods en 1971, les derniers vestiges de l'approche éclairée par Keynes du système monétaire international furent perdus.

Changer le système des paiements internationaux

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Il est possible, en utilisant les principes développés dans la Théorie générale, de remettre à l'ordre du jour le plan Keynes pour un système monétaire international d'après-guerre, et de l'adapter à la situation actuelle afin de promouvoir une prospérité économique globale. Car "supposer [comme le fait le consensus général] qu'il existe un mécanisme simple et automatique d'ajustement [de libre marché] qui assure l'équilibre si seulement nous acceptions de croire aux vertus du laisser-faire, ressort d'une folie doctrinaire qui fait fi de l'expérience historique sans avoir le soutien d'une théorie fiable" [Keynes, 1941, p. 21-22].

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Dans l'économie globale du XXIe siècle, une coopération économique réelle entre les nations est essentielle. Le plan Keynes original de réforme du système des paiements internationaux appelait à la création d'une unique banque centrale supranationale. L'institution de compensation financière que nous avançons est une proposition plus modeste, mais elle fonctionne sur les mêmes principes économiques. Notre proposition a pour objectif d'obtenir un accord international acceptable politiquement dans lequel les Etats ne cèderaient pas le contrôle national soit de leur système bancaire, soit de leurs politiques monétaires et budgétaires à une institution supranationale. Chaque nation serait en mesure de définir le meilleur avenir économique pour ses citoyens sans avoir à craindre les répercussions que pourraient avoir les déflations ou les crises financières de leurs partenaires. Mais aucune nation ne pourrait exporter son inflation au reste du monde.

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Cette proposition nécessite la mise en place d'une institution dont la vocation sera d'établir une compensation des flux financiers, de "tenir les comptes" entre les différentes nations, et de leur rappeler les règles acceptées mutuellement afin de pouvoir créer ou réduire des liquidités internationales, tout en maintenant le pouvoir d'achat offert par une nouvelle monnaie internationale créée par cette chambre de compensation. Les principes de ce système de compensation international correspondent aux critères suivants :

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  • éviter un manque de demande effective globale, que celui-ci soit causé par un problème de liquidités se produisant lorsqu'une nation (ou plusieurs) retient en quantité excessive ses réserves inutilisées ou prélève les réserves du système, ou bien éviter que, lorsque l'une des nations connaît une crise financière, celle-ci ne dégénère en créant des problèmes de liquidité ou d'insolvabilité pour les résidents ou les institutions des autres nations ;

  • produire un mécanisme automatique qui permette de corriger les déséquilibres des paiements internationaux en chargeant les nations excédentaires de la lourde tâche de les rééquilibrer ;

  • donner à chaque nation la possibilité de surveiller et, si elle le souhaite, de contrôler les mouvements de fonds internationaux afin d'éviter la contagion des problèmes financiers d'une nation sur les autres, mais également l'évasion fiscale, les revenus provenant d'activités illégales et même le financement d'opérations terroristes ;

  • étendre la quantité d'actif liquide utilisé dans des contrats internationaux comme garantie globale, tout en protégeant le pouvoir d'achat de cet actif.

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Cette proposition de système de compensation comporte huit clauses essentielles.

  • L'unité de compte et la réserve de valeur utilisée est l'unité de compensation de la monnaie internationale (UCMI). Seules les banques centrales des nations se conformant aux règles de l'union de compensation peuvent se procurer des UCMI. Le public ne peut s'en procurer.

  • La banque centrale de chaque nation - ou, dans le cas de monnaie unique (par exemple l'euro), la banque centrale de cette monnaie unique - doit garantir la conversion dans sa propre monnaie des dépôts effectués en UCMI à la chambre de compensation. Chaque banque centrale devra instaurer ses propres règles pour permettre à ses banques et à ses acteurs économiques privés de disposer de monnaies étrangères (via les transactions en UCMI). La garantie d'une convertibilité à sens unique (des UCMI en monnaie locale) permet à chaque nation de mettre en place des contrôles et des régulations des flux internationaux de capitaux si cela leur semble nécessaire. La fonction économique première de ces contrôles sera d'empêcher des fluctuations dramatiques des prix d'actifs induits par la variabilité des sentiments des spéculateurs, dont les conséquences sont dévastatrices pour l'économie réelle.

  • Les contrats signés entre des individus privés dans chaque nation continueront d'être établis dans la monnaie autorisée par les lois locales. Les contrats établis dans une monnaie étrangère devront faire l'objet d'un engagement public de la banque centrale (auprès des acteurs bancaires privés) de fournir les devises nécessaires à ces transactions privées.

  • Les taux de change entre les monnaies nationales et l'UCMI seront initialement fixés par la banque centrale de chaque nation ou de chaque union monétaire, comme dans un régime d'étalon-or.

  • Un système de découvert devra être mis en place. Les découverts devront permettre d'utiliser les excédents non utilisés des créditeurs de la chambre de compensation pour distribuer des crédits à court terme aux pays qui en ont besoin. Les termes du crédit seront déterminés pro bono publico (en fonction du bien commun) par les responsables de l'union de compensation.

  • Un "mécanisme de déclenchement" visera à encourager les nations créditrices à dépenser ce qui sera convenu par avance comme étant des excédents "excessifs". Ces crédits pourront être dépensés de trois façons : pour acheter les biens d'un autre membre de l'union de compensation, dans de nouveaux projets d'investissements étrangers, ou pour offrir des transferts unilatéraux (aides étrangères) aux membres déficitaires. Ces trois formes alternatives de dépense contraignent les nations créditrices à accepter la responsabilité de prendre en charge le rééquilibrage des balances des paiements. Cette règle laisse néanmoins aux nations créditrices une marge de manoeuvre considérable dans la manière d'accepter cette obligation d'ajustement en fonction des meilleurs intérêts de leurs résidents. L'essentiel est de s'assurer que les nations excédentaires ne constituent pas un niveau démesuré de réserves en devises, nourrissant des forces dépressives ou renforçant les dettes internationales. Dans la très peu probable éventualité où une nation créditrice ne dépenserait ni ne prêterait ses excédents dans une durée spécifiée, la chambre de compensation devrait alors confisquer (et redistribuer aux membres endettés) les portions des réserves estimées comme excédentaires. Cette action de confiscation (une taxe de 100 % sur les réserves excédentaires) permettrait un rééquilibrage des paiements obtenu par un transfert unilatéral.

  • Un système permettant de stabiliser le pouvoir d'achat de l'UCMI sur le long terme (au regard de la production de chaque pays membre) peut être mis en place. Si un gouvernement autorise une inflation salariale sur son territoire, alors le taux de change entre la monnaie locale et l'UCMI sera dévalué. Par exemple, si le taux d'inflation nationale est de 5 %, le taux de change sera ajusté de telle manière que chaque unité UCMI vaille 5 % de plus que la monnaie locale. Bien que la règle n? 6 empêche les nations d'accumuler massivement des excédents, cela n'empêcherait pas la possibilité qu'une ou plusieurs nations puissent faire face à des déficits permanents. La règle n? 8 met en place un programme s'adressant directement à ce problème.

  • Si un Etat connaît une situation de plein emploi mais subit néanmoins une situation persistante de déficits extérieurs, cela signifie clairement qu'il ne possède pas le niveau de productivité lui permettant de maintenir son niveau de vie. Si la nation déficitaire est un Etat pauvre, il faudra que les nations plus riches lui transfèrent une partie de leurs excédents. Si la nation déficitaire est un pays relativement riche, alors il devra modifier son niveau de vie en modifiant ses termes de l'échange avec ses partenaires principaux. Des règles, préalablement acceptées, demanderont au pays déficitaire de dévaluer progressivement son taux de change, jusqu'à résorption de ses déficits, sans déclencher des force récessives. A l'inverse, si le déficit des paiements persiste malgré un excédent de balance commerciale, ce sera la preuve que la nation supporte une dette extérieure trop élevée. Les fonctionnaires de la chambre de compensation interviendront, au nom de l'intérêt général, pour organiser des négociations entre le débiteur et ses créanciers afin de réduire les remboursements annuels de sa dette en allongeant ses délais de paiement, en réduisant le taux d'intérêt, ou en supprimant la dette.

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Il convient de remarquer que la règle n? 6 reprend l'idée innovante de Keynes selon laquelle, dès que l'on fait face à des déséquilibres persistants des comptes courants, qu'ils soient causés par des sorties de capitaux ou par des déficits commerciaux, il est nécessaire de recourir à un mécanisme intrinsèque qui oblige les nations créditrices à prendre en charge la responsabilité d'éliminer ces déséquilibres. Les nations créditrices se doivent d'accepter ce fardeau, car elles seules ont les moyens de résoudre le problème.

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Sans cette règle n? 6, que l'on soit en changes fixes ou flexibles et qu'il y ait ou non des contrôles de capitaux, une crise des liquidités peut toujours se produire (puisqu'un déficit extérieur persistant peut épuiser les réserves d'une nation), qui provoquerait un puissant mouvement de crise globale. Ainsi, la règle n? 6 est indispensable pour éviter à un système de paiements internationaux de développer une tendance inhérente à la crise.

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Il est donc dans l'intérêt de chaque nation créditrice d'accepter cette responsabilité, dans la mesure où ses actions permettront de créer les conditions d'une croissance économique globale dont profiteront ses propres citoyens. L'inaction, au contraire, renforcerait la possibilité d'une crise mondiale qui aurait des conséquences négatives sur la vie de ses citoyens.


Bibliographie

  • Davidson, Paul, 2007, John Maynard Keynes, Basingstoke, Palgrave Macmillan.
  • Keynes, John Maynard, 1936, The General Theory of Employment, Interest, and Money, Center for Economic Policy Analysis (http ://cepa.newschool.edu/het/texts/keynes/gtcont.htm).
  • Keynes, John Maynard, 1941, "Post war currency policy", in Donald E. Moggridge (ed.), The Collected Writings of J. M. Keynes, vol. 25, Londres, Macmillan, 1980.
  • McKinnon, Ronald I., 1990, "Interest rate volatility and exchange risk : new rules for a common monetary standard", Contemporary Policy Studies, n? 8, p. 79-91.

Notes

[1]

Ce texte est une version raccourcie d'un article précédemment publié par l'IRE (Initiative internationale pour repenser l'économie). La version intégrale en anglais est disponible sur le site de l'IRE : wwww. i-r-e. org.

Plan de l'article

  1. Une leçon de l'histoire du début de l'après-guerre
  2. L'expérience de Bretton Woods et le plan Marshall
  3. Keynes, le libre-échange et les systèmes de paiements internationaux
  4. Changer le système des paiements internationaux

Pour citer cet article

Davidson Paul, « Réformer la monnaie internationale », L'Économie politique, 2/2009 (n° 42), p. 75-87.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2009-2-page-75.htm
DOI : 10.3917/leco.042.0075


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